ÉPITRE DÉDICATOIRE
A Monseigneur le Duc d'Arpajon (1).
Monseigneur,
Quoy qu'Agrippine soit sortie du sang de ces Princes qui naissoient seulement pour commander aux hommes, et qui ne mouroient que pour estre appeliez au rang des Dieux, ses disgrâces l'ont rendue encore plus célèbre que la gloire de son berceau. Il semble qu'elle n'ait eu le grand Auguste pour Ayeul qu'aiin de sentirj avec plus d'affection le regret de se voir dérober l'Empire, son légitime patrimoine : César ne l'avoit honorée de l'alliance de Tibère que pour l'attacher de plus près à son Tyran, et ne luy avoit donné pour mary le plus grand Héros de son siècle que pour en faire la plus affligée et la plus inconsolable de toutes les veufves ; de sorte qu'ayant tousjours vescu dans la douleur et la persécution, il est certain qu'elle préfèreroit le repos du tombeau à cette seconde vie que je luy donne si, voulant l'exposer au jour, je luy cherchois un moindre Protecteur que celuy qui dans la conservation de Malthe l'a esté de toute l'Europe. Quelque maligne que soit la Planète qui domine au sort de mon Héroyne, je ne croy pas qu'elle puisse luy susciter des ennemis qu'impuissans, quand elle aura le secours de Vostre Grandeur. Vous, Monseigneur, que l'Univers regarde comme le Chef d'un Corps qui n'est composé que de parties nobles, qui avez fait trembler jusques dans Constantinople le Tyran d'une moitié de la Terre, et qui avez empesché que son Croissant, dont il se vantoit d'enfermer le reste du Globe, ne partageast la souveraineté de la Mer avec celuy de la Lune : mais tant de glorieux succez ne sont point des miracles pour une Personne dont la profonde sagesse éblouyt les plus grands Génies, et en faveur de qui Dieu semble avoir dit par la bouche de ses Prophètes (2), que le Sage auroit droictde commander aux Astres. Agrippine, Monseigneur, qui pendant le cours de sa vie les a sans relasche expérimenté contraires, effarouchée encore aujourd'huy de la cruauté des Empereurs qui ont poursuivy son Ombre jusques chez les morts : Entre les bras de qui se pouvoit-elle jetter avec plus de confiance, qu'entre ceux d'un redoutable Capitaine, dont le seul bruit des armes a garanty et rasseuré Venise, cette puissante République, où la liberté Romaine s'est conservée jusqu'en nos jours. Recevezlà donc, s'il vous plaist, Monseigneur, favorablement ; accordez un azile à cette Princesse, qu'elle n'a pu trouver dans un Empire qui luy appartenoit. Je sçay que faisant profession d'une inviolable fidélité pour nostre Monarque, vous la blasmerez peut-estre d'avoir conspiré contre son Sou-
(1) Paul Lacroix a écrit et M. Pierre Brun a répété que cette dédicace ne figure que dans l'édition originale de 1654; l'assertion est erronée, voir notice biographique, p. LXXXIX, note 2.
(2) En marge : Vir sapiens dominatibur Astris.