‹ Les œuvres et les hommesChapitre 6 sur 17 · J.-F. MILLET · texte numérisé non relu

J.-F. MILLET

Je le reconnais pour un de mes compatriotes, comme un communiant à la même nature, aux mêmes souvenirs et aux mêmes impressions ique moi I Je le reconnais pour Normand, du faîte à la base, au moindre trait de son pinceau ou de so 1 crayon, â la moindre esquisse, même aux sabots qu'il a donnés à M. Piedagnel et, dont cet écrivain a fait la première vigne te de son livre. Ce sont bien là des sabots normands. Simplette, comme on dit en patois cotentinais, et sans bride; les plus humbles des sabots normands... Comme tous les talents qui exhalent une forte saveur de terroir. Millet sera la passion de ceux pour qui cette saveur est délicieuse et enivrante. J'ai cité Ruuis plus haut : Millet '.era aimé des Normands comme Burns des i 11 exprime.

en effet, la poésie de son pays en ses peintures, comme Munis, ta poe sien dans ses vcrsl Mais dans son ait, et de naturel, Millet est lien au-

dessus de Burns. Le poète écossais n'est qu'un coq de bruyère qui chante! c'est un joyeux garçon good fellow plein de rondeur, d'accent, de gaieté coupée de mélancolie; tandis que Millet est élevé et grave. Il a la profondeur et la réflexion inconnues à ce spontané de Burns. 11 a cultivé son art, comme Burns, le jaugeur et l'amoureux des meunières, n'a jamais eu le temps de cultiver le -icn. 11 a été peintre à tous les moments de sa vie. Burns n'a été poète que par places et par quarts d'heure... Et quoique Millet soit resté indefectiblement dans ses peintures, le Normand d'origine et l'homme des impressions premières, et que, pour tout ce qui est Normand, ce soit là son charme suprême, il n'en a pas moins peint le paysan de tous les pays, le paysan pur sang, l'homme de la terre, quelle que soit la terre qu'il entr'ouvre, la créature déchue dont parle la Bible, condamnée à manger son pain éternellement a la sueur de son front... Ht il l'a compris et exprimé avec une réalité incomparable.

Rappelez-vous ses Glaneuses, sa Prière du soir, et surtout sa Tondeuse de moutons belle de sa vigueur corporelle, figure biblique de simplicité, quelque chose comme une pastoure des premiers âges du monde. Le mérite de Millet, c'est qu'il fait sortir de la réalité, l'idéal. Il ne le superpose pas à la réalité. C'est la réalité, intensément rendue, qui l'engendre. Ses paysans ne sont pas uniquement que des corps primitivement forts et beaux, déformés par le travail incessant et l'indigence, dans l'accoutrement pittoresque de leurs pauvres habits; ils sont des âmes qui rêvent le Berger à la limousine, ou qui ont souffert, se résignent et prient V Angélus ou la Prière du soir, et qui pour cela n'en sont pas moins des paysans. Millet est un peintre profondément spiritualiste, à une époque qui ne l'est plus ou qui ne l'est que mièvrement ou sentimentalement, quand elle l'est. Comparez-le aux peintres qui ne le sont pas! Comparez ses Glaneuses , par exemple, (je ne parle pas de détails et de l'effet général du tableau, de ce soleil qui tombe sur ces torses courbés et de cette réverbération d'or d'un champ de blé coupé sur ces visages brûlants et brûlés ; je ne parle pas de l'ardente fermentation de cette magnifique composition !) comparez ses Glaneuses seulement, comme types, aux Casseurs de pierre de Courbet, et vous aurez la différence de la réalité au réalisme. — cette lamentable confusion introduite dans tant d'esprits! Rien de moins semblable, en effet, que le réalisme et la réalité. Le réalisme est la réalité matérielle dans tout ce qu'elle a de brusque et de grossier, mais la réalité humaine doit être spirituelle pour être complète... et elle l'est chaz Millet, qui met de la pensée et de la volonté sur les fronts liâlés de ses paysans, qui ne sont jamais les brutes de Courbet. Ils sont des créatures humaines, ayant leur beauté spéciale, ieui poésie et leur idéalité! Dans la Prière du soir, où l'homme et la femme , d'avoir labouré tout le jour, disent avec une foi de charbonnier l.ur .Inédits au jour qui meurt, le biblique Millet va jusqu'à la tristesse chrétienne...

Arrêtons-nous, à ces seuls mots sur cet immense paysagiste. Je n'écris pas aujourd'hui un article de Salon. Je n'aborde que le catalogue, ' qu'on trouve dans M. Piedagnel, des tableaux ce cet artiste, qui a travaillé tout sa vie à nous donner des chefs-d'œuvre sans que le monde les vît, sinon pour les nie: et les insulter; car on a osé appeler ce noble peintre un réaliste, la pire injure qu'on pût lui infliger! De tous les paysagistes, il est peut-être celui qui fait rêver le plus l'imagination de qui le contemple. Personne mieux que Millet n'a exprimé l'infini de la nature et la mélancolie de l'homme quand on le jette dans cet infini, sentiment inconnu aux brutalistes de ce temps ! Je me souviens, en ce moment, d'une de ses toiles, où des pêcheurs partent pour la pêche dans une petite barque profonde et sans voile. La mer, du bleu foncé qu'elle a quand le soleil est couché, déferle jusqu'au cadre du tableau, pour supprimer tous les autres tons et ne laisser que le bleu de la mer, joignant dans la perspective le bleu du ciel. Bleu sur bleu ! Pas un accident àl'horizon, pas une écume. Le tableau, une houle, très-grosse, un gonflement qui remplit tout... Ils sont là un groupe de dos, tournés au spectateur dans cette barque, — des dos expressifs comme des visages, — inclinés vers le fond de la barque où ils cherchent probablement leurs filets, — et tout cela monte, barque frêle et créatures humaines, sur le bleu sombre et menaçant où ils vont disparaître (peut-être pour toujours), comme ce bleu terrible va lui-même disparaître dans le bleu plus noir de la nuit qui s'approche... Ce n'est rien, et c'est tout!... Cela vous saisit de la plus mystérieuse tristesse. Ainsi fait Millet, — et lord Byron et Lamartine, ces poètes de la mer, n'ont jamais fait plus grand I Hélas ! Millet fut moins heureux que ces deux génies, qui furent exceptionnellement et tout de suite heureux, pour que les hommes, probablement, ne perdissent pas courage et n'en vinssent, voyant ce qu'il rapporte ordinairement, à se dégoûter du génie!

Millet aurait pu se dégoûter du sien. Comme Delacroix, refusé à dix-huit expositions, comme Théodore Rousseau, comme tous les grands talents qui doivent vivre, il n'eut point la vogue, réservée aux bélîtres; et longtemps il put désespérer de sa gloire. En souffrit-il comme Rousseau, que l'injustice crispait, que la conscience de s"o:i talent méconnu agitait comme une furie, et qui vécut d'une vie convulsive entre les efforts qu'il faisait, ce possédé de la nature, pour la peindre comme il la voyait, et les indignations que lui causaient les aveuglements et les préférences de ses contemporains? Mais si Millet en souffrit, qui le sut?... Cet homme fort d'âme comme de corps, f^arda toujours le calme auguste de la sécurité. Dans les cinq dernières années de sa vie, il put apercevoir à l'horizon l'aurore du succès, attendu si longtemps; maison voit Chanaan, lorsqu'on est un peu Moïse, et l'on n'y entre pas* Quand son art n'eut plus rien a apprendre Millet, quand il ne pouvait lui

donner ni une notion, ni une sensation de plus, il mourut. Il avait vécu soixante ans au travail, dans sa solitude de Barbizon, ou en Normandie, au milieu des paysans, ses modèles, pauvre, mais serein comme un Olympien, ce Bas-Normand, entouré ainsi que Jacob de ses douze enfants, et ce patriarche sans troupeau, trouvait encore le moyen de donner à ses amis l'hospitalité comme un roi !

C'est assurément là une figure de la plus haute moralité dans l'art. J'ai tenu à la faire saillir. L'homme ici vaut presque l'artiste. Son génie n'eut rien à faire rJonner à son caractère. Son portrait physique de l'édition de M. Alex, i cdagnel est très ressemblant. Front carré (le front du bon sens normand), cheveux drus, rejetés en arrière, barbe frisée, tête d'Hercule doux, mais d'un Hercule qui pense. L'œil est pénétrant comme il doit l'être, dans ceZingari de la peinture, qui voyait l'idéal à travers la réalité.

Chose étrange, dans ce calme! il a la narine passionnée d'Alfred de Musset, le naseau de l'étalon sauvage ; mais cette narine n'a jamais respiré les même choses que l'auteur de Rolla. Millet fut le cœur le plus pur. «Ceux qui ont le cœur pur verront Dieu », qu'il le voie donc, François Millet, pendant que nous, nous voyons sa gloire qui commence et qui durera plus que nous.

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