TIBÈRE, AGRIPPINE, SÉJANUS, NERVA, TÉRENTIUS
AGRIPPINE
Ton retour imprévu, tes gardes redoublées, Trois fortes légions près de Rome assemblées, M'ont fait avec raison craindre quelque attentat Ou contre ta Personne, ou contre ton Estât ; C'est pourquoy dans un temps suspect à ma Patrie, Où le Romain troublé s'atroupe, s'arme et crie, J'ameine à ton secours mes proches, mes amis, Et tous ceux que mon rang me peut avoir soumis.
TIBÈRE , bas à Nerva.
L'impudente, Nerva !... [haut) Généreuse Princesse, Je ne puis par ma bouche exprimer ma tendresse : Car un moindre présent que le Thrône d'un Roy Ne sçauroit m'acquiter de ce que je te doy ; De Rome à ce dessein j'approche mon Armée, Pour forcer cette Esclave au joug accoustumée, D'adorer, dans ton Fils, ce Prince bien-aymé, L'Image d'un Héros qu'elle a tant estimé : Oùy, je viens sur son front déposer ma Couronne, Et quiconque osera choquer ce que j'ordonne, C'est un traistre, un mutin, qu'en vassal plein de cœur, J'imraoleray moy-mesme au nouvel Empereur.
AGRIPPINE
Qui renonce à sa gloire en offrant sa Couronne, Il en acquiert, César, plus qu'il n'en abandonne ; Tu m'estimes beaucoup de me la présenter, Mais je m'estime trop pour pouvoir l'accepter ; C'est en la refusant qu'on s'en doit rendre digne, Je veux que l'Univers en juge par ce signe.
TIBÈRE
Auguste, ton Ayeul, contre les droicts du sang, M'adopta pour monter après luy dans son rang ;
LA. MORT d'aGRIPPINE, TRAGÉDIE 115
Quoy qu'avecque ton sexe il connut ton audace, Il n'osa te choisir pour occuper sa place ; Il eust peur, connoissant combien, sans se flater, La Machine du Monde est pesante à porter, Que d'un poids inégal à la grandeur de l'âme, Cet énorme fardeau tombât sur une femme, Et qu'un Sceptre, appuyé d'une si foible main, Soustint mal la grandeur de l'Empire Romain. Mais quoy que sa prudence, en bravant la Nature, T'ayt ravy la Couronne avec beaucoup d'injure, Puis qu'aujourd'huy son sang en tes bras affoibli A dans ceux de ton Fils ses forces restabli ', Je le veux eslever par droict héréditaire, Après un interrègne au Thrône de son Père.
AGRIPPINE
Fille du grand César que je dois imiter,
Je le cède au Héros qu'il crût le mériter,
Pour montrer par un chois aussi grand, aussi juste,
Que je suis et du sang et dans l'esprit d'Auguste.
Et par cette raison son esprit et son sang
Sont des droicts à ton Fils pour monter à mon rang ;
J'en ay le Diadème, et d'une foy sincère
Je le veux rendre au Fils, l'ayant receu du Père.
AGRIPPINE
Avec un Diadème, on n'attache pas bien
Un cœur tout généreux qui veut aymer pour rien.
TIBÈRE
Pour te la conserver, j'ay receu la Couronne ; Je te la rends. Princesse.
AGRIPPINE
Et moy je te la donne.
TIBÈRE
Mais comme j'en dispose au gré de tes parens, C'est moy qui te la donne.
AGRIPPINE
Et moy je te la rends.
(1) Il y a dans 1 editiou originale de 1654 a/foiblys et reslab/i/es,ce qui rend ces vers inintelligibles ; dans l'édition de 1710, la correction a été malheureuse : A dans ceux de son fi/s tous ses droits rétablis, ce vers ne se rapportant plus au précédent (P. L.).
As-tu droict d'espérer que cette âme hautaine En générosité succombe sous la tienne ?
Escoute dans ton sein ton cœur te démentir.
AGRIPPINE
Qui choisit par i*aison ne peut se repentir.
TIBÈRE
Tu me hays, et tu veux éteindre par envie
La plus belle action dont éclate ma vie ;
Ah ! pardonne à l'honneur du Monarque des Rois,
Ou de ton Père en nous respecte au moins le chois !
AGRIPPINE
Aux siècles à venir quelque jour à ta gloire, Nos Neveus estonnez apprendront dans l'Histoire Qu'un Roy de sa Couronne a despoiiillé son front ; Et ces mesmes Neveus, à ma gloire, apprendront Que ce Prince en fit l'offre à la seule personne Qui pouvoit refuser l'esclat d'une Couronne, Et que l'ordre des Dieux luy voulut désigner, De peur qu'un si bon Roy ne cessât de régner.
TIBÈRE
Règne, je te l'ordonne, et, régnant, fais connestre Que tu sçays m'obéïr encor comme à ton Maistre.
AGRIPPINE
Règne, je te l'ordonne, et respectant ma loy, Obéys, pour montrer que tu n'es plus mon Roy ; Règne, et puis que tu veux me rendre Souveraine, Montre en m'obéyssant que je suis desjà Reyne ; Reprends donc ta Couronne ; aussi bien couronner Celle qui te commande est ne luy rien donner.
TIBÈRE
Tasche, mon Séjanus, d'esbranler sa constance, Toy qui lis dans mon cœur, et vois ce que je pense, Tu luy découvriras les secrets de mon cœur, Et les vastes desseins que j'ay pour sa Grandeur.