SCÈNE PREMIÈRE GRANGER, PAQUIER
PAQUIER
Car par les Feux je l'ay brûlée, par les Charbons je l'ay entestée, et par les Traits je l'ay percée.
G RANGER
Ha ! Paquier, tu t'es aujourd'hui surpassé toy-même. N'espère pas toutefois de Lauréole condigne à cet exploit, un tel service mérite des Empires, et la Fortune, cette ennemie de la Vertu, ne m'en a pas donné. Mais vien, chez ma Maistresse, me voir entrer dans la Place dont tu m'as ouvert la brèche.
PAQUIER
Ne courez point si viste ; vous cherchez vostre Asne quand vous estes dessus. Ne vous ay-je pas dit qu'elle vous doit venir trouver icy ?
GRANGER
(Il ouvre un grand Rahut, d'où il tire de vieux habits, avec un miroir etc.) Il m'en souvient: Je n'ay donc plus qu'à choisir lequel me siéra le mieux de mes habits Pontificaux. 0 ! Déesse Paphienne, sois-moy en aide et confort en cette mienne tribulation. Et vous, sacrez haillons de mes Ancestres qui ne gagnez des crotes qu'aux bons jours, vous qui n'avez point veu le jour depuis celui du mariage de mon RisayeuL qu'il n'y ait sur vostre Texte': tache, trou, balafre, ou déchirure qui ne reçoive de nous un sanglot, une larme, et une quérimonie particulière. Amour, flâme folète, qui n'es jamais qu'au bord d'un précipice ; Ardant 2 qui brilles pour nous éblouir; Feu qui brusles et n'éclaire* point; Guide aveugle qui crèves les yeux à ceux que tu conduis; Roureau qui fais rire en tuant; Poison que l'on boit par les yeux ; Assassin que l'Ame introduit àb sa maison par les fenestres; Amour, petit Poupar, c'est à tes costez douillettement frétillars, que je viens pérager les reliques3 de la journée. Plantons-nous diamétralement devant ce chef-d'œuvre Vénitien *, et faisons avec un compte très exact la reveuë de tous les traits de mon visage. Que le poil de ma barbe qui paroistra hors-d'œuvre soit chastié comme un passe-volant6. Essa}^ons quel personnage il nous siéra mieux de représenter devant elle, de Caton, ou de Momus. Je tâche à rire et à pleurer sans intervale, et je n'en puis
a) 1654 : ne consumes. — i) dans.
(1) Tissu : équivoque sur les mots latins textum et textus. (P. L.) — (2) Feu follet. — (3) achever le reste. — (4) Miroir de Venise. — (5) Faux soldat qui se présentait aux revues, pour toucher la paye au profit du capitaine. Le passe-volant était puni du fouet ou de la marque (P. L.).
venir à bout. [Il rit et il pleure en même temps]. Mais que viens-je de voir? Quand je ris, ma mâchoire, ainsi que la muraille d'une Ville batuë en ruine, découvre à costé droit une brèche à passer vingt hommes. C'est pourquoy, mon visage, il vous faut stiler à ne plus rire qu'à gauche ; et, pour cet effet, je vais marquer sur mes joues de petits points que je défens à ma bouche, quand je riray, d'outrepasser. On m'a dit que j'ay la voix un peu cassée, il faut surprendre avec l'oreille mon image en ce Miroir, auparavant • qu'elle se taise. « Je salue [très] humblement le Bastion des Grâces, le Cavalier d amour et la Citadelle des Rigueurs de Mademoiselle Genevote. » Ay-je parlé trop haut, ou trop bas ? Il seroit bon, ce me semble, d'avoir des Lieux communs tout prests pour chaque Passion que je voudray vestir. Il faudra faire éclater, selon que je seray bien ou mal receu, le Dédain, la Colère ou l'Amour.
Ça donc pour le « Dédain » :
« Quoy, tu penserois que tes yeux eussent féru ma po;trine au défaut de la cuirasse ? Non, non, tes traits sont si doux qu'ils ne blessent personne. Quoy, je t'aurois aimée, chétif Esgout de concupiscence, Vase de nécessité, Pot de chambre des affamez h ! Hélas, petite gueuse, regarde-moy seulement, adore ' et te tais. »
Pour la « Colère » :
« 0 ! trois et quatre fois, Mégère impitoyable, puisse le Ciel en.couroux ébouler sur ton vertical* des Halebardes au lieu depluye! Puisses-tu boire autant d'Encre que ton amour m'a fait verser de larmes ! Puisses-tu cent fois le jour servir aux Chiens de muraille pour pisser! Enfin, puisse la Destinée tisser la trame de tes jours avec du Crin, des Chardons et des Estoupes. »
Pour 1' « Amour » :
« Soleil, principe de ma vie, vous me donnez la mort, et desjà je ne serois plus qu'une Ombre vaine et gémissante qui marqueroit de ses pas la rive blesme de l'Achéron, si je n'eusse redouté de faire périr en moy vostre amour, qui ne doit pas moins vivre que sa cause. Peut-estre, ô belle Tigresse, que mon chef neigeux vous fait peur. Je sçay bien aussi que les jeunes ont dans les yeux plus de feu et moins de rouge que nous ; que vous aimez mieux nostre bourse au singulier qu'au plurier ; qu'au déduit amoureux une Femme est insatiable ; et que si la première nuit « Optât ut exedat digito » \ la seconde nuit elle en veut « Pede longior uno » *. Mais sçachez qu'un jour l'âge, ayant promené sa charrue sur les lys et [sur] les roses ne vostre teint, fera de vostre front un grimoire en Arabe ; et que jeunes et vieux sont quotidiennement Epitaphez, à cause que : « Compositum simplexque modo simili gradiuntur » 3.
o) 1654 : avant. — b) du Sexe masculin. — c) admire. — d) chef.
(1) Elle en désire un peu plus long que le doigt. Despautères, lib. II, regulae générales de regulari nominum dectinatione. — (2) plus d'un pied. — (3) le simple et le composé se déclinent de même.