‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 100 sur 162 · L'AUTOMNE · texte numérisé non relu

L'AUTOMNE

Monsieur. Ha ! • que j'aurois maintenant de plaisir à jurer b contre l'Automne, si je ne craignois de fascher le Tonnerre. Toutesfois, il ne sera pas dit que le Ciel me parle si haut sans que je luy réponde et sans que je fouette cette enragée saison qui le contraint de tuer avec un éclair, un tonnerre et un carreau, afin de mettre trois bourreaux dans une mort c : l'éclair s'allume pour esteindre nostre veuë à force de lumière, et, précipitant nos paupières sur nos prunelles, il nous fait passer de deux petites nuicts, de la largeur d'un double*, dans une autre aussi grande que l'Univers. L'air, en s'agitant, enflamme ses aposthuraes ; [en] quelque part où nous tournions la teste J, un nuage sanglant semble avoir déplié entre nous et le jour une tenture de gris brun doublée de tafetas cramoisy ; la Foudre engendrée dans la nuë crève le ventre de sa mère et la nue, grosse de luy e, s'en délivre avec tant de douleur ' que les montagnes B les plus sauvages gémissent b aux cris de cet accouchement. L'Automne cependant, aux péchez ' de laquelle il ne manquoit plus que de faire imputer à son Créateur les vices de la Nature, fait au vulgaire nommer ce tintamarre les instrumens de la Justice de Dieu ; et admirez un peu, je vous prie, le bel ordre de cette Justice : Un misérable meurt, on l'enterre ; ce cadavre pourri dans son linceul s'exhale à travers le gazon de sa fosse, il monte et va se loger dans une nuë oh, s' estant endurcy par le choc, il crèvera peut-estre au pied d'un autel sur la teste de son fils qui prioit pour son âme. Mais quand il seroit vray qu'une chose si fresle fût le bras droit du Tout-Puissant3, il ne s'en suit pas pour cela qu'une saison destinée à la Foudre (c'est-à-dire à nous massacrer) k, soit plus agréable que les autres, ou bien il faut conclure que le temps le plus agréable1 de la vie d'un criminel est celuy de son exécution. Je croy qu'en suite de ce funeste Météore, nous pouvons passer au vin, puisque c'est un Tonnerre liquide, un courroux potable, et un trespas qui fait mourir les yvrognes de santé. Il est cause, le furieux, quelques abstinens que nous soyons, que la définition qu'Aristote a donnée pour l'homme d'animal raisonnable soit fausse ; au moins durant trois mois de l'année on peut dire

a) 1654 : Il me semble. — b) bien du plaisir à pester. — c) luy qui, non content de nous tuer, n'est pas satisfait s'il n'assemble trois bourreaux différents dans uno mort, et s'il ne nous massacre tout à la fois par les yeux, par les oreilles, et par le toucher: c'est-à-dire par l'éclair, le tonnerre et le carreau. — d) veue. — e) en travail.

— /) bruict. — g) roches. — h) s'ouvrent. — i) Il ne sera pourtant pas dit que cette orgueilleuse saison me parle si haut, et que je n'ose luy répondre : cette insolente, aux crimes. — y) Mais quand l'injustice de cent mille coups de Tonnerre seroit une production de la sagesse inscrutable de Dieu. — A) que la saison du Tonnerre, c'està-dire la saison destinée à châtier les coupables. — /) doux.

(1) Ms. f. 107*. — Œuvres diverse», 165b : Lettre IV : Contre l'Automne, p. 21.

— (2) Monnaie valant six deniers.

du cabaret que c'est là' où l'on vend la folie par bouteilles, et je doute mesme s'il n'est point allé jusques dans les Cieux faire sentir ses fumées au Soleil, -voyant comme il se couche tous les jours de si bonne heure. La Terre en but tant au siècle de Copernic qu'elle s'en mit à pirouetter, et si maintenant b elle se meutcl, ce sont asseurément des SS que l'yvrognerie luy fait faire. Je ne laisse pas, néanmoins, d'aymer à voir l'eau-de-vie en abhorrant son père d, à cause qu'elle m'est un tesmoignage qu'on a forcé le vin de" rendre l'esprit*. Nous voylà donc [en ce temps] condamnez à mourir de soif, puisque nostre breuvage est empoisonné. Voyons si les fruicts se sont sauvez de la rage de décembre s. Hélas ! pour un seul [fruict] qu'Adam mangea, cent mille personnes moururent qui n'estoientpas encore, et s'il en eût entamé un second, il eût infailliblement chassé la Terre à trente lieues de là. Toute la Nature est à présent partagée au supplice de ces criminels; elle-mesme les monte à la fourche, l'arbre les Jette e la teste en bas, le vent les secoue [et] le Soleil les destache et les oy seaux se saoulent de leurs troncs pourris b. Après cela, Monsieur, ne trouvez pas mauvais que je me fasche ' qu'on dise : « Voilà du fruict en bon estât », car comment y pourroit-il estre, luy qui s'est pendu soy-mesme ? Icy tous les champs sont bornez par des fruictiers où les coups de pierre ' vont à l'offrande, et n'est-ce pas une occasion de douter de l'innocence d'une race qu'on void u lapidée à chaque bout de champ ? A considérer combien ils nous sont pernicieux, je ne sçaurois m'imaginer ce que ce peut estre, sinon des Diables familiers plus ronds et moins mobiles que les autres ; le bois qui les produit a soin de cacher ce péché avec des feuilles, comme s'il n'avoit pas ' assez d'effronterie pour montrer à nud ses m parties honteuses ; mais maintenant qu'il en est despouillé, et que sa verdure est tombée, on ne void plus de feuilles qu'à l'Université. Les vers, les araignées et les chenilles ont gaigné le coupeau des arbres, et tout chauves qu'ils sont, ils ne laissent pas d'avoir" de la vermine à la teste. C'est encore là, sans doute, un des offices de l'Automne, qui, craignant que nous ne mourussions d'une seule mort,

a) 1654 : pour ceux qui en boivent trop : mais ne vous semble-t-il pas qu'on peut dire du cabaret, que c'est un lieu. — b) Quelques Philosophes de ce Siècle en ont tant avalé, qu'ils en ont fait pirouetter la terre dessous eux, et si véritablement. — c) je pense que. — d) Pour moy je porte tant de haine à ce poison, qu'encore que l'eaude-vie soit un venin beaucoup plus furieux, je ne laisse pas de luy pardonner. — e) qu'elle luy a fait. — /) nostre manger qu'elle nous estend sur la terre, comme sur une table, est moins dangereux que sa boisson. — g) l'arbre mesme est forcé par la Nature de commencer le supplice de ses enfans criminels, il les jette contre terre. — h) précipite. — i) désaprouve. — j) Aussi, à considérer comme les cailloux y. — A) de leur innocence puisqu'ils sont. — l) Ne voyez-vous pas mesme que les arbres en produisant les fruits, ont soin de les envelopper de feuilles pour les cacher, comme s'ils n'avoient pas. — m) leurs. - — n) Mais admirez encore comment cette horrible saison traite les arbres en leur disant Adieu : Elle les charge de vers, d araignées et de chenilles, et tout chauves qu'elle les a rendus, elle ne laisse pas encore de leur mettre.

(1) La théorie de Galilée sur le mouvement de la Terre (elle date de 1633J n'était pas encore acceptée dans les écoles. — (2) « C'est là une pointe inattendue pour le lecteur moderne qui ne songe pas aux désignations Esprit de vin. Esprit de bois, usitées par l'ancienne chimie et abandonnées par les nomenclatures actuelles » (Juppont).

après nous avoir osté les alimens, nous a donné du venin* '. Que nous pouvoit-il rester de pur entre tant de choses dont l'usage nous est nécessaire, sinon possible un peu d'air ; mais elle l'a suffoqué de contagion. Aujourd'hui la peste (cette maladie sans queue) tient la mort pendue à la sienne ; elle renverse l'œconomie du monde, jusqu'à faire bien souvent qu'un misérable né dans les haillons meurt couvert de pourpre, et jugez si le feu dont elle s'anime contre nous est ardent, quand il suffit d'un charbon sur un homme pour le consommer.

Voilà, Monsieur, les trésors de cette gentille saison, avec qui vous pensiez avoir trouvé le secret de la corne d'abondance. Nous devrions détester les autres, à cause qu'elles la suivent ou la précèdent ; elles ont toutes, à son exemple, leur façon d'estropier ; en hyver, ne réclamonsnous pas Saint-Jean ; au printemps, Saint-Mathurin ; en esté, Saint-Hubert, et en automne, Saint-Roch ? Pour moy, je ne sçay qui me tient que je ne me fasse mourir de dépit de ne pouvoir vivre qu'en leur compagnie ; mais encore celle-ci, la dernière des quatre, grosse de foudres comme elle est, n'induit-elle pas à croire que toute l'année est un monstre qui aboie par les piedz ; que c'est une harpie affamée qui mord du feu, pendant que sa queue est dans l'eau qui se sauve d'un embrasement par un déluge et qui, vieille à quatre-vingts jours, est si passionnée pour l'hyver qu'elle expire en le baisant2 ; mais ce qui me semble de bien prodigieux, c'est que pour faire son image, je me suis abstenu de tremper mon pinceau dans le sang qu'elle verse depuis tant de lustres sur le visage de l'Europe, car je le devois faire pour la punir de ce qu'ayant prodigué des fruicts à tout le monde, elle ne m'en a pas encore donné un qui puisse vous dire, après ma mort, je suis vostre Serviteur.

DESCRIPTION DE L'AQUEDUC, OU LA FONTAINE D'ARCUEIL (3) A nos amis les buveurs d'eau

Dans cette lettre assez longue, la seconde sur la Fontaine d'Arcueil, nous n'avons cru devoir relever que les deux para-

a) 1654: Nommez-vous cela des présens d'une bonne mère à ses enfans et méritet-elle que nous la remercions après nous avoir osté presque tous les alimens [utiles] : mais son dépit passe encore plus outre, car elle tâche d'empoisonner ceux qui ne sont pas morts de faim, et je n'avance rien que je ne prouve.

(1) Cyrano a refait toute la fin de cette lettre, sans en changer les idées, aussi est-il inutile de donner ici les variantes. — (2) « Pointe burlesque suscitée par la situation astronomique de l'automne entre l'été et l'hiver » (Juppont). — (3) Ms. f. 142. — Œuvres diverses, 16ô'j . Lettre VI. Description de l'aqueduc, p. 32. — Il y a deux lettres, la première est précédée de la note suivante : « Cette Lettre d'Arcueil ayant esté perdue, l'Autheur longtemps après en fit une autre ; mais comme il ne se souvenoit presque plus de la première, il ne rencontra pas les mesmes pensées. Depuis, il retrouva la perdue, et comme il est assez ennemi du travail, il ne crût pas que le sujet fut digne d'épurer chuque Lettre, en ostant de chacune les imaginations qui se

graphes suivants, qui ont été modifiés dans l'imprimé de 1654 :

« Mais d'où vient qu'à Rongis, pour un peu de sable qu'elle a dans les reins, elle (la Fontaine d'Arcueil) n'urine que goutte à goutte, et que dans Arcueil, où elle est atteinte de la pierre, elle pisse par dessus les Montagnes ? Encores ce ne sont là que de ses coups d'essay ; elle fait bien d'autres miracles ; elle se glisse éternellement hors de sa peau, et n'achève jamais d'en sortir, qu'elle fait plus que le Boy quand il guérit à Paris des malades en les touchant, car elle guérit tous les jours* d'un seul regard plus de quatre cens mille altérez. Elle se morfond

» La Nature mesme, qui est la Mère de cette claireh fille, a, ce semble, eu si peur que quelque chose ne manquât aux pompes de sa réception qu'à tous les hommes elle a donné à chacun un palais pour la recevoir ; aussi je riay garde de croire que, par un sacrilège horrible, elle soit venue dans l'Université donner le flus de bouche à Sainct-Michel, à Sainct-Cosme, à Sainct-Benoist, à Sainct-Séverin ' ; au contraire, je croy avec certitude que se sentant à l'extrémité et proche de sa fin, elle vient elle-mesme aux Eglises demander ses sacremens" ; voilà tout ce que je puis dire à la louange de ce bel Aqueduc et de son Hoslesse »

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