‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 25 sur 162 · SCÈNE IX PAQUIER, GENEVOTE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX PAQUIER, GENEVOTE

PAQUIER, Seul

De Feux, de Charbons, et de Traits : Cela n'est pas si aisé qu'on

diroit bien.

genevote [arrivant]

Comment se porte ton Maistre, Paquier?

PAQUIER

II se porte extrêmement.

GENEVOTE

Est-ce extrêmement bien ou extrêmement mal ?

Il se porte comme se portoit S. Laurent sur le Gril : roussy, noircy rosty, et tout cela par Feu.

GENEVOTE

Je ne sçay pas s'il souffre ce que tu dis ; mais je te puis asseurer que du jour qu'il commença de m'aimer, je commençay de mériter la Couronne du Martyre. 0 ! Paquier, impassible* témoin de ma passion, dis à ton Maistre, que sa chère et malheureuse Genevote verse plus d'eau de ses yeux que sa bouche n'en boit, qu'elle soupire autant de fois qu'elle respire, et que...

PAQUIER

Mademoiselle, laissons-là toutes ces fadaises, parlons seulement de vos amours et de celles de M. Grangerh. Dites-moy, avez-vous beaucoup de bois pour l'hyver ? car mon Maistre est si froidureux quil ne peut se passer de feu.

GENEVOTE

Sans mentir, j'aurois bien le cœur de roche, s'il n'estoit pénétrable aux coups des perfections de ton Maistre.

PAQUIER

Bon Dieu, quel Coc-à-1'asne ! Répondez-moy catégoriquement : N'avezvous jamais veu de Feu Saint-Elme ?

GENEVOTE

Je ne sçay de quoy tu me parles ; je voudrois seulement que Monsieur Granger sceut combien j'ayme ce qui vient de luyc.

PAQUIER

O la becqueno, maie peste qu'elle est rusée. Vous ne sçavez donc pas que vostre fréquentation a remply mon Maistre de Feu sauvage ?

a) 1654 : fidèle. — b) je vous prie, laissons-là toutes ces choses, parlons seulement de ce dont mon Maistre m'a commandé de vous entretenir. — c)

GENEVOTE

Mon pauvre Paquier, si tu m'aimes, je te supplie entretiens-moy d'autre chose ; parle-moy de l'amour que ton Maistre me porte.

PAQUIER

Hé! que je ne suis pas si sot'. Mais à quoy Diable vous sert de tourner ainsi la Truye au foin4 ? Dites-moy donc, ferez-vous cette année du feu Grégeois à la Saint-Jean ?

GENEVOTE

Plût à Dieu que je pusse découvrir ma fiàme à ton Maistre sans l'offencer, car je brusle pour luy...

PAQUIER

[Ha, bon cela].

GENEVOTE

D'une amour si violente* que je souhaiterois qu'une moitié de luy devint une moitié de moy-mesmec; [mais la glace de son cœur...]

PAQUIER

Hé bien, ne voilà pas ma friponne sans cesse ni" interrompre pour chanter des sotisesà et tout cela de peur que sone âme ne prenne feu parmy tant d'autres, mais vous en aurez menti madame la Gueuse1. Il y a trois Feux dans le Monde, Mademoiselle : Le premier est le Feu Central, le second, le Feu Vital ; et le troisième, le Feu Elémentaire. Ce premier en a trois sous soy qui ne difèrent que par les Accidens : le Feu de Collision, le Feu d'Attraction, et le Feu de Position.

GENEVOTE

As-tu fait dessein de continuer tes extravagances jusques an jour* du Jugement* ?

PAQUIER

Mais vous-mesme, avez-vous fait dessein d,extravaguerh jusques à la fin du Monde ? Vous me venez parler de l'amour que vous portez à mon Maistre : voilà de belles sotises ; ce n'est pas cela qu'on vous demande. Je veux seulement que vous sçachiez que Monsieur Granger n'est qu'un Feu Folet depuis qu'il vous a veuë ; que bien-tost, aussi bien que luy, vous arderez, s'il plaist à Dieu, du Feu S. Antoine3, et que... Mais où diantre'1 pescher de nouveau Feu? Ha ! par ma foy j'en tiens, Mademoiselle, Feu vostre Père et Feu vostre Mère, avoienl-ils fort aimé Feu leurs parens ? car Feu le Père et Feu la Mère de Monsieur Granger avoient chéry pas-

a) 1654 : Ce n'est pas là ce dont j'ay à vous parler. — b) Var. de 1661 : étroit

— c) 1654 : toute cette réplique dans le Ms. fait corps avec la précédente de Genevote.

— d) tousjours quitter nostre propos ? — e) vostre. — /) ma foy, il n'en ira pas ainsi.

— g) bout. — h) de me faire enrager. — i) Diable.

(1) Expression proverbiale qui signifie : « changer de propos, de discours ». — (2) 11 s'agit du Jugement dernier. — (3) Le feu Saint-Antoine avait été la terreur du Moyen-Age, il n'était plus, à cette époque, dit P. Lacroix, qu'une maladie hémorroïdale plus ou moins douloureuse.

sionnément Feu les Trépassez ; et je vous jure que le Feu est une chose si inséparable de mon Maistre, qu'on peut dire de luy (quoy qu'il soit plein de vie) : Feu le pauvre Monsieur Oranger, principal du Collège de Beauvais. Or ça il me reste encore des" Charbons et des" Traits.

GENEVOTE

Je souhaiterois autant de science queh ton Maistre, pour répondre à son Disciple.

PAQUIER

O ! Mademoiselle, je vous souhaiterois, non pas autant de science, mais autant de Charbons de peste, et de clous, qu'il en a. Quoy ! vous en riez? Et je vous proleste moy, qu'à force d'estre parmy le charbon*, il s'est tellement noircy le corps, que si vous le voyiez tout nud, vous le prendriez plus tost pour un [grand] Charbonnier d que pour un Docteur. J'en suis maintenant aux Traits.

GENEVOTE

Tu luy pourras témoigner combien 'je l'aime, si tu l'as compris par mes discours ; et cependant je suis bien asseurée que son affection n'est pas réciproque.

PAQUIER

Pour cette particularité, Mademoiselle, vous avez tort de vous mettre en peine ; car il proteste tout haut de se ressentir des Traits que vous luy jouez ; de réverbérer sur vous les traits dont vous le navrez ; et de peur que par Trait de temps, les Traits de vostre visage ne soient offencez des Traits de la Mort ou métamorphosez en Traits d'écrivain, il vous peint avec mille beaux Traits d'esprit dans un livre intitulé : « La très belle, très parfaite, et très accomplie Genevote, par son très humble, très obéissant et très affectionné serviteur, Granger. »

GENEVOTE

Tu diras à ton Maistre que j'estois venue ici pour le voir, que je le dispense de la peine de me rendre visite. Je reviendray tantost achever la mienne quand il sera de retour*. Adieu.

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