‹ Les œuvres et les hommesChapitre 4 sur 17 · MOZART · texte numérisé non relu

MOZART

Voici un petit recueil ' qui renseignera plus, même sur le talent de Mozart, que l'an: lyse de ses ceuvres par les esprits les plus fins, les plus sensibles et les plus experts. Ces esprits-là n'ont pas manqué à Mozart. Qui ne se souvient d Stendhal et de l'interprétation qu'il a donnée des oeuvres du grand musicien de Salzbourg? Mais Stendhal, le plus fort et le plus perçant des esprits vicieux de son époque, ne pouvait comprendre le phénomène intégral que fut Mozart.

Le dilettante Suraigu qui était en Stendhal, comprit bien // maestro di o, comme disent encore aujourd'hui les Italiens jaloux; mais le saint,

. ■ d'un ArtitU chrititn au xvm' nul lance authentique, ttâ-

■ : foil en français par ]

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— car Mozart, — ce géant humble, — fut un saint comme Silvio Pellico. ce nain grandi par l'humilité, — mais le saint, Stendhal ne pouvait le comprendre. Il ne pouvait voir dans Mozart la portion plus exquise que l'autre du gratid homme qu'il devait dédoubler, ou, s'il l'eût vue, il en eût souri. Entre ia pureté et la piété de Mozart, et Stendhal l'athée, il y avait un obstacle naturel et terrible, la corruption même de cet esprit puissant, et cela seul nous expliquerait sans doute l'intolérable aridité de cette vie de Mozart qu'il nous a donnée, et qui, pour un esprit de l'ordre du sien, fait réellement pitié. Il est vrai, nous dit-il, que cette Notice sur le grand musicien n'est que la traduction morne pâle de la biographie de Schlichtegroll, mais c'est justement être sec, et l'être deux fois, que d'avoir traduit servilement cette sécheresse et de s'en être contenté. Voyons! n'en convieudrez-vous pas? la vie d'un être comme Mozart doit-elle se régler comme un livre de poste ou comme le mémorandum d'un cornac? Celte vie éblouissante et si vite évanouie, qui rappelle à l'imagination les douze Heures du Guide dansant pour s'envoler autour du char de l'Aurore, n'a-t-elle consisté qu'à aller simplement de Salzbourg à Munich, de Munich à Vienne et de Vienne à Londres. Rome et Pans, pour recueillir les applaudissements les plus enivrés et les plus étonnés qu'aient jamais prodigués les hommes? N'a-t-elle été qu'un concert divin, un bouquet 'incessant d'harmonies toujours jaillissant du front d'un enfant inspiré?... N'eut-elle pas son sérieux, son intimité, ses misères, mais surtout ses mélancolies et ses vertus ?... Stendhal n'y regarda même pas. Sa lorgnette d'Opéra avait bien autre chose A foire qu'à plonger dans ces clairs-obscurs qui sont le dedans de toute gloire. Il ne songea même point à pénétrer dans cette vie toute faite que Mozart et son père ont racontée eux menus sans s'imaginer qu'ils la racontaient, tant ils étaient naïfs et ne croyaient parler qu'entre eux! Ce que cette vie, du reste, ainsi dite, a gagné à ce tête-à-tête, à cet entresoi, est prodigieux. Les lettres de Mme de Sévigné étaient lues dans quelques salons et cela seul en faisait un livre ; car dès qu'on est trois, il y a un public, le problème de Beaumarchais est résolu et la sottise littéraire se met à pousser. Mais les lettres du père Mozart, de ce pauvre professeur de Sàlzbourg conduisant son petit à travers le monde comme une merveille; ces lettres, écrites à sa bonne femme de femme pour lui dire le nombre de ducats tombés chaque jour dans le pied du bas de soie qui lui servait de bourse et toutes les caresses laites au bambin sublime, que les reines ramassaient quand il tombait par terre et qu'elles habillaient de lilas ; ces lettres, uniques par le fond comme elles sont uniques par la forme, ne devaient être lues que de la mère et de la petite sœur, de la petite sœur qui n'est personne car c'est un prolongement de la mère, et voilà ce qui leur communique un si fort parfum et un si grand prix I Arrivé au bout de sa journée, le pauvre professeur se retournait vers la compagne de sa vie qui ne l'accompagnait pas. Il lui disait tout et ne drapait rien. Sa lettre était son chevet absent, le confessionnal de sa tendresse ! Sincère, il l'était dans les faits avec une exactitude et une ténuité

de détails impossibles à tout biographe, mais il l'était bien plus dans l'accent qui nuance les moindres choses, et cet accent était incomparable I Vous allez

vous en étonner. • , - a

La situation, la confiance, le laisser-aller, le bonnet de nuit, les pantoufles, la causerie avec la mère absente qui a pétri ce front diaphane et gonfle de léSequi dort là pendant qu'on écrit, ne font pas le seul mente de cette correspondance. Elle en a un autre, inattendu et frappant.

Le père de Mozart était digne de son fils, et Par cela devena.t un second phénomène! Dieu, qui mesure le vent aux brebis tondues, avait proportionné la force du père aux délicatesses de ce génie angélique, deux fois enfant, qu il emportait dans son manteau et qui devait se casser sous les touchers rudes comme le plus fragile de ses clavecins. .

Sans son père, en effet, que fût-il devenu? Aurait-il vécu, cet être inouï, qui à trente-sept ans, n'avait plus la force de vivre, et dont les organes s étaient consumés peut-être à la flamme de son génie? Aurait-il dépasse enfance? \urait-il pu durer même cette ironique vie de trente-sept ans, ce délicat, ce sensitif, qui, comme le son pose sur l'air sans y peser, posait sans peser sur la Vie? N'eût-on pas vu s'évaporer trop vite cet être d'éther, ce souffle organisé qui fut le génie du souille, car la musique n'est pas autre chose souffle qui remue les cœurs! Certainement, on peut en douter. Toute perfection est mortelle. Ce qui est beau ne doit pas durer, et Mozart, dès son enfance, était trop complètement Mozart déjà pour n'être pas plus apte qu un autre a mourir Seulement, si nous devons à la vaste et enveloppante sollictade de son père le'temps qu'il' lui fallut - les conditions humaines étant ce quelles sont 1 pour jeter hors de lui ses chefs-d'œuvre, ce père véritablement grand n eut pas que cette vulgaire tendresse qui donne et conserve la vie. Il avait celle qu, crée plus que la vie et qui fait une âme, et il en créa une d.v,ne a son fils comme on crée une âme divine, - car le procédé est connu, - en j mettant Dieu!...

C'est cette âme, qui nous toucherait dans un être médiocre et qui I

transfigurerait, c'est cette âme qui nous fond le cœur d'admiration, qua»

nous la voyons dans un être de génie, et d'un génie djv.n a son tour

Pour les imaginations passionnées, toutes les beautés .appellent et •

répondent comme autant d'échos. Qui peut dire que la beauté phys. que d

Ranhael n'augmente pas dan, le souvenir des hommes 1 effet de son gen,

c pemture et n'en pare pas encore la splendeur, Oh 1 certes, e pauvr

,m,ln transparent et presque débile dont nous avons les pastels passe

Ste vert-d'eau et en habit Lias, n'a pas la chaude beauté du jeune Accoud

toque noire, qu, regarde les rayons de la rêveuse lumière d or dans I a

sa tête est baignée et qui semble le couronner comme son ro, futur;

a un. autre dont les yeux chastes voient bien l'auréole, et que la victtO

enflammée de la Fornarina n'avait pas. Le Raphaël de la musique a donc son genre de beauté comme le Raphaël de la peinture, et le portrait où nous la trouvons, cette beauté distincte, ce sont ces lettres qui peignent, de moitié par lui et par son père, l'enfant exquis en traits si exquis! Le charme est si grand de cette peinture qu'on en étend l'influence... En lisant ces lettres, qui valent des tableaux, où Greuze est vaincu en cordialité, en fraîdicur et en bonhomie, et où se fonce çà et là parfois une touche égarée d'une mélancolie plus profonde, on va de Mozart à son père, de son père à l'Allemagne, à ce doux et simple pays où fleurissent de pareilles âmes. Alors, on ne croit plus à l'aérolithe du génie, mis trop souvent au monde par des sots. On se dit que la coupe de sang que se passent les races de main en main, quand elle s'est conservée pure, concentre enfin de tels rayons dans ses dernières gouttes, et qu'il a fallu peut-être des générations de vertu pour produire au monde un Mozart, comme des générations de vice pour nous vomir un Mirabeau !

Et, ce nom-là nous le rappelle, ce fut aussi une découverte quand, il y a quelques années, une correspondance retrouvée nous ouvrit comme aujourd'hui un intérieur de famille, et nous fit mesurer, par-dessus la tête de son fils, la hauteur du vieux Mirabeau, surgi du cercueil.

Dans cette justice tardive et amèrement comique de l'histoire, qui nous apportait ce magnifique dossier d'une correspondance, le père, qui paraissait petit, grandit tout à coup, et le fils, qui paraissait grand, rapetissa. Mais tel ne sera point le pire de Mozart et Mozart non plus. Inconnu, bien plus inconnu que le vieux Mirabeau, le père de Mozart s'élève dans la gloire de son fils en ces lettres inaperçues, mais il ne diminue pas sa grandeur. Il l'appuie, la met en relief et l'éclairé, et tous les deux, l'un avec son étoile au front, l'autre avec les deux belles larmes de tendresse qui lont les étoiles des pères heureux, forment un des groupes les plus touchants que l'histoire de l'art ait jamais offert aux cœurs émus! Dans ce livre, qui les fait voir ainsi appuyés et entrelacés pour des siècles, — car on ne les séparera plus désormais, — on ne sait pas lequel pénètre davantage d'attendrissement et de respect. Et pourquoi n'oserait-on pas le dire? Malgré le prestige de la gloire, malgré le génie, ce don gratuit, ce baiser du bon Dieu sur les cheveux d'un enfant qui le garda sur son front d'homme, malgré les sons delà Flûte enchantée qui enveloppent dans nos esprfts le nom et l'idée de Mozart des mille volutes d'un velours sonore, peut-être le père, ce vieux et admirable bonhomme, est-il au-dessus de son fils. Pour nous du moins, pour nous qui croyons que les vertus de la famille l'emportent et doivent l'emporter sur les plus grands intérêts de la pensée, le vieux claveciniste a un génie plus beau que le génie de l'art, plus beau même que le génie filial qu'il inspire : c'est le génie de la paternité !

Il l'a eu, en effet, non pas tel que le l'ait la nature, mais tel qu'une religion qui perfect onne tous les sentiments l'accomplit. Le père de Mozart n'est pas seulement un père : c'est le père chrétien ! Son affection n'a pas les troubles, la passion d'expression : c'est diiai-je ? les folies de tendresse à la Goriot (cet

idéal des pères modernes dans une société sans croyance! et qu'un moins chrétien aurait eues certainement pour un enfant pareil, pour ce chef-œuvre de Dieu, né du sang d'un homme, fait pour exalter également dans une faible poitrine l'amour, la joie et la fierté. Il aime son fils et il l'admire, et il pleure de bonheur en pensant qu'un tel prodige est sorti de lui dans une heure de chaste amour et de bénédiction divine, mais il voit Dieu et la gloire de Dieu à travers le miracle, et voilà ce qui l'empêche de s'en enivrer ! Voilà ce qui lui donne, à ce petit bourgeois de Salzbourg, préoccupé parfois du pot-au-feu de la vie avec une adorable candeur, voilà ce qui lui donne tout à coup ce haut caractère dans le sentiment paternel que nous ne connaissons plus. Voilà ce qui fait presque majestueux ce pauvre claveciniste, qui court le monde comme ces premiers chanteurs allemands, plus poétiques que lui car ils étaient plus pauvres et chantaient aux portes, et qui exhibe sa curiosité à l'univers, mais qui l'exhibe avec une religieuse reconnaissance et une éternelle préoccupations du S igneur ! Pour lui, c'est avant tout la grâce de Dieu que cet enfant, ce phénomène, ce conte de fée qui, à peine au sortir de ses langes, traîne à sa jaquette assez de gloire pour contenter un grand artiste qui serait ambitieux. Plus tard aussi, quand, arrivé en quelques années à l'effiorescence de son génie, le phénix homme a succédé au phénix enfant, c'est encore la grâce de Dieu que souhaite ce père à ce fils que D-ieu a comblé: Je te souhaite la grâce de Dieu ! — lui écrivait-il pour sa fête. — Qu'elle t'accompagne en tous lieux, qu'elle ne t'abandonne jamais ! Elle ne t'abandonnera point tant que tu t'efforceras de remplir tes devoirs de chrétien et de catholique. Tu me connais, je ne suis ni un pédant, ni un dévot, ni encore moins un hypocrite. Tu ne repousseras point une prière de ton père ! Je te supplie de veiller sur ton âme, de telle sorte que tu ne sois pas pour ton père une inquiétude à son lit de mort, et qu'à cette heure si grave, il n'ait pas à se reprocher d'avoir négligé ce qui concernait ton salut. Adieu, sois heureux et sois raisonnable! Honnore et respecte ta mère qui, à son âge, a encore bien des soucis. » Quel langage mâle et tendre à la fois! Quelle manière! Quelle sîmplicité ! Quelle pleine main familière et forte ! Belles partout, de si nobles paroles ne peuvent passer impunément sous les yeux des hommes ; mais, dites à Mozart en pleine gloire, à Mozart le soumis, le filial, l'ange du cœur comme du génie, je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble qu'elles deviennent de la plus rare sublimité ! Jamais personne, du reste, ne fut plus digne de les entendre et d'y obéir que celui à qui elles étaient adressées. Et il les retint. Elles furent toute sa vie. La p;râce de Dieu dont lui parlait son père ne cessa jamais de planer sur son front pieux et candide, comme un Saint-Espril ailes ouvertes sur la tête d'un nouveau baptisé. Nous l'avons dit plus haut, Mozart est un saint, mais il fut un de ces saints dont on ne parle pas, qui cacha le mystère de la prière et des bonnes œuvres dans une gloire que le monde vit seule.

Le monde, ce gros amateur de lumière et de bruit, ne se doutait pa: d la

l io J

perle qu'il y avait dans cette autre perle qu'on app t. I.cs lettres

4'aujourd'hui, qui foin lége ide à ce saint caché, éclairent au moins de côté ce visage rêveur sous la (leur blanch Neveux poudrés, et qui, malgré

le costume épingle du xvme siècle, a quelque chose de la suavité de Louis de Gonzague. Elles nous la font voir, cette suavité, et nous en suivons le reflet jusqu'à ses derniers jours, qui vinrent si vite, sur cet étrange visage de Mozart, si différent du visage des hommes de son siècle! Les vices de ce temps n'enlevaient que du fard, Ce qui était simple, profond et vrai, était plus fort que les mauvais souffles. Après une symphonie qui avait été un de ses triomphes, il écrivait de Paris à son père, en 1778: « J'allais dans ma joie au Palais- Royal. J'y pris une glace. Je dis le chapelet comme je l'avais promis, et je rentrai. » En 1778, ce chapelet dit au Palais-Royal, ce brillant mauvais lieu du siècle, dans un coin solitaire, après une glace, psr cet illustre Mozart dont le nom était dans toutes les bouches, a du goût. Il aimait cette prière de l'amour, cette répétition de la même chose qui apaise les âmes passionnées. Comme Haydn, son ami, il se jetait à son chapelet quand l'idée ne venait pas « lorsqu'il avait sifflé pour qu'elle vînt », comme il le dit avec tant de grâce cet inspiré qui va à l'idée sur les ailes du son : « Il siffle et il ne vient personne ! » Il croyait qu'une dizaine de chapelet la faisait venir. Il faut lire dans le recueil en question la superbe lettre à son père trop longue pour que l'on puisse la citer, quand cette mère, qui avait bien du souci encore malgré l'immense gloire de son immense fils, lui mourut sur les bras à Paris et qu'il dut l'apprendre, avec des prérautions de cœur si pathétiques, au père resté à la maison. « J'ai toujours été résigné à la volonté de Dieu», écrit-il. La résignation, en effet, est encore une des expressions de cette physionomie. 11 l'eut tout pe-it, comme son talent inouï, comme le bonheur, comme la renommée. Lt pourquoi l'eut-il, cette résignation, qui est une vertu et une tristesse? Etait-ce un pressentiment de la mort qui devait le visiter de si bonne heure ? S'y résignait-il, à cette mort pressentie? Ou se résignait-il à cette gloire, qui est un malheur et que les hommes croient une joie? Toujours est-il que quand on regarde les portraits qu'on a de lui enfant, on pense involontairement à cette statue de l'Enfant-Dieu, le chef-d'œuvre de Canova, qui regarde sa croix, en l'appuyant sur sa petite poitrine comme une épé l'une des é,pées qui doivent percer sa Mère aux Sept Glaives, et qui sourit, avec les lèvres rondos de l'enfance, d'un sourire d'homme si cruellement prématuré !

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