SCÈNE IX
GORBINELI, GRANGER, CHASTEAUFORT, PAQUIER, GAREAU, LA TREMBLAYE, GRANGER le jeune, MANON, GENEVOTE
corbineli, à Granger Toutes choses sont prestes. Faites seulement apporter un siège, et vous y colloquez, ayant b à paroistre pendant toute la Pièce. // n'est j as besoin que vous sortiez dicy, mais souvenez-vous bien de parler quand je vous soujfleray.
paquier, [à Chasteaufort] Pour vous, ô seigneur de vaste Estenduë, plongez-vous dans celle-cy ; mais gardez d'ébouler sur la compagnie, car nos reins ne sont pas à l'épreuve des Pierres, des Montagnes, des Tours, des Roclies", des Butes, et des Chasteaux.
GRAXGER
Ça donc, que chacun s'habille. Hé quoy ! je ne vois point de préparatifs ? Où sont donc les masques des Satyres ? les chapelets et les barbes d'Hermites ? les trousses des Cupidons ? les flambeaux poiraisins ' des Furies ? la filasse de Cloton ? Je ne vois rien de tout cela.
GENEVOTE
Nostre action n'a pas besoin de toutes ces simagrées. Comme ce n'est pas une fiction, nous n'y meslons rien de feint ; nous ne changeons point d'habit. Cette place nous servira de Théâtre ; et vous verrez toutefois que la Comédie n'en sera pas moins divertissante.
GRAXGER
Je conduis la ficelle de mes désirs au niveau de vostre volonté. Mais desjà le feu des yeuxd fait place à nos chandelles. Ça, qui de vous le premier estropiera le silence ?
a) 1654 : pour ce. — b) car vous avez. — c) rochers. — d) gueux, (le feux des gueux, le Soleil).
(1) Cette scène (X de l'imprimé) parait à la fois avoir inspiré à Molière le passage du Malade Imaginaire où Angélique et Cléante se chantent leur amour devant Argan, sous prétexte de répéter une leçon de musique,, et surtout le dénoùment bien connu de L'Amour Médecin {Victor Fournel : La littérature indépendante... 18G2J. — (2J De poix et de résine.
Commencement de la Comédie GRANGER le jeune, GENEVOTE
CENEVOTE
Enfin, qu'est devenu mon Serviteur ?
granger le jeune Il est si bien perdu, qu'il ne souhaite pas de se retrouver.
GENEVQTE
Je n'ay point encore sceu le lieu et le temps qui conspirèrent à la naissance de" vostre passion.
granger le jeune
Hélas ! ce fut aux Carmes, un jour que vous estiez au Sermon. .. granger [le père, en interrompant]
Soleil, clairh Soleil, qui [tous] les matins faites rougir de honte la céleste Lanterne, ce fut en mesme lieu que vous donnastes échec et mat à ma pauvre liberté. Vos yeux, toutefois, ne m'égorgèrent pas du premier coup de couteau, [mais] cela provint de ce que je ne sentois que de loin l'influence porte-trait de vostre rayonnant visage, car ma recfiigneuse* destinée m'avoit colloque superficiellement à l'ourlet de la sphère de vostre activité.
CORRINELI
Je pense, ma foy, que vous estes fol de les interrompre : Ne voyezvous pas bien que tout cela est de leur personnage ?
changer le jeune Toutes les Espèces de vostre beauté vinrent en gros assiéger ma raison ; mais il ne me fut pas possible d'haïr mes ennemis, après que je les eus considérez.
granger le père, en interrompant
Allons, ma Nimphelette, allons, il est vergogneux aux filles pudibondes de coloquiser « diu et privatim » * avec tant vert Jouvenceau. Encore si c'estoy avec moy, ma barbe jure de ma sagesse, mais avec un petit cajoleur !
CORBINELI
Que Diable I laissez-les parler si vous voulez, ou bien nous donnerons vostre roolle à quelqu'un qui s'en acquitera mieux que vous.
genevote, à Granger le jeune Je devine et je croy tout ce que vous souhaitez dire sur cette matière, souffrez donc que Je ne rabatte rien de la haute estime que vous avez conceue de moy, car je craindrois de rabattre le prix d'une chose que vous aimez,
a) 1654 : ny le temps où commença. — b) mon. — c) rechignante. (1) Longtemps et en tête à tête.
mais je m'estonne donc que vous ne travaillez plus courageusement aux moyens de posséder un trésor' pour qui vous avez tant de passion.
gkanger le jeune Mademoiselle, je ne suis ny désespéré ny téméraire, tout ce qui dépend d'un bras plus fort que le mien, je le souhaite, et ne le promets pas. [Mais] au moins suis-je asseuré de vous faire paroistre mon amour par mon combat, si je ne puis vous témoigner ma bonne fortune par ma victoire. Je me suis aujourd'huy jette plusieurs fois aux genoux de mon Père, le conjurant d'avoir pitié des maux que je souffre ; [et] je m'en vay sçavoir de mon valet s'il luy a dit la résolution que j'avois prise de luy désobéir, car je l'en avois chargé. Viença, Paquier, as-tu dit à mon Père que j'estois résolu, malgré son commandement, de passer outre ?
PAQUIER
Gorbineli, souffle-moy.
corbineli, tout bas Non, Monsieur, je ne m'en suis pas souvenu.
PAQUIER
Non, Monsieur, je ne m'en suis pas souvenu
granger le jeune (Il tire l'épée sur Paquier.) Ha ! marault, ton sang me vengera de ta perfidie !
CORBINELI
Fuis-t'en donc, de peur qu'il ne te frappe1.
PAQUIER
[Cela est-il de mon roolle] ?
CORBINELI
[Ouy.]
PAQUIER
[Fuis-t'en donc, de peur qu'il ne te frappe1.]
granger le jeune Je sçay qu'à moins d'une Couronne sur la teste, je ne sçaurois seconder vostre mérite.
GENEVOTE
Les Roys, pour estre Roys, ne cessent point d'estre hommes, pensezvous que
granger [le père, interrompant]
En effet, les mesmes appétits qui agitent un Ciron agitent un Eléphant. Ce qui nous pousse à batre un support de marmite, fait à un Roy
a) 1654 : une chose.
(1) N'est-ce pas ici le germe de la scène du souffleur dans Les Plaideurs de Racine ? (V. Fournel). — (2) La réplique de Paquier, la réponse de Gorbineli et le même avis donné par Paquier ne sont pas dans le Ms.
détruire une Province. L'ambition allume une querelle entre deux Comédiens, la mesme ambition allume une guerre entre deux Potentats. Ils veulent de mesme que nous, mais ils peuvent plus que nous.
CORBINELI
Ma foy, je vous enchaisneray.
granger le jeune Pour moy, mon humeur et mon sort ni1 ont logé dans le monde à l'étage du milieu. Je ne suis point de ces sçavants qui abandonnent à leurs escrits le soin de les faire vivre après la mort.
GENEVOTE
Mais, en récompense, vous n'estes point de ces scolares qui portent le Collège partout, qui n'ont pas secoué le portefeuille avec la toque et dont les honnestes gens ne sçauroient approcher tant ils puent encore l'épistre familière.
granger le jeune
On croira...
GENEVOTE
Suffise que je" croye toutes choses à vostre avantage. A quoy bon me faire tant de protestations d'un amour que je suis bien aise de croire b ? Il voudroit bien mieux estre maintenant pendus au col de vostre Père et, à force de larmes et de prières, arracher son consentement pour nostre mariage.
granger le jeune
Allons-y donc, Monsieur, je viens me conjouyr avec vous de ma bonne fortune et partager le bonheur d'une si précieuse conqueste*.
GENEVOTE
Et moy, vous témoigner l'aised que j'ay de vous faire bien-tost grand Père.
GRANGER
Comment, grand Père ? Je veux bien tirer de vous une propagation de petits individus ; mais j'en veux estre cause prochaine, et non pas cause éloignée.
CORBINELI
Ne vous tairez-vous pas ?
GRANGER
Cœur bas et ravalé, n'as-tu point de honte de consumer l'avril de tes jours à cajoler une fille ?
CORBINELI
Ne voyez-vous pas que l'ordre de la Pièce demande qu'ils disent tout cela?
o) 1654 : qu'on. — b) d'une amitié dont je ne doute pas ? — c) vous conjurer d'avoir pitié de moy, et... — d) l'envie.
G RANGER Quoyl je souffriray que mon Fils aille espouser, que sçay-je, qui ? peutestre une gueuse* ?
GENEVOTE
Non, non, Monsieur, je suis d'une condition qui vous défend d'appréhender la pauvreté pour vos petits. Je souhaiterois seulement que vous eussiez [veu] une Terre que nous avons à huit lieues d'icy : la solitude agréable des Bois, le vert émaillé des Prairies, le murmure des Fontaines, l'harmonie des Oiseaux, tout cela repeintureroit de noir vostre poil desjà blanc.
PAQUIER
Mademoiselle, ne passez pas outre, voilà tout ce qu'il faut à Chariot Granger. Il ne sçauroit mourir de faim, s'il a des Bois, des Prez, des Oiseaux, et des Fontaines ; car les arbres luy serviront à se guarir du mal des mouches ; les Prez luy fourniront de quoy paistre, et les Oiseaux prendront le soin de chiffler quand il ira boire à la Fontaine.
Ah ! sirénique laronnesse des cœurs ! Je voy bien que vous guettez ma raison au coin d'un Bois, que vous la voulez égorger sur le Pré, ou bien l'ayant submergée à la Fontaine, donner son cadavre^ à manger aux Oiseaux.
granger le jeune
Aussi n'espérois-je pas que la raison vous fît paroistre ce que l'amour vous commandoit de refuser, c'est pourquoy je suis venu...
PAQUIER
J'ay veu, j'ay vaincu, dit César, au retour des Gaules.
granger le jeune Vous conjurer...
PAQUIER
Dieu vous fasse bien, Monsieur l'Exorciste, mon Maistre n'est pas Démoniaque.
granger le jeune Par les services que je vous ay faits...
PAQUIER
Et par celuy des morts qu'il voudroit bien vous avoir fait [faire].
granger le jeune De reprendre la vie que vous m'avez prestée.
PAQUIER
Il estoit bien fol de vous prester une chose dont on n'a jamais assez.
a) 1654 : Ils n'ont pas assez de bien l'un jjour l'autre, je ne souffriray jamais... — b) la donner.
g ranger le jeune Mais parce que chacun de nos esprits anime réciproquement ce qu'il aytne que le coup qui me sera funeste sera mortel à celle qui vit en moy et que nous désunir, c'est nous destruire. (Il tire un poignard.) Prenez ce poignard, Père dénaturé, faites deux homicides par un meurtre, escrivez le destin de ma Maistresse avec mon sang, et ne permettez pas que la moitié d'un si beau couple expire de douleur sur le tombeau de son autre moitié ". Mais à quoy bon tant de discours ?] Frappez ! Qu'attendez-vous ?
PAQUIER
J'attends que la vache soit pleine pour tuer le taureau.
CORBIXELI
Le Diable t'emporte, coquin !
PAQUIER
Et rapporte, il n'y a au marché que ce que l'on y met.
CORBIXELI
Un baston quelque jour reconnoistra tous ces bons offices.
PAQUIER
Cicèron dans les siens dit que tout ce qui est honneste est vertueux.
GEXEVOTE
Quoy, Monsieur, vous ne dites mot, est-ce V appréhension de voir tirer vostre sang de nos veines qui vous a gelé la parole ? Xon, non, ne craignez rien. Mille fois déjà nos Ames seroient sorties par nos blessures, mais nos jours sont nombrez et la Providence qui en tient le compte s'offenseroit avec raison si nostre désespoir contredisoit son calcul.
CORBIXELI
Répondez donc, si vous voulez. Qu'est-ce ? Estes-vous trépassé ?
GRAXGER
Ah ! que tu viens de m'arracher une belle pensée. [Je resvois quelle est la plus belle figure, de l'Antithèse ou de l'Interrogation b.]'Je ruminois [encore] à ces Spéculateurs qui tant de fois ont fait faire à leurs resveries le plongeon dans la Mer, pour découvrir l'origine de [son Flux et de] son Reflux, et de son^ amertume ; mais pas un à mon goust n'a frappé dans la visière. Toutes leurs' raisons salées me semblent si fades, que je connus d qu'infailliblement
CORBIXELI
Ce n'est pas de ces matières-làe dont il est question. Nous parlons de marier Mademoiselle à' vostre Fils, et vous nous embarquez sur la Mer!
GRAXGER
Que « parlez-vous de mariage avec cet houbereau ? Estes-vous orbe
a) 1654 : de... — b) Cetts réplique est coupée par cet « a parte » de Corbineli. Ce n'est pas cela dont il est question. — c) Ces. — d) conclus. — e) vous dit-on. — /) et. — g) Quoy.
de [la] faculté intellectuelle ? Estes-vous hétéroclite d'entendement ou le Microcosme parfait d'une continuité de chimères abstractives ?
CORBINELI
A force de bien représenter une Fable, la prenez-vous pas pour une Histoire a ? Ce que vous avez inventé vous fait-il peur ? de mesme les enfans des grimaux dont ils ont eux-mesmes barbouillé les compagnons . [Ne voyezvous pas que l'ordre de la pièce veut que vous donniez vostre consentement ?]
granger le jeune
Paquier, surtout maintenant, garde-toy bien de parler, car il paroist ici un muet que tu représentes.
CORBINELI
Dèpeschez-vous b donc d'accorder ceste fille c à vostre fils, mariez-les d.
GRANGER
Comment, marier ? c'est une Comédie ?
Hé bien, ne sçavez-vous pas que la conclusion des Poèmes Comiques est tousjours un mariage ?
GRANGER
Oiiy, mais comment seroit-ce [icy] la fin, il n'y a pas encore un acte e.
CORBINELI
Nous avons uny tous les cinq en un, de peur de confusion. Cela s'appelle Pièce à la Polonoise *.
GRANGER
Ha bon, comme cela je te permets de prendre Mademoiselle pour légitime Espouse.
LA TREMBLAYE
Et moy j'y consens.
GRANGER
Dressons les articles que je les signe.
GENEVOTE (Un notaire escrit le contrat.) Bon, bon, voilà un notaire tout à propos'.
PAQUIER
J'enrage d'estre muet, car je dirois quelque chose de beau%. [Fin de la comédie.]
a) 1G54 : vérité. — b) Là donc, despeschez-vous. — c) mademoiselle. — d) Cette dernière réplique de Corbineli et celle de Granger le jeune font corps avec la précédente de Granger père. — e) de fait. — f) Vous plaist-il de signer les Articles, voilà le Notaire tout prest, à ta suite : Granger : [Il signe] « Sic ita sane » très volontiers. — S) ïe l'avertirois.
(1) Nouvelle allusion au mariage de Marie de Gonzague et la rapidité avec laquelle il avait été conclu.
Tu peux parler maintenant, il n'y a plus de danger.
PAQUIER
// faut avouer qu Alexandre le Grand estoit un vaillant homme ; un jour....
CORBINELI
Un jour tu seras juge, quand tu auras pris de V ellébore.
GRANGER
[On donne congé au notaire.] Hé bien, Mademoiselle, que dites-vous de nostre Comédie?
GENEVOTE
Elle est belle, mais apprenez qu'elle est de celles qui durent autant que la vie1. Nous vous en avons fantost fait le récit comme d'une Histoire arrivée, mais elle devoit arriver. Au reste, vous n'avez pas sujet de vous plaindre, car vous-mesme nous avez mariez ; vous-mesrae vous avez signé les articles du Contract. Accusez-vous seulement d'avoir enseigné le premier à Courber. Vous fistes accroire aux parens de vostre Fils qu'il estoit fol, quand vous vistes qu'il ne vouloit point entendre au voyage de Venise. Cette insigne fausseté luy montra le chemin de celle-cy. Il crût qu'il ne pouvoit faillir en imitant un si bon Père.
CORBINELI
Enfin, c'est une pilule qu'il vous faut avaler.
LA TREMBLAYE
Oiïy, vous l'avalerez, ou, par la mort...
GAREAU
Ah ! par ma fy, je sommes logez à l'Enseigne de « J'en tenons ». Parmanda, j'en avouas queuque souleur, que cette petite Ravodière-là ly grimoneret queuque Trogédie. Hé bian, ne vêla pas nostre putain de mainagère toute revenue ? Néanmoins, comme nan dit, Jesu Maria et durât sont deux biaux mots, feue la pauvre défunte, devant gnieu set son âme da, m'en baillit eun jour d'une belle vrédée. Par ma fiquette, ol me boutit à Cornuaille en tout bian et tout honneur. Stampandant la bonne chienne qu'ol estet.... Aga hé ! ous estes don itou de ces saintes sucrées-là ? Par massure*, je le voyas bian, qu'ous aviais le nez torné à la friandise. Or un jour qu'il plut tant : « Jaquelaine, ce ly fis-je tout en gaussant, il fait cette nuit clair de l'Eune, il fera demain clair de l'Autre.» Enfin tanquia, qu'Odon,
a) 1654 : Bonnefy.
(1) Molière a encore doublement imité cette scène, d'une manière moins directe sans doute mais non moins évidente que les deux précédentes, d'une part dans Le Malade Imaginaire, acte II, scène 6, et dans le dénouement de L'Amour Médecin (V. lournel).
ce nonobstant, après ça, ô dame éclaircissez-moy à dire : Tanquia que je m'en revenis tout épouvanté tintamarer à nostre huis. A la parfin je me couchis tout fin nu auprès de nostre bonne femme. Un tantet après que je me fussis rabougry tout en eun petit tapon, je sentis queuque chose [là] quigroiïillet. « Jaquelaine, ce ly fis-je,je pense qu'ily a là queuqu'un couché. — Oiiy, ce me fit-elle, je t'en répons, et que guiantre yauret-il ? » Eune bonne escousse après, je sacoute encore frétiller. « Han ! Jaquelaine, il y a là queuqu'un. »J'allongis ma main, je tâtis. « Houay ! cefis-je, eune teste, deux testes » ; pis frougonnant entre les draps : « deux jambes, quatre jambes; Han ! Jaquelaine, il y a là queuqu'un. — Hé, Piarre, que tu es fou, ce me dit-elle, tu comptes mes jambes deux fouas ! » Parguene, je ne me contentis point ; je me levis. Dame, je découvris le pot aux roses. « Ho ! Ho! vilaine, cely fis-je, qu'est-ce que ça ? « Fili Davi » ! ton ribaut sera étripé ! — Vramant Jean, ce me fit-elle, garde t'en bian : C'est ce pauvre Maistre Louis, le barbier, qui venet de seigner eun malade [de] tout là-bas. Il estet tout rede de fred, et avet encore bian de vilain chemain à passer. Il m'exhorsiset d'alumer du feu ; dame, comme tu sçais, le bois est char ; je ly ay dit qu'il se venist pustôt réchaufer environ moy. Il ne feset que de s'y bouter quand tu es venu. — Allons, allons, cely fis-je, Maistre Louis, on vousappranra de venir coucher avec les femmes des gens. » Dame, je ne fus ny fou, ny estourdy, je le claquis bel et bian et le portis sur mes espaules jusqu'à moiquié chemain de sa maison: « Mais n'y revenez pas eune autre fouas ! car parguene, s'il vous arrive, je vous porteray encore eune escousse aussi loin. » Et bian, regardez, il ne faut qu'eun malheur. Cette petite devargondée m'en eust peut-estre fait autant. C'est pourquoy bon jour et bon soir, c'est pour deux fouas.
C'est maintenant à vous, Monsieur, pour combler la félicité de ces nouveaux Mariez, d'augmenter leur revenu de celuy d'un Empire. Il vous sera bien-aisé, puis que vous faites chanceler la Couronne d'un Monarque en la regardant.
CHASTEAUFORT
Je donne assez, quand je n'oste rien ; et je leur ay fait beaucoup de bien, de ne leur avoir point fait beaucoup de mal.
granger le jeune Mon petit cœur, il est fort tard, allons nous mettre au lit.
PAQUIER
Je n'ay donc plus qu'à faire venir la Sage-Femme, car vous allez entrer en travail d'enfant.
LA TREMBLAYE
Je n'oserois quasi prendre la hardiesse de vous consoler.
GRANGER
N'en prenez pas la peine, je me consoleray bien moy-mesme". Je sens déjà mon âme s'endurcir aux afflictions, aussi Nature quand elle me bastit t avoit gagé contre la Fortune et la Mort quelle pétriroit un Homme qui luy} feroit perdre escrime, aussi je me sens nay tout propre à faire radoter cette Damoiselle aux yeux clos. Je la vis, ce me semble, une nuit travestie en Médecin, elle s'approc/ioit de mon chevet et ne pensant pas estre connue pour un Docteur de la Faculté, elle me demanda quand la fièvre ni avoit prise. « Trop tost, luy répliquay-je. — Mais encore où vous tient le mal? » Je luy répondis qu'il me tenoit entre deux draps. Elle adjousta, « Si je ne pouvois avaler mes jambes. » Je l'assuray que je n'avalois plus rien sans masc/ier, « Mais, reprit-elle, vous raillez et cependant vous voilà déjà bien bas. — 72 ne s'en faut que le lit que je ne touche à terre. — Hé, mon ami, dit-elle, pour conclusion, recommandez-vous à Dieu. — Quelqu'un y va-t-il, luy répartis-je.
— Vous-mesme tout à l'heure, dit-elle. » Je l'asseuray que je ferois donc bien mes recommandations moy-mesme. Alors s 'appercevant que je l'avois reconnue : « Hé bien, me dit-elle, il est vray, je suis la Mort, je viens icy pour t' avertir que tu mourras. — Il le faut bien puisque j'ay vescu », luy répondisse effrontément. — Mais « bientost », dit-elle. — J'en seray plustost quitte. — Tu laisseras ta teste sur un échafaut. — Il ne m'importe de mourir d'estoc ou de taille, mais afin de vous oster la peine de tant de menasses je vais, pour vous soulager, tascher de m effrayer moy-mesme : « Donc, ô mon corps, je t'avertis qu'avant de rendre l'âme, tu souffriras plusieurs coups de la main d'un bourreau. — N'importe, il n'y en sçauroit avoir qu'un qui fasse mourir. — Ce sera en pais étranger. — Il n'y a qu'un chemin pour descendre aux Enfers. — Tu resteras sans sépulture. — Le Ciel me couvrira.
— Tu seras affligé d'une fièvre bien longue. — Je ne mourray donc pas subitement. — Tu seras chassé de ta patrie. — Ma patrie est tous les lieux où je me trouve bien. — Tu perdras les yeux. — J'en dormir ay davantage —
Tu ne verras rien de beau ni rien de laid. Tu deviendras manchot. — Je ne seray pas au hazard d' estre accusé d'homicide. Voilà seiche et décharnée . Damoiselle les coups que j'imagine les plus sensibles, toutefois ils ne m étonnent point. Si vous en sçavez d'autres, chantez. » Cette orgueilleuse Pelée se trouva si camuse de voir ainsi chiffonner sa tyrannie quelle me pardonna comme je luy pardonne !
a) 1654 : « O Tempora ! ô Mores! » fin du Pédant joué.