‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 69 sur 162 · SCENE IV SÉJANUS, AGRIPPINE. CORNÉLIE · texte numérisé non relu

SCENE IV SÉJANUS, AGRIPPINE. CORNÉLIE

SÉJANUS

Que vous m'avez faict peur !

AGRIPPINE

Que vous m'avez troublée Je sens mon âme encor de surprise accablée ! Confesser au Tyran la conjuration !

SÉJANUS

Mais vous, luy révéler la conspiration !

J'ay creu que vostre cœur vous prenoit pour un autre ;

J'en ay senty mon front rougir au lieu du vostre,

Et j'appellois desjà la Mort avec fierté,

Pour espargner ma honte à votre lascheté,

Pour en perdre au tombeau la funeste mémoire,

Et pour ne pas enfin survivre à vostre gloire :

Oùy, j'allois sans lascher ny souspir ny sanglot,

Moy seul, pour mourir seul, m'accuser du complot,

Et vous justifiant, quoy que mon ennemie,

Combler par mon trespas vostre nom d'infamie !

AGRIPPINE

Vous m'offensez cruel, par cet emportement, Mon amour en dépost vous tient lieu de serment, Puis que c'est une loy du Dieu qui nous assemble, Que si vous périssez, nous périssions ensemble.

SÉJANUS

Si j'ay de grands soupçons, ce n'est pas sans sujet :

Ce que j'espère est grand, et mon sort est abjet !

Vous faites relever le bonheur de ma vie

D'un bien que l'Univers regarde avec envie ;

Et c'est pourquoy je tremble au front de l'Univers,

Quand dessus mon thrésor je voy tant d'yeux ouvers ;

Oùy, j'ay peur qu'Agrippine icy-bas sans seconde,

Eslevée au sommet de l'Empire du monde

Comme un prix de Héros, comme une autre Toyson,

LA MORT d'aGRIPPINE, TRAGEDIE 129

Ne reschauffe le sang de quelqu'autre Jason, Et cette peur, hélas ! doit bien estre soufferte En celuy que menasse une si grande perte.

AGRIPPINE

Non, croyez, Séjanus, avec tous les humains,

Que je ne puis sans vous achever mes desseins,

Et que vous connoistrez dans peu comme moy-mesme

Si véritablement Agrippine vous aime'.

SÉJANUS

Enfin, quoy que César puisse faire aujourd'huy, La peur dont j'ay tremblé retombera sur luy. Il faut que je me rende auprès de sa personne, De peur qu'un entretien si secret ne l'estonne ; Vous, sortez en public pour tromper le Tyran, Et guérissez un mal qui n'est pas assez grand : Contre trois Légions qui frapent à nos portes, Tous les Prétoriens, et cinquante Cohortes, Nos gens espouventez ne feroient que du bruict Et n'en recueilleroient que la mort pour tout fruict. Attendons que l'aspect d'un Astre moins contraire Dedans son Isle infâme entraisne encor Tibère.

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