‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 68 sur 162 · TIBERE, AGRIPPINE, SÉJANUS · texte numérisé non relu

TIBERE, AGRIPPINE, SÉJANUS

AGRIPPINE continue sans voir Séjanus Séjanus te trahit, Il empiète à pas lents ton Thrône, et l'envahit, Il gaigne à son party les Familles puissantes, Il se porte héritier des maisons opulentes, Il brigue contre toy la faveur du Sénat.

séjanus bas 0 Dieux ! elle m'accuse !

AGRIPPINE

Il renverse l'Estat, Il sème de l'argent parmy la populace.

séjanus bas à Agrippine en se jettant aux pieds de V Empereur Nous périrons, Madame, et sans implorer grâce! Oiïy, Seigneur, il est vray, j'ay conjuré !

Qui ? toy !

AGRIPPINE

On peut te dire pis encor de luy, de moy... Mais à de tels rapports il est d'un Prince sage De ne pas escouter un foible tesmoignage.

séjanus bas Imprudent ! qu'ay-je fait ? Tout est désespéré !

TIBÈRE

Mais enfin, Séjanus luy-mesme a conjuré ? Il l'advouë ?

SÉJANUS

Oùy, Seigneur.

TIBÈRE

L'eussiez- vous creu, Princesse ?

SÉJANUS

J'ay conjuré cent fois ta profonde sagesse,

De ne point escouter ces lasches ennemis

Qui te rendent suspects Agrippine et son Fils.

Ne souffre pas, Seigneur, qu'une âme desloyale

Desgorge son venin sur la maison Royale ;

Tout le Palais desjà frémit de cet affront,

Et ta Couronne mesme en tremble sur ton front ;

Rome en est offensée, et le Peuple en murmure,

Préviens de grands malheurs, César, je t'en conjure !

Je t'en conjure encor par l'amour des Romains,

Et par ces tristes pleurs dont je mouille tes mains !

TIBÈRE

Comment ?

SÉJANUS

Tes Légions qui s'approchent de Rome Réveillent en sursaut la Ville d'un grand somme ; Elle croit que tu veux abreuver ses rempars De ce qui reste encor du sang de nos Césars, Et qu'après tant de sang que ta soif se destine, Tu viens pour te baigner dans celuy d'Agrippine. Le Peuple en tous ses bras commence à se mouvoir, Il faict aux plus sensez tout craindre et tout prévoir : Pour te l'oster de force il résout cent carnages, Autour de ton Palais il porte ses images, Il brave, il court, il crie, et presque à ton aspect, Menace insolemment de perdre tout respect. Estouffe en son berceau la révolte naissante.

TIBÈRE, il arreste Agrippine qui veut sortir. Agrippine arrestez ! Si le désordre augmente Un désaveu public aux yeux de ces mutins, En vous justifiant, calmera nos destins ; Vos efforts feront voir si le ver qui vous ronge, Méditoit le récit d'un complot ou d'un songe : Esteignez au plus tost le feu que je prévoy, Ou bien résolvez-vous de périr avec moy ;

Se tournant vers Séjanus C'est pour l'intimider, les rayons de ma veuë, Comme ceux du Soleil, résoudront cette nue.

128 LA MOUT d'àGRIPPINE, TRAGÉDIE

Il seroit à propos qu'on te vit escorté :

De grands desseins par là souvent ont avorté.

Page 1