REPROCHE A UNE CRUELLE
Mademoiselle. Je vous écris avec du sang barbare, afin que vous baigniez vos yeux dedans la source de ma vie ; que ne pouvez-vous le boire en le regardant, j'aurois plus obtenu de vostre cruauté en une heure que je n'ay fait en dix ans de vostre affection, puisque par elle je verrois unir mon âme à la vostre. Figurez-vous donc non seulement mes idées peintes avec mon sang, mais mon sang, comme il fumoit dans mes veines, encore imprégné des idées qu'il a receues de la douleur. Ouy, je sentois en vous escrivant mon cœur distiller par ma plume, car au défaut des larmes que mes infortunes ont épuisées, je n'ay trouvé chez moy que cet esclave qui vous pût entretenir. Le Soleil, plus bilieux que vous, est pourtant plus pitoyable ; il ne consume aucune chose tant qu'il y treuve une larme, mais vous estes sans doute un Soleil hétéroclite, et ce qui me le fait croire, c'est que celuy de là-haut ne loge qu'un mois dans une maison, et vostre hoste se plaint qu'il y en a trois que vous estes au gemini2 ; c'est peut-estre la raison qui m'a si longtemps empesché de vous voir, ou bien, pour passer des superstitions de jadis à celles d'à présent, et m'accommoder aux bruits qui courent de vostre conversion, je ne puis maintenant vous voir, à cause que les Saints sont cachez en Garesme. Ma foy I pourtant, faites arriver Pasques avant la Semaine Sainte, ou bien je suis, Mademoiselle, vostre Serviteur.
A MONSEIGNEUR LE CHANCELIER SEGUIER, SUR LES HOMMES ILLUSTRES DE LA GALLERIE DU PALAIS CARDINAL, GRAVÉS PAR M. HEINCE (3)
Nous avions écarté, étant donné son insignifiance, la lettre ou plutôt l'Epître dédicatoire inédite de Cyrano (du Ms. de la Bibl. Nat.) au chancelier Seguier sur Les Hommes illustres de la Gallerie du Palais Cardinal ; mais la découverte que nous avons faite à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, dans le Ms. 2459, d'une série de pièces laudatives (4) relatives à cet ouvrage de Zacharie Heince et François Bignon, a modifié notre manière de voir. Nous étions en présence d'un inci-
(1) Ms., f. 206. — Nouvelles Œuvres, 1662, p. 44. — (2) Au signe des Gémeaux, c'est-à-dire probablement : que vous me donnez un aller ego, un rival. (P. L.) — (3) Ms. de la Bibl. Nat., p. 177, inédite. — (k) En debors du sixain de Cyrano et du huitain de Le Bret, on y lit deux sonnets (l'un n'a que les deux premiers quatrains et l'autre est signé N. Loudin, prieur commendataire), ainsi qu'un quatrain anonyme.
dent ignoré de la vie de Cyrano et qui aurait dû être mentionné dans sa biographie à la date de 1650.
Cette épîtrev adressée à Seguier, et le madrigal, également de Cyrano :
A M. Bignon, sur les Hommes illustres qu'il a gravés.
Les enfans immortels du cuivre et du burin, Ces hommes que la paix engendre dans la guerre, (Si j'ose ainsi parler sans respect du tonnerre),
Verront périr le genre humain !
Car Dieu fit des hommes de terre,
Et tu fais des hommes d'airain !
ainsi que le huitain de son ami Henri Le Bret à Heince et à Bignon :
Aux mesmes autheurs sur leurs portraits des Héros français.
Cette Déesse dont la voix, Plus raisonnante qu'un tonnerre, Rendit de nos François Le nom si fameux sur la terre, L'auroit laissé périr dessous, Si, publiant tant de merveilles, Elle avoit frappé les oreilles D'échos moins excellens que vous.
qui devaient figurer en tête du grand in-folio ayant pour titre : Les Portraits des Hommes illustres françois qui sont peints dans la Gallerie du palais cardinal de Richelieu avec leurs principales actions , armes, devises et éloges latins, desseignez et gravez par les Sieurs Heince et Bignon, Peintres et Graveurs ordinaires du Roy. Dédiez à Monseigneur Seguier, chancelier de France, comte de Gyen, etc., ensemble les abrégez historiques de leurs vies, composez par M. de Vulson, sieur de La Colombière, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roy, etc. Paris, Henry Sara, Jean Paslé, Charles de Sercy, et chez les Autheurs, rue S. Honoré, au Singe d'Or, proche le Palais Cardinal, M.DC.L (1650), avec privilège, nous prouvent que Cyrano a tenté une démarche près de Seguier dans le but d'obtenir sa protection. Rappelons qu'à cette époque il avait déjà sensiblement écorné l'héritage paternel et qu'il se trouvait dans la nécessité de chercher un Mécène. Malheureusement pour lui, il a échoué, et le ton, tant soit peu ridicule, de son panégyrique
du Chancelier n'y a peut-être pas été étranger, à moins que sa réputation de libertin et de joueur n'ait été le motif déterminant du refus de Seguier. Ce n'est que trois années plus tard qu'il réussit à se faire agréer du duc d'Arpajon, au lendemain de sa volte-face en faveur du cardinal Mazarin. Voici l'épître dédicatoire (1) en question :
Monseigneur,
Quoy que cette Dédicace nous soit glorieuse, puisqu'elle vous fait marcher à la teste des Hommes Illustres et vous choisit pour estre l'arbitre des éloges qu'on doit à leur vertu, nostre dessein n'est pas, toutefois, de vous les égaler en vous les comparant. Nous sçavons trop que leurs vertus sont des ruisseaux qui coulent depuis quatre siècles et s'assemblent en vous pour former une mer que la Nature en les produisant s'essaioit, et quoy qu'on la fasse toute puissante, qu'elle a sué à l'accouchement de voslre grandeur. Mais nous voulons, en vous mettant au frontispice de nostre Panthéon, que vous ayez à vostre suite des personnes qui ont laissé derrière eux les plus augustes Princes de la Terre. Cette troupe de Héros françois que nous vous présentons est ravie qu'estant le Chef de la Justice de ce Royaume, vous l'ordonniez de ce qu'ils méritent. C'est pourquoy, Monseigneur, je vous conjure, puisque vous n'estes pas dans le Temple, de choisir à la porte ceux qui seront dignes d'entrer. Nos Illustres ne pouvoient vous offrir d'employ plus honorable, y ayant des Monarques parmy eux, que de vous établir le Juge des Roys. Voilà tout ce que peuvent des tableaux ; voilà tout ce que nous pouvons aussi après les acclamations générales de l'Europe ; mais encore que ce soit peu pour l'illustre Seguier, ce sera beaucoup pour nous, car s'il est vray que cette galerie conserve le souvenir des grands hommes, nous aurons l'honneur de vous avoir gravé au Temple de Mémoire et de vous avoir traité à la façon des Demi-Dieux, à qui l'on dédioit des Images. Mais parce que vostre nom méritoit une immortalité plus solide, afin que vous fussiez en Bronze, nous vous avons buriné et nous avons mis, selon la coutume, aux pieds de vostre statue, Monseigneur, vostre très humble....
(1) M. P Brun a apprécié sévèrement la lettre de Cyrano à Seguier : « Cette lettre, affectant le ton du dithyrambe, m'a paru fort plate et ressemble assez à une dédicace de l'époque. »