‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 103 sur 162 · LE DUELLISTE · texte numérisé non relu

LE DUELLISTE

Monsieur. Quoy que je me porte en homme qui crève de santé, je ne laisse pas d'estre malade depuis trois semaines que ma Philosophie est tombée à la mercy des Gladiateurs ; je suis incessamment travaillé de la tierce et de la carte ; j'aurois perdu la connoissance du papier si les Cartels s'escrivoient sur autre chose. Je ne discerne déjà plus l'encre d'avec le noir à noircir. Et enfin, pour vous faire response, j'ay presque esté force de vous escrire avec mon espée, tant il est glorieux d'escrire mal parmy des personnes dont les plumes ne se taillent point. Il faudroit, je pense, que Dieu accomplit quelque chose d'aussi miraculeux que le souhait de Caligula, s'il vouloit finir mes querelles. Encore quand tout le genre humain seroit érigé en une teste ; quand de tous les vivans il n'en resteroit qu'un, ce seroit encore un Duel qui me resteroit à faire. Vrayment, vous auriez grand tort de m'appeler maintenant le premier des hommes, car je vous proteste qu'il y a plus d'un mois que je suis le second de tout le monde. Il faut bien que vostre départ ayant déserté Paris, l'herbe ait crû par toutes les rues, puisqu'en quelque lieu que j'aille je me trouve tousjours sur le pré, Cependant ce n'est pas sans risque ; mon portrait, que vous fistes faire, a esté trouvé si beau qu'il a pris possible envie à la Mort d'en avoir l'original. Elle me fait à ce dessein mille querelles d'Allemand. Je m'imagine quasi quelquefois estre devenu Porc-épic, voyant que personne ne m'approche sans se piquer, et l'on n'ignore plus, quand quelqu'un dit à son ennemi « qu'il s'aille faire piquer », que ce ne soit de la besongne qu'on

a) 1654: d'une fièvre ardente en dévorant. — b) vous confesseriez que la douceur d'un repos tranquille ne se gouste point sous les lambris dorez. Revenez donc, je vous prie, à vostre solitude ; pour moy je pense que vous en avez perdu la mémoire : ouy, sans doute, vous l'avez perdue : Mais en vérité reste-t-il encore quelque sombre idée dans vostre souvenir de ce Palais enebanté, dont vous estes bany ? Ha je vois bien que non, il faut que je vous en envoyé le tableau dans ma lettre : escoutez-le donc, le voicy, car c'est un tableau qui parle.

(1) Ma. fr. f. 196'. — Dans les Œuvres diverses, i654 : Lettre XV, p. 103.

me taille. Ne voyez-vous pas aussi qu'il y a maintenant plus d'ombre sur notre Zénith* qu'à vostre départ, c'est à cause que depuis ce temps-là ma main en a tellement peuplé l'Enfer qu'elles regorgent sur la terre. A la vérité, ce m'est une consolation bien grande d'estre hay parce que je suis aymé ; de trouver par tout des ennemis parce que j'ay des amys par tout, et de voir que mon malheur vient de ma bonne fortune ; mais j'ay peur que cette démangeaison de gloire ne m'invite à porter mon nom jusqu'en Paradis. C'est pourquoy, pour éviter de si périlleux enthousiasmes b, je vous prie de venir promptement remettre mon âme en son assiette de philosophe, car il me fâcheroit fort qu'à vostre retour, au lieu de me trouver dans mon cabinet c, vous trouvassiez dans une église : Ci-gît, Cyrano de Bergerac.

Page 1