‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 91 sur 162 · APOTHÉOSE D'UN ECCLÉSIASTIQUE BOUFFON · texte numérisé non relu

APOTHÉOSE D'UN ECCLÉSIASTIQUE BOUFFON

Messire Jean, je m'estonne fort que sur la Chaire de vérité vous dressiez un Théâtre de Charlatan, et que vous fassiez réciter des fables de Peau d'Asne à Jésus-Christ, dont vous jouez le personnage en ce monde. A voir les passe-passe dont vous tabarinez cette Eglise, les èpanouissernens de rate qui vous font tressaillir , les contes gras que vous dégobillez, nous sommes contraints — quelle abomination — de nous ramentevoir les cérémonies qu'on' faisoit à Priape, de qui le Prestre estoit le Maquereau b. Vous devriez traiter noslre Dieu avec plus de respect, quand vous ne lui seriez obligé que des soupes renforcées qu'il octroie à vostre cuisine. Ha ! Messire Jean, faites au moins semblant de croire, pour nous en faire accroire' ! Permettez que nous puissions nous engeoler d et nous crever les yeux [de la raison] pour ne pas voir que vous estes un impie, ou, puisque vous voulez ribon ribaine débiter nostre foy e comme une farce, servez-vous, au lieu de cloches, de tabourins1 de Biscaye, mettez gambader une guenon sur vos espaules ; puis, pour achever la momerie en toutes ses mesures, passez la main dans vostre chemise, vous y trouverez Godenot dans sa gibeciairo. On ne s'estomaquera point contre vous, puisqu'on ne se choque point de voir des Bateleurs. Là, vous pourrez calculer s les vertus de vostre Mitridale 3, vous débiterez h des chapelets de bausme, des savonetes pour la galle, des pomades odoriférantes, et mesme, si vous avez le talent de suspendre par un bon mot de gueule l'action visive des nigos* sur leur pochette, comme deux jours avant qu'estre élevé au Ciel faisoit encore le pauvre défunt, je vous donne parole de la part des Narquois de deux habits bien venons par année ; vous pourrez aussi très prudemment ' faire provision d'onguent pour la brûlure, car les Sorciers de ce pays furent avoir lu dans vostre Cédule 3 que le terme

a) 1654 : qu'au lieu de prescher l'Evangile à vos paroissiens, vous repaissiez leurs oreilles de cent contes pour rire ; que vous ayez l'insolence de réciter des choses que Trivelin (2) rougiroit sous son masque de prononcer ; Que profanant la dignité de vostre caractèi-e, vous décriviez les plus sales plaisirs de la débauche, sous ombre de les reprendre avec des circonstances si particulières que vous nous faites souvenir (quelle abomination) des sacrifices qu'autrefois on. — b) Certes, messire Jean. — c) exercer vostre charge avec moins de scandale, quand vous ne luy auriez aucune autre obligation que celle de vous avoir appelle du fumier où l'on vous a veu naistre à Testât Ecclésiastique ; car si vous n'avez pas assez de force pour résister à vostre bouffon d'ascendant, du moins dissimulez ; Et quand vostre devoir vous obligera d'annoncer l'Evangile pour nous en faire accroire, faites semblant de la croire ! — d) tromper. — e) sentez le fagot ; et puisqu'en dépit du Loup-garou, vous estes résolu de débiter nos mystères. — /) ne faites donc pas sonner les cloches pour appeller le peuple à vostre Sermon, descendez de la Chaire de Vérité, et montez sur une borne au coin du Carrefour, servez-vous d'un tambourin. — g) Alors, on ne se scandalisera point que vous divertissiez le Badault, vous pourrez comme un Bateleur raconter. — h) débiter. — i) Vous pourrez mesme. — j) m'ont juré avoir leu dans la cédule que vous avez donnée (vous sçavez bien à qui).

(1) Me. f. 131. — Dans les Œuvres diverses, lûôi : Lettres satyriques, XI. A messire Jean, p. 170. — (2) Bouffon de la Comédie italienne qui donnait des représentations au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. — (3) Antidote, remède contre les poisons. — (4) Nigaud, sot.

[en] expire à Noël. Cependant vous protestez qu'il n'y eut jamais de véritables possessions, Si est-ce qu'à voir" les contorsions ^dont vous agitez les pendants de vostre guesne corporelle, personne icy ne doute que vous n'ayez b le Diable au corps ; mais^'e voy bien ce que c'est, vous tascliez de ne point croire ce que vous appréhendez, et voulez ° vous guérir du mal d'Enfer par une forte imagination, mais, par ma foy, soyez damné ! soyez sauvé ! Il ne m'importe : Tous coups vaillent, pourveu que dans les couvens où vous bâtelez ll vous n'accrochiez que des vieilles [ou des stérilles], parce que la venue de l'Antéchrist nous fait peur [et vous sçavez la prophétie] ! [Mais] vous riez, messire Jean, de m entendre ainsi raisonner, vous chez qui l'Apocalypse et la Mithologie sont en mesme rang e. L'Enfer est un petit conte pour faire peur aux ! hommes, ainsi qu'on menasse les enfans du charbonnier. J'avoue que pour la manutention des Estats, il y a beaucoup de choses vraies qu'il faut que le Peuple ignore, beaucoup de fausses que nécessairement il faut qu'il croie, mais nostre religion n'est pas establie sur cette maxime : une conjoncture encore quasi miraculeuse en vous, c'est que vous estes ensemble impie et superstitieux, composant des filets de vostre vie une toile d'athéisme et de sortilège, cela marque bien que vous mourrez en dansant les sonnettes, si l'Elébore ou Saint Mathurin ne vous guérissent. Mon Dieu, quel plaisir me chatouille, quand je considère à plains yeux la symétrie de vostre humaine remembrance s : vos cheveux plus droits que vostre conscience, un front coupé de sillons (c'est-à-dire taillé sur le modèle des campagnes deBeausse), où le temps h marque l'âge aussi justement que les heures au cadran de la Samaritaine' ; vos )reux, à l'ombre' de vos sourcils toufus, qui ressemblent à deux précipices au bord d'un bois, ou à deux pruneaux noirs bouillans tous seuls dans deux marmites séparées. Ils sont tellement enfoncez, qu'à vivre encore un mois, vous nous regarderez par derrière k. Quelques-uns pensent à les voir habillez de rouge, que ce sont deux cornettes où l j'y trouve de l'apparence™, puisque plus haut dans vos sourcils il se découvre des Estoiles fixes, que les médisans appellent morpions et puis n vostre visage est anarché" d'un nez, dont l'infection punaise est cause que vous .avez tousjours vécu p en fort mauvaise odeur ; vos joues sont de maroquin

a) lfi54 : Vous avez beau mesme ne pas croire aux Possédez, on Toit assez par. — b) que tous avez. — c) vous avez beau tascher à. — d) et courir les lieux de débauche, il ne nous importe, pourveu que. — e) vous qui croyez à l'Apocalypse comme à la Mithologie, et qui dites que. — /) épouvanter les. — g) de mesme que pour effrayer les enfans, on les menasse de les faire manger à la Lune. Avouez, avouez, que vous estes l'incomparable! car expliquez-moy, je vous conjure, comment vous pouvez estre impie et bigot tout ensemble, et composer avec les filets du tissu de vostre vie, une toile meslée de superstition .et d'athéisme. Ha! Messire Jean, mon niny, vous mourrez en dansant les sonnettes ; Et en vérité, il n'est pas besoin de consulter un Oracle pour en jurer : car aussi tost qu'on regarde les pièces de rapport qui composent l'assemblage et la simétrie de vos membres, on en demeure assez instruit. — h) Soleil.

— i) vostre plage à l'ombre de vos rides, aussi juste qu'il marque l'heure sur un Cadran. — fj à l'abry. — k) le derrière de la teste. — /) On se persuade (habillez de rouge comme ils sont) voir deux Cornettes sanglantes ; et. — ni) du vrayseniblable.

— n) que quelques-uns n'appellent pas ainsi. — o) à l'ombre. — p) estes par tout.

de Levant", les plus déliez poils de vos moustaches fournissent charitablement de barbe aux goupillons [du Benestier] de vostre Eglise. [Voilà, je pense, à peu près l'image en hyérogliphe qui constitue votre horoscope.] Je passerois plus avant, mais fay peur d'estre englouti par cette exlialaison de bouquin que respire vostre chemise, et je serois. marri que cet air empesté me suffoquât auparavant qu'on pût sçavoir que celuy qui composa cette Apothéose h est de B.

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