‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 66 sur 162 · SCÈNE PREMIÈRE AGRIPPINE, CORNÉLIE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE AGRIPPINE, CORNÉLIE

AGRIPPINE

Sanglante Ombre qui passe et repasse à mes yeux, Fantosme dont le vol me poursuit en tous lieux, Tes travaux, ton trespas, ta lamentable histoire Reviendront-ils sans cesse offenser ma mémoire ? Ah ! trêve, cher Espoux ! Si tu veux m'affliger, Preste-moy pour le moins le temps de te venger.

CORNÉLIE

Il vient vous consoler de sa cruelle absence.

AGRIPPINE

Il vient, il vient plutôt me demander vengeance;

Te souvient-il du temps qu'au fort de ses douleurs,

Couronné dans son lict de ses amis en pleurs,

Il crioit : « 0 Romains, cachez-moi cette offrande !

C'est un bras, non des yeux, que mon sort vous demande

Mes plus grands ennemis n'ont rien tant désiré

Que de me voir un jour digne d'estre pleuré.

A de plus hauts pensers eslevez donc vostre âme ;

Pleurer Germanicus, c'est le venger en femme.

On me plaindra par tout où je suis renommé ;

Mais pour vous, vengez-moy si vous m'avez aymé !

Car, comme il est honteux à qui porte une espée

D'avoir l'âme à pleurer mollement occupée,

Si du sang respandu sont les pleurs d'un Romain,

LA MORT d'àGRIPPINE, TRAGÉDIE 123

J'espère que vos yeux seront dans vostre main ; Forcez donc mes bourreaux de souspirer ma perte, C'est la seule douleur qui me doit estre offerte, Ouy, cherchez, poursuivez jusqu'à la terre ouvrir, La terre parlera pour vous les descouvrir. Que par les yeux sanglans de cent mille blessures, Leurs corps défigurez pleurent mes avantures, Et que Pison le traistre... » A ce mot de Pison, Son âme abandonna sa mortelle prison, Et s'envola meslée au nom de ce perfide, Comme pour s'attacher avec son homicide ; Enfin, je l'ay veû pasle et mort entre mes bras ; Il demanda vengeance et ne l'obtiendroit pas ! Un si lasche refus...

CORNÉLIE

L'aymez-vous ?

AGRIPPINE

Je l'adore.

CORNÉLIE

Madame, cependant Tibère vit encore.

AGRIPPINE

Attens encor un peu, mon déplorable Espoux I

Tu le verras bien-tost expirant sous mes coups,

Et ravy par le sort aux mains de la Nature,

Son sang à gros bouillons croistre chaque blessure !

Son esprit par le fer, dans son siège espuisé,

Pour sentir tout son mal en tous lieux divisé,

Entre cent mil éclairs de l'acier qui flamboyé,

Gémissant de douleur, me voir pasmer de joye,

Et n'entendre, percé de cent glaives aigus,

Que l'effroyable nom du grand Germanicus !...

Qu'il est doux au milieu des traicts qu'on nous décoche

De croire estre offensé quand la vengeance approche I

Il semble que la joye au milieu de mes sens

Reproduise mon cœur par tout où je la sens ;

Pour former du Tyran l'image plus horrible,

Chaque endroit de mon corps devient intelligible,

Afin que toute entière en cet accez fatal,

Je renferme, je sente et comprenne son mal ;

Usurpant les devoirs de son mauvais génie,

Je l'attache aux douleurs d'une lente agonie ;

Je compte ses sanglots, et j'assemble en mon sein

124 LA MORT d'aGRIPPINE, TRAGÉDIE

Les pires accidens de son cruel destin ;

Je le voy qui paslit ; je voy son âme errante

Couler dessus les flots d'une écume sanglante ;

L'estomac enfoncé de cent coups de poignard,

N'avoir pas un amy qui luy jette un regard,

S'il pense de sa main boucher une blessure,

Son âme s'échaper par une autre ouverture ;

Enfin, ne pouvant pas m'exprimer à moitié,

Je le conçois réduit à me faire pitié.

Voy quels transports au sein d'une femme offensée

Cause le souvenir d'une injure passée !

Si la Fortune instruite à me désobliger

M'ostoit tous les moyens de me pouvoir venger,

Plutôt que me résoudre à vaincre ma colère,

Je m'irois poignarder dans les bras de Tibère,

Afin que soupçonné de ce tragique effort,

Il attirast sur luy la peine de ma mort ;

Au moins dans les Enfers j'eraporterois la gloire

De laisser, quoi que femme, un grand nom dans l'Histoire ;

Mais le discours sied mal à qui cherche du sang.

COBNELIE

Vous !

AGRIPPINE

Ouy, moy, de César je veux percer le flanc, Et jusques sur son Thrône hérissé d'halebardes, Je veux, le massacrant au milieu de ses Gardes, Voir couler par ruisseaux de son cœur expirant Tout le sang corrompu dont se forme un Tyran !

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