‹ Les œuvres et les hommesChapitre 8 sur 17 · PAGES D'HISTOIRE LOUIS XI · texte numérisé non relu

PAGES D'HISTOIRE LOUIS XI

Jamais tête plus royale ne ceignit la couronne, ne l'emplit et ne la porta mieux. Du temps de Louis XI, la noblesse faisait ce que depuis a fait le peuple contre la royauré. En 1476, le bien public ressemblait fort au bonheur du peuple en 1793. Mais Louis XI n'était pas ce mouton royal de Louis XVI, et il ne se serait pas laissé égorger par les seigneurs, qui l'auraient très bien égorgé. Il était roi, et encore plus roi que grand homme, n'étant même un grand homme que parce qu'il était roi. Guerrier Dammartin le valait, écrivain, — car il fut écrivain, — Commînes valait mieux que lui. Mais roi, il n'avait pas d'égal, — non seulement dans son temps, mais dans tous les temps. Louis XIV (depuis), plus sultan que lui, plus soleil, était moins roi que lui d'action permanente et de fonction incessante. Charlemagne, cet homme auquel il faut revenir toujours, Charlemaime vieux, oisif, pleurait par la fenêtre ses longues larmes en pensant aux barques normandes qui pouvaient, d'une minute à l'autre, arriver. Mais Louis XI mourant n'était pas oisif et ne pleurait pas en int à ces Valois qui pouvaient venir, — qui sont venus, hélas ! et qui ont été pires que de pirates Normands pour la France. Réduit par la maladie à ■ que lait la mort, il donnait encore des conseils à son 6J

>;, ait. Roi de France, en cela, jusqu'à la lin ! Les plus lâches accrochés i la vie lui ont rep :i de vivre lorsqu'il fallait

se résigner à mourir. Entre Coytier, son médecin, qui ne le guérissait pas, et François de Paule, mandé pour le guérir, on a fait de lui une caricature ; mais on le comprend, et on a plus de sourire de mépris, quand on regarde à l'âge de son fils et à son intelligence... L'État, pourLouis XI, c'était donc Louis XI, et il ne voulait pas que l'État mourût. Il disait en son âme le mot que Louis XIV a dit, depuis, avec tant de somptuosité : L'État, c'est moi. Et c'était lui, en effet, par l'unique et' profonde raison qu'il s'était incarné, qu'il s'était : dans la France, et que, littéralement, il était consubstantiel avec elle, comme les trois personnes le sont en Dieu.

Et, de fait, il ne vit jamais qu'elle. Où qu'il fin, il ne respira jamais hors d'elle ; il n'eut jamais distraction d'elle. Les plus grands qui l'ont gouvernée ont eu, tous, dans la tête, le cœur ou la vie, quelque chose qui n'était pas la France et qui subsistait à côté... Mais lui n'y eut jamais que l'intérêt seul que la préoccupation seule de la France. Charlemagne, ce géant qui a sept pieds au moral comme au physique, a quelque chose de germanique, et le globe qu'il tient dans sa main, c'est l'empire, et la France n'est plus qu'un point sur ce globe-là. Saint Louis avait l'amour de Dieu et le désir des béatitudes éternelles. Un jour, il songea, par piété, à cesser d'être roi et à se faire jacobin. Louis XIV eut La Vallière, Montespan, et Versailles, la plus coûteuse de ses maîtresses ! et ce que Racine appelait sa gloire. C'est un peu Xerxès que Louis XIV. Napoléon, cet immense artiste en batailles, à part le profit des conquêtes aurait eu l'art pour l'art de la guerre. Mais Louis XI n'eut rien que la France. Il fut égoïste dans elle. Otez-lui la France de la tête et du cœur, vous l'ôtez de l'histoire !

Louis XI disparaît. C'est là ce qui fait la physionomie de cet homme sans amour que pour son État, — comme disait Commînes, — de ce porteur de casaque grise qui se moquait bien de la piaffe d'un roi ! decette espèce de sublime Harpagon couronné, avare et avide pour le compte de la France, et qui lui ramassa des villes, des provinces et de meilleures frontières, comme l'avare ramasse des écus. Nul ne fut roi comme cela dans l'histoire de France. Et j'accorderais, — ce que j'ai nié, — j'accorderais, par bonté d'hypothèse, que Charlemagne était plus grand de facultés, de génie naturel, d'étoffe humaine, que Louis XI serait encore le plus grand roi qu'ait eu la France, parce qu'il en est exactement et exclusivement le plus français !

Mais les facultés supérieures, les facultés vraiment royales, il les avait comme Charlemagne ; il les avait comme les plus grands. Charlemagne, je l'ai dit, Louis XIV. Napoléon, saint Louis même, ont, malgré la forc.de leur esprit, une imagination qui parfois les entraîne, et c'est par là qu'ils parlent plus haut que Louis XI à l'imagination humaine ; mais Louis XI ne fut jamais entraîné. Il resta toujours dans l'orbe de sa réflexion et de sa volonté. Le mot latin : stator, pour lequel nous n'avons pas d'analogue dans notre langue, peut-être parce que nous sommes trop légers, semble avoir été fait pour lui, — en l'attendant. 11 était doué d'une sagacité aiguë comme un glaive, qui s'enl'on-

çai dans les hommes et les pénétrait jusqu'au fond, — sa seconde épée! — et de cette raison souveraine qui est la gouvernante de toutes les autres facultés les esprits bien faits. Cette maie rai-son, si rare chez la plupart des hommes, est moins appréciée par eux que des ("acuités plus turbulentes, et c'est là une explication à donner encore, avec les travestissements qu'il a subis, du peu d'effet que Louis XI a iait jusqu'ici dans l'histoire. Il faut y entrer à une certaine profondeur pour sainement le juger. Commînes nous avait bien donné une idée de cette raison, mais Urbain Legeay l'a complétée. Il a mesuré dans toute son étendue cette maîtresse-faculté de Louis XI, qui ne plana pas que sur sa vie, mais qu'il fit planer sur tout son siècle. Elle le mit toujours au-dessus de toutes les circonstances, et elle avait, elle, plus passive qu'actived'ordinaire, toutes les activités et toutes les initiatives. Comme il était négociateur par elle, il fut par elle législateur, organisateur: c'est-à-dire, dans l'ordre politique, un créateur. Il créa le commerce moderne et l'industrie, et la bourgeoisie, cette enfant idiote, si peu digne de son père, et dont il serait honteux s'il voyait le peu qu'elle a été ! Le nombre de ses ordonnances et de ses règlements législatifs égale le nombre de ses lettres. Sa correspondance, qui est formidable, rappelle celle dont actuellement nous avons les yeux pleins et éblouis : la correspondance de Napoléon, dernièrement publiée. Il a surtout gouverné et, comme l'empereur, administré par lettres. Enfin, et c'est parce trait que je veux achever cette grande figure, il fut surtout choisisseur d'hommes. Tous ceux qu'il a choisis et placés dans des fonctions diverses étaient dignes de son choix. Quelques-uns, comme le cardinal La Balue, furent des traîtres, — c'était le temps des traîtres, — mais tous étaient capables et, en les choisissant, cet homme, qui ne voyait que l'utilité de la France, ne se trompa jamais sur leur capacité.

La gaieté des éternels ricaneurs comme le barbier Le Daim, ou la terreur des niais à sentiment comme Tristan l'Hermite, au fond étaient des hommes. Le barbier Olivier Le Daim, dont on se moque, dans un temps où Figaro est le dieu des valets qui se croient spirituels et qui ont leur fortune à faire, avait en politique, la trempe fine et acérée de son rasoir ; et Tristan l'Hermite, ce bourreau, c<* pendeur, 'Uait un brave capitaine maître de l'artillerie, digne serviteur de la couronne, qu;, en 1457, avait fait déposer les armes aux Lié et qui ne fut pas un serviteur moins digne en faisant exécuter les justices du Roi.

Page 1