CONTRE UN JÉSUITE ASSASSIN ET MÉDISANT
Cette lettre très importante, première version de la précédente, dévoile un aspect de la mentalité de Cyrano dont nous avons dit un mot dans notre Préface. Avant de la reproduire, mettons en pleine lumière l'incident auquel elle se rattache indirectement ; nous l'empruntons aux Mémoires de Godefroi Hermant (2), le janséniste. On verra avec quelle habileté notre libertin s'est mis en scène dans l'intention d'apparaître à la Postérité comme une victime des Jésuites !
i( Il y avait en ce temps-là d'ans le collège de Clerraont un professeur en théologie morale nommé le P. Héreau, qui, ayant été peu connu jusqu'alors, se signala en enseignant une doctrine capable de troubler la i société publique, et de justifier les meurtres, les assassinats et les crimes) les plus horribles.
» M. Martin Grandin3, docteur de la société de Sorbonne, et qui y y enseignait aussi les cas de conscience depuis la mort de M. Le Clerc, ancien principal du collège de Calvy, fut celui qui découvrit le premier l'excès de ce jésuite, dont les écrits lui étaient tombés entre les mains dès l'année précédente, 1643. Nous aurons occasion de parler plus d'une fois de ce docteur, qui, étant de Saint-Quentin en Vermandois, pays de M. Lescot, évêque de Chartres, s'était fort attaché à sa personne, et ayant été tiré du collège du cardinal Le Moine, dont il était boursier, pour être reçu en Sorbonne, y a rempli depuis ce temps-là successivement trois différentes chaires de professeur, selon qu'elles lui ont paru ou plus commodes ou plus utiles.
» Comme il n'avait pas dessein d'attaquer directement les Jésuites de peur de les irriter, il se contenta d'avertir directement M. de Saint- Amour, qui était encore recteur de l'Université quand il lui donna cet avis de ces écrits du P. Héreau ; mais il ne le fit qu'avec toutes les précautions d'un homme qui tremble de peur et qui ne veut pas s'attirer la haine d'une compagnie vindicative, avec laquelle nous lui verrons prendre à l'avenir une liaison fort étroite.
» M. de Saint-Amour, étant convaincu d'une part de l'importance de la chose et connaissant de l'autre 1 esprit des Jésuites, qui ont des tours et des détours pour nier les faits les plus constants et se mettre à couvert, de tout par leurs artifices et par leurs intrigues, crut que pour rendre le fait incontestable, il fallait l'autoriser par une information juridique. Et,
(1) Cette lettre ne figure pas dans les Œuvres diverses, 165b, elle se lit dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale. — (2) Mémoires de Godefroi Hermant, docteur de Sorbonne, chanoine de Beauvais, ancien recteur de VUniversité sur l'histoire ecclésiastique du xvii* siècle {1630-1663), Paris, 1905. B. N ., 8* Ld3 476. — (3) Martin Grandin, docteur de Sorbonne, où il enseigna durant cinquante années.
pour cet effet, ayant su que quelques religieux de l'ordre de Saint-Augustin, qui demeuraient au collège du Mans, avaient pris les leçons du P. Héreau et avaient encore les écrits dont M. Grandin lui venait de fournir les extraits, il prit la résolution d'y faire une visite dans les formes, et après une requête répondue par M. le lieutenant civil, il s'y fit assister le 20 août 1643 par le même commissaire Charles, qui l'avait déjà accompagné dans la visite du collège de Marmoutiers.
» Ayant trouvé dans ce collège un religieux nommé le P. Vallée, chanoine régulier de la congrégation du Sauveur, en Lorraine, de qui M. de Saint-Amour avait emprunté un cahier des écrits qu'il avait pris sous le P. Héreau, ce recteur lui dit qu'il y avait trouvé des propositions bien hardies et difficiles à soutenir, mais le P. Vallée maintint que cette doctrine était bonne et recevable, apporta mesme de's instances pour la soutenir, et dit que ceux qui l'avaient dictée ne l'avaient pas fait sans avoir de bonnes raisons pour la défendre. Il avoua les avoir écrites sous le P. Héreau, qui enseignait les cas de conscience dans le collège de Clermont, et qu'il y avait deux ans qu'il avait dicté ce traité. Il s'engagea à écrire à son compagnon sur la difficulté d'un mot qui était dans ce cahier, qu'il déclara aimer mieux perdre que de signer ce procès-verbal, ayant intérêt qu'il ne fût pas parlé de lui à cause qu'il y avait grande communion entre les Jésuites et ceux de son ordre, en son pays de Lorraine ; que c'étaient eux qui enseignaient ses confrères, et que comme ils étaient dans les mêmes sentiments, il ne les voulait pas trahir. Il ajoutait à cette considération que quand les Jésuites sauraient en Lorraine qu'il les aurait trahis et découverts, non seulement sa personne, mais tous ses confrères et son ordre en pâtiraient, et qu'ils ne pourraient pas se garantir des mauvais traitements que les Jésuites seraient capables de leur faire. Mais que pour y remédier, s'il lui faisait le déplaisir de parler de lui, il s'en irait excuser à un des Pères jésuites à qui il exposerait de quelle manière il aurait été surpris et comment on l'aurait engagé malgré lui à les découvrir.
» Les deux articles du P. Héreau contenus dans ce procès-verbal portaient ce qui suit dans la version française qui en fut faite en ce temps-là :
« 8. Savoir si tu tâches de détracter de mon nom, par fausses accusations vers un prince ou un juge, ou des gens d'honneur, et que je ne puisse en aucune façon détourner cette perte de ma renommée, sinon en te tuant en cachette, si je le puis faire licitement ? — Bannes ' l'assure p. 64, art. 7, doute 4, ajoutant qu'il faut dire le même quand le crime serait véritable, pourvu qu'il fut caché, de telle sorte qu'il ne le pût découvrir selon la justice légale. Sa raison est : parce que si tu veux offenser mon honneur ou ma réputation avec un bâton ou en me donnant un soufflet, je le puis empêcher par les armes. Donc il en est de même si tu tâches de m'offenser parla langue et que je ne le puisse autrement [empêcher], sinon en te
(1) Dominique Bannes ou Banez (1572-1604), dominicain espagnol, fut quelques années le confesseur de sainte Thérèse.
tuant, cela importe peu ce semble, vu que tu me nuirais également de la langue comme d'un autre instrument. Et après1, le droit de se défendre s'étend à tout ce qui est nécessaire à un homme pour se garantir de toute injure. Il faudrait toutefois avertir auparavant le détracteur de cesser, et s'il ne le voulait pas à cause du scandale, il ne le faudrait pas tuer ouvertement, mais en cachette. »
« 9. Savoir s'il est permis à chacun de tuer celui qui a l'autorité légitime de régner mais qui en abuse à la ruine du peuple ? — Je réponds que non, et qui assurerait opiniâtrement le contraire serait hérétique, comme il est porté en la session 15 du Concile de Constance qui condamne cette proposition : Un tyran peut être tué licitement et méritoirement par quelque vassal que ce soit et par embûches secrètes, et par cajoleries et flatteries subtiles, nonobstant quelque serment de fidélité qu'on lui ait prêté, et quelque confédération qu'on ait faite avec lui sans attendre aucune sentence.
» La raison est qu'il est permis de tuer ceux qui font du mal, en tant seulement qu'on juge qu'il est expédient et convenable au bien public. Donc, il appartient seulement à celui à qui le soin du bien commun a été commis et par conséquent à celui-là seulement qui a autorité publique, tel que n'est pas chaque particulier. »
« M. de Saint-Amour ayant recouvré un autre exemplaire des leçons du P. Héreau, qui avaient été écrites par un nommé M. Lavale, prêtre, demeurant à Saint-Sulpice, il fit venir en Sorbonne le même M. Michel Charles, commissaire et examinateur enquêteur au Châtelet de Paris et en dressa un second procès-verbal, tant de la conformité de ce cahier avec celui du P. de La Vallée, chanoine régulier de Saint-Augustin, après les avoir confrontés ensemble, que de plusieurs autres propositions pernicieuses qui y étaient contenues et qu'il voulait mettre entre les mains de M. Du Moustier, recteur de l'Université, afin qu'il en empêchât le cours autant qu'il lui serait possible, ce qui fut exécuté le même jour. Ensuite de quoy M. de Saint-Amour s'étant transporté par l'ordre de Mr le recteur en la communauté des prêtres de Saint-Sulpice, le sieur Lavale reconnut son cahier et signa qu'il l'avait écrit sous le P. Héreau, ajoutant qu'après tout ce Père était un très bon jésuite ; qu'il était véritablement un peu large dans ses résolutions, mais qu'il n'était point superbe ni orgueilleux, et que plusieurs fois dans sa classe, notamment en dictant et expliquant les propositions ci-dessus extraites, il leur avait dit qu'il y avait beaucoup de personnes qui les trouvaient étranges, mais que pour lui il ne proposait pas tant ses sentiments comme il était l'interprète de ceux des autres, et qu'il avait toujours des auteurs pour ses garants.
» Lorsqu'on eut établi la vérité de ce fait par des preuves si authentiques, l'Université de Paris eut horreur de voir que les Jésuites renou-
(1) Et après, c'est-à-dire en conséquence.
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vêlaient encore en nos jours cette doctrine parricide qui avait coûté la vie à deux de nos rois et que leur professeur en théologie eût enseigné en 1041 et 1642, par une affectation criminelle des sentiments qui ne tendaient qu'à justifier les meurtres et les assassinats des particuliers sous un vain prétexte d'honneur et par un renversement scandaleux de toutes les règles de l'équité naturelle et de toutes les maximes de l'Evangile.
» Comme ces écrits étaient encore remplis de propositions horribles, M. Du Moustier, recteur de l'Université de Paris, en porta ses plaintes au Parlement par une requête qu'il présenta à la Cour, en son nom et en celui des doyens, procureurs et suppôts de la même Université
»' Toute la France, qui avait été frappée du scandale que la doctrine du P. Héreau venait d'exciter par la découverte de ses cruelles maximes, attendait avec impatience quel en serait le châtiment et ce que le Parlement prononcerait sur la requête que l'Université venait de lui présenter. On se souvenait de l'ancienne vigueur de cet auguste Sénat contre les Jésuites et leurs disciples, qui n'avaient pratiqué qu'avec trop d'exactitude les leçons qu'ils avaient apprises de leurs maîtres. Mais la face de la Cour était changée, et les personnes qui avaient entre les mains la souveraine autorité craignaient qu'une affaire de cette nature n'allât trop loin si le Parlement, qui en était saisi, en faisait la décision. On aimait donc mieux la régler au Conseil du roi, selon le train qu'on avait pris d'y porter toutes les affaires publiques, et cette résolution fît commencer les Jésuites à respirer, car jusqu alors ils avaient tremblé de peur que le Parlement, qui était instruit de leurs anciennes maximes, ne prît connaissance de ce nouvel excès et n'opposât toute l'autorité de la justice pour le réprimer par un châtiment proportionné à l'énormité du crime.
» La reine régente ayant mandé leurs supérieurs pour leur faire rendre compte de cette doctrine qui avait été enseignée par un de leurs professeurs dans leur collège de Clermont, ils firent ce qu'ils purent pour le justifier, et le P. Le Méra entreprit de le défendre, en citant quelques auteurs étrangers, qu'il disait l'avoir longtemps soutenue avant le P. Héreau. Mais feu M. le prince Henri de Bourbon, quelque favorable qu'il leur fût d'ailleurs, leur ferma la bouche en disant qu'il n'y avait pas d'autre défense pour eux en cette rencontre que de condamner hautement ces pernicieuses opinions,
» Il fallut donc satisfaire le public et faire voir qu'un crime de cette nature n'était pas du nombre de ceux qui peuvent espérer l'impunité. Les Jésuites en eurent la confusion, et quelques efforts qu'ils fissent pour s'en garantir, ils furent humiliés par cet arrêt donné au Conseil du roi le 3 mai 1644 :
« Sur ce qui a été représenté au roi étant en son Conseil, la reine régente sa mère présente, que le P. Héreau, de la Société de Jésus, préposé par ses supérieurs pour faire la lecture des cas de conscience dans
le collège de Clermont à Paris, avait traité en public diverses propositions et maximes dont la connaissance était très dangereuse et pouvait faire de très mauvais effets, le P. provincial et les supérieurs des trois maisons auraient été mandés et ensuite entendus audit Conseil, après que Sa Majesté, la reine régente sa mère présente, leur a fait entendre le mécontentement qu'elle avait des propositions faites par ledit P. Héreau en faisant ses leçons ; qu'il y avait beaucoup de faute de la part des supérieurs d'avoir permis ou toléré que telles maximes fussent mises en avant qui ne pouvaient être d'aucune utilité au public, et au contraire que la connaissance en était très dangereuse, donnant des ouvertures d'exercer plutôt les passions que de les régler; que Sa Majesté désirait que les supérieurs de leur ordre fussent à l'avenir plus soigneux de s'informer de la doctrine qui sera écrite ou enseignée en leurs maisons dans ce royaume ; qu'elle ne recevra pas pour excuse qu'ils aient ignoré les mauvaises maximes qui se traiteront par leurs Pères, et qu'elle se prendra à eux des fautes qui se feront à l'avenir. Sur quoi lesdits Pères Jésuites ont témoigné avoir un extrême déplaisir que Sa Majesté ait eu sujet de se plaindre de la conduite d'un de leurs Pères ; qu'ils reconnaissent qu'il avait failli de traiter publiquement telles questions dont l'on se plaint, lesquelles ils désavouent et déclarent qu'en général et en particulier ils les désapprouvent, jugeant qu'il était très dangereux de les enseigner et de les écrire, et qu'à l'avenir, sachant les intentions de Sa Majesté, ils tiendront la main à ce qu'en tous leurs collèges il ne se propose aucune matière qui puisse être préjudiciable. Vu les dites propositions, Sa Majesté étant en son Conseil, et de l'avis de la reine régente sa mère, a fait et fait très expresses inhibitions et défenses aux dits Pères de la Société de Jésus et à tous autres, de plus à l'avenir traiter dans les leçons publiques ou autrement pareilles propositions. Enjoint Sa Majesté aux supérieurs de ladite Société de veiller exactement à ce qu'en toutes leurs maisons l'on ne traite telles matières, soit dans les leçons, soit dans les livres. Ordonne que ledit P. Héreau demeurera en arrêt en la maison de leur collège de Clermont jusqu'à ce qu'autrement par Sa Majesté en ait été ordonné. Fait au Conseil d'Etat du roi, Sa Majesté y étant, la reine régente sa mère présente, tenu à Paris le troisième jour de mai 1644. — Signé De Guénégaud1, avec paraphe. »
» Voilà à quoi aboutit une des plus grandes affaires de notre siècle à l'égard des Jésuites. La conjoncture du temps leur fut favorable pour n'être point poussés à bout, et si ce désordre leur fût arrivé dans une autre circonstance que celle de la minorité du roi, il eût été malaisé de n'en pas venir aux extrémités contre, toute leur Compagnie.
» On vit bien dès lors que ceux qui les voulaient ménager par des considérations politiques ne les rendraient pas plus sages ; que l'indulgence dont Sa Majesté usait envers eux ne servirait qu'à leur inspirer une
(1) Henri de Guénégaud, seigneur du Plessis (1609-1676), secrétaire d'Etat, puis garde des sceaux, disgracié en 1669.
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plus grande hardiesse pour l'avenir, et que cette modération ne changerait rien dans leur esprit et dans leur cœur. Et, en effet, dans le temps même que le P. Héreau devait être couvert de confusion et pénétré d'un profond et liés sensible regret pour le scandale qu'il venait d'exciter dans toute l'Eglise, les Jésuites, ses confrères, relevaient son grand mérite par des éloges. Car le P. Caussin ' écrivit de lui : « qu'il l'avait connu dès son enfance, qu'il était d'une vie très innocente et se comportait en fort bon religieux, qu'il vivait dans Paris comme s'il était dans un désert, plongé dans l'oraison et dans l'étude ; cependant qu'à voir le livre de l'Université, on dirait que ce Père serait quelque vieux meurtrier qui n'aurait d'autre métier que d'aiguiser des couteaux et de détremper des poisons pour tuer les hommes ». Voilà ce que l'on peut attendre de la sincérité des Jésuites et à quoi se terminent leurs plus solennelles rétractations. »
Voici maintenant la lettre « académique » de Cyrano (2) :
Père criminel. Assurément vous me preniez pour un Roy quand vous preschiez vos Disciples de m'assassiner, mais ce n'est pas de toute farine que se font les Chatels et les Ravaillacs ; on a purgé vos Collèges de ce mauvais sang, et le souvenir de la Pyramide3 empesche que le massacre ne passe de vostre bouche dans les mains de ceux qui vous escoutent. Vous ne laissez pas cependant, du faiste de vostre Tribune (pédagogue et bourreau de huit cens escoliers) de leur prescher ma mort comme une croisade, mais des enfans sont trop tendres pour estre exhortez au poignard. Vous cajoleriez plus aysément la conscience d'un brutal déjà fait au meurtre, comme celuy qui ne manqua mon sort que d'une journée. Il estoit homme d'exécution celuy-là, vous luy aviez très bien prouvé qu'un assassinat estoit la seule voie de se réconcilier avec Dieu ; il vous avoit très bien crû, et si une pistole dont vous fustes chiche, au lieu des indulgences et des médailles dont vous le chargeâtes, eût secondé son courage, l'embuscade prolongée de vingt-quatre heures rougissoit le pavé de mon sang, et puis vous estes de la Compagnie de Jésus ! 0 ! Dieu, Jésus avoit-il en sa Compagnie des personnes qui conseillassent l'homicide ? Non, vous n'en estes point, ou bien vous estes de celle qu'il eut en croix, avec deux meurtriers. Si vous jugez ma mort une œuvre méritoire, que n'y employez-vous vostre main ; si elle ne l'est pas, pourquoy la conseillezvous ? Dieu souffrit autrefois que les Juifs l'appellassenl fourbe, séducteur, magicien, et qu'ils ruinassent l'opinion de sa divinité par un infâme supplice ; et Me Nicolas B...., plus passionné que Jésus-Christ pour le salut des hommes, plus entendu à l'establissement du Christianisme que Dieu,
(1) Nicolas Caussin, jésuite (1583-1651), il fut confesseur de Louis XIII, mais disgracié et exilé par Richelieu. — (2) Ms. f. 137. Inédite. — (3) La Pyramide élevée devant le Palais de Justice de Paris, pour perpétuer le souvenir de l'attentat de Jean Chatel sur Henri IV (27 décembre 1594), abattue en 1604 sur l'ordre du roi qui voulait être agréable à la Compagnie de Jésus.
veut me perdre 1 diit-il lui en coûter son âme. Je dis son âme, car pour sa vie, il ne la voudroit pas jouer contre la Monarchie du Monde. Il conseille et concerte ma ruine, mais ce sont des morceaux qu'il taille pour d'autres. Le poltron qu'il est seroit bien ayse de contempler sûrement de la rive un naufragé en haute mer, cependant, je suis dévoué au pistolet par un Moine, un Moine qui devroit (si l'idée d'un pistolet avoit pris place en son imagination) se faire exorciser. Barbare maistre d'école, quel sujet avez-vous de me tant vouloir de mal ? Vous feuilletez possible tous les crimes dont" vous estes capable, et sur cela vous concluez que je suis Athée ; mais Père écervelé, me croyez-vous si stupide de me figurer que le Monde soit né comme un champignon, que les Astres ayent pris feu et se soient arrangez par hazard, qu'une matière morte, dételle ou telle façon disposée, ayt pu faire raisonner un homme, sentir une beste, végéter un arbre ; pensezvous que je ne reconnaisse pas la Providence de Dieu, quand je vous regarde sous un chapeau dont le sacré circuit vous met à couvert de la foudre, quand je vous regarde dans une Compagnie dont la sainte réputation purge la voslre, enfin, quand je vous regarde si foible et si meschant. Non, non, le véritable sujet de la hayne que vous me portez, c'est l'envie, et la ridicule imagination que vous avez eue de vous rendre recommandable en me choquant. Comme ce fut la mesme quinte qui conduisit à l'hospital l'esprit et le corps du Père Garasse ', pardonnez-moy donc, je vous supplie, car je ne sçavois pas que de venir au monde avec de l'esprit estoit vous offenser, ny, comme vous sçavez, je n'estois point au ventre de la jument qui vous conceut pour disposer à l'humanité les organes et la complexion qui concouroient à vous faire cheval. J'ay tort, à la vérité, de donner à vostre naissance une cause si basse ; je crois que vostre origine est à tous très remarquable, vous autres dont les gestes ont pour monumens les monumens de nos Rois : ce n'est pas que j'impute au dérèglement de tout un corps la corruption d'un membre, car on sçait bien que si de ce corps vous composez quelque chose, vous en estes les parties honteuses, que vostre âme est noire à cause qu'elle porte le deuil du trespas de vostre conscience, et que vostre habit garde la mesme couleur pour servir de petite oye à vostre âme. 0 ! Dieux, faut-il qu'un chétif hypocondre comme vous soit la condamnation de toute la Société, que vous fassiez éclipser mille Soleils en vostre Compagnie par la seule interposition de vostre espaisse révérence, et que Saint-Ignace, depuis un siècle qu'il est au Ciel, boîte encore en vous tous les jours. Cependant vous vous imaginez estre habile et sçavant par dessus tous ceux de vostre Ordre. Hélas ! mon grand Amy, si vous estes le plus grand homme des Jésuites, vous ne devez cette
(1) François Garassus, jésuite, né à Angoulème en 1584, mort à Poitiers le 14 juin 1G31 en soignant les pestiférés, est l'auteur de « La Doctrine curieuse » ; c'est lui qui fut l'instigateur ou plutôt l'auxiliaire du procureur général Mathieu Mole dans la lutte ouverte par le Parlement de Paris contre le libertinage, voir Le Procès du poète Théophile de Viau (lù"2o-ltJ'2î>), publication des pièces inédites des Archives nationales, 2 vol. in-8.
grandeur qu'à celle de vos membres, et vous estes le plus grand personnage de vostre couvent comme Saint Christophle est le plus grand Saint de Nostre-Darae. A la vérité, vous estes plus grand qu'eux en fourbes, en làchetez, en trahisons, et par vous Dieu s'est trouvé, depuis Judas, plus d'une fois entre les mains d'un traistre, mais je ne crains point vos conspirations, tandis que nous aurons une Régente sous qui les Régens comme vous sont grimaux. Ce n'est pas que vous ne méritiez (quand la Fortune et la Justice seront bien ensemble) que de trois ou quatre milles asnes qui establent à vostre Collège, on vous déclare le principal. Oùy, certes, vous le méritez, car je ne sçache personne à qui le fouet appartienne justement comme à vous ; vous le sçavez manier de si bonne grâce, que vous achetez l'affection des Pères par le supplice de leurs enfans : vous pendez les coeurs à vos verges et vous vous introduisez dans leur esprit par la porte de derrière ; ce n'est pas que je n'en sçache tel qui voudroit pour dix pistoles vous avoir escorché ; mais si vous me croyez, vous le prendrez au mot pour l'attraper, car dix pistoles sont plus que ne sçauroit valoir la peau d'une beste à corne. Je ne suis pas vostre serviteur.