CONTRE CHAPELLE, BRIGAND DE PENSÉES
Monsieur. Après avoir eschaufié contre nous cet homme qui n'est que flegme, n'appréhendons-nous point qu'on nous accuse un de ces jours d avoir bruslé la rivière? Il parlera luy seul autant que tous les livres, s'il ne meurt désormais au bout de sa mémoire \ Il n'ouvre jamais la bouche que nous n'y trouvions un larcin, et lors mesme qu'il ne dit mot, il dérobe b cela aux muets ! Nous sommes pourtant de faux braves, et nous partageons mal* les avantages du combat, nostre esprit ayant trois facultez de l'opposer au sien, qui n'en a qu'une ; c'est pourquoy s'il a dans la teste beaucoup de [ce] vuide, on luy doit pardonner, car comment eut-il pûd la remplir avec le tiers d'une âme raisonnable ; en récompense, il ne la laisse pas en friche. Il s'en sert à piller tous les anciens e, et ces grands Philosophes qui croyoient s'estre mis par la pauvreté [qu'ils professoient] à couvert [d'impôts et] de contributions, luy doivent [par jour], jusqu'au plus misérable, chacun une rente de dix pensées, et ce Maltotier de conceptions les taxe tous aux aisez * selon leurs richesses, et croyez qu'il les met bien à la raison, car il l les fait bien parler franço.is; encore ont-ils souvent le regret de voir à leurs nez confisquer leurs œuvres pour n'avoir pas le moyen de payer le traducteur. Il sçait bien aussy, le finet g, que la Grèce et l'Italie relevant d'autres Princes que du nostre, on ne le recherchera pas h en France des larcins qu'il aura faits aux peuples de ces païs-là, et possible mesme qu'il croit \ à cause que les Payens sont nos ennemis, ne pouvoir rien butiner sur eux qui ne soit pris de bonne guerre 3. A tout le moins devroit-il épargner leurs chétives comparaisons, car c'est marque d avoir bien de la pente au vol, de desrober jusques à des guenilles. Il ne doit donc plus attendre de
a) 1654 : cet esprit aquatique murmure continuellement comme les fontaines, sans que l'on puisse entendre ce qu'il dit. Ha ! Monsieur, que cet homme me fait prévoir à la fin des siècles une estrange avanture, et c'est que s'il ne meurt au bout de sa mémoire, les Trompettes de la Résurrection n'auront pas de silence; cette seule faculté dans luy ne laisse point de place aux autres ; et il est un si grand persécuteur du sens commun qu'il me fait soupçonner que le Jugement universel n'a esté promis que pour en faire avoir aux personnes comme luy, qui n'en ont point eu de particulier. Et à vous parler ingénuement, quiconque le fera sortir du monde aura grand tort, puisqu'il l'en fera sortir sans raison ; mais cependant il parle autant que tous les Livres, et tous les Livres semblent n'avoir parlé que pour luy. — b) et il est si accoustumé à ne mettre au jour son pillage, que mesme quand il ne dit mot, c'est pour dérober. — c) avec injustice. — d) puisqu'il n'a pas esté possible à la Nature de. — e) dormir, il la tient sans cesse occupée à dépouiller quelqu'un. — /) n'en laisse pas eschaper un qu'il ne taxe aux aisez selon l'estendue de son revenu, ils ont beau se cacher dans l'obscurité, il les sçait bien trouver, et. — g) tout entières quand ils n'ont pas le moyen de payer leur taxe ; mais il continue ces brigandages en sûreté car il sçait. — h) il ne sera pas recherché. — î) chez eux. Je croy mesme qu'il pense.
(1) Ms., f. 125. — Dans les Œuvres diverses, 165k. Lettres satyriques, VII (pour IX), p. 147. Autre (lettre) sur le mesme sujet. (Contre un pilleur de pensée). — (2) Expédient en matière de finances dont on usait assez fréquemment. — (3) Nous donnons à la suite de cette lettre une addition considérable faite par Cyrano pour l'édition originale de 1654 et insérée à cette place.
moy que je l'appelle, fut-ce en matière de brigandage, le Phœnix de nostrc temps, s'il ne devient escrivain sans comparaison*. Comment la foudre n'est pas assez loing de ses mains dans la moyenne région [de l'air], ny les torrens de Thrace assez rapides pour empesclier qu'il ne les détourne jusques en ce Royaume. // les marie b par force à ses similitudes e. Je ne vois point cependant la raison'1 de ce mauvais butin, si ce n'est que ce flegmatique, au lieu c de laisser croupir ses aquatiques pensées, essaie d'en former un torrent,' de peur1 qu'elles ne se corrompent, et vueille* eschauffer ses froides rencontres avec le feu des esclairs et des tonnerres. Encore s'il glanoit sur les bons auteurs, je luy pardonnerois, mais il n exprime que les sentiments des sots. Toutefois quand j'y songe, je ne ni en estonne plus ; c'est l'ordinaire de La Chapelle, de ne tirer V esprit que des simples, et pour vous montrer qu il affecte de desrober les gueux et de les despouiller desh pieds jusqu'à la teste, c'est '' que je vous feray voir dans toutes ses lettres le commencement et la fin des miennes. Monsieur, vostre serviteur.
Voici l'amplification faite par Cyrano et reproduite dans l'édition originale de 1654 :
« Voilà, Monsieur, ce qui est cause que nous voyons chaque page de ses Epistres estre le cymetière des vivants et des morts ; ne doutez point, après cela, que si, au jour de la consommation des siècles, chacun reprend ce qui luy appartient, le partage de ses escrits sera la dernière querelle des hommes. Après avoir esté dans nos conversations cinq ou six jours à l'affust aux pensées, plus chargé de pointes qu'un Porc-espic, il les vient ficher dans ses Epigrames et dans ses sonnets comme des éguilles dans un ploton. Cependant, il se vante qu'il n'y a rien dans ses escrits qui ne luy appartienne aussi justement que le papier et l'encre qu'il a payez ; que les vingt-quatre lettres de l'Alphabet sont à luy comme à nous et à la disposition par conséquent ; et qu'Aristote estant mort, il peut bien s'emparer de ses Livres, puisque ses terres, qui sont des immeubles, ne sont pas aujourd'huy sans Maistres ; mais après tout cela, quelquesfois quand on luy trouve le manteau sur les espaules, il l'adopte pour sien et proteste de n'avoir jamais logé dans sa mémoire que ses propres imaginations ; pour
a) 1654 : Tenez donc, je vous supplie pour asseuré que tout ce que je semble avoir reproché cy-dessus à sa mendicité, est seulement pour le prier qu'il espargne ses ridicules comparaisons de nos pères, car ce n'est pas le moyen de devenir, comme il l'espère, Escrivain sans comparaison, puisque c'est une marque d'avoir bien de la pente au larcin, de dérober jusqu'à des guenilles, et de n'avoir pour toute finesse de bien dire, que des comme, des de mesmes, ou des tout ainsi ! — b) pour les marier. — c) comparaisons. — d) pas le motif. — e) de peur. — f) des torrents craignant. — g) ou qu'il veut. — h) Mais puisqu'enfin pour tout ce que je luy sçaurois dire, il ne vainquera pas les tyranniques malignitez de sa Planette, et puisque celte inclination de Filou le gourmande avec tant d'empire, qu'il glane au moins sur les bons Autbeurs ; car quel butin prétend-il faire sur un misérable comme moy, il ne se chargera que de vétilles. Cependant il consomme et les nuicts et les jours à me dépouiller depuis les. — i) et cela est si vray.
cela, il se peut faire, ses escrits estant l'Hospital où il retire les miennes ! Si maintenant vous me demandez la définition de cet homme, je vous respondray que c'est un Echo qui s'est fait panser de la courte haleine ' et qui auroit esté muet si je n'avois jamais parlé ! Pour moy,je suis un misérable père qui pleure la perte de mes enfans. Il est vray que de ses richesses il en use fort généreusement, car elles sont plus à moy qu'à luy. Et il est encores vray que si l'on y mettoit le feu, en y jettant de l'eau je ne sauverois que mon bien; c'est pourquoy je me rétracte de tout ce que je luy ay reproché ! De quelle faute, en effet, puis-je accuser un innocent qui n'a rien fait, ou qui (quoy qu'il ait fait) ne l'a fait enfin qu'après moy. Je ne l'accuse donc plus, nous sommes trop bons amis, et j'ay tousjours esté si joint à luy, qu'on ne peut pas dire qu'il ait jamais travaillé à quelque chose où je n'aye esté attenttif. Ses ouvrages estoient mes seules pensées, et quand je m'occupois à imaginer, je songeois à ce qu'il devoit escrire. »
A MONSIEUR CHAPELLE POUR LE CONSOLER SUR L'ÉTERNITÉ DE SON BEAU-PÈRE (2)
Monsieur. Un bourreau ' (bien mieux que moy) vous consoleroit b de la vie de ce personnage ; mais tout au pis laissez faire à la Faculté % elle a des bras dont personne ne pare les coups. Ne me dites point d qu'il a passé déjà plus de dix fois le temps de mourir, que la Parque ne s'est pas souvenue de luy et que maintenant qu'elle a tant marché depuis, elle sera honteuse et paresseuse de le revenir prendre si loin. Songez pour vostre allégement que les médecins d'aujourd! huy sont pensionnaires des fossoyeurs, et qu'à la fin de leurs ordonnances on y trouve tousjours un « libéra » ; mais en tout cas, si la vie est à l'épreuve des récipez, mettez en usage pour vous guérir les remèdes du Ciel, puisqu'une messe du Saint-Esprit est fort souveraine à la fièvre de Saint-Mat/iurin'. Je pense que pour le tuer une messe de la Passion ne seroit pas mauvaise. Enfin parlez, criez, tonnez e, faites en sorte qu'il se despite contre le jour ; n'est-il pas temps aussi bien qu'il fasse place
a) 1654 : La Faculté. — b) mettra quelque jour à couvert. — c) laissez-la donc faire. — d) Vous me répondrez sans doute. — e) Non, non, Monsieur, espérez tousjours jusqu'à ce qu'il ait passé neuf cens ans, l'âge de Mathusalem ; mais enfin parlez luy sans cesse en grondant; criez, pestez, tonnez dans sa maison, croissez partout à se9 yeux et.
(1) L'asthme — (2) Ms., f. 120*. — Œuvres diverses, l&bk. Lettres satyriques, VI (pour VII), p. 140. — Consolation pour un de ses amys, sur l'éternité de son beaupère. — Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle ne s'est pas marié et, comme il était enfant naturel, il ne pouvait avoir de beau-père. S'il s'agissait du mari de sa mère (Marie Chanut, sœur de l'ambassadeur de France en Suède), Cyrano viserait Hector Musnier, sieur de Saint-Laurans, conseiller et secrétaire du roi et de ses finances en 1643. Mais il est probable que notre libertin n'a eu aucune personnalité en vue; ses lettres, nous ne saurions trop le répéter, ne sont que des exercices de rhétorique auxquels il a donné des titres fallacieux pour en augmenter l'intérêt aux yeux de la postérité. — (3) Patron des fous.
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à d'autres; comment Mathusalcm, Artephius ' et la Sibille Cumée *, auprès' de luy, n'ont fait que semblant de vivre. Il naquit auparavant que la Mort fut faite, et la Mort pour h cela n'oseroit le frapper à cause ° qu'elle craint de tuer son père, mais quand ce doute d ne l'empescheroit pas, elle le juge e si foible de vieillesse, quand le tuant elle seroit contrainte de le porter, parce qu'il n'auroit pas la force de marcher jusqu'en l'Autre Monde. Et je pense qu'une autre chose ' encore le fait demeurer debout en dépit de la destinée, c'est que n'estant qu'une statue, la Mort pense que c'est au Temps (non pas à elle) de le faire tomber. Encore n'a-t-il garde, le poltron, de tomber sous sa faux. Il ne l'a fumais sur le pré B. Je m'estonne fort après cela que cous l'appeliez enfant : car je ne sçaurois h pas mesme m'imaginer qu'il l'ayt jamais esté. Quoy ? luy, petit garçon ? — Non, non, M***, il ne le fut jamais, ou Moïse s'est trompé au calcul [qu'il a fait] de la création du Monde. Si toutefois la stupidité se peut travestir du nom d'enfance, en ce cas, je vous donne les mains. Je dis bien plus, mesme je proteste que si le genre humain périssoit à luy près, il seroit faux de dire qu'il restât encore un homme ' Il faut, en effet, qu'il soit plus ignorant qu'un chesne' de ne sçavoir pas mourir, chose que tout ce qui a vie sçait faire sans Précepteur. 0 ! que n'a-t-il esté connu d'Aristote, il eut bien empeschê ce dogmatiste pédant de définir k l'Homme, animal raisonnable, Les Philosophes qui montrent que les bestes raciocinent1 doivent excepter celle-là encore, s'il estoit bien vray qu'il fût beste, je luy conseillerais (comme au haire3) de se tenir à l'escart ; mais, hélas, dans l'ordre des choses m animées, il est seulement un peu plus qu'un Artichault et un peu moins qu'une Huistre à l'escaille, de sorte que j'aurois crû (s'il nestoit ladre ") qu'il est [ce qu'on appelle] la plante sensitive. Amsi" vous avez tort de vous ennuyer de sa vie ; il n'a point encore vécu, il n'a que dormy ; attendez au moins qu'il ait achevé un somme ; estes-vous asseuré qu'il ne sçache pasv que le Sommeil et la Mort sont jumeaux. Il n'ose peut-estre q (ayant bonne conscience) après avoir joiiy du frère T, avoir affaire à la sœur'. N'inférez pas, Monsieur ', que je vueille prouver par cette lâchée d'hyperboles u que le per-
a) 1654 : au prix. — b) à cause de. — c) tirer sur luy parce — d) et puis mesme quand cette considération. — e) void. — /) raison. — g) la Mort qui ne luy voit faire aucune action de vie, le prenant plustost pour une statue que pour un vivant, pense qu'il est du devoir, ou du Temps, ou de la Fortune, de le faire tomber. — A) vous disiez qu'estant prest de fermer le cercle de ses jours et arrivant au premier point dont il est party, il redevienne enfant : Ha! vous vous mocquez et pour moy je ne sçaurois. — i) S'il est permis toutefois de nommer ainsi tout ce qui peut à peine faire les fonctions d'un enfant, je vous donne les mains, car. — y) qu'une plante mesme. — A) ce Philosophe n'eust pas définy. — l) Ceux de la secte d'Epicure, qui démontrent que les bestes usent bien de la raison en. — m) estres. — n) si ce n'estoit que vous le soupçonnez de ladrerie. — o) Avouez donc que. — p) qu'on ne luy ait pas dit. — q) frères ; il fait peut-estre scrupule — r) de l'une d'. — s) à l'autre. — t) cependant, en suite de cela. — u) enfilade.
(1) Philosophe hermétique, juif ou arabe, qui vivait au xii" siècle et qui passait pour avoir vécu bien longtemps auparavant, grâce à la pierre philosophale. — (2) La sibylle Cumée avait obtenu des Dieux le privilège de vivre autant d'années que sa main pourrait contenir de grains de sable (P. L.). — (3) Haire, cancre, terme de mépris.
sonnage dont nous parlons soit un grand sot \ Quand j'en jurerois, je ne serois pas crû, à cause que pour estre sot, il faudroit qu'il fût homme, ce qui ne peut estre imaginé b. Car encore'' qu'il nous ressembla par le Baptesme, c'est un privilège dont jouyssent aussi bien que luy les Cloches de sa Paroisse, et je vous proteste que quand il mourra il sortira de ce monde sans sçai'oir ce qu'il y estoit venu faire. Je parlerois de cette vie jusqu'à la mort à fin de soulager vostre douleur d, mais le Sommeil commence à causer à ma plume e de si grandes foiblesses qu'au lieu de vous consoler, je vous ferois moy-mesme pitié. C'est pourquoy je voy bien qu'il me faut icy finir ma légende. Déjà mes yeux ferment boutique, mon menton vient baiser ma poitrine, Morphée a logé un trompette dans mon nez qui sonne la retraite ', ma teste tombe sur le chevet et s, par ma foy, je ne sçay pas h ce que j'escris. A Dieu, bonsoir, Monsieur, vostre serviteur.