‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographique (volume 2)Chapitre 94 sur 162 · LETTRE SATIRIQUE CONTRE LE SIEUR DU TAGE · texte numérisé non relu

LETTRE SATIRIQUE CONTRE LE SIEUR DU TAGE

Monsieur, Tant de caresses de la Fortune que j'ay perdues, en perdant vostre amitié, m'obligent enfin de me réconcilier avec vous. Je confesse donc que je devois plus soigneusement conserver le fruit de vostre connoissance, car puisque vous faites passer ceux qui vous visitent pour des Rarons et des Marquis, et que vous estes père de force Comtes qui ne vous sont point parens, moy, que vous juriez d'aymer, j'aurois possible gaigné à ce jour-là une Principauté. Quelques-uns blâment cette humeur prodigue, mais ils ne sçavent pas que ce qui vous engage à ces magnificences, est l'amour que vous avez pour la conservation " de la Noblesse, et que ne pouvant faire de gentilshommes selon la chair, vous en voulez au moins engendrer spirituellement. Les auteurs de roman b que vous connoissez donnent bien des Empires à qui souvent n'a pas eu deux arpens de terre ; pourquoy n'useriez-vous pas des mesmes privilèges ? Ces Messieurs les Escrivains ne parlent pas mieux que vous, puisque vous parlez tout comme eux, et qu à tout moment vous vomissez et Cléopàtre* et Cassandre L, si crues, qu'on void quasi dans vostre bouche le papier dessous les paroles. Des

a) 1654 : multiplication. — b) romanesques. — c) Cassandre et Polexandre (3).

(!) Ms. f. 162'. — Œuvres diverses, i654 : Lettres satyriques, VI. A monsieur de V..., p. 134. — Cette lettre, au point de vue du style, a été si complètement refaite par Cyrano que nous ne donnons ici que les principales variantes de l'imprimé. — (2) Cassandre et Ciéopâtre sont les titres de deux romans de Gautier de Coste de La Calprenède. Le premier a paru de 1642 à 1644 en 10 vol. in-8 ; le second de 1647 à 1658 en 12 vol. in-8; ils ont été tout deux réimprimés. — (3) Sur Polexandre, roman de Le Roy de Gomberville, voir p. 163, note 2.

critiques malicieux diroient qu'un grand babil11 n'est pas la marque d'un grand esprit, que les tonneaux vides font plus de bruit que les pleins b et que possible à cause des concavitez de vostre teste, il se fait un écho dans vostre bouche de tout ce que disent les Héros romanesques : mais je me moque d'eux ; car quand vous ne seriez pas un grand cerveau'', vous estes toutefois un grand homme. Gomment ! vous estes capable de noircir de vostre ombre un jeu de paume entier ; personne n'entend parler de vous d qu'il ne croye qu'on fait l'histoire d'un Cèdre ou d'un Sapin ; d'autres voians que vous n'avez rien d'humain que le langage, asseurent e que vous estes un Ghesne transplanté de la forest de Dodone *, mais ceux qui raisonnent avec plus de jugement protestent qu'il s'en faut de beaucoup que vous soyez aussi grand qu'un Chesne, puisque vous n'estes qu'une Bûche ; et moy qui vous connois mieux que tous ces mocqueurs, et qui prens tousjours vostre querelle, j'ay soustenu à leur nez que vous n'estiez point un arbre, et que l'immobile gravité de vos giganteries procédoit de ce qu'une âme ne pouvant informer qu'un quart de vostre embrion, la Nature avoit esté contrainte d'en laisser plus de la moitié en friche '. Et, en effet, y a-t-il au monde quelqu'un qui ne sçache que quand le Ciel anima vostre colosse, il eut beau tirailler vostre esprit, ils ne le pût jamais faire venir jusqu'à vostre cervelle. Vos membres sont si puissans qu'on diroit que vous avez deux hommes h au bas du ventre pendus à la place de vos cuisses ; et vous avez la poitrine1 si large que j'apréhende quelquefois que vostre teste tombe dans vostre corps'3. Pour moy, si on vouloit m' obliger k de croire que vous fussiez tout entier animé, je soutiendrois, en platonicien, qu'il a donc fallu vous informer l'âme universelle du monde. Il faut, en effet, que vous soyez quelque chose de bien grand puisque la Communauté tout entière des Fripiers est occupée à vous vestir. Quelques médisans (à la vérité) asseurent que quand ces Messieurs les Juifs ont reconnu qu'ils ne pouv oient ' amener toutes les Rues de Paris à la Halle, ils ont chargé sur vous leurs plus riches /tardes m afin de faire marcher " les Halles par tout Paris ; mais à qui les

a) 1654 : murmurent que le grand bruit dont vous esclatez. — b) vaisseaux vuides en excitent plus que ceux qui sont pleins. — c) du concave de vostre cerveau remply de rien, vostre bouche, à l'exemple des cavernes, fait un écho mal distinct de tous les sons qui la frappent ; mais quoy il faut se consoler, celuy-là est encore à naistre, qui a sceu le moyen d'empescher l'envie de mordre la vertu ; car je veux mesme, comme ils le disent, que vous ne fussiez pas un grand génie. — d) vostre taille. — e) qu'ils ont appris par tradition. — f) car encor que cette partie supérieure de vostre tout ^qu'à cause du lieu de sa situation on appelle vostre teste) ne fasse aucune fonction raisonnable ny mesme sensitive ; je ne me persuade pas pourtant qu'elle soit de bois, mais je m'imagine qu'elle a esté privée de l'usage des sens, à cause qu'une àme humaine n'estant pas assez grande pour animer de bout en bout un si vaste colosse, la Nature s'est trouvée contrainte de laisser en friche la région d'en-haut : — g) elle logea ce qu'en d'autres on nomme l'esprit dans vostre corps démesuré, aile eut beau le tirer et l'allonger, elle. — h) géants. — i) bouche. — j) dedans. — k) s'il estoit de la Foy. — /) ou bien que ces gens-là qui cherchent le débit, ne pouvant. — m) guenilles, — n) promener.

(1) Dans la Fable les chênes de la forêt de Dodone parlaient et rendaient des Oracles.

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croiroit ils en diraient bien (Vautres Il est vray que vous estes uue personne publique, et ce n'est pas pourtant à cause que vous estes habillé aux despens du public, assez d'autres titres vous doivent faire considérer pour tel. Je dis sans mettre en compte ce que dix mille navaux asseurent de vous, lorsqu'ils protestent que la chair crue vous en fait manger de cuite, que comme de la vaze du Nil demeurée par les champs, les Egyptiens connoissent jusqu'où ce fleuve s'est débordé, tout de mesme de l'espaisseur de voslre graisse, on peut juger du nombre des embrassemens illégitimes qui se sont faits en cette ville*. Et enfin à propos de C/iesneh à qui je vous comparois tantost, que vous estes un arbre si merveilleux c qu'il n'y a quasi point de jour que vous ne produisiez ; tout cela sont d'estables pleines de calomnies, qu'ils d n'eussent osé vous soustenir en face e du temps que la troisième peinture des cartes ' esloit vostre portrait, vous portiez alors une espée f qui vous auroit vengé de tous ces coquins, et ils ne vous eussent pas au moins convaincu 8 d'effronterie en un estât où vous changiez si souvent de couleur. Ce sont là, Monsieur, à peu près les peaux d'asne * dont ils persécutent vostre réputation. J'en ferois l'apologie un peu plus longue, mais la fin du papier m'oblige de finir. Permettez donc que je prenne congé de vous, sans les cérémonies ordinaires, car on m'estimeroith valet du valet des tambours'' si je me disois, Monsieurs, vostre serviteur.

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