‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 111 sur 162 · LETTRE D'AMOUR A MADEMOISELLE DE SAINT-DENIS · texte numérisé non relu

LETTRE D'AMOUR A MADEMOISELLE DE SAINT-DENIS

Madame. Je ne me plains pas tant du mal que vous avez pris la peine de me faire, que de celuy qu'on m'a fait de vostre part. En me quittant, vous laissâtes chez moy une insolente qui, sous ombre qu'elle se dit vostre idée, se vante d'avoir sur moy puissance de vie et de mort ; encore elle enchérit lyranniquement sur vostre empire, car au lieu que vous ne me blessiez jamais, si ce n'esloil par mégarde, et que j'obtenois de vostre

a) 1G54 : vous avez tant d'autres moyens plus nobles pour causer la mort, je n'ay garde de vous soupçonner de sortilège, et puis — b) ne m'estant pas possible de me soustraire mon horoscope, qui s'est accordée avec la vostre, de ma triste aventure. Adjoûtez à cette considération qu'elle sera beaucoup plus recommandable si elle. — c) la causer. — cl) raillerie. — e) acquérir. — /) cinq ou six. — g) Mais n'auriez-vous point choisi pur malice des cheveux à me faire présent, pour m'expliquer en hyéroglife l'insensibilité de vostre cœur ? Non, je vous tiens plus généreuse, mais quelque mal intentionnée que vous soyez. — lé) dans ma joye. toutes les choses qui me viennent de vostre part. — i) m'outragent. — j) les vostres.

(1) Ms. i. 113'. — Dans l'édition originale de 1654: Lettres amoureuses, Lettre VII, p. 2S8. Cette lettre n'a pas de titre, elle a été si complètement refaite, au point de vue du style, par Cyrano qu'il est impossible d'indiquer les variantes ; aussi la reproduisons-nous à la suite de celle-ci. Il va de soi que le passage libertin imprimé en italique a été supprimé par Cyrano.

pitié l'appareil aussitost (pue la playe estuil faite, 1 inhumaine prend plaisir à deschirer les blessures que vous m'aviez fermées et à m'en creuser de nouvelles qu'elle sçait bien ne pouvoir guérir. Peut-estre vous absentezvous de mo)r pendant mon supplice, comme le Roy s'esloigne des lieux où l'on exécute les Criminels, afin de n'estre point importuné de leur grâce ! Hélas, à quoy tant de précaution ! Vous connoissez trop bien la force de vos coups pour appréhender que je reschappe. La médecine, qui parle de toutes les maladies, n'a rien écrit de la mienne, à cause qu'elle en traite comme les pouvant guérir, et l'amour est un mal incurable. Quelqu'un moins proche de la mort appuiroit son discours d'hyperboles ; il vous diroit que vous avez pris son cœur, et que le cœur estant la cause de la vie, il ne peut vivre ; à tort et sans cause, un autre protesteroit qu'il se seroit déjà sacrifié pour vous, mais qu'il pensa que c'eust esté rendre l'augure de vos victoires trop funeste, s'il vous eût immolé une victime où l'on n'eût point trouvé de cœur ; un autre encore auroit exagéré sa passion d'autre sorte, mais moy qui suis prest de partir pour l'examen, je dois penser à rendre pîutost qu'à faire des comptes. Recevez donc cet acte de foy que je fais à l'agonie : premièrement, je ne suis point athée, puisque je vous adore. Je crus fermement que Dieu s'estoit incarné aussi-tost qu'on me dit que vous estiez née d'une femme ; les prières, les vœux et les respects que je rends à Saint-Denis tesmoignent assez la vénération que je porte aux Saints ; l'espérance de vostre possession n'a jamais enflé ma nature que je ne me sois trouvé convaincu de la résurrection de la chair. Enfin, pour m' assurer de la Vie Eternelle, j'ordonne à mes héritiers de placer mes os dans l'Eglise de ma Paroisse, non pas au Cymctière, parce que hors de V Eglise il n'y a point de salut. Mourant ainsi, je ne puis faire une mauvaise fin quand mesme je ferois tomber icy mal à propos que je suis, Monsieur, vostre Serviteur.

Voici le texte de l'imprimé de 1654 ; nous avons mis en italique les membres de phrase qui se lisent déjà dans le Ms. de la Bibl. Nat. :

Madame, Je ne me plains pas seulement du mal que vos beaux yeux ont eu la bonté de me faire-; je me plains encore d'un plus cruel que leur absence me fait souffrir." Vous laissastes en mon cœur, lors que je pris congé de vous, une insolente qui, sous prétexte qu'elle se dit vostre idée, se vante d'avoir sur moy puissance de vie et de mort; encore elle enchérit lyranniquement sur vostre empire, et passe à cet excez d'inhumanité de deschirer les playes que vous aviez fermées et d'en creuser de nouvelles dans les vieilles qu'elle sçait ne pouvoir guérir. Mandez-rnoy, je vous prie, quand cet Astre, qui semble n'avoir esclipsé que pour moy, reviendra dissiper les nuages de mes inquiétudes? N'est-ce pas assez donner d'exercice à cette constance, à qui vous promettiez le triomphe ? Ne m'aviez-vous pas

juré, en partant pour vostre voyage, que toutes mes fautes estoient effacées, que vous les oubliez pour jamais, et que jamais vous ne m'oublierez ? 0 ! belles espérances qui se sont évanouies avec l'air qui les a formées, à peine eustes-vous achevé ces paroles trompeuses, répandu quelques larmes perfides et poussé des soupirs artificieux dont vostre bouche et vos yeux démentoient vostre cœur, que fortifiant en vostre àme un reste de cruauté cachée, vous redoublastes vos caresses afin d'éterniser en ma mémoire le cruel souvenir de vos faveurs que j'avois perdues. Mais vous fistes encore davantage, vous vous esloignastes des lieux où ma veuë auroit peut-estre esté capable de vous toucher de pitié, et vous vous absentastes de moy, pendant mon supplice, comme le Roy s'esloigne de la place où ion exécute les criminels, de peur d'estre importuné de leur grâce. Mais à quoy bon, Madame, tant de précautions ? Vous connoissez trop bien la puissance de vos coups pour en appréhender la guérison. La médecine, qui parle de toutes les maladies, n'a rien escrit de celle qui me tue, à cause quelle en parle comme les pouvant traiter; mais celle qu'a produit en moy vostre amour est une maladie incurable ; car le moyen de vivre, quand on a donné son cœur qui est cause de la vie ? Rendez-le moy donc, ou me donnez le vostre à la place du mien ; autrement, dans la résolution où je suis de terminer par une mort sanglante ma pitoyable destinée, vous allez attacher aux conquestes que méditent vos yeux un trop funeste augure, si la victime que je vous dois immoler se rencontre sans cœur. Je vous conjure donc encore une fois, puisque pour vivre vous n'avez pas besoin de deux cœurs, de m'envoyer le vostre, afin que vous sacrifiant une Hostie entière, elle vous rende et l'Amour et la Fortune propices et m'empesche de faire une mauvaise fin, quand mesme je ferois tomber au bas de ma Lettre mal à propos, que je suis et seray, jusques dans l'Autre Monde, Madame, vostre fidelle esclave.

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