‹ Les œuvres et les hommesChapitre 7 sur 17 · JULES JANIN · texte numérisé non relu

JULES JANIN

Il ne fut qu'un écrivain et qu'un feuilletoniste, Jules Janin, mais la rose est un compose de feuilles! Il était un feuilletoniste, et pas plus, mais pas moins, et là, puisqu'on parle de royauté, était sa royauté... Le feuilleton, avant lui, était de la critique, et il peut bien en être encore. Mais avec lui le feuilleton n'était que le feuilleton, une chose en soi, qu'il a presque faite et qui n'a guère son nom que depuis qu'il a écrit les siens. Il était feuilletoniste et il le fut toujours jusque dans ses livres, car il a fait des livres, des livres où il n'a que des chapitres et des pages, enlevés comme ses feuilletons. Rappelezvous la Fille de Séjan, dans Barnavel Rappelez-vous son Ane mort, qui n'était qu'une moquerie de la littérature de 1830, cette coquette d'atrocité ! Est-ce-qu'il y a dans ce petit roman autre chose qu'une parodie de feuilletons?... D'ailleurs, tout comme il manquait du sens impersonnel de la critique, Jules Janin manquait également du sens fécond de l'inventeur. Et on le vit bien, quand il lit ce chef-d'œuvre de style qui s'appelle la Fin d'un Monde ou la suits du

Neveu dô Rameau, dans lequel ce fils de Diderot — il l'était — se montra égal, si ce n'est supérieur, à son père; Jules Janin se servit du type inventé ou observé par Diderot, pour avoir un sujet qui lui permit de déployer toutes jes ressources de son style Il avait cette fa niliarité avec les inventeurs de se servir de leurs inventions dans son intérêt d'écrivain : sans cérémonie de grand seigneur, qui partout se sent un peu chez soi ! Bien des années avant de prendre à Diderot son Neveu Je Rameau, il avait pris à Richardson sa Clarisse, qu'il avait non pas traduite, mais concentrée dans un style autrement poignant, étincelant.et beau que celui de l'auteur anglais. Il est assurément le seul écrivain qui ait eu l'audace de pareilles entreprises et à qui elles aient réussi. Il n'avait guère honte de ce procédé... Victor Cousin, qui était un styliste, et qui avait plus de style que de philosophie, s'écriait un jour qu'il donnerait le monde pour une belle phrase. Et Janin l'eût donné aussi! Dans les sensations et les joies du style il prenait très-bien son parti de n'être pas un créateur. Et comment ne l'eût-il pas pris? Il n'avait pas, du style, que la puissance enchantée, il en eut tout de suite le bonheur. J'ai vu dans ma jeunesse des professeurs de rhétorique — des Cuvillier-Fleury du temps — traiter de germanico-savoyard le style romain du grand de Maistre, — en retard de gloire, ce grand homme, parce que, de génie, il avançait trop!... Le style de Jules Janin, n'eut point de ces infortunes. Il était pourtant d'une originalité dangereuse, au début, avec la routine et la vulgarité qui gouvernent le monde. Mais il n'éprouva aucun retard dans l'applaudissement et dans la renommée. On l'accepta. On en fut épris. On ne le nia pas une minute. Il ne fut jamais discuté.

Homme heureux, style heureux!... Il y a des .styles qui, comme un bois rugueux et dur, ne deviennent brillants et polis que sous les coups de hachette de la rature. D'autres qui sortent d'une incubation longue et pesantie... Le style de Janin jaillissait à toute heure, et, comme dit Sterne, sans lui coûter un sou de réflexion et d'effort. Ses plus belles, ses plus souples, ses plus éclatantes phrases, il les écrivait : va comme je te pousse ! (aurait-il dit) et il n'avait même pas besoin de pousser beaucoup pour qu'elles allassent. Elles éclosaient, et s'envolaient, et se succédaient, sous la plume, comme les bulles de savon, opalisécs et lumineuses, du bout du fuseau dans lequel souffle une bouche d'enfant ! Je l'ai vu souvent les écrire joyeusement, sans se prendre le front une seule fois, sans se replier sur lui-même, sans cesser de causer avec nous, qui nous abattions sur lui, comme des abeilles sur une grappe de raisin, qui bourdonnions autour de lui; car il travaillait sa chambre pleine d'amis et... d'actrices, — ses sujettes en feuilleton, — qui, ., ne l'induisaient pas au recueillement! Il les écrivait à travers toutes ■ as, — à travers les cris perçants de ce fameux ara jaune et bleu .m Rària a connu, ce tigre a plumes (disait Saint-Victor), qui criait comme .'il avait été l'ara du diable; et il faisait paiement sa partie de cris avec ce monstre, qui aurait déchiré le tympan des plus sourds, et il le

faisait sans lâcher la phrase qu'il écrivait et dans laquelle il berçait si voluptueusement sa pensée! Il les écrivait jusque dans les douleurs de la goutte, car il avait cette croix de Saint-Louis de Mlle Arnoud, et 11 les étendait même sur ses doulejrs comme un baume, pour les calmer, persuadé qu'un cataplasme de phrases bien faites devait soulager un pauvre homme! Ainsi, positivement, en maladie comme en santé, il ne vivait que par le style ou pour le style. Et, dernier bonheur que lui donna le style, ce fut par le style qu'il se maria. Ce fut son style qui lui valut et qui lui amena une femme jeune, rose et blonde comme l'Aurore dans des épis d'or, riche de cent mille livres de rente, autres épis d'or! qui ne l'avait jamais vu, mais qui l'avait lu, et le style est l'homme, a dit le naturaliste Buffon. Aussi, dès e couvent, la jeune fille qui l'a épousé avait-elle cogné, dans sa petite et jolie tête, qu'elle n'épouserait jamais que l'homme de ce style-là. Lamartine seul, dans ce siècle anti-romanesque, — le mélancolique et beau Lamartine, qui eut le don de faire rêver toutes les femmes de l'Europe et peut-être de l'Asie. — car en Asie elles rêvent maintenai t, — avait eu la fortune d'un pareil mariage, et Janin le recommença. 11 eut, lui, l'éclatant et pimpant prosateur, le même destin que le poète de la mélancolie, et il l'eut par le charme de sa prose, comme Lamartine par le charme de ses vers. Ah ! Janin, s'il avait juré comme Mme Pernelle, aurait pu dire du style : « Vertu de ma vie! » Et le style, en effet, le tenait si fort, cet homme de style, marié grâce à son style, qu'il raconta le bonheur de son mariage dans un feuilleton enivré et resté célèbre, trouvant, cet enfant gâté du bonheur, que c'était augmenter son bonheur que de l'écrire, tant il était écrivain!

Et, de fait, ce jour-là, ce fut l'écrivain qui le maîtrisa qui le déborda, qui 'emporta comme toujours, et ce ne fut pas comme on l'a cru, la fatuité, — »e turcaretisme de son bonheur. Il n'était pas plus fat de son bonheur conjugal que des autres bonheurs de sa vie. Il n'avait la fatuité de rien. Cet homme de sourire et de rire épanoui, de rondeur, de bonhomie, d'enfance de caractère, de pleine main, cet aimable et gai garçon n'eut jamais un seul grain de fatuité dans sa personne. 11 avait la simplicité qu'ont tous les hommes qui ne pensent jamais qu'à une seule chose, et pour lui c'était toujours à quelque page brillante ou charmante à écrire ! Lui qui de sa plume faisait ce qu'il voulait, qui gagnait par elle gros d'argent — comme disent respecteusement les bourgeois — qui en gagnait gros comme lui, et il était gros! qui avait, de plus, en perspective, deux cent mille livres de rente, qui était connu de toute l'Eurcpe, bien «venu de ses Princes et de ses artistes, et que tous les courtisans de son feuilleton, qui étaient nombreux, appelaient le Prince de la critique bien avant que M. Cuvillier-Fleury s'avisât de l'en nommer « le Roi, » se laissait dire par sa femme qui lui avait tant donné en l'épousant, et qui exerçait sur ce préoccupé du style une délicieuse petite puissance matenu « Tenez, voilà votre journée ! deux sous pour votre petit bouquet de violette.. et deux sous pour le pont des Arts. » (aller et retour !). Et il riait, et il emportait

ses quatre sous, heureux, pour le coup, comme un Prince! Voilà tout Janin. Sterne n'eut pas mieux fait, ni La Fontaine!

Oui, Sterne, dont il était le fils, — comme il était, je l'ai dit déjà, le fils de Diderot, — Sterne, cet homme simple et exquis, qui n'avait pour vêtir son génie que trois chemises blanches et une culotte de soie noire!... Il ne fallait vraiment guère que cela à Jules Janin, et je crois même qu'il eût envoyé promener la culotte de soie noire. Cet homme, heureux dès sa jeunesse, qui n'eut jamais, comme les bohèmes de son temps — qui fut le temps de la Bohème — de' déchirure à son coude, n'eut pas non plus pour s'en venger le luxe momentané de Balzac, aux boutons d'or pur, chez la princesse de Belgiojoso. . . Il ne se sentait aucun goût pour ces somptuosités d'artistes, — quoique pourtant il en fût un !

On se rappelle ce large gilet blanc croisé (son seul luxe), qui signalait la présence du feuilletoniste des Débats à toutes les avant-scènes des théâtres où il étalait sa personne , — non point comme le gentilhomme des Fâcheux :

Qui de son large dos morguait les spectateurs...

Jamais Janin n'a morgue personne! — ni de son large dos ni de son large estomac, qui depuis, hélas! devint une bedaine. A l'heure de la vie où l'on est frivole et où l'homme tient à relever ses avantages extérieurs par les soins de la mise et les détails de la toilette, à une époque où tant de gens de lettres affectaient d'être des Beaux, parmi les de Musset, les Roger de Beauvoir, les Roqueplan, les Sue, qui furent des dandys, des gants jaunes , des furieux (un mot du jargon de la mode du temps), Janin, très à la mode par l'esprit et par le talent et très en vue, Jules Janin, qui n'était pas sans beauté alors, ne pensait point à la faire valoir, cette beauté, par les ressources que la mode offre à la coquetterie. C'était en ce temps-là un joyeux garçon aux belles dents rieuses, frais comme une rose-pomme évanouie parmi tous ces pâles de Paris, au tegard très-doux et un peu indécis, un de ces regards qu'on appelle à la Montmorency et dont l'indécision, qui vous lutine, est plus piquante... 11 avait de magnifiques cheveux noirs bouclés comme un pâtre de la campagne romaine, et qui, pour boucler, n'avaient pas besoin des papillottes que se plantait le grave Lerminier sur sa forte tète philosophique et législative. Chose étonnante, ce joufflu Gaulois, aux joues roses, avait un profil grec très-pur; et c'est pour cela probablement que ses compagnons du collège l'appelaient « Niobé ». Singulier nom donné à un homme : à un homme qui ne devait connaître aucun des malheurs delà vie, qui ne devait pas avoir d'enfants, dont les seuls enfants furent ses livres, ses livres aimés d'Apollon et qui n'en sentirent jamais les f lèches I...

Tel il était, Janin. dans sa verte jeunesse. Eh bien! il ne s'en souciait pas. Il oubliait parfaitement tout cela, et son brin de toillette, à lui, quand il en faisait un peu, n'était qu'un brin de muguet ou de violette à deux sous (la rente future de sa femme) qu'il passait à sa boutonnière, tout près de ce fameux gilet de piqué blanc « d'une entière blancheur », comme dit l'opéra-comique. Parfois ce n'était qu'un bluet, petite étoile de sa gloire naissante. Un jour, il y fut lumineux.

Et ce bluet, du reste, lui allait adorablement ! Il rappelait les champs, et Janin le virgilien les aimait. Il les aimait peut-être un peu comme Delille, à travers Virgile et par la fenêtre. Il les aimait à travers Horace, qu'il a trop aimé et qui ne les aimait pas, et il se plaisait à en rapporter dans les théâtres de Paris la modeste fleur étonnée ! Il avait cette fibre. Il était bucolique, mais classiquement, en cela comme en bien autre chose. Sans sa vocation d'écrivain, il aurait été comme Théodore Burette, son ami, un professsur de rhétorique, et, clichés et ficelles! (pour jurera la Vireloque) au lieu d'un Janin, nous aurions un Cuvillier-Fleury de plus. Foncièrement, et d'études et de goût et de tout, Jules Janin était un classique. Il n'eut jamais la grande folie delacroix romantique, et il se moqua même du romantisme (comme dans YAnemori) dès qu'il eut une plume à la main. Je ne suis pas bien sûr qu'il n'ait vanté Viennet... Il tenait pour l'antiquité et le xvne siècle, et quoiqu'il comprît les beautés d'une littérature puisée à une autre source, il revenait toujours à ces deux sources-là. Il finit même par s'y engloutir comme dans un puits.

Un jour, comme Hylas, mais il était moins jeune, il s'en alla, l'amphore à la main, puiser à la source d'Horace, et il y tomba avec sa cruche. Les Nymphes latines ne l'y dévorèrent point... de caresses, tt après une longue accointance elles nous le renvoyèrent, l'esprit troublé, latinisant toujours, ne voulant pas démordre de ce diable de latin, comme Panurge dans ce trançais qu'il parlait si bien et qui suffisait à sa gloire... C'est là le seul échec de la partie qu'il joua contre la vie, cette horrible joueuse qui nous triche! Mais voyez encore le bonheur de cet homme heureux. Cet horatien, qui ne guérit jamais d'Horace, préférait sa traduction à tous les feuilletons qu'il avait écrits! Il l'aimait, avec la sagacité paternelle que les hiboux ont pour les plus laids de leurs petits. Et peut-être n'eut-il pas d'amour plus grand que celui qu'il eut pour sa traduction d'Horace, si ce n'est son amour fou pour l'Académie.

Ce fut là son amour de la fin. L'amour de la fin, chez les hommes, est toujours terrible. Janin, l'homme de lettres qui n'avait vécu que par et pour les lettres, devait avoir l'ambition littéraire d'être de l'Académie. S'il avait été, de hauteur de pensée, supérieur à l'homme de lettres, s'il avait été un critique, il aurait méprisé l'Académie. Il aurait jugé çr te vieille institution, qui n'a plus de sens aujourd'hui — si démodée qu'on y v irrera des femmes demain — et qui ne tente plus que la petite et sotte var ': française, infatigablement éprise des distinctions, même bêtes, malgré se^ tfreux mensonges sur lité... Il eut vu ceia. Mais, je l'ai dit, il n'était pi- un critique, si ce D'est pour

M. Cuvillîer-Fleury académicien. A cet attarde du xvnc siècle, l'Académie française paraissait le palais des lettres. (Ils disent le temple, eux !) Ii se mit parmi les mendiants de la porte de ce palais. Il lamenta pour y entrer. 11 voulait y entrer à genoux, s"ïl ne pouvait debou; ; et quand il en fut repoussé, il fit un discours aussi bas que ceux qui y entrent! Ls firent touchés de cette humilité, ces monstres empaillés dans leur orgueil d'Académie. Le génie de l'importunité vainquit... On fit à Janin l'aumône qu'il demandait et cet homme obstinément heureux attendit d'être de l'Académie pour mourir... Ah! il me plaît tant cet homme de lettres et d'esprit, et d'esprit français, que j'ai essayé de replacer aujourd'hui dans la lumière de son mérite, qui est immense et qui est charmant, et dont la nature est de passer — de n'être pas plus immortel que les fleurs qui passent — il me plaît tant que j'arrête ici mon chapitre! l 'académicien me gâterait tout.

Page 1