REMONSTRANCE DU PEUPLE A LA REYNE REGENTE POUR LA PAIX
Madame. Quoy que nous soyons les derniers en ordre, nous ne devons pourtant pas l'estre en nature, puisque c'est en quelque sorte par nostre moyen que les Roys subsistent, et que leur grandeur, selon le Sage, ne peut estre mieux représentée que par celle de leurs peuples. Il n'est pas autrement d'un Estat-que d'un édifice où les appartemens les plus superbes ne sont pas tousjours les plus nécessaires, où les plus bas estages entretiennent les plus hauts, et dans lequel les pierres les moins remarquables servent de fondement et d'appuy à tout le reste. S'il est vray ce qu'a dit un des premiers Pères de l'Eglise, comme cette qualité nous empesche d'en douter, qu'il n'est pas jusques aux mousches et aux fourmis qui ne relèvent icy bas la gloire de Dieu, quelque malheureuse que puisse estre nostre condition dans son origine, elle ne laisse pas de nous consoler, quand nous songeons qu'elle contribue quelque chose à vostre gloire, comme il n'est point d'herbe en effet qui n'ait sa vertu, ny d'estoille, quelque petite qu'elle soit, qui n'ait sa lumière et son influence. Ce n'est pas d'aujourd'Iiuy, Madame, que vostre Majesté peut estre persuadée de cette vérité, confirmée par la voix et par le sentiment de tous les hommes, et qui la voudroit ignorer ne voudroit pas aussi concevoir que les Roys ne sont appeliez de ce nom qu'au regard de leurs sujets, dont nous faisons la plus grnnde et la meilleure partie, quoy que nous n'en fassions pas la plus noble. Nous avons tousjours oit y dire qu'il estoit du corps de V Estât, de mesme que du corps humain, où l'on trouve diversement des puissances qui commandent, qui conseillent ou qui délibèrent, des membres qui travaillent et qui exécutent, et des parties qui ne se nourrissent que pour engraisser les autres. Nous sommes de ces dernières, puisque nous fournissons mesme aux Souverains de quoy subsister, que nous les entretenons de nos sueurs, et que tout ce qui passe dans leurs mains est sorly des nostres. Mais comme ces parties desseichent celles qu'elles abreuvent quand elles sont elies-mesmes trop desseichées, et qu'il n'est pas possible qu'elles leur fournissent quelque nourriture quand elles en manquent, c'est aussi de là, Madame, que le pouvoir des Roys diminue avec le nostre, que leur authorité s'affoiblit quand nous n'avons plus de quoy l'appuyer, et qu'ils ne peuvent estre fermes quand leurs peuples tombent. Nous avons fait confesser aux estrangers que la France estoit le plus riche de tous les Royaumes par les sommes prodigieuses que nous avons tous fournies pour conse-rver nos alliez, et pour entretenir la guerre depuis vingt années ; jusque-là nous avions douté de nos forces ; nous n'avions connu ny nos richesses, ny nostre crédit, et pour nous faire croire que nous eussions peu durer si long-temps, il nous eut fallu de nouveaux Prophètes. Cependant, nous nous sommes espuises pour la gloire et pour la grandeur de la Couronne, nous avons accordé au bien de l'Estat tout le fruit de nostre industrie et de nos