‹ Les œuvres et les hommesChapitre 5 sur 17 · THÉODORE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

THÉODORE ROUSSEAU

Théodore Rousseau a aimé la nature avec un amour grand corrlme elle; il l'a aimée partout où elle existe, avec tous ses contrastes, sous toutes ses nanilestations. Mais la nature qu'on aime... est comme la femme qu'on aime... on l'aime toute partout, mais il est des beautés en elle qu'on aime davantage, et Rousseau a dans la nature de ces beautés qu'il a préférées, et qui lui ont fait oublier souvent qu'il y en avait d'autres qui pouvaient autant l'enivrer... Ce paysagiste, dont il serait aisé de suivre l'Odyssée par ses toiles; ce paysagiste qui peignit la Normandie, l'Auvergne, une échancrure des Alpes, le Jura surtout, — esclavage des impressions premières (il y avait passé son enfance)! et enfin les marécages de la Vendée; ce peintre du Nord et de l'Ouest n'a jamais, que je sache, abordé la terrible lumière du Midi. Il s'est cantonné dans quelques zones, et comme toutes les natures profondes et fécondes, qui trouveraient l'Inrini sur une motte de terre, cela lui a suffi. Il a eu l'amour à la même place, l'amour qui ne se rassasie jamais des mêmes beautés, et pour lui cela a été particulièrement l'amour des landes et des bois. Les landes, qui ne sont monotones que pour les yeux qui ne savent pas les voir, et les bois, qu'il a détaillés comme ils ne le lurent jamais par personne. Cet amour des bois est devenu même si grand chez Rousseau, qu'il eût peutêtre fini par ne plus peindre que des bois, s'il avait vécu davantage, et qu'il était allé vivre avec les arbres, sur les bords de la forêt de Fontainebleau... Depuis les Druides, on n'avait jamais vu fanatisme plus grand des forêts. Théodore Rousseau est le Druide de la peinture. Non seulement les arbres en masse, mais les arbres pris individuellement, sont la passion de Rousseau, et il en a tiré des beautés et des effets incomparables : tantôt, fouillis inextricables, si énergiquement entrelacés qu'on dirait des torsions de serpents gigantesques; tantôt, troncs détachés sur des masses de verdure et d'un diamètre colossal, aux rugosités et aux rides profondes ; tantôt sveltes, raversés de lumières, clairières où dansent les lueurs d'un soleil 1 derrière le feuillage à l'invisible horizon, et au fond desquelles, me dans ce Bocage qu'il a peint, il jette parfois une mare verte ou un lac

Quand à moi, tout en rendant justice aux perfections étonnantes de ce

;ucux peintre des forets, c'est encore le peintre des landes que, dans

Théodore Rousseau, je préfère. Il me parait, sur ce terrain-là, sans rival.

11 trouve Ruysdaèl sur certains autres : ici, personne. Et quelle variété

infinie! 11 y a te, le toile, parmi cette collection de landes qu'il a peintes ou

rite, par exemple, un terrain chétif, à peine motivera

mais revêtu d'un tapis de bruyères roses, où le jour s'éteint dans la révcrbé^ ration d'un ciel orangé et noir. C'est divin de mélancolie! Et on ne sait lequel a vaincu l'autre, dans cette petite et sublime toile, de: l'idéal ou de la réalité.

L'idéal ! Qu'était-ce en effet, pour Rousseau, sinon la réalité élevée à son plus haut degré de puissance. L'idéal était pour lui dans les choses, comme la pulpe de l'amande est dans le noyau. Toute sa vie, cet idéal, qui n'était pas un rêve pour la tète carrée de Rousseau, ce génie positif et doctoral, fut la réalité à appréhender énergiquement et à éteindre. Toute sa vie... que dis-je? il y aurait laissé sa vie! Une Ibis, il a passé trois hivers consécutifs, affreux et meurtriers, dans une hutte qu'il s'était fait construire au Col de la Faucille, dans les Alpes, pour peindre un simple point de vue. Voilà comme ce rêveur, ennemi du vague, entendait l'idéal et s'exposait à mourir pour lui 1 C'est cette volonté terrible, c'est cet arrachement de la difficulté par l'opiniâtreté enflammée d'un génie fanatique du beau pittoresque, c'est cet affamement d'un amour de la nature qui ne se rassasie jamais, qui fera, dans l'histoire de la peinture, à Théodore Rousseau, une place à part parmi tous les peintres les plus acharnés à leur art. On a dit de lui (Théophile Silvestre) qu'il était un moine de la peinture, chantant les psaumes à son chevalet. Eh bien, ce n'est pas assez dire! Tout moine n'est pas saint, et Rousseau est le saint même de la peinture et le plus étonnant des saints! — un Stylite sur sa colonne (sa colonne était son art), qui, pendant cinquante-quatre années, n'en est jamais, une seule minute, descendu... La vie intellectuelle, la vie morale, la vie sentimentale, la vie sensible, toutes les vies dans la vie, pour Théodore Rousseau, c'était son art. C'était ses passions, son courage, Ses vertus, sa foi, et aussi son désespoir; mais un désespoir qui ne se couchait pas, comme un lion fatigué, aux pieds de l'impossible, mais qui travaillait incessamment avec cette pensée : «Peut-être qu'ii n'existe pas!... » Ainsi travailla-t-il jusqu'à sa dernière heure, comme Newton, qui pensait toujours à son problème. Né avec la force d'un taureau, il devint la Vestale de l'Art, qui entretint le feu sacré et lui donna l'intensité de la foudre I La Peinture, cette vierge, fut plus forte que le Minotaure.

Il portait tout cela sur son front, du reste, ou plutôt dans son être tout entier, comme ces organisations de grand homme qui sont toutes coulées d'un s.ul jet! Quand je le rencontrai chez Théophile Silvestre, il me frappa justement tout d'abord par la force de sa physionomie. On voyait, au premier regard, qu'une volonté à tout rompre s'agitait et se débattait dans cet homme, au front ample, à l'œil suraigu, et dans lequel la paralysie, qui allait venir, commençait de mettre déjà son effrayante acuité I Rousseau parlait difficilement,

mais quand, en parlant de son art, la seule chose qui l'intéressât, il s'animait, voilà que tout à coup, il nettoyait sa voix, son expression et sa pensée! Je le Jais, fumant sa pi] e, la tordani de la main et des lèvres comme s'il eu voulu aspirer tout l'univers par son tuyau, et à force de la tordre et de l'aspirer, il faisait comme elle, — il s'allumait... Locomotive d'un charbon dur à prendre, mais qui finissait — et ce n'était jamais bien long — par cracher sa vapeur et son feu, et était lancée, et ne se fatiguait pas plus qu'une locomotive ! Ce spectacle était sa beauté.

L'homme volontaire apparaissait ; — le terrible volontaire, ce genre d'homme aujourd'hui si rare ! car la volonté, par ce lâche temps, est encore plus rare que legénie. A ce moment-là, précisément, il se rétractait, sensitive violente, le volontaire! contre quelque chose de plus fort que le génie et la volonté, — la bêtise et la méconnaissance des hommes. Mis à la porte de tous les salons depuis des années, ayant vu ce chef-d'œuvre de sa glorieuse maturité. YAllèt des châtaigniers en Bretagne, repoussé par les Brid'oison qui ne poussent pas qu'au Théâtre-Français, et qu'il vendit à Khalil-Bey, Rousseau avait déjà le germe de la maladie qui l'a tué. Cette maladie a eu bien de ta péiife avec cet homme, robuste comme ses arbres bien-aimés, et qui a op comme à tout, sa volonté au mal des organes. C'est quand il a senti que le peintre n'était plus, qu'il a cessé de vouloir. Sa noble et toute-puissante main était paralysée... Et c'est ainsi qu'il a fini par crouler, ce chêne, ne Httus laissant pour consolation de sa perte que les autres chênes qu'il a peints!

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