‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 90 sur 162 · CONTRE UNE FEMME INTÉRESSÉE · texte numérisé non relu

CONTRE UNE FEMME INTÉRESSÉE

Madame, si chacun* estoit obligé comme moy, pour faciliter la lecture de ses Œuvres de donner b de l'argent, les Balzacs n'auroient jamais escrit et les aveugles sçauroient lire. Mais quoy, si mes lettres ° ne sont esclairées de la réverbération de quelque écu d'or, quand* je les aurois prises dans « Polexandre » *, je suis asseuré d'avoir pour vous escrit en Hébreu. Chez vous, ouvrir simplement la bouche ne sert qu'à la prononciation' de l'arabe et du margajat* ; pour vous parler François, il faut ouvrir la main. Aussi fay dans mon coffre le secret de vous esclaircir' la « Bible » et de vous rendre les « Centuries de Noslradamus » plus intelligibles * que le « Pater ». [Enfin, Mademoiselle], c'est de vous [seule] qu'on peut dire [avec vérité], point d'argent, point de Suisse, mais d'un autre côté, je me console en ce que, quand vous auriez combattu dix ans mes services, mes larmes et mon désespoir, je suis asseuré avec la Croix d'un Louis de chasser de vostre corps ces Diables de refus. Jamais les malfaicteurs de Judée n'ont tant tombé sous la Croix que vous. Vous croiez qu'unh Juste ne vous sçauroit rien demander injustement, et que des intentions qui sont accompagnées d'un métal pur comme l'or ne sçauroient estre que très pures. J'aurois grand tort après cela de dire que vostre avarice est égale à celle de Judas,

a) 1654 : tout le monde. — b) Lettres d'envoyer. — c) les miennes. — d) par la réflexion de l'or, de quelques Louys, vous n'y voyez que du noir de Grimoire; et quand mesme. — e) et mouvoir les lèvres en toutes les façons nécessaires à l'expression de nostre Langue, ne vous fait entendre que. — /) ainsi ma bourse devient chez moy le seul organe par lequel je vous puis esclaircir les difficultez de. — g) aussi faciles. — li) toutefois aisément de vostre humeur, parce que tant que vous ne changerez point, je suis asseuré d'estre en puissance avec la Croix, de quelques pistoles, de chasser de vostre corps plus facilement qu'avec l'Eau béniste, et l'exorcisme, le Démon d'avarice : mais j'ay tort de vous reprocher une si grande bassesse, ce sont, au contraire, des motifs de vertu qui vous font agir de la sorte ; car si vous tombez plus souvent sous la Croix, que les malfaicteurs de Judée, c'est parce que vous croyez pieusement que les

(1) Ms. f. 148. — Œuvres diverses, i654 : Lettres satyriques, III, A Mademoiselle ***, p. 121. Nous donnons exceptionnellement toutes les variantes de cette lettre pour montrer les corrections apportées par Cyrano au texte original. — (2) Ce roman de Marin Le Roy de Gomberville avait été ébauché par lui en 162'J sous le titre L'Exil de Polexandre, il le publia remanié et augmenté de 1632 à 1638, en V partie* sous le titre : Polexandre. Il eut un grand et légitime succès — (3) Margajat, indien.

luy qui vendit un Juste, et vous vous vendez pour un Juste. Le Palais-Royal vous a accoustumée à porter tant de respect aux Princes que vous vous abaissez sous tous ceux qui portent leurs images, et quelqu'un adjouste que vous estes tellement circonspecte* à la distribution de vos faveurs, que vous pesez b davantage sur les baisers d'un quart d'écu que sur ceux d'un teston '. Cette façon <7'œconomie ne me déplaist pas tout à fait, car quand je tiendrai/ vingt sols dans une main, je suis certain que je tiendrayi vostre cœur dans l'autre. Tout ce qui me fasche, c'est que vous mettez mon image" hors de chez vous par les espaules, dès f qu'elle y a demeuré trois jours sans payer son giste, qu'il semble que la définition de mon estre soit de donner, et qu aussitost g que je cesse de fouiller à ma pocliette je cesse d estre animal raisonnable h ; corrigez [je vous prie] cette humeur avare ', car il vous est honteux d'estre à mes gages, Moy qui suis, vostre serviteur.

CONTRE UN MEDISANT (1)

Monsieur, je sçay bien qu'une âme basse, comme la vostre, ne sçauroit naturellement s'empescher de mesdire, aussi n'est-ce pas une abstinence que je veuille condamner. La seule courtoisie que j'implore de vous, c'est de me deschirer si doucement que je puisse faire semblant de ne le pas sentir. Vous pouvez connoistre par là que l'on m'envoye souvent la « Gazette du Pays Latin ». Remerciez Dieu que je ne croye pas tout le monde, parce j que tout le monde peut dire toutes choses, autrement j'aurois appliqué à ma douleur k un plus solide [et plus puissant] antidote que celuy de la plume '. Ce n'est pas que j'aye jamais attendu de fort doux traictemens d'une personne qui sortoit de l'humanité, mais j'avois de la peine à m'imaginer que vostre cervelle eut si généralement eschoiié contre les bancs de \a première™, que vous eussiez porté en Philosophie un homme sans teste.

«) 1654 : et que l'or, ce symbole de la pureté, ne vous sçauroit estre donné qu'avec des intentions très pures. Je pense mesme, comme vous estes, aussi bien que bonne Cbrestienne, encore meilleure Françoise, que vous vous abaissez devant tous ceux qui vous présentent les images de nos Roys (2), et que mesme, comme vous estes, d'une probité exemplaire, qui ne veut faire tort à personne, vous estes tellement scrupuleuse. — b) appuyez. — c) de dix pistoles, que sur ceux de neuf. — d) car je suis asseuré, tenant ma bourse dans une main, de tenir. — e) de ce que cette cbère Image, que vous juriez autresfois avoir imprimée fort avant dans vostre cœur, vous la mettez. — f) si tost. — g) Pour moy, je pense que vous avez oublié la définition de l'homme, car toutes vos actions me prouveat que vous ne me prenez que pour un animal donnant. Cependant, je croyois estre par l'opinion d'Aristote un animal raisonnable, mais je voy bien qu'il me faut résoudre à cesser d'estre ce que je suis, du moment. — h) poche... — i) qui convient fort mal à vostre jeunesse, et à cette générosité dont vous vous faites toute blanche. — j) de ce qu'il m'a donné une âme assez raisonnable pour ne pas croire tout le monde de toutes choses à cause. — k) à vos maux de rate. — /) le discours. — m) Réthorique.

(1) Ms., f. lllv. — Œuvres diverses, ltiôft : Lettres satyriques, II, p. 117. — (2) C'està-dire les testons ou pièces de monnaie à l'effigie royale (P. L.).

A la vérité, le hazard auroit esté grand qu'un petit esprit ne se fut pas perdu dans un grand corps comme le vostre, aussi ne l'a-t-il pas fait longue, maintenant prenez congé du Soleil quand il vous plaira. Si le trespas accompagné de miracle exige canonisation, je vous réponds d'une ligne dans nos Litanies, car tout Paris tesmoignera* que vous estes mort sans rendre l'esprit. Consolez-vous toutefois, vous n'en durerez pas moins pour cela. Les Cerfs et les Corbeaux vivent quatre cens ans, qui raisonnent aussi peu que vous b, et je vous asseure que si ce défaut c est la cause de leur durée, vous devez estre celuy qui fera l'Epitaphe de l'Antéchrist d. Pourquoi) donc ni estonneroy-je qu'aucune des beautez qui vous environne ne vous ait pu blesser, vous estes éternellement à couvert d'un bufle naturel qui soustient tous les fours (sans lession) l'effort de leurs petites flesches. J'ay bien de la peine toutefois à ni imaginer comment ces Atlas peuvent faire pour ne vous pas porter, eux qui portent tout le monde. N'en faites point la petite bouche, vous ne leur feriez que ce que vous seriez bien aise qu'ils vous fissent. J'ay de la peine à croire que depuis le temps que vous logez sur le devant, vous n'ayez pas encore visité le derrière. Cependant, vous feignez de ne voir personne, d' estre cloué dans vostre chambre et de vous contenta de l'amour en tableau, comme s'il estoit croyable que vous eussiez esté perclus depuis tant de jours que vous estes sur un devant ; mais vous estes un fourbe, un hypocrite, un parjure, capable de diviser la plus belle société. Messieurs' les Chats-fourrez, tous Chats-fourrez qu'ils sont, en ont fait le mesme jugement. A peine leur fûtes-vous présenté qu'aussitost ils vous mirent à la porte. Tout ce considéré, je vous exhorte, Monsieur, de vous guérir ou de vous taire ; c'est, à mon avis, le plus salutaire conseil qui vous puisse estre donné ", car quoy que je sois patient à l'injure, je suis sévère à la vengeance1; rien n'empescheroit la vertu de V s élébore que j 'appliquerais à vos maux de teste, et enfin1', je vous chastierois avec si peu d'animosilé que le chapeau dans une main, et dans l'autre un baston dont je vous briserois les os, je dirois que je suis vostre serviteur.

o) 1654 : quand le Consistoire apprendra. — b) dont l'esprit est taillé à la mesure du vostre. — c) si le manque de génie. — d) du genre humain. — é) C'est, sans doute, en conséquence de ce brutal instinct de vostre nature ; que vous choisissez l'or et les pierres précieuses pour répandre dessus votre venin. Souffrez donc, encore vous prétendiez vous soustraire de l'empire que Dieu a donné aux hommes sur les bestes, que je vous commande de vomir sur quelque chose de plus sale que mon nom, et de vous ressouvenir (car je croy que les animaux comme vous ont quelque réminiscence) que le Créateur n'a donné à ceux de vostre espèce une langue que pour avaler, et non pas pour parler, souvenez-vous en donc, c'est le meilleur conseil que vous puissiez prendre ; car quoy que vostre foiblesse fasse pitié, celle des poux et des puces qui nous imj:>ortunent, ne nous obligent pas à leur pardonner : Enfin cessez de mordre, simulacre de l'envie. — /) punir. — g) d'un. — /<) qu'on appelle en françois Tricot (1), duquel pour vous monstrer que je. suis Philosophe (ce que vous ne croyez pas).

(1) Qu'on devrait écrire triquot, puisqu'on écrit trique... Ce mot, qui signifiait, alors comme à présent, un bâton court en bois solide, dérive du bas latin trica, parce qu'il désignait d'abord une tresse d'osier ou de jonc (P. L.).

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