‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 104 sur 162 · POUR LES SORCIERS · texte numérisé non relu

POUR LES SORCIERS

Monsieur. Il m'est arrivé une si estrange avanture depuis que je n'ay eu l'honneur de vous voir, que, pour y adjouster foy, il en faut avoir beaucoup plus que ce personnage qui, par la force de la sienne, transporta des Montagnes. Afin donc de commencer mon histoire, vous sçaurez qu'hyer, lassé sur mon lict de l'attention que j'avois prestée à ce sot livre que vous m'aviez autrefois tant vanté, je sortis à la promenade pour dissiper les sombres et ridicules imaginations dont le noir galimatias de sa science m'avoit remply ; et comme je m'efforçois à déprendre ma pensée de la mémoire de ses contes obscurs, m'estant enfoncé dans vostre petit bois, après un quart-d'heure, ce me semble, de chemin, j'aperceus un manche de balay qui se vint mettre entre mes jambes, et à califourchon, bon gré mal-gré que j'en eusse, et je me sentis envoler par le vague de l'air ; or, sans me souvenir de la route de mon enlèvement, je me trouvé sur mes pieds au milieu d'un désert où ne se rencontroit aucun sentier; je repassé cent fois sur mes brisées ; mais cette solitude m'estoit un nouveau monde. Je résolus de pénétrer un peu plus loin ; mais sans apercevoir aucun obstacle, j'avois beau pousser contre l'air, mes efforts ne me faisoient rencontrer par tout que l'impossibilité de passer outre ; à la fin, fort harassé, je tombé sur mes genoux; et ce qui m'estonna davantage, ce fut d'avoir passé en un moment de midy à minuit ; je voyois les Estoiles luire au Ciel avec un feu bluetant, la Lune estoit en son plein, mais beaucoup plus pasle qu'à l'ordinaire. Elle éclipsa trois fois, et trois fois dévala de son cercle, les vents estoient paraliliques, les fontaines estoient muettes, les oyseaux avoient oublié leur ramage, les poissons se croyoient enchâssez dans du verre ; tous les animaux n'avoient de mouvement que ce qui leur en falloit

o) 1654 : orizon. — b) dangereuses prophéties. — c) dans le Ms , il y avait un cabaret, mais on a rayé ces deux mots pour mettre mon cabinet, qui est le texte de 1654.

(1) Œuvres diverses, JG54 : Lettre XII, p. 66\

pour trembler ; l'horreur d'un silence effroyable qui régnoit par tout, et par toute la Nature serabloit estre en suspens de quelque grande avanture. Je meslois ma frayeur à celle dont la face de l'Orison paroissoit agitée, quand au clair de la Lune je vis sortir, du fond d'une caverne, un grand et vénérable Vieillard vestu de blanc, le visage basané, les sourcils touffus et relevez, l'oeil effrayant, la barbe renversée par dessus les espaules ; il avoit sur la teste un chapeau de Verveine et sur le dos une ceinture tissuë de fougère de May faite en tresse. A l'endroit du cœur estoit attachée sur sa robe une chauve-souris à demy-niorle, et autour du col un carcan chargé de sept différentes pierres précieuses dont chacune portoit le caractère du planète qui la dominoit. Ainsi mistérieusement habillé, portant à la main gauche un vase fait en triangle, plein de rosée, et de la droite une houssine de Sureau en sève, dont l'un des bouts estant ferré d'un meslange de tous les métaux, l'autre servoit de manche à un petit encensoir. Il baisa le pied de sa grote, puis après s'estre déchaussé, et arraché en gromelant certains mots du creux de la poitrine, il aborda le couvert d'un vieux chesne à reculons, à quatre pas duquel il creusa trois cernes l'un dans l'autre, et la terre, obéissante aux ordres du Négromantien, prenoit ellemesme en frémissant les figures qu'il vouloit y tracer. Il y grava les noms des intelligences, tant du siècle que de l'année, de la saison, du mois, de la semaine, du jour et de l'heure, de mesme ceux de leurs Roys avec leurs chiffres différens, chacun en sa place propre, et les encensa tous, chacun avec leurs cérémonies particulières. Cecy achevé, il posa son vase au milieu des cercles, le découvrit, mit le bout pointu de sa baguete entre ses dents, se coucha la face tournée vers l'Orient, et puis il s'endormit. Environ au milieu de son sommeil, j'aperceus tomber dans le vase cinq graines de fougère. Il les prit toutes quand il fut éveillé, en mit deux dans ses oreilles, une dans sa bouche, l'autre qu'il replongea dans l'eau, et la cinquiesme il la jetta hors des cercles. Mais à peine celle-là fut-elle partie de sa main, que je le vis environné de plus d'un million d'animaux de mauvais augure, tant d'insectes que de parfaits. Il toucha de sa baguete un Chat-huant, un Renard et une Taupe, qui aussi-tost entrèrent dans les cernes en jettant un formidable cry. Avec un cousteau d'ayrain, il leur fendit l'estornach, puis leur ayant arraché le cœur, et envelopé chacun dans trois feuilles de laurier, il les avala. Il sépara le foye, qu'il espreignit dans un vaisseau de figure exagone ; cela fini, il recommença les suffumigations. Il mesla la rosée et le sang dans un bassin, y trempa un gand de parchemin vierge qu'il mit à sa main droite, et après quatre ou cinq heurlemens horribles, il ferma les yeux et commença les invocations.

Il ne remuoit presque point les lèvres, j'entendois néanmoins dans sa gorge un brouïssement comme de plusieurs voix entre-meslées. Il fut eslevé de terre à la hauteur d'une palme, et de fois à autre, il attachoit fort attentivement la veuë sur l'ongle indice de sa main gauche. Il avoit le visage enflambé et se tourmentoit fort. En suite de plusieurs contorsions espou-

vantables, il chut en gémissant sur ses genoux ; mais aussi-tost qu'il eut articulé trois paroles d'une certaine oraison, devenu plus fort qu'un homme, il soutint sans vaciller les monstrueuses secousses d'un vent espouvantable qui souffloit contre luy. Tantost par boufées, tantost par tourbillons, ce vent sembloit tascher à le faire sortir des cernes. Après ce signe, les trois ronds tournèrent sous luy. Cet autre fut suivi d'une gresle rouge comme du sang, et celuy-cy fit encore place à un quatriesme, beaucoup plus effroyable. G'estoit un torrent de feu qui brouïssoit en tournant et se divisoit par globes, dont chacun se fendoit en esclats avec un grand coup de tonnerre.

Il fut le dernier, car une belle lumière blanche et claire dissipa ces tristes Météores. Tout au milieu parut un jeune homme, la jambe droite sur un aigle, l'autre sur un linx, qui donna au Magicien trois fioles pleines de je ne sçay quelle liqueur. Le Magicien luy présenta trois cheveux, l'un pris au devant de sa teste, les deux autres aux tempes ; il fut frappé sur l'espaule d'un petit baston que tenoit le Fantosme, et puis tout disparut. Ce fut alors que les Estoilles, blesmies à la venue du Soleil, s'unirent à la couleur des Cieux. Je m'allois remettre en chemin pour trouver mon village, mais, sur ces entrefaites, le Sorcier, m'ayant envisagé, s'aprocha du lieu où j'estois. Encore qu'il cheminast à pas lents, il fut plustost à moy que je ne l'aperçeus bouger, Il estendit sous ma main une main si froide, que la mienne en demeura fort long-temps engourdie. Il n'ouvrit ny la bouche, ny les yeux, et dans ce profond silence, il me conduisit à travers des mazures, sous les effroyables ruines d'un vieux chasteau deshabité où les Siècles, depuis mille ans, travailloient à mettre les chambres dans les caves.

Aussitost que nous fusmes entrés, « Vante-toy, me dit-il (en se tournant vers moy) d'avoir contemplé face à face le Sorcier Agrippa, et dont l'âme (par métempsicose) est celle qui jadis animoit le sçavant Zoroastre, Prince des Bactriens. Depuis près d'un siècle que je disparus d'entre les hommes, je me conserve icy, par le moyen de l'or potable, dans une santé qu'aucune maladie n'a jamais interrompue. De vingt ans en vingt ans, j'avale une prise de cette médecine universelle qui me rajeunit, restituant à mon corps ce qu'il a perdu de ses forces. Si tu as considéré trois fioles que m'a présentées le Roy des Démons ignés, la première en est pleine ; la seconde de poudre de projection, et la troisième d'huile de talc. Au reste, tu m'es bien obligé , puisqu'entre tous les mortels je t'ay choisy pour assister à des mystères que je ne célèbre qu'une fois en vingt ans. C'est par mes charmes que sont envoyez, quand il me plaist, les stérilitez ou les abondances. Je suscite les guerres, en les allumant entre les Génies qui gouvernent les Roys. J'enseigne aux Bergers la Patenostre du loup. J'aprens aux Devins la façon de tourner le sas. Je fais courir les ardans sur les marets et sur les fleuves pour noyer les voyageurs. J'excite les fées à danser au clair de la Lune. Je pousse les joueurs à chercher le

trèfle à quatre, sous les gibets. J'envoye à rainuict les Esprits hors du cimetière, entortillez d'un drap, demander à leurs héritiers l'accomplissement des vœux qu'ils ont faits à la mort. Je commande aux démons d'habiter les Chasteaux abandonnez, d'esgorger les passans qui y viendront loger, jusqu'à ce que quelque résolu les contraigne de luy montrer le trésor. Je fais trouver des mains de gloire aux misérables que je veux enrichir. Je fais brûler aux voleurs des chandelles de graisse de pendu pour endormir les hosles pendant qu'ils exécutent leurs vols. Je donne la pistolle volante qui vient ressauter dans la pochette quand on l'a employée. Je donne aux laquais ces bagues qui les font aller et revenir de Paris à Orléans en un jour. Je fais tout renverser dans une maison par des Esprits folets, qui font culbuter les bouteilles, les verres, les plats, quoique rien ne se casse, rien ne se respande, et qu'on ne voye personne. Je montre aux vieilles à guérir la fièvre avec des paroles. Je resveille les villageois la veille de S. Jean pour cueillir son herbe à jeun et sans parler. J'enseigne aux Sorciers à devenir loups-garoux. Je les force à manger les enfans sur le chemin et puis les abandonne quand quelque cavalier leur coupant une patte (qui se trouve la main d'un homme), ils sont reconnus et mis au pouvoir de la Justice. J'envoye aux personnes affligées un grand Homme noir qui leur promet de les faire riches s'ils se veulent donner à luy- J'aveugle ceux qui prennent des Cédules, en sorte que quand ils demandent trente ans de terme, je leur fais voir le 3 devant le zéro que j'ay mis après. Je tors le col à ceux qui, lisant dans le grimoire sans le sçavoir, me font venir et ne me donnent rien. Je m'en retourne paisiblement d'avec ceux qui, m'ayant appelle, me donnent seulement une savate, un cheveu ou une paille. J'emporte des Eglises qu'on dédie les pierres qui n'ont pas esté payées. Je ne fais paroistre aux personnes ennuittées qui rencontrent les Sorciers allant au sabat qu'une troupe de chats dont le Prince est Marcou. J'envoye tous les coufédérez à l'offrande et leur présente à baiser le cul du bouc, assis dessus une escabelle. Je les traite splendidement, mais avec des viandes sans sel. Je fais tout évanoùyr si quelqu'Estranger, ignorant des coustumes fait la bénédiction, et je le laisse dans un désert, au milieu des espines, à trois cens lieues de son pays. Je fais trouver, dans le lict des ribauts, aux femmes, des incubes, aux hommes, des succubes. J'envoye dormir le cochemard, en forme d'une longue pièce de marbre, avec ceux qui ne se sont pas signez en se couchant ; j'enseigne aux Négroraantiens à se deffaire de leurs ennemis, faisant une image de cire et la piquant ou la jetant au feu pour faire sentir à l'original ce qu'ils font souffrir à la copie. J'oste, sur les Sorciers, le sentiment aux endroits où le bélier les a marquez de son sceau. J'imprime une vertu secrète à « nolite fieri » quand il est récité à rebours, qui empesche que le beurre ne se fasse. J'instruis les paysans à mettre sous le seuil de la bergerie qu'ils veulent ruiner une toupe de cheveux ou un crapaut, avec trois maudissons, pour faire mourir étiques les moutons qui passent dessus. Je montre aux Bergers à nouer

l'éguillete le jour des nopces, lors que le Prestre dit « Conjungo vos ». Je donne de l'argent qui se trouve après des feuilles de chesne. .le preste aux Magiciens un démon familier qui les accompagne et leur défend de rien entreprendre sans le congé de Maistre Martinet. J'enseigne, pour rompre le sort d'une personne charmée, de faire pestrir legasteau triangulaire de Saint-Loup, et le donner par auinosne au premier pauvre qu'il trouvera. Je guéris les malades du loup-garou, leur donnant un coup de fourche justement entre les deux yeux. Je fais sentir les coups aux Sorciers, pourveu qu'on les batte avec un baston de sureau. Je délie le moynebourru aux Advents de Noël, luy commande de rouler comme un tonneau ou traisner à minuict les chaisnes dans les rues, afin de tordre le col à ceux qui mettront la teste aux fenestres. J'enseigne la composition des brevets, des sorts, des charmes, des sigillés, des talismans, des miroirs magiques et des figures constellées. Je leur aprens à trouver le guy de l'an neuf, l'herbe de fourvoyement, les gamahez, l'emplastre magnétique. J 'envoyé le Gobelin, la mulle fefrée, le Alourdi, le roy Hugon, le conestable, les hommes noirs, les femmes blanches, les lémures, les farfadets, les larves, les lamies, les ombres, les mânes, les spectres, les fantosmes ; enfin, je suis le diable de Vauvert, le Juif-Errant et le Grand veneur delà Forest de Fontainebleau1. Avec ces dernières paroles, le Magicien disparut , les couleurs des objets s'esloignèrent , une large et noire fumée couvrit la face du ciimat, et je me trouvé sur mon lict, le cœur encore palpitant et le corps tout froissé du travail de l'âme. Mais avec une si grande lassitude qu'alors que je m'en souviens, je ne crois pas avoir la force d'escrire au bas de ma lettre, je suis, Monsieur, vostre serviteur.

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