LE PÉDANT JOUÉ » A-T-IL ÉTÉ REPRÉSENTÉ
Le Pédant joué a-t-il été représenté au xvne siècle ? Toutes les présomptions militent en faveur d'une réponse négative (1). La Mort d'Agrippine est dédiée au duc d'Arpajon ; elle a eu les honneurs d'une impression séparée avec frontispice ; Le Pédant joué, an contraire, n'a pas d'épître laudative, c'est-à-dire qu'aucun notable personnage n'a été intéressé à son sort; il se cache modestement, à la suite des Lettres, dans le volume des Œuvres diverses de 1654, et on sait que les pièces qui ne devaient pas affronter les feux de la rampe étaient toujours imprimées de la sorte. Le scandale de la représentation de La Mort d'Agrippine — elle avait valu à son auteur la réputation d'athée ou de fou — n'était pas fait pour inciter les comédiens à offrir immédiatement au public un second échantillon du talent de Cyrano (2) ; comme auteur dramatique, il s'était trouvé disqua-
(1) Les assertions à ce propos des historiens du théâtre français n'ont aucune importance, car il n'existe aucun témoignage contemporain d'une représentation du Pédant joué. La question reste entière et il est probable qu'il n'y sera jamais répondu affirmativement. On est désarmé en face de cette allégation de M. Ch. Livet : « On ne peut guère citer, parmi les comédies en prose du xvn° siècle, que Le Pédant joué qui ait eu du succès » ! (notice en tète de l'édition de L'Avare de Molière). M. Victor Fournel a également constaté son succès d'après le Catalogue manuscrit de Duval, travail sans la moindre autorité! Mais la palme appartient à Paul Lacroix: « On peut supposer que la comédie avait circulé manuscrite dans les collèges longtemps avant qu'elle fut représentée par les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne ; il est même probable que les écoliers la représentèrent eux-mêmes, du vivant de Jean Grangier qui mourut en 1643..., il est certain que la jeunesse des écoles applaudit à l'audace insolente du nouvel Aristophane, qui s'était vengé de quelques corrections un peu trop cuisantes en faisant rire les élèves aux dépens du maître... »
(2) Quant à croire que Le Pédant joué a précédé à la scène La Mort d'Agrippine, cette hypothèse nous semble invraisemblable. La Mort d'Agrippine n'a dû être représentée que grâce à la protection du duc d'Arpajon, alors que Le Pédant joué, composé en 1645 ou 1646, par un pauvre diable n'ayant pas de Mécène, était condamné à l'oubli. Cyrano a manqué même de l'argent nécessaire pour le faire imprimer avant 1654.
lifié du coup. De plus, la façon dont parle, dès 1650, l'abbé La Mothe Le Vayer du Pédant joué en le mettant, on l'a vu, au même rang que le Don Quichotte de Cervantes, le Berger extravagant de Ch. Sorel et la Gigantomachie de Scarron, laisse à penser que cette comédie n'avait pas encore paru sur la scène. Il est même probable que l'abbé Le Vayer a fait là tout simplement une amabilité à Cyrano. L'amitié est coutumière de ces coups d'encensoir ! Il nous parait également impossible que Molière ait osé introduire dans Les Fourberies de Scapin la scène « de la galère d'un Turc » si elle était connue du public de l'Hôtel Guénégaud ou de l'Hôtel de Bourgogne. Enfin en 1671 l'avocat Gabriel Guéret regrette que quarante vers libertins aient empêché La Mort d'Agrippine de tenir longtemps l'affiche, sans mentionner Le Pédant joué dont il aurait certainement rappelé le succès.
Mais" ce qui ne s'était pas réalisé au xvir9 siècle devait l'être deux cent quarante-cinq ans plus tard, et cela grâce au Cyrano de M. Rostand, non en France mais en.... Amérique, comme le prouve la publication suivante :
« Le Pédant joué », comedy by Cyrano de Bergerac. With a life of Cyrano by H. B. Stanton (H. U. 1900). And a préface by Professor Ferdinand Bâcher. Published under t/te auspices of t/te Cercle français of Harward University . Boston, Jean de Peiffer, 115, Tremont Street, 1899. In-8. Titre, 4 pp. chiffr., 40 pp. chiff., 2 fi., puis « Le Pédant joué ». Adaptée en trois actes et avec ballets pour la treizième représentation annuelle du Cercle français de l'Université de Harward par M. C.-H.-L.-N. Bernard, Membre du corps enseignant de « Massachusetts Institute of Technology » Boston... 1899, 80 pp. chiff.
Il est vrai que cette édition a été expurgée des obscénités qui trahissaient le libertin !
La question du plagiat de Molière, qui aurait pris au Pédant joué la scène dite de « La Galère », a fait couler beaucoup d'encre sans grand résultat. Inutile de discuter le petit roman du Pédant joué composé par Cyrano en collaboration avec Molière (1). Le plagiat existe cependant, et il serait puéril de le nier.
(1) « Une tradition qui expliquerait la réponse de Molière : « Je prends mon bien où je le trouve » auquel on reprochait de s'être approprié deux scènes de la comédie de Cyrano, pour les intercaler dans Les Fourberies de Scapin, une tradition, qui
On a vu que Le Pédant joué a été écrit en 1645, qu'il n'a jamais été représenté ni avant ni après son impression de 1654. Or en 1645 Molière était depuis deux ans comédien et courait la province, il ne se souvenait déjà plus d'avoir fréquenté avec Cyrano chez Gassendi ; ses préoccupations étaient ailleurs. Il avait assez à faire pour apprendre ses rôles et les jouer, la vie de comédien ambulant n'étant rien moins qu'une sinécure ! Molière a seulement lu Le Pédant joué dans l'édition originale ou dans ses réimpressions qui se sont succédées de 1655 à 1670. Au moment où il a composé Les Fourberies de Scapin des réminiscences de cette pièce se sont présentées à sa mémoire, il a peut-être alors plagié inconsciemment, ou même, en le sachant, la chose n'aurait pas pris à ses yeux l'importance qu'elle a aujourd'hui aux nôtres où la recherche des sources est devenue une véritable hantise , comme si la même idée ne pouvait naître spontanément dans deux cerveaux. Nous sommes d'autant plus enclins à considérer celte hypothèse comme exacte que Molière n'est nullement un écrivain ayant eu des prétentions philosophiques. Le comédien, chef d'une troupe importante et auteur dramatique pour vivre , n'avait guère le temps de se livrer à des méditations de ce genre. Observateur profond et sagace, Molière, sans s'en douter, a mis de la philosophie en action. Son but a été d'amuser ses contemporains et non de leur faire la leçon ; il a cherché le succès et non les suffrages de la postérité. En voulant le grandir on le transforme. Il ne gagne rien à cette métamorphose, d'ailleurs bien improbable, si on réfléchit un peu.