‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 92 sur 162 · AU RÉGENT DE LA RHÉTORIQUE DES JÉSUITES · texte numérisé non relu

AU RÉGENT DE LA RHÉTORIQUE DES JÉSUITES

Père indigne c, je m'estonne qu'une bûche comme vous, qui semblez avec vostre habit n'estre devenu qu'un grand charbon2, n'ait pas encore pu rougir du feu que vous fêtez. Songez* au moins quand le Diable vous agite* contre moy, que le salpestre n'est pas cher, que ma main est assez proche ' de ma teste, et que jusqu'à présent, vostre seule foiblesse et ma générosité vous ont garanty ; quoy qu'un pou soit 6 méprisable, on s'en délivre quand il est h incommode ; ne me contraignez donc pas à me souvenir que vous estes au monde. J'ay aussi à vous prier de ne me plus faire la matière de vos catéchismes privez ', mon nom remplit mal une période, et vostre révérence carrée* la pourroit mieux fermer ! Vous faites le César quand vous voyez k gémir, sous un sceptre de bois, vostre petite République ' ; mais prenez garde que vostre insolence ne fasse naistre m un Brutus ; car quoy que vous soyez l'espace de quatre heures sur la teste des Empereurs 3, vous en estes vingt sous les pieds de la populace et vostre Monarchie n n'est point si forte ° qu'un coup de cloche ne la destruise deux fois par jour * ! Contentez-vous de faire eschotier l'esprit de la jeunesse de Paris contre les bancs de vostre classe, sans vouloir régenter celuy qui ne reconnoist l'empire ny du Monet" ny du « Thésaurus » 6. Cependant, vous me heurtez

a) 1654 : et mon Cordonnier m'asseura un jour qu'il avoit pris vos joues pour une peau de Maroquin noir ; mesme je. me suis laissé dire que. — b) loing, mais comme j'attends visite, je craindrois de perdre l'occasion de vous mander à la fin de ma Lettre, ce que l'on n'y mande pas ordinairement, c'est que je ne suis et ne seray jamais Messire Jean V. S. (vostre serviteur). — c) Monsieur. — d) dont vous brûlez ? Pensez. — e) vostre mauvais Ange vous révolte. — /) que mon bras n'est pas loin.

— g) que tout vostre composé soit quelque chose de fort. — h) je m'en délivreray s'il me semble. — ï) Et si vous voulez vivre plus d'un jour, rappeliez souvent en vostre mémoire, que je vous ay deffendu de ne me plus faire la matière de vos médisances.

— j) l'espaisseur de vostre masse carrée. — k) du feste de vostre Tribune, pédagogue et bourreau de cent Escoliers ! vous regardez. — /) Monarchie. — m) qu'un Tyran n'excite. — n) vostre domination. — o) fortement établie.

(1) Ms. f. 200. — Œuvres diverses, IGbk : Contre un pédant, XI (pour XII) p. 175.

— (2) Les maîtres es arts et les professeurs ou régents vêtus d'une toge de laine noire (P. L.). — (3) Dans les classes des anciens collèges, tout élève qui méritait d'être mis au premier rang pour chaque composition obtenait le titre d'empereur (imperatoi), et le conservait pendant la durée de la classe, laquelle durait deux heures, comme nous l'apprend Cyrano. — (4) L'imprimé contient ici un très long passage que nous reproduisons à la suite de cette lettre. — (5) L'Inventaire de ta tangue françoise et latine de Philibert Monet. — (6) Thésaurus tinguae latinae de Robert Estienne.

à corne émoulue, vous récitez au premier venu vos jeunes friponneries sous mon nom ; mais sçachez qu'elles sont assez criminelles pour estre obligé de les confesser autrement que par procureur a. Ceux qui vous veulent excuser disent que la Nature est plus coupable de vos fautes que vous-mesme ; qu'elle1 vous a fait naistre d'un pays où la bestise est le premier patrimoine, et d'une race dont les sept péchez mortels ont composé l'Histoire. Véritablement après cela, j'ay tort de me fascher que vous m'imposiez les imaginations impies et débordées de vostre maison °, puisque vous estes en aage de donner vostre bien, vous preniez mesme tant de part aux offenses publiques, et vous estes A quelquefois si transporté de joye en supputant les débordez du siècle que vous [y] oubliez jusqu'à vostre nom. Personne ne m'a dit ny cecy, ny cela, ny vos bons tours avec Mademoiselle D..., mais vous esba/iissez-vous que je les sçaclie ? Vous qui beuglez si haut dans vostre t/irosne, que vous vous faites entendre d' Orient jusqu'en Occident, et puist j'attendois du repos après la mort, aufourd huy qu'un homme qui n'est plus au monde vient mesme troubler la paix des vivanse. Je vous conseille toutefois, Maistre picard, de changer désormais de texte à vos Harangues, car je ne veux plus ny vous voir, ny vous ouyrs, ny vous escrire. Et la raison, [de cela] c'est que Dieu, qui possible est aux termes de me remettre mes crimes s, ne me pardonneroit pas celuy h d'avoir eu affaire à une beste. Adieu donc, Vostre Serviteur.

Voicy le passage ajouté dans l'imprimé :

« On dit que par tout, vous vantez d'exposer et vostre conscience et vostre salut. Je croy cela de vostre piété. Mais de risquer vostre vie à cette intention, je sçay que vous estes trop lasche, et que vous ne la voudriez pas jouer contre la Monarchie du monde ! Vous conseillez et concertez ma ruine, mais ce sont des morceaux que vous taillez pour d'autres ! Vous seriez fort aise de contempler seurement de la rive un naufrage en haute mer ; et cependant je suis dévoué au pistolet par un Pédant bigot. Un Pédant « in sacris » qui devroit, pour l'exemple, si l'image d'un pistolet . avoit pris place en sa pensée, se faire exhorciser : Barbare maistre d'Escole ! Quel sujet vous ais-je donné de me tant vouloir de mal, vous feuilletez peut-estre tous les crimes dont vous estes capable, et pour lors il vous souvint de m'accuser de l'impiété que vous reproche vostre mémoire ; mais sçachez que je connois une chose que vous ne connoissez point, que cette chose est Dieu, et que l'un des plus forts arguments, après ceux de la Foy, qui m'ont convaincu de sa véritable existence, c'est d'avoir consi-

a) 1654 : et ressuscitant en vostre souvenir la mémoire de vostre épouvantable, vous en composez un Roman dont vous me faites le Héros. — b) en rejettent la cause sur la Nature qui. — c) essayez de m'attribuer tous vos crimes. — d) et que vous paroissiez. — e) Il n'est pas nécessaire de demander qui peut m'avoir appris cette stupide ignorance que vous pensiez secrète, vous qui tenez à gloire de la publier, et qui la beuglez si haut dans vostre Classe que vous la faites oiiyr d'Orient jusqu'en Occident. — /) entendre. — g) pardonner mes fautes. — h) celle.

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déré que sans une première et souveraine bonté qui règne dans l'Univers, ifoible et meschant comme vous estes, vous n'auriez pas vécu si longtemps impuny. Au reste, j'ay appris que quelques petits ouvrages, un peu plus eslevez que les vostres, ont causé à vostre timide courage tous les cniportemens dont vous avez fulminé contre moy. Mais, Monsieur, en vérité, je suis en querelle avec ma pensée de ce qu'elle a rendu ma Satyre plus piquante que la vostre, quoy que la vostre soit le fruict de la sueur des plus beaux Génies de l'Antiquité ; vous devez vous en prendre à la Nature et non pas à moy qui n'en puis mais ; car pouvois-je deviner que d'avoir de l'esprit estoit vous offenser? Vous sçavez, de plus, que je n'estois pas au ventre de la jument qui vous conceut pour disposer à l'humanité les organes et la complexitm qui concouroient à vous faire cheval. Je ne prétends point, loutesfois, que les véritez que je vous presche rejaillissent sur le Corps de l'Université (cette glorieuse Mère des Sciences), de laquelle si vous composez quelques membres, vous n'en estes que les parties honteuses ! Y a-t-il rien dans vous qui ne soit très difforme ; vostre âme mesrae est noire, à cause qu'elle porte le deuil du trespas de vostre conscience ; et vostre habit garde la mesrae couleur pour servir de petite oye ' à vostre âme. A la vérité, je confesse qu'un chétif hypocondre comme vous ne peut obscurcir l'estime des gens doctes de vostre profession ; et qu'encore qu'un ridicule orgueil vous persuade que vous estes habile par dessus 4es autres Régents de l'Université, je vous proteste, mon cher Amy, que si vous estes le plus grand homme en l'Académie des Muses, vous ne devez cette grandeur qu'à celle de vos membres, et que vous estes le plus grand personnage de vostre Collège, par le mesrae tiltre que sainct Christophle est le plus grand sainct de Nostre-Dame 2 ; ce n'est pas que quand la Fortune et la Justice seront bien ensemble, vous ne méritiez fort d'estre le Principal de quatre cens asnes qu'on instruit à vostre Collège. Oùy, certes, vous le méritez, et je ne sçache aucun Maistre des hautes œuvres à qui le fouet sied bien comme à vous, ny personne à qui il appartienne plus justement. Aussi de ce grand nombre j'en sçay tel qui, pour dix pistoles, voudroit vous avoir escorché ; mais si vous m'en croyez vous le prendrez au mot, car dix pistoles sont plus que ne sçauroit valoir la peau d'une beste à cornes. De tout cela, et de toutes les autres choses que je vous mandé l'autre jour, vous devez conclure, ô petit Docteur, que les destins vous ordonnent par une Lettre que vous vous contentiez de faire eschouer...

Cette lettre n'est autre que la suivante, dans laquelle on a peine à la retrouver :

(1) On appelait ainsi les nœuds de ruban, plus ou moins abondants, qui accompagnaient l'habit d'un homme de qualité (P. L.). — (2) Cette statue colossale de saint Christophle (28 pieds de haut) adossée au premier pilier de la nef, à l'entrée de l'église de Notre-Dame, à Paris, avait été érigée en 1413, elle fut détruite en 1785. (P. L.).

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