SCÈNE V SÉJANUS, TÉRENTIUS, LIVILLA
LIVILLA
Quoy! tu restes à Rome, et le Foudre grondant Ne pourra t'éveiller, si ce n'est en tombant ? Fuy, fuy, tout est perdu.
L'Empereur sçait la trame ?
LIVILLA
Tout est perdu, te dis-je !
SÉJANUS
Ah ! poursuivez, Madame !
LA. MORT d'aGRIPPINE, TRAGEDIE 121
LIVILLA
Tu n'as plus qu'un moment.
SÉJANUS
Mais de grâce, pourquoy ?
Tibère...
LIVILLA
Au nom des Dieux, Séjanus, sauve-toy !
SÉJANUS
Apprenez-nous au moins qui vous rend si troublée ?
LIVILLA
J'ay honte de l'effroy dont je suis accablée ;
Mais on peut bien trembler quand le Ciel tremble aussi !
Escoute donc sur quoy je m'épouvente ainsi.
Des poings du Victimaire aujourd'huy nos hosties,
Le cousteau dans la gorge en fureur sont parties ;
L'Aruspice a treuvé le cœur défectueux,
Les poulmons tous flestris, et le sang tout bourbeux;
La chair du Sacrifice au brazier pétillante,
Distilloit sur l'Autel une liqueur puante ;
Le bœuf n'a pas esté mortellement atteint ;
L'encensoir allumé par trois fois s'est esteint ;
Il est sorty de terre une vaine figure ;
On n'a point veu manger les oyseaux de l'Augure ;
Le Sacrificateur est cheû mort en riant ;
Le Temple s'est fermé du costé d'Orient;
Il n'a tonné qu'à droite, et durant cet extase
J'ay veu nos Dieux foyers renversez de leur baze.
SÉJANUS
Quoy ! ces présages vains estonnent ton courrous ? Ils sont contre Tibère, et non pas contre nous. Si les Dieux aux mortels découvroient leurs mystères, I On en liroit au Ciel les brillans caractères : Mais quoy qu'il en puisse estre, il sera glorieux D'avoir fait quelque chose en dépit de nos Dieux ! Car si nostre fureur succombe à la Fortune, Au moins dans les transports d'une rage commune Nous poursuivrons Tibère avec tant de courrous, Que l'on verra suer le Destin contre nous.
LIVILLA
Le Destin grave tout sur des tables de cuivre, On ne deschire pas les feuillets d'un tel Livre.
f Achevons donc le crime où ce Dieu nous astraint, 1 C'est luy qui le commet, puis qu'il nous y contraint.
LIVILLA
Mon esprit est remis, et ton noble courage, Quoy qu'annonce le Ciel, est un heureux présage. Allons de cent Argus Tibère environner, Arrestons les avis qu'on luy pourroit donner ; Et puis qu'il ne tient pas tout le secret encore, Coupons vers nostre bout la moitié qu'il ignore.