‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 89 sur 162 · CONTRE LE CARESME · texte numérisé non relu

CONTRE LE CARESME

Monsieur, vous avez beau canoniser le Caresme, c'est une Feste que je ne suis pas en dévotion de chômer. Je me le représente comme une large ouverture dans le corps de l'année par où la mort s'introduit, ou comme un Canibale qui ne vit que de chair humaine, pendant que nous ne vivons que de racines. Le cruel a si peur de manquer à nous détruire, qu'ayant sceu que nous devons périr par feu dès le premier jour de son règne, il met tout le monde en cendre ; et pour exterminer par un déluge les restes d'un embrasement, il fait ensuite déborder la Marée jusques dans nos Villes. Ce Turc qui racontoit au Grand Seigneur que tous les François devenoient foux à certain jour [de l'année], et qu'un peu de certaine poudre appliquée sur le front les faisoit rentrer dans leur bon sens, n'estoit point de mon opinion ; car je soutiens qu'ils ne sont jamais plus sages que cette journée1! Et si l'on m'objecte leurs Mascarades, je réponds qu'ils se déguisent, aiin que le Caresme qui les cherche ne les puisse trouver. En effet, il ne les attrape jamais que le lendemain au lict, lorsqu'ils sont démasquez. Les Saincts qui, pour avoir l'esprit de Dieu, sont plus prudens que nous, se déguisent aussi ; mais ils ne se démasquent que le jour de Pasques, quand l'ennemy 3 s'en est allé. Ce n'est pas que le Barbare ait pitié de nous, il se retire seulement, parce qu'alors nous sommes si changez, que luy-mesme ne nous reconnoissant plus, il croit nous avoir pris ponr d'autres. Vous voyez que desjà nos bras se décharnent, nos joues tombent, nos mentons s'éguisent, nos yeux se creusent, Monl/leury*' le ventru [que vous connoissez] commence à voir ses genoux, la Nature humaine est effroyable. Bref, jusque dans les Eglises, nos Saincts feroient peur, s'ils ne se cachoient. Et puis, doutez qu'il soit rechapé des martyrs de la roue, de la fournaise et de l'huile bouillante, lors que dans six sepmaines nous verrons tant de gens se bien porter, après avoir essuyé la furie de quarante [six] Bourreaux ' ! Leur présence seule est terrible. Aussi je me figure Caresme-Prenant '', ce grand jour des Métamorphoses, un riche aisné qui se crève, cependant que quarante [six] pauvres cadets meurent de faim. Ce n'est pas que la loy du jeûne ne soit un stratagème bien inventé pour exterminer tous les sois' d'une République, mais je trouve que l' L'élise a tort de tuer b tant de veaux en une saison où elle ne permet pas d'en manger.

a) Var. de 1G54 : fols. — b) les jours maigres ont lort de tuer.

(1) Ms. f. 202. — Dans les Œuvies diverses, IGÔ'i : Lettres satyriques, XIII, p. 182. -- Cette lettre est une des rares qui se retrouvent dans l'imprimé sans avoir été corrigée, à l'exception, bien entendu, des passages en italique. — (2) Le mercredi des cendres, premier jour du carême. — (3) Le carême. — (4) Voir plus loin la lettre contre Montfleury. — (5) Le carême comprend quarante-six jours. — (6) Le mardi-gras.

Vous me répondrez que Saint-Pierre fut contraint d'establir les jours maigres parce qu'estant pêcheur, il neust pas débité son poisson, s'il n'eust de/fendu la viande. Mais vous ne m empescherez pas de croire, si jamais un boucher devient Pape, que pour avoir débit de sa viande, il ne deffende le poisson : Ce sera pour lors qu'il ne souffrira plus en Mars \ du costé de Rome, tant de vens de Marée si malins, qu'ils nous empeschent de manger à demy. Hé ! quoy, Monsieur, il n'y a pas un Chrestien dont le ventre ne soit une mare à grenouilles, ou un jardin potager, et je pense que sur le cadavre d'un homme trespassé en Garesme, on voit germer des betteraves, des chervis, des navets et des carotes. Encore il semble, à ouyr nos Prédicateurs, que nous ne devrions pas mesme estre de chair en ce temps ! maish il ne suffit pas à ce maigre impitoyable de nous ruiner le corps s'il ne s'efforce de corrompre nostre Ame ! Il a tellement perverty les bonnes mœurs qu'aujourd'huy nous communiquons aux femmes nos tentations de la chair, sans qu'elles s'en offensent ! N'est-ce pas là des crimes pour lesquels on le devroit chasser d'un Estât bien policé ? Mais ce n'est pas d'aujourd'huy qu'il règne c avec tant d'insolence, puisque nostre Seigneur mourut sous le premier an de son règne. // peut bien l'avoir fait mourir de faim, la machine entière du monde pensa s'en évanouir, et le Soleil, qui n'estoit pas accoustumé à ces longues diettes, tomba le mesme jour en défaillance et ne seroit jamais revenu de sa foiblesse si l'on n'eut promptement cessé le Garesme. 0 ! trois et quatre fois heureux, celuy qui meurt un Mardy-gras I il est quasi le seul qui puisse se vanter d'avoir vécu une année sans Caresme. Ouy, Monsieur, si j'estois asseuré d'abjurer l'hérésie tous les Samedys Saincts, je me ferois Huguenot tous les Mercredys des Cendres. Ma foy, les /iarangcresd doivent bien demander à Dieu que jamais le Pape ne soit mon prisonnier de guerre, ou bien il restituera " pour sa rançon tous les jours gras qu'il nous a pris ! Je l'obligerois encore à dégrader du nombre des douze pairs ' de l'année, le mois g de mars, comme estant le Ganelon ' qui nous trahit. Il ne sert à rien de répondre qu'il n'est pas tousjours tout à fait contre nous, puisque des pieds ou de la teste, il trempe tousjours dans la purée ; qu'il ne se sauve de la migraine qu'avec la crampe ; et qu'enfin le Garesme est son gibet, où tous les ans il se trouve pendu par les pieds ou par le col. Il est donc la principale cause des maux que nos ennemis nous font, parce que c'est luy qui les loge pendant qu'ils nous persécutent, et ces persécutions ne sont pas imaginaires. Si la terre que les morts ont sur la bouche ne les empeschoit point de parler, ils en sçauroient bien que dire. Aussi je pense

a] 1654 : ils ne permettent pas qu'on en mange, et d'endurer que le mois de mars soufle. — b) comment. — c) gouverne. — d) nos Pères réformez (2). — e) car encore que je sois assez bon Catholique (!), je ne le mettrois point en liberté, qu'il n'eut restitué. — f) mois. — g) celuy.

(1) Traître dans les anciens romans du Cycle de Charlemagne. — (2) C'était l'époque, dit Paul Lacroix, de la réformation des ordres religieux, la plupart des couvents de Paris avaient été réformés, en vertu des Bulles du Pape.

qu'on a placé Pasques tout exprès à la fin du Garesrae, à cause qu'il ne falloit pas moins à des personnes que le Caresme a tuez qu'une feste de la Résurrection ! Ne vous estonnez donc pas que tant de monde l'extermine ; car après avoir tué tant de monde, il mérite bien d'estre rompu. Cependant, Monsieur, vous faites le Panégyrique du Caresme, vous louez celuy qui m'empesche de vivre et je le souffre sans murmurer ; il faut bien que je sois, [Monsieur], vostre serviteur, D. B.

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