CONTRE LES MÉDECINS
Monsieur, Puis que je suis condamné (mais ce n'est que du Médecin, dont j'appelleray plus aisément que d'un Arrest Prévostal), vous voulez bien que, de mesme que les Criminels qui preschent le peuple quand ils sont sur l'eschelle, moy qui suis entre les mains du Bourreau, je fasse aussi des remontrances à la jeunesse. La fièvre et le drogueur me tiennent le poignard sur la gorge avec tant de rigueur, que j'espère d'eux qu'ils ne souffriront pas que mon discours vous puisse ennuyer. Il ne laisse pas, Monsieur le Gradué, de me dire que ce ne sera rien, et je proteste cependant à tout le monde que, sans miracle, je n'en puis relever. Leurs présages, toutesfois, encore que funestes, ne m'alarment guère, car je connois assez que la souplesse de leur art les oblige à condamner tous leurs malades à la mort, afin que, si quelqu'un en eschappe, on attribue la guérison aux puissans remèdes qu'ils ont ; et s'il meurt, chacun s'écxne que c'est un habile homme et qu'il l'avoit bien dit. Mais admirez l'effronterie de mon Bourreau : plus je sens empirer le mal qu'il me cause par ses remèdes et plus je me plains d'un nouvel accident, plus il tesmoigne s'en réjouyr et ne me panse d'autre chose que d'un « Tant mieux ! «.Quand je luy raconte que je suis tombé dans une syncope léthargique qui m'a duré près d'une heure, il répond que c'est bon signe I Quand il me void entre les ongles d'un flux de sang qui me déchire : « Bon ! dit-il, cela vaudra une saignée I » Quand je m'attriste de sentir comme un glaçon qui me gagne toutes les extrémitez, il rit en m'asseurant qu'il le sçavoit bien, que ses remèdes esteindroient
a) 1654 : Car. — b) la Reyne des Perles.
(1) Œuvres divtrsts, 165k. Lettres satyriques, XVII, p. 197.
ce grand feu. Quelquefois mesrae que, semblable à la Mort, je ne puis parler, je l'entends s'écrier aux miens qui pleurent de me voir à l'extrémité : « Pauvres nigauds1 que vous estes, ne voyez-vous pas que c'est la fièvre qui tire aux abois ? » Voilà comment ce traistre me berce, et cependant, à force de me bien porter, je me meurs. Je n'ignore pas que j'ay grand tort d'avoir réclamé mes ennemis à mon secours. Mais quoy ! Pouvois-je deviner que ceux dont la science fait profession de guérir l'ernployeroient toute entière à me tuer? Car hélas ! c'est icy la première fois que je suis tombé dans la fosse; et vous le devez croire, puisque si j'y avois passé quelqu'autrefois, je ne serois plus en estât de m'en plaindre. Pour moy, je conseille aux foibles lutteurs, afin de se vanger de ceux qui les ont renversez, de se faire Médecins, car je les asseure qu'ils mettront en terre ceux qui les y avoient mis.
En vérité, je pense que de songer seulement quand on dort qu'on rencontre un Médecin est capable de donner la fièvre. A voir leurs animaux étiques, affublez d'un long drap mortuaire, soustenir immobilement leur immobile Maistre, ne semble-t-il pas d'une bière où la Parque s'est mise à califourchon, et ne peut-on pas prendre leur houssine pour le guidon de la Mort, puisqu'elle sert à conduire son Lieutenant ? C'est pour cela, sans doute, que la Police leur a commandé de monter sur des Mules, et non pas sur des Cavales, de peur que la race des Graduez venant à croistre, il n'y eut à la fin plus de Bourreaux que de Patiens. 0 ! quel contentement j'aurois d'anatomiser leurs Mules, ces pauvres Mules qui n'ont jamais senly d'aiguillon, ny dedans, ny dessus la chair, parce que les espérons et les bottes sont des superfluitez que l'esprit délicat de la Faculté ne sçauroit digérer ! Ces Messieurs se gouvernent avec tant de scrupule, qu'ils font mesme observer à ces pauvres bestes (parce qu'elles sont leurs domestiques) des jeusnes plus rigoureux que ceux des Ninivites *, et quantité de très longs, dont le Rituel ne s'estoit point souvenu : ils leur attachent, par les diètes, la peau tout à cru dessus les os, et ne nous traitent pas mieux, nous qui les payons bien ; car ces Docteurs morfondus, ces Médecins de neiges, ne nous font manger que de la gelée. Enfin tous leurs discours sont si froids, que je ne trouve qu'une différence entre eux et les peuples du Nort, c'est que les Norvégiens ont tousjours les mules 3 aux talons, et qu'eux ont tousjours les talons aux mules. Ils sont tellement ennemis de la chaleur, qu'ils n'ont pas si-tost connu dans un malade quelque chose de tiède, que, comme si ce corps estoit un Montgibel 4, les voilà tous occupez à sai-
(1) Dans les éditions postérieures à 1654 : Pauvres gens. P. Lacroix croit que cette modification faite par Le Bret tient à ce que « Pauvres nigauds » furent taxés d'impiété ! ! ! Cette assertion est certainement fantaisiste. — (2) La pénitence des Ninivites provoquée par le prophète Jonas. — (3J Engelures. — Cyrano fait allusion à l'équipage ordinaire des médecins de Paris, qui allaient par les rues montés sur des mules. Guénaut, médecin de la reine, est le premier qui ait changé sa mule contre un cheval, ce qui fit dire à Boileau dans sa satire des Embarras de Paris, en 1669 : Guénaut sur son cheval en passant m éclabousse. — (4) Nom populaire de l'Etna.
gner, à clystériser, à noyer ce pauvre estomach dans le Séné, la Casse, la Tisanne, et à débiliter la vie pour débiliter, disent-ils, ce feu qui prend nourriture tant qu'il rencontre de la matière ; de sorte que si la main toute expresse de Dieu les fait rajamber vers le monde, ils l'attribuent aussi-tost à la vertu des réfrigératifs dont ils ont assoupy cet incendie. Ils nous dérobent la chaleur et l'énergie de l'estre qui est au sang ; ainsi pour avoir esté trop saignez, nos Ames, en s'envolant, servent de volant aux palettes * de leurs chirurgiens.
Hé ! bien, Monsieur, que vous en semble ? Après cela, n'avons-nous pas grand tort de nous plaindre de ce qu'ils demandent dix pistoles pour une maladie de huict jours ? N'est-ce pas une cure à bon marché où il n'y a point de charge d'âmes ? Mais confrontez un peu, je vous prie, la ressemblance qu'il y a entre le procédé des drogueurs et le procez d'un criminel. Le Médecin, ayant considéré les urines, interroge le patient sur la selle et le condamne, le Chirurgien le bande et l'Apothicaire descharge son coup par derrière. Les affligez mesme, qui pensent avoir besoin de leur chicane, n'en font pas grande estime. A peine sont-ils entrez dans la chambre qu'on tire la langue au Médecin, on tourne le cul à l'Apothicaire et l'on tend le poing au Barbier*. Il est vray qu'ils s'en vangent de bonne sorte, il en coûte tousjours au railleur le Cymetière. J'ay remarqué que tout ce qu'il y a de funeste aux Enfers est compris au nombre de trois. On y void trois fleuves, trois chiens, trois juges, trois Parques, trois Gérions, trois Hécates, trois Gorgones, trois Furies. Les Fléaux dont Dieu se sert à punir les Hommes sont divisez aussi par trois : la peste, la guerre et la faim ; le monde, la chair et le Diable ; la foudre, le tonnerre et l'esclair ; la saignée, la médecine et le lavement. Enfin trois sortes de gens sont envoyez au monde, tout exprès, pour martyriser l'homme pendant la vie : l'Advocat tourmente la bourse, le Médecin le corps, et le Théologien l'âme ; encore ils s'en vantent, nos Escuyers à mules ! car, comme un jour le mien entroit dans ma chambre sans autre explication, je ne luy fis que dire : «Combien? «.L'impudent meurtrier, qui comprit aussi-tostquejeluydemandois le nombre de ses homicides, empoignant sa grosse barbe, me répondit : « Autant ! ». Je n'en fais point, continua-t-il, la fine bouche, et pour vous montrer que nous apprenons, aussi bien que les escrimeurs, l'art de tuer, c'est que nous nous exerçons, de mesme qu'eux, toute nostre vie sur la tierce et sur la quarte 8 ». La réflexion que je fis sur l'innocence effrontée de ce personnage fut que si les autres disent moins, ils en font bien autant ; que celuy-là se contentoit de tuer, et que ses camarades joignoient au meurtre la trahison ; que, qui voudroit escrire les voyages d'un Méde-
(t) Cyrano joue sur le mot palette, qui veut dire à la fois une raquette de bois pour jouer au volant et une écuelle d'étuin pour recevoir le sang des saignées (P. L.). — (2) Les saignées étaient faites alors par le barbier, qui remplissait les fonctions de chirurgien et qui ordonnoit au patient de tendre le bras, au coup de lancette, en fermant le poing. — (3) Termes d'escrime et allusion à la fièvre tierce et ù la fièvre quarte 1res répandues uu temps de Cyrano.
cin, on ne pourroit pas les compter par les Epitaphes seules de sa Paroisse ; et qu'enfin la fièvre nous attaque, le Médecin nous tue et le Prestre en chante. Mais ce seroit peu à Madame la Faculté d'envoyer nos corps au sépulcre, si elle n'attentoit sur nostre âme. Le Chirurgien enrageroit, plustost qu'avec sa charpie tous les blessez qui font naufrage entre ses mains ne fussent trouvez morts, couchez avec leurs tentes1.
Concluons donc, Monsieur, que tantost ils envoyent et la mort et sa faux ensevelies dans un grain de mandragore, tantost liquéfiées dans le canon d'une Seringue, tantost sur la pointe d'une Lancette ; que, tantost, avec un juillet, ils nous font mourir en octobre, et qu'enfin ils sont accoustumez d'envelopper leurs venins dans de si beaux termes, que dernièrement je pensois que le mien n'eut obtenu du Roy une Abbaye commendataire, quand il m'asseura qu'il m'alloit donner un Bénéfice de ventre. Ô ! qu'alors j'eusse esté resjoùy si j'eusse pu trouver à le battre par équivoque, comme fit une Villageoise à qui l'un de ces Bateleurs demandant si elle avoit du pouls, elle luy répondit avec force soufflets, et force esgratigneures, qu'il estoit un sot, et qu'en toute sa vie elle n'avoit jamais eu ny poux ny puces I Mais leurs crimes sont trop grands pour ne les punir qu'avec des équivoques ; citons-les en Justice de la part des Trépassez. Entre tous les humains, ils ne trouveront pas un Advocat ; il n'y aura Juge qui n'en convainque quelqu'un d'avoir tué son père ; et parmy toutes les pratiques qu'ils ont couchez au Cymetière,il n'y aura pas une teste qui ne leur grince les dents. Que les pussent-elles dévorer ! Il ne faudroit pas craindre que les larmes qu'on jetteroit de leur perte fissent grossir les rivières. On ne pleure aux trépas de ces gens-là que de ce qu'ils ont trop vescu. Ils sont tellement aimez qu'on trouve bon tout ce qui vient d'eux, mesme jusqu'à leur mort ; comme s'ils estoient d'autres Messies, ils meurent, aussi bien que Dieu, pour le salut des /tommes. Mais, bons Dieux ! n'est-ce pas encore là mon mauvais Ange qui s'approche? Ha ! c'est luy-mesme ! Je le connois à sa soutane: « Vade rétro Satanas ! Champagne, apportez-moy leBénistier; Démon gradué, je te renonce ! » O I l'effronté Satan ! Ne me viens-tu pas encore ordonner quelque aposume 2 ? Miséricorde ! c'est un Diable huguenot, il ne se soucie point de l'Eau besnite ! Encore si j'avois des poings assez roides pour former un case-museau ; mais, hélas I ce quil m'a fait avaller s'est si bien tourné en ma substance qu'à force d'user de consommez, je suis tout consommé •moy-mesme. Venez donc vitement à mon secours, ou vous allez perdre, Monsieur, vostre plus fidèle serviteur, D. C. D. B.
(1) Jeux de mots : tente, qui se prononce tante, est le nom de la charpie que le chirurgien met dans les plaies (P. L.). — (2) Aposume, pour aposème, décoction.