SCÈNE PREMIÈRE GRANGER, PAQUIER, [CORBINELI
GRANGER
Tout est endormy chez nous d'un somme de fer ; tout y ronfle jusques aux Grillons et aux Crapaux. Paquier, avance ton eschelle : Mais que c'est bien pour moy l'eschelle de Jacob, puis qu'elle me va monter au Paradis d'Amour.
PAQUIER
Je croy que voicy la maison. [Il tombe, ayant appuyé son eschelle sur le dos de Corbineli.] Ah ! je suis mort. C'est ma faute, je ne luy avois pas assez donné de pied.
GRANGER
(Corbineli présente le ventre à V eschelle.) Monte encore un coup, pour voir si elle est bien appuyée. [Il l'y met encore et monte.]
PAQUIER
Mon eschelle est barbue.
GRANGER
Tu es fou, tu es fou.
(Il redonne le dos pour la soutenir). « Domine » nostre eschelle a rasé
sa barbe, j'ay peur d'avoir donné trop de pied. (Il nage des bras dans la
nuit pour toucher le mur). Comment je ne rencontre point de mur ? Nostre
machine tiendroit-elle bien toute seule? « Domine », plantez vous-mesme
vostre eschelle, je n'y oserois plus toucher, car j'auroy peur ma foy de
trouver encore une barbe, j'aime mieux pour ce coup demeurer ignorant.
■' • a) 1654 : point. — b) courra.
GRANGER
« Vade rétro » mauvaise beste, je l'appliqueray bien moy-mesme. Je pense que j'y suis, voicy la porte ; je la connois aux clous ; sur chacun desquels j'ay composé jadis maintes bonnes Epigrammes. « Sonde* pour essayer si elle est ferme. »
PAQUIER
[Gorbineli transpose l'eschelle d'un costé et d'autre avec tant d'adresse, que Paquier faisant aller sa main à droite et à gauche, frappe tousjours un des costez de l'eschelle sans trouver d'échelons.] Ha ! misérable que je suis, [ on vient d'arracher les dents à mon eschelle. Miséricorde, mon eschelle vient d'enfanter. Qui l'auroit engrossie ! Seroit-ce point moy, car j'ay monté sur elleh? Mais quoy l'enfant est desjà aussi grand' que la mère.
GRANGER
Tais-toy, Paquier, j'ay veu tout à l'heure passer je ne sçay quoy de noir. C'est peut-estre une de ces Larves au teint blesme, dont nous parlions tantost, qui vient pour m'effrayer.
PAQUIER
(Granger tousse.) « Domine », on dit que pour épouvanter le Diable, il faut témoigner du cœur. Toussez deux ou trois fois, vous vous rasseurerez.
GRANGER
[77 tousse.] Qui es-tu ?
Un peu plus haut.
Qui es-tu ?
Encore plus fort.
Qui es-tu donc ?
PAQUIER GRANGER PAQUIER GRANGER
PAQUIER
Chantez un peu pour vous rasseurer. (Granger chante). Bon ; fort. Faites accroire au Spectre que vous ne le craignez point. Monsieur11, c'est un Diable Huguenot, car il ne se soucie point de la Croix. (Corbincli fait le signe de la Croix).
GRANGER
II a peur luy-mesme, car il n'ose parler. Mais, Paquier, seroit-ce point mon Ombre, car elle est vestuë tout de mesme que" moy ; fait tous mes mesmes gestes ; recule quand j'avance ; avance quand je recule ! Il faut que je m'éclaircisse. (Il donne un coup, et Corbineli le luy rend.) Quoy ! je frappe une Ombre et une Ombre me frappe /'
PAQUIER
Monsieur, il se peut faire que les Ombres de la Nuit estant plus
a) 1654 : scande (monte). — b) dessus. — c) gros. — d) « Domine ». — e) comme, — /) Nostre-Dame, elle me frappe.
espaisses que celles du jour, sont aussi plus robustes, et qu'ainsi elles pouroient fraper les gens. Entrez, monsieur, voilà la porte ouverte. (Corbineli entre vistement avec un passepartout, et Granger court après pour entrer aussi. )
GRANGER
Ma foy l'Ombre est plus habile que moy. Escoutez donc, me voicy, c'est moy.
PAQUIER
Non. vraman-da, ce n'est pas mon Maistre qui est chez vous, ce n'est rien que son Ombre. Que Diable, Monsieur, vostre Ombre est-elle folle de marcher devant vous, et d'entrer toute seule en un logis où elle ne connoist personne? Ho! asseurément que nous nous sommes trompez, car si c'estoit une Ombre, la Lune qui luit maintenant l'auroit faite, cependant la Lune est toute ronde et V Ombre est faite comme un Homme, cela ne s'accorde point". Hélas ! « profecto »'; nous en estions bien loin. Je le viens de trouver. C'est vostre Ame, car ne vous souvient-il pas qu'hier vous la donnastes à Mademoiselle Genevote ? Or n'estant plus à vous, elle vous aura quitté ; cela est bien visible, puis que nons la rencontrons en chemin qui s'y en va. Ah ! perfide Ame, vous ne deviez pas trahir un Docteur de la façon, ce qu'il en avoit dit n'étant^ qu'en riant ; cependant vous l'abandonnez pour une niaiserie ! Je m'en vais l'essaierc, peut-estre qu'en la flattant un peu, elle se repentira de sa faute. Je t'adjure par le grand Dieu vivant, de me dire qui tu es ?
corbixelli, par la fenestre Je suis le grand Diable Vauvert*. C'est moy qui fais dire la Patenostre du Loup ; Qui noue l'Esguillette aux nouveaux mariez ; Qui fais tourner le Sas ; Qui pétris le Gasteau triangulaire ; Qui rends invisibles les Frères de la Rose-Croix ; Qui dicte aux Rabins la Cabale et le Talmud ; Qui donne la Main de Gloire3, le Trèfle à quatre, la Pistole volante, le Guy de l'An-neuf*, l'Herbe de Fourvoyment B, la Graine de Fougère, le Parchemain vierge, les Gamahez 6, l'Emplastre magnétique. J'enseigne la composition des Brevets ', des Sorts, des Charmes, des Sigillés, des Caractères, des Talismans, des Images, des Miroirs, des Figures constellées. Je prestay à Socrate un Démon familier; je fis voir à Brutus son mauvais Génie ; j'arrestay Drusus à l'Apparition d'un Lutin ; j'envoye les Démons
a) 1654 : ne luit pas. — b) n'estoit. — c) bien voir si c'est elle, car si ce l'est.
(1) Assurément. — (2) Tout ce couplet n'est qu'un résumé du discours débité par le sorcier Agrippa dans la XIIe des Lettres Diverses de Cyrano, pour les Sorciers. La plupart de ces superstitions sont expliquées en détail dans le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, seconde édition, 1825,4 vol. in-8. — (3) Racine de mandragore (d'où main de gloire, par corruption) ayant la forme d'un fœtus bumain. — (4) Gui de cbêne, coupé sur l'arbre, au clair de lune, dans les premières nuits du solstice du printemps. — (5) Herbe magique qui a la propriété d'égarer ceux qui la portent. — (6) Pierres magiques, portant des figures et des signes naturels. — (7) Contrats magiques.
familiers, les Esprits folets, les Martinets, les Gobelins, le Moine-bouru, le Loup-garou, la Flleuse, la Beste de la grosse Tour, la Mule ferrée ', le Filourdï*, le Marcou, le Cochemar, le Roy Hugon', le Gonnestable *, les Trépassez, les Hommes noirs, les Femmes blanches, les Ardans, les Lémures, les Farfadets, les Ogres, les Larves, les Incubes, [les Succubes], les Lamies, les Fées, les Ombres, les Mânes, les Spectres, les Fantosmes. Enfin je suis le Grand Veneur de la Forest de Fontainebleau \
GRANGER
Ha ! Paquier, qu'est-ce cy ?
PAQUIER
Voilà un Démon qui n'a pas eu toute sa vie les mains dans ses pochettes.
GRANGER
Qu'augures-tu de cette vision ?
PAQUIER
Que c'est un Diable Femelle, puis qu'il a tant de caquet.
GRANGER
En effet, je croy qu'il n'est pas meschant, car j'ay pris garde" qu'il ne nous a dit mot, jusques à ce qu'il s'est veu armé d'un Corcelet de pierre ' à l'épreuve de nous.
PAQUIER
Ma foy, Monsieur, ne croiez b point de " Diables jusques à ce qu'ils vous emportent. Pour moy, je n'en puis admettre d que sur les espaules des Femmes.