SCÈNE IV SÉJANUS, TÉRENT1US
TERENTIUS
Par les cuisans soucis où flotte l'Empereur, Du péril où tu cours mesure la grandeur,
Grains que dans le complot, comme un sage Interprette,
De la moitié connue il passe à la secrette ;
Car je veux que le Ciel secondant tes souhaits,
Tu meine ta Victoire où tendent tes projets :
D'une marche du Thrône Agrippine approchée,
La soif de se venger non encor estanchée,
Et par un si grand coup ne redoutant plus rien,
Elle voudra du sang, et peut-estre le tien ;
Peut-estre qu'en ton lict aux bras de l'Hyménée,
Le fer de son Espoux attend ta destinée ;
Que sa douleur secrette espère, en te tuant,
Venger son mary mort sur son mary vivant,
Et qu'à ce cher Espoux qui règle sa colère,
Elle veut immoler le vainqueur de Tibère ?
Donc pour sauver ta teste abandonne la Cour ;
Tu connois la Fortune et son funeste amour.
SÉJANUS
Mettre les voilles bas n'ayant point perdu l'Ourse, Je suis trop esbranlé pour retenir ma course ; Je veux monter au Thrône, ou m'en voir accabler : Car je ne puis si tard commencer à* trembler.
TÉRENTIUS
Superbe, ta naissance y met un tel obstacle, Que pour monter au Thrône il te faut un miracle.
SÉJANUS
Mon sang ri est point Royal, mais V héritier d'un Roy Porte-t-il un visage autrement fait que moy ? Encor qu'un toict de chaume eût couvert ma naissance Et qu'un Palais de marbre eût logé son enfance, Qu'il fût né d'un grand Roy, moy d'un simple Pasteur, Son sang auprès du mien est-il d'autre couleur ?
Mon nom seroit au rang des Héros qu'on renomme Si mes prédécesseurs avoient saccagé Rome : \ Mais je suis regardé comme un homme de rien;
I Car mes prédécesseurs se nommoient gens de bien : Un César cependant n'a guères bonne veuë, Dix degrez sur sa teste en bornent l'estenduè,
II ne sçauroit au plus faire monter ses yeux Que depuis son berceau jusques à dix Ayeux ; Mais moy je rétrograde aux cabanes de Rome, Et depuis Séj anus jusques au premier homme ; Là n'estant point borné du nombre ny du chois, Pour quatre Dictateurs j'y rencontre cent Rois.
LA. MORT d'aGRIPPINE, TRAGÉDIE 119
• TÉRENTIUS
Mais le crime est affreux de massacrer son Maistre ?
SÉJANUS
Mais on devient au moins un magnifique traistre ; Quel plaisir sous ses pieds de tenir aux abois Celuy qui sous les siens fait gémir tant de Rois ! Fouler impunément des testes couronnées, Faire du Genre Humain toutes les destinées ; Mettre aux fers un César, et penser dans son cœur : « Cet Esclave jadis estoit mon Empereur. »
TÉRENTIUS
Peut-estre en Vabatant tomberas-tu toy-mesme.
SÉJANUS
Pourveu que je Ventraisne avec son diadème,
Je mourray satisfait, me voyant terracé
Sous le pompeux débris d'un Thrône renversé : tEt puis mourir n'est rien, c'est achever de naistre ! )Un Esclave hier mourut pour divertir son Maistre :
Aux malheurs de la vie on n'est point enchaisné,
Et l'âme est dans la main du plus infortuné. TÉRENTIUS
Mais n as-tu point d'horreur pour un tel parricide ?
SÉJANUS Je marche sur les pas d'Alexandre et d'Alcide, Penses-tu qu'un vain nom de traistre, de voleur, Aux hommes demyJJi&ux doive abatre le cœur?
TÉRENTIUS
Mais d'un coup si douteux peux-tu prévoir l'issue ?
SÉJANUS
De courage et d'esprit cette trame est tissuë : Si César massacré, quelques nouveaux Titans Eslevez par mon crime au Thrône où je prétens, Songent à s'emparer du pouvoir Monarchique, J'appelleray pour lors le peuple en République, Et je luy feray voir que par des coups si grans Rome n'a point perdu, mais changé ses Tyrans.
TÉRENTIUS
Tu connois cependant que Rome est Monarchique, Quelle ne peut durer dans l'Aristocratique, Et que l'Aigle Romaine aupa peine à monter..
120 LA. MORT d'aGRIPPINE, TRAGEDIE
Quand elle aura sur soy plus d'un homme à porter. 'Respecte et crains des Dieux l 'effroyable tonnerre !
// ne tombe jamais en Hyver sur la terre :
J'ay six mois pour le moins à me moquer des Dieux,
En suitte je feray ma paix avec les Cieux.
TÉRENTIUS
Ces Dieux renverseront tout ce que tu proposes.
SÉJANUS
Un peu d' Encens bruslé rajuste bien des choses.
TÉRENTIUS
Qui les craint, ne craint rien.
SÉJANUS
Ces enfans de Veffroy, Ces beaux riens qu'on adore, et sans sçavoir pourquoy, Ces altérez du sang des bestes qu'on assomme, Ces Dieux que l'homme a faicts, et qui n'ont point faict V homme, Des plus fermes Estais ce fantasque soustien, Va, va, Térentius, qui les craint, ne craint rien.
TÉRENTIUS
Mais s'il n'en estoit point ! cette Machine ronde...
SÉJANUS
Oiiy, mais s'il en estoit, serois-fe encor au monde ?