TH. CARLYLE
Carlyle. dans son Histoire de la Révolution française, — si prodigieusement difficile à traduire, de l'aveu même de Philarète Chasles, ce Français-Anglais par la plume, le seul homme peut-être qui fût capable de triompher des difficultés de la langue et du génie de Carlyle, et qui essaya un jour, mais se fatigua et rentra bientôt dans son vagabondage et son lazzaronisme littéraire. — Carlyle est, en histoire (ce qu'on n'avait jamais vu !), un caricaturiste de premier ordre. Jusqu'à lui, l'histoire avait été sérieuse... Elle avait été quelquefois indignée. Elle avait eu souvent du mépris. Un de ses plus grands méprisants, Tacite, en a, mais sans un seul sourire. Elle avait eu aussi le pincement de lèvres de Montesquieu. Mais le rire, non ! le terrible rire, elle ne l'avait pas. Joseph de Maistre avait bien déclaré la Révolution satanique, mais le rire de Satan, ce rire du diable qui rit de se voir si bien obéi par les hommes, personne, avant Carlyle ne l'avait entendu retenir dans l'histoire, et c'est lui qui, le premier, le lui a campé sur ces fortes et impassibles lèvres d'airain, Carlyle, je l'ai dit déjà ailleurs, est le Hogarth de l'histoire, — de l'histoire qui a une verge de plus dans sa main, quand elle se sert de la caricature... Or, qui appartient plus à la caricature, à la cruelle, sinistre et déshonorante caricature, que la Révolution du Quatre Septembre et les crimes bas de la Commune de Paris? Et si le puissant historien anglais a fait des grotesques énormes des scélérats de la première Révolution française, que ferait-il des pvgmées criminels qui sont sortis d'eux, de tous ces eunuques de naissance que je n'appellerai même pas des petits crevés révolutionnaires; car pour être crevé, il faut avoir vécu, si peu que ce soit ! Que ferait-il de tous ces enragés d'impuissance que nous avons vus à la besogne, ravalant , l'atrocité de leurs actions dans la bêtise de leurs personnes, et salissant de leurs ignobles mains jusqu'à la flamme de l'incendie qu'il avaient allumé 1...
Et j'ai bien dit : le caricaturiste dans l'histoire! Voilà ce qui saute aux yeux tout d'abord dans Carlyle et ce qui y sauta d'une si étrange manière, lorsque son livre sur la Révolution française fut révélé à la France. On était alors en plein doctrinisme historique. Guzot, qui donnait le ton à cette époque,
écrivait des livres raides et froids comme lui ; Guizot, le petit homme gris de style dans lliistoire, comme dirait Carlyle lui-même. — mais qui ne disait pas : Moi, je m'en ris ! comme le petit homme gris de Béranger ; car il ne riait ni ne souriait de rien, pas plus de sympathie que de mépris, — Guizot, qui ajoutait, pour être complet dans l'agrément, le pédantisme du protestant au pédantisme du professeur ! Un autre petit homme dans l'histoire avait, comme Carlyle, écrit précisément celle de la Révolution française, n'ayant souci de rien que de se montrer révolutionnaire dans cette histoire, — le long de laquelle il passa à travers toutes les opinions, comme le singe de la fable à travers son cerceau, avec les souplesses d'un esprit que le scepticisme rend plus souple encore; — Thiers, qui grimpe sur toutes les idées comme il en dégringole avec la même facilité, n'est que l'écureuil de la politique et de l'histoire; mais quelle que soit l'alacrité des mouvements de l'écureuil, son genre historique, sobre de couleur, n'en a pas moins la gravité, il faut bien dire le mot, d'un homme qui est souvent un prud'homme littéraire ; Augustin Thierry, le saule-pleureur de la tombe de tous les vaincus, versait des pleurs systématiques sur les Saxons, si méchamment mis à mort par les fiers Normands. Chateaubriand promenait dans l'histoire, comme partout, sa hautaine misanthropie. La gravi té donc, la gravité régnait sur toute la ligne... Il y avait bien, il est vrai, une Histoire parlementaire de Bûchez et Roux, dans laquelle on soutenait que la Révolution française était, à coups de guillotine, une application drue et supérieure des principes du christianisme, et ceci ne manquait pas de gaieté au point de vue de l'absurde. Mais cette idée bouffonne, qui n'était pas une plaisanterie et qui aurait pu être une effrayante ironie, était maintenue tristement par ses inventeurs, avec des airs de docteurs convaincus absolument insupportables ! Enfin, il y avait aussi, dans ce tempslà, Michelet, qui faisait son Histoire de France, et qui avait, lui, plus de talent, comme on dit si joliment, à son petit doigt, que les autres — Chateaubriand excepté — dans toutes leurs personnes. Mais, à cette époque, il se tenait, Michelet, qui s'est tant débraillé depuis. II avait encore aussi la gravité rite. Il l'avait, mais du moins il l'animait et la colorait des chauds rayons de son esprit. Il l'a perdue... malheureusement, pour polissonner dans l'histoire; mais, alors, il l'avait. Eh bien, je vous laisse à penser l'effet que produisit, dans un temps de pareille littérature historique, l'histoire de Carlyle, de ce singulier humouriste anglais qui ne se gênait pas, qui se permettait tout en fait de sans-gène britannique; de Carlyle, le houx anglais incarné, mais incarné dans le vrai, et qui ressemblait, par sa gaieté funèbre, en piochant les tombes de l'histoire, au fossoyeur de Shakespeare.
I efa fut presque un scandale, avec le bégueulisme littéraire du temps, et l'endroit où pareille chose fut publiée... Ce fut, si je ne me trompe, et je ne crois point me tromper, dans h /•' Deux*MoHdes, cette pédante des
péda • • lit la première importai- yle, si peu pédant, lui! et
que Philarète Chasles y introduisit de sa plume audacieuse et brillante.
Philarète Chasles, le chercheur de truffes littéraires, avait découvert Carlyle et lui taisait politesse. C'était là affaire d'immouriste à humouriste. Le scandaleux devint piquant, mais la chose eut plus de conséquence qu'on aurait cru. L'histoire, cette harpe trop tendue, allait détendre ses cordes d'airain... Michelet reçut le coup de la fascination de Carlyle dans ses yeux charmés, qu'il aurait dû garder charmants, mais qui, plus tard, sont devenus obscènes. Carlyle alluma certainement le Michelet que nous avons maintenant, mait tout en l'allumant — et trop, — il n'en changea pas la nature pour lui donner la sienne. Michelet avait les lèvres trop fines, pour que l'éclat de rire que pousse parfois Carlyle aux plus tristes ou aux plus terribles instants de l'histoire put s'y étaler à l'aise et y retentir. Pour cela, il eût fallu des lèvres un peu à la Rabelais.
Car il a du Rabelais, Carlyle. Il n'a, certes! pas l'étendue de ce Rabelais qui est aussi un historien à sa manière, et qui, à force de génie, est parfois aussi beau sur sur son fumier que Sardanapale sur ses fleurs; mais il en a pourtant quelque chose. Il en a l'éclair et l'éclat de ce grand rire gouailleur qui descend un homme du troisième ciel avec une épithète et lui passe la flèche du ridicule à travers le corps. — Rabelais n'est pas seulement un caricaturiste de premier ordre, comme j'ai appelé Carlyle au commencement de ce chapitre. C'est le caricaturiste le plus grandiose et le plus idéalement réel qui ait jamais existé, dans quelque littérature que ce soit. Swift ne vient pas, lui-même, à la cheville de Rabelais. Il est un de ses propres Lilliputiens devant notre grand homme de France. Seulement, Rabelais caricaturise, d'un bout à l'autre de ses œuvres. les hommes, les choses, les mœurs et l'esprit humain de son temps, en des compositions étranges qui sont des épopée.s comiques, des lliades et des Odyssées d'un Homère ivre, ou plutôt d'un Bacchus aimé des Muses et traîné par des tigres; car les plaisanteries de Rabelais sont d'assez fières tigresses 1 tandis que Carlyle, qui ne crée pas, mais qui raconte, et qui n'a qu'une goutte du génie de Rabelais, la verse insolemment, dans l'histoire sérieuse et bégueule, sur des fronts qui se croient faits pour inspirer la terreur. — Et cette goutte du génie de Rabelais dans une tête anglaise, voilà son originalité !
Car il est bien anglais. Il a tous les traits du génie autochtone de son pays, et même les vices de ce génie. Il est biblique, protestant, puritain, prédicateur comme les Caméroniens d'OLi Mortality de W'alter Scott, et, | ar-dessus le marché, universitaire — universitaire anglais, — barbouillé de mythol bourré de souvenirs classiques, roulé dans les loques pédantesques que nous trouvons dans les plus modernes et qui traînaillent encore en Angleterre, dans leurs plus beaux discours de Parlement. Mais la goutte du génie de Rabelais, qu'il a naturellement et qu'il n'imite point, le sauve de tout cela et resta le meilleur et le plus protond caractère de son talent. Il en a pourtant de très nombreux qui ne sont pas tous anglais. Ainsi, il est mystique, presque hallu-
ciné, mais surtout matériel et pittoresque. Pittoresque jusqu'à la folie ! Quelle conviction politique a-t-il, ce damné diable du pittoresque, qui s'identifie tellement avec le fait qu'il raconte qu'il est momentanément de tous les partis? 11 dit nous avec les émigrés aux habits rouges et aux culottes de nankin, et nous avec les jacobins, les sans-culottes ! Il dit nous -même en parlant de Louis XVI ! Sa personnalité se fond dans son histoire.
Il s'en fait l'acteur par la pensée, ou du moins le chœur qui épousait l'action même et la vivait dans le drame antique, et cela communique à son récit un accent très particulier, qui n'est pas la particularité d'un faiseur de Mémoires qui raconterait simplement sa vie, et qui donne au sien une passion que n'a pas ordinairement l'histoire. C'est la passion de l'histoire même, la passion du récit, indépendamment des idées ou des sentiments qu'il exprime. C'est la passion de son art d'historien toute seule, la passion de l'instrument dont il joue, et dont il ne joue au profit de personne qu'au sien !
Il n'a pas de cause, en effet. Au milieu de celles qui luttent dans son livre et qui s'y déchirent : cause royaliste, cause jacobine, cause religieuse ou cause athée, il ne choisit point ; il ne se range point ; il ne combat pas. Il les traverse les unes après les autres. Il se place au cœur de toutes, pour les mieux voir et les mieux sentir, — et c'est de là que !e moraliste qu'il est avant tout, ce Carlyle, aperçoit le côté ridicule, abusif, outrancier, caricaturesque de toute chose humaine, et qu'il part de cet éclat de rire qui rappelle cet immense êchffeur de Rabelais, mais amertume de la cruelle gaieté anglaise, plus féroce que la nôtre, la gaieté de Swift et d'Hogarth !
Comique âpre et profond, qui sort tout à coup du sérieux pour rentrer dans le sérieux ! Effet de surprise, puissant et étrange, qui se renouvelle toujours sans s'affaiblir jamais, et qui met le lecteur de Carlyle dans l'impossibilité rare et heureuse de se blaser en le lisant.