‹ Les œuvres du protestantisme français au XIXe siècleChapitre 7 sur 326 · SOCIÉTÉ BIBLIQUE PROTESTANTE DE PARIS · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ BIBLIQUE PROTESTANTE DE PARIS

On ne peut apprécier à toute sa valeur l'œuvre de la plus ancienne des Sociétés religieuses du protestantisme français sans la replacer dans son cadre historique. Plus opprimée qu'aucune autre, la noble Eglise réformée de France a subi les désastres d'une impitoyable et séculaire persécution; elle a perdu 300,000, et au delà, de ses membres les plus zélés, passés à l'étranger afin de pouvoir servir Dieu selon leur conscience, et sa miraculeuse conservation

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est due à l'héroïsme dos quatre-vingt-dix pasteurs et prédicants martyrs, qui, de 1686 à I7(')2. périrent sur les échafauds cl les gibets. Enfin la Révolution de I78Î) restitua aux parias les droits civils et religieux dont la révocation de l'Edil de Nantes les avait dépouillés en 1685. A peine, il est vrai, avaient-ils pu rouvrir leurs temples, que déjà la tourmente révolutionnaire les contraignait à les fermer. Sans doute, au milieu des bouleversements de l'anarchie, des longues luttes contre l'étranger, les protestants français pouvaient se montrer citoyens paisibles et fidèles, intrépides défenseurs de leur pays; mais pour se développer, l'élément charitable et vraiment évangélique de leur foi avait besoin d'un milieu plus tranquille. Ils crurent l avoir trouvé aux premiers temps de la Restauration. Quoique le catholicisme fût déclaré religion d'Etat, il ne leur était pas défendu de s'associer pour faire le bien. Ils utilisèrent avec empressement cet intervalle de calme, et c'est ici que nous pouvons constater les bienfaits qu'entraînait à sa suite, par une conséquence naturelle, l'établissement de la Société biblique protestante de Paris.

La confiscation des livres, soit de controverse, soit d'édification, avait été pratiquée avec fureur, dans le vain espoir de triompher de la constance des persécutés. Aussi pas une Bible protestante, pas un Nouveau Testament non catholique, n'avaient été imprimés en France de 1678 à 1802. Il était de la plus urgente nécessité de rendre aux fidèles l'^Ecriture sainte, dont ils étaient privés depuis si longtemps. Il fallut s'unir dans ce but : ce fut ainsi que la méthode féconde de l'association pénétra au sein de nos Eglises avec l'Institution biblique, qui en fut le premier résultat.

Fondée, moyennant le concours de la Société biblique britannique et étrangère, par un Comité provisoire composé des pasteurs Marron, Monod père et fils, Juillerat, Gœpp, Boissard, des professeurs Stapfer et Kieffer, et de M. Vincens Saint-Laurent, elle se constituait définitivement le 27 novembre 1818, plaçant à sa tête le descendant de Duplessis-Mornay, le ministre d'Etat marquis de Jaucourt, qui devait présider à ses destinées pendant trente-quatre ans, et lui associant quatre vice-présidents, six secrétaires, douze assesseurs, trois censeurs et un trésorier. Les Bibles manquant partout, une première édition de la version de Martin lut achetée 40,000 fr. à la Société de Londres, et les distributions commencèrent.

L'action de l'œuvre nouvelle ne tarda pas à se faire sentir : elle suscitait les anathèmes des écrivains catholiques, l'accusant, comme l'abbé de Lamennais, d'entreprendre une mission « d'anarchie religieuse, qui ébranlerait les bases de

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l'ordre social», ou, comme M. de Bonald, de n'être qu'une « adroite spéculation de commerce »; mais elle réchauffait puissamment le zèle et vivifiait la piété un peu attiédie par le xviii0 siècle. De toutes parts naissaient des Sociétés auxiliaires qui, malgré les entraves administratives, formaient, avec les Sociétés branches, les Sociétés de dames et les associations créées dans les plus humbles villages, un total de 643 Comités occupés à la diffusion de la Bible. Les assemblées annuelles de la Société mère étaient des fêtes, auxquelles les protestants disséminés et sans lien commun accouraient souvent de très loin, apprenaient à se connaître, à se compter et à s'aider mutuellement. Elle devint non seulement un centre de ralliement, mais un foyer d'action, d'où sortirent les Sociétés des Traités religieux (1822), des Missions (1823), de Prévoyance (1823), la Société pour l'Encouragement de l'Instruction primaire (1829), et bien d'autres.

Les principes qu'elle avait posés à sa base se trouvent énoncés dans plusieurs circulaires : « Notre Institution n'est pas théologique, elle est chrétienne » (1er mars 1823). « Il n'entre point dans nos attributions d'intervenir dans des revisions de Bibles, ni dans le choix des versions pour les Eglises » (7 février 1826). « La Société biblique n'a qu'un seul ministère à remplir; elle répand la Bible, elle ne s'ingère ni dans l'enseignement, ni dans le dogme... Elle ne prononce aucune exclusion; elle cherche partout à réunir, à rapprocher » (23 mars 1830). Toutefois, il faut le reconnaitre, quelques membres du Comité exprimèrent dès le début leurs regrets d'une attitude aussi large, premiers nuages qui faisaient pressentir de sérieuses difficultés pour l'avenir.

De son côté, mécontente de la restriction imposée par le gouvernement à la Société qu'il autorisait, à condition de ne s'occuper crue des seuls protestants, la Société biblique britannique et étrangère établit à Paris, en 1820, un dépôt de Livres saints destinés aux catholiques. Puis, rompant avec l'usage qui remontait jusqu'à Calvin lui-même, elle cessa de distribuer les livres apocryphes, et, en 1826, elle exclut de ses libéralités toutes les associations qui ne suivraient pas son exemple. Ces livres étant demandés pourtant par la plupart des Eglises, la Société biblique protestante ne se crut pas en droit de les leur refuser et fut privée désormais de l'appui financier de l'Angleterre. Pour rétablir la paix dans son propre sein, où ces livres avaient aussi rencontré des adversaires, le Comité consentit à distribuer la Bible avec ou sans Apocryphes, au choix des demandeurs. Cette concession n'empêcha pas la Société britannique d'adresser, l'année suivante, une circulaire à tous les pasteurs de France, pour les inviter à rejeter les livres condamnés par elle, et à s'approvisionner à son dépôt de

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Paris. Or ce dépôt était dirigé par plusieurs membres de Comité de la Société biblique protestante. Après la révolution de 1830, ils demandèrent la modification de l'article Ier du Règlement, ainsi conçu : « La Société a pour but unique de répandre parmi les chrétiens protestants les saintes Ecritures, sans notes ni commentaires, dans les versions reçues et en usage dans leurs Eglises. » Comme les ressources lui faisaient défaut pour élargir sa sphère d'activité, le Comité refusa de supprimer la restriction qu'indiquait le mot « protestants ». Il s'en suivit quatre démissions et la fondation de la Société biblique française et étrangère ( 1833). Péniblement affectée par cette scission, la Société biblique protestante n'en poursuivit pas moins son œuvre. A dater de ce moment, pour atteindre plus sûrement son but, elle résolut de donner gratuitement un Nouveau Testament à chaque catéchumène, et une Bible à chaque couple qui reçoit la bénédiction nuptiale, sans s'interdire toutefois les distributions dans les écoles, les hôpitaux, les prisons.

Parmi les nombreuses éditions qu elle a fait imprimer pour correspondre à tant de besoins, on doit signaler, au moins, la Bible in-folio de 1841, dite « des vieillards », incontestablement un des plus beaux spécimens de la typographie parisienne, et le Nouveau Testament in- 1 6, 1859, dit « du Jubilé ». Depuis l'abandon de la version de Martin, en 1845, toutes les éditions reproduisaient invariablement celle d'Ostervald. Mais depuis longtemps on en signalait de bien des côtés les incorrections et les locutions vieillies. La question des versions améliorées, toujours remise ou éludée depuis l'origine de la Société, s'imposait à elle en 1863 avec un caractère exceptionnel de gravité, puisqu'une centaine d'Eglises exprimaient le désir de recevoir une traduction «plus exacte et plus française». Plusieurs membres du Comité opposèrent à ce vœu la plus énergique résistance, repoussant toute innovation et souhaitant que les réformés n'eussent, eux aussi, qu'une traduction unique et officielle de la Bible. D'autres, au contraire, voyaient là un sérieux danger pour les droits des fidèles et la réputation de notre science biblique. Ajournée une première fois, soumise à une enquête approfondie, résumée dans un rapport de M. Parrot, la question fut tranchée définitivement dans le sens de la liberté, mais au prix d'une nouvelle épreuve, d'une seconde scission, qui amena, en 1864, la fondation de la Société biblique de France.

La sœur aînée continuait, et a toujours continué depuis, d'envoyer « la version d'Ostervald, toutes les fois qu'une autre n'était pas spécialement réclamée »; mais elle accordait aux Eglises qui les lui demandaient trois versions

MARQUIS AcIFo DIE JTATLKC

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déjà reconnues comme supérieures : l'Ancien Testament de Perret-Gentil ( I 847), dont elle acquit la propriété de l'auteur lui-môme, — remplacé en 1874 par celui, meilleur encore, de Segond, dont la Compagnie des pasteurs de Genève lui cédait fraternellement la copropriété; — le Nouveau Testament de Genève I I8.'$5), remplacé en 1872 par celui d'Oltramare, qui serre le texte de plus près, et le Nouveau Testament d'Arnaud (1858). Ces deux dernières versions sont traduites sur les textes originaux plus anciens et moins fautifs que celui d'Érasme. Pour se préserver à l'avenir d'une nouvelle crise intérieure, la Société crut sage d'insérer dans son article 1er modifié qu'elle répand « parmi les chrétiens protestants les versions demandées par leurs Eglises ». C'est dans cet esprit qu'elle n'a cessé de travailler.

Durant les soixante-quatorze années écoulées de son existence, elle a dépensé 2,938,000 fr., et distribué 897,200 exemplaires des Livres saints (Bibles et Nouveaux Testaments). Comparés à ceux des Sociétés bibliques de Londres et de New- York, ces chiffres sont assurément bien modestes; mais il importe de se souvenir que les Etats-Unis et l'Angleterre sont des pays protestants, tandis que dans la France, catholique, nous ne comptons pas même un million de nos coreligionnaires.

La Société a eu pour présidents : M. le marquis de Jaucourt, 1818-1852; M. Guizot, 1855-1874; M. le pasteur Montandon, 1876-1877; M. le baron F. de Schickler, 1878-1893. Parmi ses vice-présidents décédés, nous citerons les pairs de France Boissy d'Anglas, lieutenant général Rapp, lieutenant général comte de la Redorte, comte Pelet de la Lozère; les députés Benjamin et François Delessert, et Laffon de Ladébat; le vice-amiral Verhuell, l'amiral Baudin, le comte Reinhard, ministre plénipotentiaire, les savants Georges Cuvier, du Vernoy, Eickhoff, Duméril, le professeur Stapfer, l'historien Emile de Bonnechose, les pasteurs Rodolphe Cuvier, Martin Rollin, Martin-Paschoud, A. Coquerel fils, Rouville, Viguié.

La Société auxiliaire des dames de Paris, fondée en 1824, a eu pour présidentes Mmes Gautier de Lessert, Grivel, François Delessert, la marquise de Larochefoucauld-Liancourt, Auguste Odiêr, Henri Thuret, Edouard Borel ; elle a versé jusqu'à ce jour à la caisse de l'œuvre mère 139,600 fr.

Publiant à l'occasion du jubilé cinquantenaire son Histoire, rédigée liaison agent, M. le pasteur Douen, avec des notices biographiques par M. F. de Schickler (Paris, 1878, 'i68 pp. grand in-8"), la Société biblique protestante de Paris présentait à l'Exposition universelle de 1889, où une médaille d'or lui

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était décernée, le Catalogue de ses principales richesses bibliographiques. Bien que sa bibliothèque de 2,400 volumes, due surtout à la libéralité de ses amis, renferme les Livres saints en 98 langues ou dialectes, dont un manuscrit grec des Evangiles datant du xne siècle, les textes français, protestants et catholiques, y occupent naturellement la première place. Parvenir à former la collection complète des Bibles, des Nouveaux Testaments et des fragments publiés en notre langue, serait hâter l'apparition d'une Histoire de la Bible française, œuvre de science et de foi, qui ne pourra se faire tant que les plus précieux exemplaires resteront disséminés et comme perdus entre les mains des particuliers. Parmi les 875 éditions qu'elle possède déjà, on se bornera à citer ici, dans les plus rares, la Bible abrégée, incunable imprimé à Lyon vers 1470; deux Bibles historiées, Lyon, 1521, Paris, 1529; 11 éditions du Nouveau Testament de Lefèvre d'Etaplcs de 1524 à 1548, une sans lieu, les autres de Baie, Lyon, Anvers; trois Bibles du même traducteur, Anvers 1 5.30, 1534, 1541; celles d'Olivctan, Neuchàtcl 1535, de Castalion, Baie 1555, la Bible dite « à l'Épée », Genève 1540, celle de René Benoist 1566, le Nouveau Testament d'Olivctan, Genève 1536, celui de 1551 , dont le titre porte : « Revu par M. Jehan Calvin », et la plupart des Bibles et Nouveaux Testaments catholiques des \\ i[e et xvme siècles.

Le siège de la Société est, 54, rue des Saints-Pères, Paris.

O. Douen.

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