I. LES ESTATS ET EMPIRES DE LA LUNE IL LES ESTATS ET EMPIRES DU SOLEIL
Les additions, ainsi que les Tariantes du Ms. de Paris, sont imprimées en italique ; les additions du Ms. de Munich sont également en italique et entre crochets. Le texte de l'imprimé de 1657 correspondant aux variantes se lit en note : a, b, c...
Les plagiats de Cyrano (sauf ses plagiats de Gassendi et de Rohault), les commentaires de P. Lacroix, J. Denis, E. Roy, P. Brun, Juppont, Toldo, etc., sont également mentionnés en notes : 1,2,3...
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La lune estoit en son plein, le Ciel estoit découvert et neuf heures au soir esloient sonnées lorsque nous revenions d'une maison proche de Paris, quatre" de mes amys et moy. [// fallait bien que nostre esprit se fust aiguisé sur les grés du chemin, car de quelque costé qu'il se tournast, il y faisait pointe ; toute éloignée que soit lune, elle ne s'enpeut sauver']. Les diverses pensées que nous donna la veue de cette boulle de safTran nous desfrayèrent sur le chemin'', les yeux noyez dans ce grand astre, tantost l'un le prenoit pour une lucarne du ciel par oii Von entrevoyait la gloire des bienheureux ; [tantost un autre, persuadé des fables anciennes, s'imaginait que possible Bacchus tenait taverne là-hault au Ciel, et qu'il y avait pendu pour enseigne la pleine Lune] ; tantost un autre protestait" que c'estoit la platine' où Diane dresse les rabats' d'Apollon ; tantost un autre s'escrioit que ce pourroit bien estre le Soleil luy mesme qui, s'estant au soir despouillé de ses rayons, regardoit par un trou [en deshabillé] ce qu'on faisoit au monde quand il n'y estoit plus^ et moy, dis-je, qui souhaite mesler mes entousiasmes aux vostres, je crois, sans m'amuser aux imaginations pointues dont vous chatouillez le temps pour le faire marcher plus viste, que la Lune est un monde comme celuy-cy à 'jui le nostre sert de Lune*. La compagnie me régala'" d'un grand esclat de rire. « Ainsi peut-estre, leur
a) Var. de l'éd. orig. de 1657 : revenant de Clamard près Paris (où Monsieur de
Cuigy le fils (3), qui en est Seigneur nous avoit régalez plusieurs ; Ms. Munich
(pielques-uns de mes amis... — b) 1657 : De sorte que. — c) asseuroit ; Ms. Munich, s'écrioit. — d) 1657 : pas. — e) Quelques-uns de la Compagnie me régalèrent.
1) Instrument de repasseur. — 2) Rabat, sorte de col en toile pendant sur la poitrine, du costume de l'époque. — 3) 11 s'agit de Clamart sous Meudon, ancien fiet qui avait passé successivement dans différentes familles. Celle de Cuigy (et non Guigy) en possédait une partie depuis la fin du xvi" siècle, ou Jean de Cuigy, avocat au Parlement, acheta de l'Hotel-Dieu de Paris, le fief de Maudétour, qui faisait partie du fief de Clamart (Paul Lacroix). — Le roi donna à M. de Cuigy au mois d'avril 1635 le droit de haute justice en ce village. Le 4 juillet 1657, Cuigy vendit, conjointement avec Marie de Caen, sa femme, à M. Servien, la seigneurie de Clamart (Abbé Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, T. VIII, p. .397). — 4) « Vous savez, dit-il (le pédant Hortensius) que quelques sages ont tenu qu'il y avoit plusieurs mondes ; les uns en mettent dedans les planètes, les autres dans les étoiles fixes, et moi, je crois qu'il y en a dans la lune. Ces taches que l'on voit dans sa face, quand elle est pleine, je crois, pour moi, que c'est de la terre, et qu'il y a des cavernes, des forêts, des îles, et d'autres choses qui ne peuvent pas éclater ; mais que, les lieux c^ui sont resplendissans, c'est où la mer qui, étant claire, reçoit la lumière du soleil, comme la glace d'un miroir. Eh 1 que pensez-vous ? il en est de même de cette terre où nous sommes ; il faut croire qu'elle sert de lune à cet autre Monde.
Or ce qui parle de.s choses qui se sont faites ici est trop vulgaire ; je veux décrire des choses qui soient ariivées dans la Lune ; je dépeindray les villes qui y sont et les mœurs de leurs habitants... (C/i. Sorel : Histoire comique de Francion, 1626, livre XI, p. 8o4).
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dis-je, se moque-t-on maintenant dans la Lune de quelqu'autre qui soustient que ce globe-cy est un monde », mais j'eus beau leur alléguer que Pitagore, Epicure, Démocrite et, de nostre âge, Copernic et Keppler" avoient esté de cette opinion, je ne les obligé qu'à s'esgosiller^ de plus belle.
Cette pensée"^ dont la hardiesse biaisoit à mon humeur, affermie par la contradiction, se plongea si profondément chez moy que, pendant tout le reste du chemin, je demeuré gros de mille définitions de Lune dont je ne pouvois accoucher, ef'', à force d'appuyer cette créance'' burlesque par des raisonnemens' sérieux, je me le persuaday casi ainsi. Mais escoutte. Lecteur^, le miracle ou l'accident dont la Providence ou la Fortune se servirent pour me le confirmer^ :
J'estais de retour à mon logis et, pour me délasser de la promenade, j'estois à peine entré dans ma chambre quand, sur ma table, je trouvé' un Livre ouvert que je n'y avois point misJ. [/e le reconnus pour estre à moy ; cela fit que je demandé à mon laquais pour quel motif il l' avait tiré de mon cabinet. Je l'interrogé véritablement par manière d'acquit, car c'estoit un gras Lorrain, de qui l'âme n'exerçait des fonctions guères plus nobles que celles d'une huistre à l'escaille. Il me jura qu'il fallait que ce fut moy ou le Diable qui l'eussions atteint. Pour moy, j'estais bien asseuré que je ne l'avais point manié depuis plus d'un an.
Je rejetay donc les yeux dessus], c' estaient les œuvres^ de Cardan*, et quoy que je n'eusse pas dessein d'y lire, je tombé de la veuë, comme par force, justement dans une histoire que raconte^ ce Philosophe. Il escrit"" qu'estudiant un soir à la chandelle, il apperceut entrer, à travers les portes fermées de sa chambre, deux grands" vieillards, lesquelz, après beaucoup à'[autres'] interrogations qu'il leur fit, respondirent qu'ils estoient habitans de la Lune et, cela dit, ilz° disparurent. Je demeuré si surpris, tant de veoir un Livre qui s'estoit apporté là tout seul, que du temps et de la fueille où il s'estoit rencontré^ ouvert, que je pris toutle celte enchesnure d'incidens pour une inspiration de Dieu qui nie poussait à faire connoistre aux hommes que la Lune est un monde. « Quoy, disois-je en moy-mesme, après avoir tout aujourd'huy parlé d'une chose, un Livre qui peut-estre
a) 1657 : plusieurs grands Hommes. — b) rire. — c) cependant. — d) de sorte que. — e) croyance. — /) presque. — g) il s'en falloit peu que je n'y dfTérasse déjà, quand. — h) ou peut-eslre ce qn'on nommera vision, fiction, chimère ou folie si on veut, me fournil l'occasion qui m'engagea à ce discours. — i) Estant arrivé chez moy, je moiitay dans mon Cabinet, où je trouvay sur la table. — j) Ces six derniers mots manquent dans le Ms. de Munich. — A) 1657 : c'estoit celuy. — /) de. — m) dit. — n) Munich : braves, au lieu de : grands. — o) 1657 : en mesme temps. — p) Munich : trouvé, au lieu de : rencontré.
1) Cyrano de Bergerac a dû avoir en mains l'édition suivante : Les livres de IJierosme Cardanus, médecin milannois, intitulez de la Subtilité, et subtiles inventions, ensemble les causes occultes et raisons d'icelles. Traduits du latin en français par Richard le Blanc. Nouvellement reveus, corrigez et augmentez... Rouen, Veuve Du Bosc, l€k2, in-8. — L'édition originale de celle traduction, maintes fois réimprimée, est de 1556. — Le livre XVIII traite des Inventions merveilleuses ; le livre XIX, des Esprits.
est le seul au monde où cette matière se traicte", voiler de ma bibliothèque sur ma table, devenir capable de raison pour s'ouvrir Justement à l'endroit d'une aventure si merveilleuse'' et fournir en suitte à ma fantaisie les réflexions et à ma volonté les desseins que je fais. — Sans doubte, continués-je, les deux vieillards qui apparurent à cq grand homme sont ceux-là mesme qui ont desrangé mon Livre et qui l'ont ouvert sur celte page pour s'espargner la peine de me faire cette harangue qu'ilz ont faicle à Cardan. — Mais, adjoutois-je, je ne sçaurois m'esclaircir de ce doubte si je ne monte jusqucs-là? — Et pourquoy non? me respondoi-je' aussi tost : «^ Prométhée fut bien autrefois au Ciel dérober du feu'' ».
A ces bouttades' de fièvres chaudes "succéda l'espérance de faire réiissir un si beau voyage*^.
Je m'enferme, pour en venir à bout, dans une maison de campagne assez escartée où, après avoir flatté mes resveries de quelques moyens capables de m'y porter^, voicy comme je me donné au Ciel.
Je m'estois attaché tout autour de moy quantité de fioles pleines de rosée, et' la chaleiîr du Soleil qui les attiroif m'esleva si hault qu'à la fin je me trouvé au dessus des plus liaultes nuées^. Mais comme cette attraction me faisoit monter avec trop de rapidité' et qu'au lieu de m'approcher de la Lune, comme je prélendois, elle me paraissoit plus esloignée qu'à mon partement, je cassé plusieurs de mes fioles jusques à ce que je sentis que ma pesanteur surmontoit l'attraction et que je descendois^ vers la terre. Mon opinion ne fut point fausse, car j'y retombé quelque temps après, et à compter" l'heure que j'en estois party, il devoit estre minuit. Cependant je reconnus que le Soleil estoit alors au plus hault de l'horizon et qu'il estoit là midy. Je vous laisse à penser combien je fus estonné ; certes, je le fus de si bonne sorte que, ne sçachant à quoy attribuer ce miracle, j'eus l'insolence de m'imaginer qu'en faveur de ma hardiesse. Dieu avoit encore une fois recloùé le Soleil aux Cieux' afin d'esclairer une si généreuse entreprise. Ce qui accrût mon esbaïsseinent" , ce fut de ne point conoistre le pai's où j'estois, veu qu'il me sembloit qu'estant monté droit, je devois estre descendu au mesme lieu d'où j'estois party. Equippé" comme j'estois, je m'achemine vers une^ chaumière'^ où j'apperceus de la
a) 1657 : si particulièrement. — b) 1657 et Munich : entiaisner mes yeux dessus, comme par force. — c) Munich : rcprenois-je, au lieu de : me respondoi-je. — d) Puisque. — e) 1657 : Siiis-je moins hardi/ que luy ? et ai-je lieu de n'en pas espérer un succès aussi favorable ? — /) qu'on nommera peut-estre des accès. — g) de sorte que. — h) proportionnez à mon sujet. — i) sur lesquelles le Soleil dardoit ses rayons si violemment, que. — j) comme elle fait les plus grosses nuées. — k) de la moyenne région. — /) redescendois. — m) de. — n) estonnement. — o) pourtant. — p) espèce — q) Munich ; m'approchay d'une, au lieu de : je m'achemine vers une.
1) C'est là une application de la diminution de la densité que la chaleur produit sur les corps, mais quelle application bizarre d'une science mal comprise. [Pietro loldo, Les Voyages merveilleux de Cyrano de Bergerac et de Swiji, Revue des Etudes r abelaisiennes, IV* et Y* années. — 2) Allusion au miracle de Josué.
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funjée, et j en estois à peine à une portée de pistollet que je me vis entouré d'un grand nombre de sauvages' Us parurent fort surpris de ma rencontre, car j'estois le premier, à ce que je pense, qu'ils eussent jamais veu habillé de bouteilles. Et, pour renverser encore touttes les interprétations qu'ilz auroient peu donner à cet équipage, iiz voyoient qu'en marchant je ne touchois presque point à la terre : Aussy ne sçavoient-ilz pas qu'au premier^ bransie que je donnois à mon corps, l'ardeur des rayons de raidy me souslevoit avec ma rosée ; et sans que mes fioles n'estoienl plus en assez grand nombre, j'eusse esté possible" à leur veuë \encores'] enlevé dans les airs. Je les voulus aborder: mais comme si la frayeur les eust changez en [autant d"\ oyseaux, un moment les vit perdre dans la forest prochaine. J'en attrappé touttefois un dont les jambes sans doubte avoient trahy le cœur. Je luy demandé avec bien de la peine (car j'estois' essoufflé) combien on comptoit de là à Paris, depuis quand en l'rance le monde alloit tout nud [car ils estaient nuds] et pourquoy ils me fuyoient avec tant d'espouvante. Cet homme, à qui je parlois, estoit un Vieillard olivaslre, qui d'abord se jeta à mes genoux ; et joignant les mains en hault derrière la teste, ouvrit la bouche et ferma les yeux. Il marmotta longtemps*', mais je ne discerné point qu'il articulât rien ; de façon que je pris son langage pour le gazouillement enroiié d'un muet.
A quelque temps de là, je vis arriver une compagnie de soldats tambour battant et j'en remarqué deux se séparer du gros pour me reconnoistre. Quand ilz furent assés proches pour eslre entendus, je leur demandé où j'estois. « Vous estes en France, me respondirenl-ilz : mais qui Diable vous a mis en cet estât ? et d'oij vient que nous ne vous connoissons point ? Est-ce que les vaisseaux sont arrivez ? P'n allez-vous donner advis à Monsieur le Gouverneur? et pourquoy avés-vous divisé voslre eau de vie en tant de bouteilles ? « A tout cela je leur répartys que le Diable ne m'avoit point mis en cet estât : qu'ilz ne me connoissoient pas, à cause qu'ilz ne pouvoient pas connoistre tous les hommes ; que je ne sçavois point que la Seine portast des navires' ; que je n'avois point d'advis à donner à monsieur de Montbazon^ ' et que je n'estois point chargé d'eau de vie. — Oh, oh, me dirent-ilz, me prenant par le bras, vous faites le gaillard ! Monsieur le Gouverneur vous conoistra bien, luy ! — Hz me menèrent vers leur gros" me disans ces parollcs et j'appris d'eux que j'estois'' en France et n'estois point en Europe, car j'estois en la Nouvellf -France' .
Je fus présente à monsieur de Mo/itmagnie' f/ui en est le' Vice-Roy. Il
a) \(')î>~ : d'huaiiiies tous iiuds ; Munich : personnes. — b) 1G57 : moindre. — c) Munich : sans doubte esté, au lieu de : (Ué possible. — d) 16.57 : tout. — e) entre ses dents. — /) a Paris. — o ) à !nonsieur le niareschnl de Lhospitai. — //) véritablement. — i) mais en la nouvelle ; Munich : sans eslre en Europe. — y) 1657 : de sorte qu'à quelque temps de là je fus présenté au.
1) M. de Monlbazon était j^ouverneur de Paris en 1641*. — 2) le (jfros de la troupe. — 3j Citarlos de .Montmagnie ou Montniagny a élé gouverneur de Québec de 1636 à 1647.
me demanda mon pais, mon nom et ma qualité , et après que je l'eus satisfait en luy racontant l'agréable succez de mon voyage, soit qu'il le creut, soit qu'il feignit de le croire, il eust la bonté de me faire donner une chambre dans son appartement. Mon bonheur fut grand de rencontrer un homme capable de hautes opinions, et qui ne s'estonna point quand je luy dis qu'il falloit que la Terre eust tourné pendant mon élévation, puis qu'ayant commencé à monter à deux lieues de Paris, j'estois tombé par une ligne casi perpendiculaire en Canada'.
Le soir, comme je m'allois coucher, je le vis entrer dans ma chambre. « Je ne serois pas venu, me dit-il, interrompre vostre repos si je n'avois creu qu'une personne qui a peu faire neuf cens lieues en demy-journée les a [bien] peu faire sans se lasser^. Mais vous ne sçavés pas, adjoustat-il, la plaisante querelle que je viens d'avoir pour vous avec nos Pères Jcsuittes ? Ils veulent absolument que vous soyez magicier* ; et la plus grande grâce que vous puissiez obtenir d'eux, c'est de ne passer que pour imposteur. Et, en vérité", ce mouvement que vous attribuez à la Terre, n'est-ce point un beau paradoxe^ ? Ce qui faict que je ne suis pas bien fort de vostre opinion, c'est qu'encore qu'hier vous fussiez party de Paris, vous pouvez estre arrivé aujourd'huy en cette contrée sans que la Terre ayst tourné : Car le Soleil, vous ayant enlevé par le moyen de vos bouteilles, ne doit-il pas vous avoir amené icy, puisque, selon Ptolémée, Ticobraé et les Philosophes modernes, il chemine du biais que vous faites marcher la terre ? Et puis, quelle grande vraisemblance avés-vous pour vous figurer que le Soleil soit immobile, quand nous le voyons marcher, et que^ la terre tourne autour de son centre avec tant de rapidité, quand nous la sentons ferme dessous nous ? — Monsieur, luy réplicqués-je, voicy les raisons' qui nous obligent à le préjuger :
Premièrement, il est du sens commun de croire que le Soleil a pris place au centre de l'Univers, puis que tous les corps qui sont dans la Nature ont besoin de ce feu radical, qui habite au cœur du Royaume pour estre en estât de satisfaire promptementà leurs nécessitez^, et que la cause des générations soit placée esgallement entre les corps où elle agit^ ; de mesme que la sage Nature a placé les parties génitales' [au milieu] dans l'homme, les pépins dans le centre des pommes, les noyaux au milieu de leur fruit ; et de mesme que l'ognon conserve à l'abry de cent escorces qui l'environnent le précieux germe où dix millions d'autres ont à puiser leur
a) 1(557 : contant. — b) trouver le secret de faire tant de chemin en un demyjour, n'ait pas eu aussi celuy de ne se point lasser. — c) effet. — d) est un paradoxe assez délicat ; et pour inoy, je vous diray franchement que... — e) quelle apparence que. — /) à peu près. — g) la nécessité de chaque partie. — A) au milieu de tous les corps pour y agir également et plus aisément. — i) génitales manque dans Munich.
1) La Nouvelle-France ou Canada appartenait à la France depuis le règne de François I" ; elle commença à être colonisée depuis la fondation de Québec en KilO.
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essence : Car cette pomme est un petit univers à soy-mesme dont le pépin, plus chaud que les autres parties, est le soleil qui respand autour de soy la chaleur conservatrice de son globe ; et ce germe dans cet ognon' est le petit soleil de ce petit monde qui reschaufPe et [qui] nourrit le sel végétatif de cette** masse. Gela donc supposé, je dis que la terre ayant besoin de la lumière, de la chaleur et de l'influence de ce grand feu, elle se tourne autour de luy pour recevoir esgalement en touttes ses parties cette vertu qui la conserve. Car il seroit aussy ridicule de croire que ce grand corps lumineux tournast autour d'un point dont il n'a que faire', que de s'ymaginer quand nous voyons une allouetle rostie qu'on a, pour la cuire, tourné la cheminée à l'entour'. Autrement, si c'estoit au Soleil à faire cette corvée, il serableroit que la médecine eust besoin du malade, que le fort deul plier sous le foible, le grand servir au petit, et qu'au lieu qu'un vaisseau cingle le long des costes d'une province, on deut faire promener" la province autour du vaisseau. Que si vous avez de la peine à comprendre comment une masse si lourde se peut mouvoir, dites-moy, je vous prie, les Astres et les Cieux que vous faictes si solides, sont-ilz plus légers ? Encore nous qui sommes asseurés de la rondeur'" de la Terre, il nous est aisé de conclure son mouvement par sa figure : Mais pourquoy supposer le Ciel rond, puisque vous ne le sçauriés sçavoir' et que de touttes les figures, s'il n'a pas celle-cy, il est certain qu'il ne se peut pas mouvoir ? Je ne vous reproche point vos excentriques, vos concentriques, ny vos épicicles*, tous lesquels vous ne sçauriés expliquer que très confusément, et dont je sauve mon sistème*' Parlons seulement des causes naturelles
rt) Ifi.'iT : cette opinion. — b) petite. — c) Munich : tourner, au lieu de: promener. — (/) grandeur, au lieu de : rondeur. — c) silence, au lieu de : système.
1) Le mouvement qu'il donne à la Terre n'est pas nouveau, puisque Pilagore, Pliilolaiis et Aristarque, soustinrent autrefois <[u'elle tournoit autour du Soleil, qu'ils mettoient le cenlrc du Monde. Leucippe, et plusieurs autres, ont presque dit la mesnie chose, mais Copernic dans le dernier Siècle l'a soutenue plus hautement que tous, puis f[u'il a changé le sistème de PloléuH-e, auparavant suivy de tous les Astronomes, dont la plu.spart approuvent aujourd'huy celuy de Copernic, d'autant plus simple et plus aisé qu'il met le Soleil au centre du Monde, la Terre entre les Flanelles, à la place que Plolémée y donne au Soleil, c'est-à-dire (pi'il fait mouvoir autour du Soleil, la Sphère de Mercure, puis celle de Vénus, puis celle de la Terre, au bout de laquelle il met un Epicicle, sur lequel il fait tourner la Lune autour de la Terre et achever sa révolution en vingt-sept jours, outre celle qu'il luy fait faire avec la mcsme Terre autour du Soleil en un an (Préface de Le Bret à Vllistoire Comique, ■lf,57. — 2) Flammarion, qui apprécie Cyrano, ra|>pelle cette comparaison dans son Astronomie populaire (Juppont. L'Œuvre scientifique de Cyrano de licrgerac. Mémoires de l'Académie de Toulouse, 1909). Celle comparaison avait été faite maintes fois par les partisans du système de Coj)ernic ; ainsi on lit dans les lettres en vers de Claude de Chaulnes (vers UiôO), manuscrit de la Bibliothèque de Grenoble :
D'ailleurs nous suivons rie ù rie Trouvcrii-z-vous mieux (pu; le feu
L'opinion de Copernic... Roulasl à l'entour de la broche...
3) C'est-à-dire parce (juc vous ne pouvez pas le vérifier expérimenlalement [Juppont). — 4) Termes de jibilosopliic curlésienne.
de ce mouvement. Vous êtes contraints, vous autres, de recourir aux intelligences qui remuent et gouvernent vos globes ! Mais moy, sans interrompre le repos du Souverain Estre qui, sans double, a créé la Nature toutte parfaicte et de la sagesse duquel il est" de l'avoir achevée de telle sorte que, l'ayant accomplie pour une chose, il ne l'ayst pas rendue défectueuse pour une autre ; nioy, dis-jc, je trouve dans la Terre les vertus qui la font mouvoir. Je dis donc que les rayons du Soleil, avec ses influences, venant à frapper dessus par leur circulation, la font tourner comme nous faisons tourner un globe en le frappant de la main', ou que^' les fumées qlii s'évaporent continuellement de son sein du costé que le Soleil la regarde, répercutées par le froid de la moyenne région, rejaillissent dessus, et. de nécessité", ne la pouvant frapper que de biais, la foui ainsy pirouetter.
L'explication des deux autres mouvemens est encore moins embrouillée. Considérés'', je vous prie A ces mots, Monsieur de Monlinagnie'^
m'interrompit, et « J'ayme mieux, dit-il, vous dispenser de celte peine (aussy bien ay-je leu, sur ce subjecl, quelques livres de Gassendi'), à la charge que vous escouterez ce que me respondit un jour 1 un de nos Pères qui soustenoit voslre Opinion : — En eifect, disoil-il, je m'imagine que la Terre tourne, non point pour les raisons qu'allègue Copernic, mais pour ce que le feu d'Enfer, ainsy que nous apprend la Saincte Lscriture, estant enclos au centre de la Terre, les damnez, qui veulent fuir l'ardeur de la flamme, gravissent, pour s'en éloigner, contre la voûte, et font ainsy tourner la Terre, comme un chien faict tourner une roue lors qu'il court enfermé dedans ».
Nous louasmes quelque temps le zèle' du bon Père, el sonpanégirique estant achevé, Monsieur de Montniagnie" me dit qu'il s'eslonnoit fort, veu que le sistème de Ptolémée estoit si peu probable, qu'il eust esté si généralement receu. — « Monsieur, lui respondis-je, la plus part des hommes, qui ne jugent que par les sens''', se sont laissé persuader à leurs yeux ; et de mesme que celuy dont le vaisseau /lavigue' terre à terre, croit demeurer immobile, et que le rivage chemine ; ainsy les hommes, tournans avec la Terre autour du Ciel, ont creu que c'estoit le Ciel luy-mesme qui tournoit autour d'eux. Adjoustez à cela l'orgueil insupportable des humains, qui leur persuade' que la Nature n'a esté faicte que pour eux, comme s'il
a) Munich : a été, au lieu de : il est. — b) 1G57 : de mesme que. — t) Munich : de nécessité nifiiu/uc. — d) 1657 : un peu. — e) le Vice-Roy. — /) cette pensée comme un pur ell'et du zèle. — g) enfin le Vice-Roy. — A) le sens. — i) vogue. — y) se persuadent.
1) « On peut rapprocher de ces théories, celle qui expliquait la rotation de la terre par un etïel du feu de l'Enfer enfermé sous le sol ; les damnés, en cherchant à fuir leur supplice éternel, font tourner notre planète comme un écureuil fait tourner sa cage » {Juppont). M. Juppont n'a pas remarqué que quelques lignes plus loin Cyrano prête cette explication du mouvement de notre globe à un père Jésuite ! — 2) il s'agit probablement des ouvrages suivants de Gassendi : Mercurius in Sole visas et Venus invisa, 1632 ; Epist. XX de apparente magnitudine 6oiig, 1642 ; Instiiulio aslronomica, 1647, etc.
estoit vraysemblable' que le Soleil, un grand corps quatre cens trente quatre fois* plus vaste que la Terre, n'eût esté allumé que pour meurir ses neffles, et pommer ses choux. Quant à moy, bien loin de consentir à l'insolence de ces brutaux^, je crois que les planettes sont des mondes autour du Soleil, et que les estoilles fixes sont aussy des soleils qui ont des planettes autour d'eux, c'est-à-dire des mondes que nous ne voyons pas d'icy à cause de leur petitesse, et parce que leur lumière empruntée ne sçauroit venir jusques à nous : Car comment, en bonne foy, s'imaginer que ces globes si spacieux ne soient que de grandes campagnes désertes, et que le nostre, à cause que nous y rampons" pour une douzaine de glorieux cocquins, ayst esté basty pour commander à tous^ ?', Quoy ! parce que le Soleil compassé nos jours, et nos années, est-ce à dire pour cela qu'il n'ayst esté construit qu'afîn que nous ne cognions^ pas de la teste contre les murs ? Non, non ! si ce Dieu visible esclaire l'homme, c'est par accident, comme le flambeau du Roy esclaire par accident au crocheteur qui passe par la rue. — Mais, me dit-il, si, comme vous asseurés, les estoilles fixes sont autant de soleils, on pourroit conclure de là que le Monde seroit infîny, puisqu il est vraysemblable que les peuples de ces mondes qui sont autour d'une estoille fixe que vous prenés pour un soleil, descouvrent encore au-dessus d'eux d'autres estoilles fixes que nous ne sçaurions appercevoir d'icy, et qu'il en va élernelletnent de cette sorte^ » '.
— N'en doutés point, luy réplicqués-je : comme Dieu a peu faire l'Ame immortelle, il a peu faire le Monde infiny, s'il est vray que l'Eternité n'est rien autre chose*^ qu'une durée sans bornes, et l'infiny une este\jduë sans limites : Et puis. Dieu seroit finy luy-mesrae, supposé que le Monde ne fut pas infiny, puisqu'il ne pourroit pas estre où il n'y auroit rien, et qu'il ne pourroit acroistre la grandeur du Monde qu'il n'adjoutast quelque chose à sa propre étendue, commençant d'estre où il n'estoit pas auparavant. Il fault donc croire que, comme nous voyons d'icy Saturne et Jupiter, si nous estions dans l'un ou dans l'autre, nous descouvririons beaucoup de mondes que nous n'appercevons pas d'icy, et que l'Univers est éternellement^' construict de cette sorte*. — Ma foy ! me réplicqua-il, vous
a) Munich : vray, au lieu de : vraysemblable. — b) 1657 : leur insolence. — c) campons. — d) pour une douzaine de petits superbes. — e) frappions. — /) à l'infiny. — g) Munich : autre chose manque, — A) 1657 : à l'infiny.
1) Kircher regarde le Soleil comme surpassant de mille fois le volume de la s])h("Te terrestre. Il était plus rapproché de la vérité que Cyrano de Bergerac : ( l- lainmarion : Les Mondes imaginaires et les Mondes réels, ehap. VIII). On évalue aujourd'hui le volume du Soleil à 1283 fois celui de la Terre. — 2) C'est toujours la réfutation de l'idée, chère à M. Juppont, que les contemporains de Cyrano s'imaginaient volontiers que la Nature avait été créée pour la satisfaction et les plaisirs de l'homme, mais cette appréciation était seulement celle des libertins ! — 3) La science confirme l'assertion de Cyrano. — k) « La pluralité des mondes, dont a parlé Cyrano, est a[)puyée sur le sentiment de Démocrito (jui l'a soutenue (Pr(''fnce de Le Bret à L'Histoire Comique, 1G58}.
avés beau dire, je ne sçaurois du tout comprendre cet infiny. — Hé, ditesnioy, luy dis-j'c,' comprenés-vous mieux le rien qui est au-delà ? Point du tout''. Quand vous songes à ce néant, vous vous l'imaginés tout au moins comme du vent, comme de l'air, et cela est" quelque chose ; mais l'infiny, si vous ne le coraprenés en général, vous le concevés au moins par parties, car il^ n'est pas difficile de se figurer de la terre, du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux". Or l'infiny n'est rien qu'une tissure sans bornes de tout cela. Que si vous me demandés de quelle façon ces mondes ont esté faicts, veu que la Saincte Escrilure parle seulement d'un que Dieu créa, je respons qu'elle ne parle que du nostre à cause qu'il est le seul que Dieu ayst voulu prendre la peine de faire de sa propre main, mais tous les autres, qu'on voit ou qu'on ne voit pas, suspendus parmi/ l'azur de l'Univers', ne sont rien que l'escume des soleils qui se purgent. Car comment ces grands feux pourroient-ilz subsister, s'ilz n'estoient attachez à quelque matière qui les nourrit ? Or, commet le feu pousse loin de chez soy la cendre dont il est estoufTé, de mesme que l'or dans le creuset se détache, en s'affinant, du marcassite qui afîoiblil son carat, et de mesme que nostre cœur se dégage par le vomissement des humeurs indigestes qui l'attaquent ; ainsy le SoleiP' desgorge tous les jours et se purge des restes' de la matière qui nourrit' son feu. Mais lorsqu'il aura tout à fait consommé cette matière qui l'entretient, vous ne debvez point doubler qu'il ne se respande de tous costés pour chercher une autre pasture, et qu'il ne s'attache à tous les mondes qu'il aura construits autrefois, à ceux particulièrement qu'il rencontrera les plus proches : Alors ce grand feu, rebroiiillant tous les corps, les rechassera pesle mesle de touttes parts comme auparavant, et s'estant peu à peu puriffié, il commencera de servir de soleil à ces^ petits mondes qu'il engendrera, en les poussant hors de sa sphère : c'est ce qui a faict sans double prédire aux pitagoriciens l'embrasement universel. Cecy n'est pas une imagination ridicule, la Nouvelle- France où nous sommes en produit un exemple bien convaincant. Ce vaste continent de l'Amérique est une moitié de la Terre, laquelle, en dépit de nos prédécesseurs qui avoient mille fois cinglé l'océan, n'avoit
a) 1657 : repartis-je. — b) car. — c) c'est. — d) puisqu'il. — e) au delà de ce que nous voyons de terre et d'air, du feu, d'autre air, et d'autre terre. — /) que je ne dispute plus : Car si vous voulez m'obliger à vous rendre raison de ce que me fournit mon inuig'iiiation, c'est m'oster la parole, et m'obliger de vous confesser que mon raisonnement le cédera toujours en ces sortes de choses à la Foy (1). Il me dit qu'à la vérité sa demande estoit blâmable, mais que je reprisse mon idée : D» sorte, adjoustay-je, que tous ces autres Mondes qu'on ne voit point, ou qu'on ne croit qu'imparfaitement. — g) de mesme que... — //) Ici rim])rimé (1(557) porte m ces Soleils » et cette pluralité continue jusqu'à : l'embrasement universel, die lignes plus loin. — i) Munich : des restes manque. — j) 1057 : les noiiait. — /.) d'autres.
1) « Bergerac insiste ici sur l'incompatibilité de la foi et de la raison » [Juppont). Geoffroy Vallée, brûlé en 1574, l'avait affirmée avec beaucoup de force, et sans aucune réserve, dans sa Béatitude des Chresticns ou te iléo de la Foy (voir Le Libertinage au XVII' siècle. Mélanges : L'Ancêtre des Libertins du XVH' siècle, Paris, 1920.)
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point encore esté descouverte : aussy n'y estoit-elle pas encore, non plus que beaucoup d'isles, de péninsules et de montagnes qui se sont souslevées sur nostre globe, quand les rouillures du Soleil qui se nettoyé' ont esté poussées assez loin, et condensées en peloltons assez pesans pour estre attirés par le centre de nostre Monde, possible peu àpevJ', en particules menues, peut estre aussy tout à coup en une masse*. Cela n'est pas si déraisonnable, que saint-Augustin n'y eust applaudi si la descouverte de ce pais eust esté faicte de son âge", puisque ce grand personnage, dont le génie estoif* esclairé du Salnct-Esprit, asseure que de son temps la Terre estoit platte comme un four, et qu'elle nageoit sur l'eau comme la moitié d'uae orange couppée" : mais si j'ay jamais l'honneur de vous veoir en France, je vous feray observer par le moyen dune lunette fort excellente que j'ay, que certaines obscuritez qui d'icy paroissent des taches, sont des mondes qui se construisent » '.
Mes yeux, qui se fermoient en achevant ce discours, obligèrent nionsicur de Montinagnie à inc souhaiter le bon soir' . Nous eusmes le lendemain , et les jours suivans , des entretiens de pareille nature : mais comme, quelque temps après, l'embarras des affaires de la Province accrocha nostre Philosophie, je retombé de pins belle au dessein de monter à la Lune.
Je m'en allois, dès qu'elle estoit levée, resvanl parmy les bois à la conduite et au réussi de mon entreprise. Enlin un jour, la veille de Saint- Jean, qu'on ienoit conseil dans le fort pour déterminer si on donneroit secours aux Sauvages du pais contre les Yrocquois, je m'en fus tout seul derrière nostre jjabilalion au couppeau d'une petite montagne, où voicy ce que j'exécute.
Avec une machine que je construisis, et que je m'imaginois estre capable de m'eslever autant que je vouldrois, je^ me précipité en l'air du feste d'une roche'' : mais, parce que je n'avois pas bien pris mes mesures, je culbuté rudement dans la vallée'. Tout froissé^ que j'estois, je m'en retourné dans ma chambre sans pourtant me découi'ager. Je pris de la moesle de boeuf dont je m'oignis tout le corps, car il estoit meurtry depuis la teste jusques aux piedz ; et après m'estre forlilié le cœur d'une bou-
a) 1G57 : nettoyoit^ — b) après. — c) Munich . temps, au lieu de : âge. — d) 1G57 : fort. — e) Munich : coupée manque. — • /) 1657 : le Vice-iloy de sortir. — g) en sorte que lien de tout ce que j y croyais nécessaire ne mauquanl, je m'assis dedans et me. — /() Munich : d'un i)etit rocher, au lieu : d'une roche. — i) dans la vallée manque, -rj) 1G57 : néantmoins.
1) Voici un jnissage que ni M. Brun ni M. Juppont n'ont coninienlé. Suivant Cyrano, l'Amérique et autres îles qui ont été découvertes à la fin du XV* siècle n'existaient pas quand nos anciens navigateurs cinglaient sur l'Océan, elles avaient été formées jilus récemment piir les résidus des j)urgalions du Soleil ! — 2) Quelque bizarre que puisse paraître cette démonstration, dit M. MuUer, la science actuelle jjourrait y relever plus d'un trait, s'accordant avec les théories de Cyrano, sur la formation des systèmes solaires qui fourmillent dans l'immensité.
teille d'essence cordialle, je m'en retourné chercher ma machine, mais je ne la retrouvé" point, car certains soldats qu'on avoit envoyez dans la forest coupper du bois pour faire l'escliaffaudage du^ feu de la Saint-Jean qu'on devoit allumer le soir, l'ayant rencontrée par hazard, l'avoient apportée au fort. Après plusieurs explications de ce que ce pouvoit estre, quand on eust découvert l'invention du ressort, quelques-uns avoient dit qu'il falloit attacher autour quantité de fusées volantes, pource que leur rapidité l'ayant enlevée" bien hault, et le ressort agitant ses grandes aisles, il n'y auroit personne qui ne prît cette machine pour un Dragon de feu'.
Je la cherché longtemps*", mais enfin je la trouvé au milieu de la place de Qebec (Québec) comme on y mettoit le feu". La douleur de rencontrer l'ouvrage de mes mains en un si grand péril me transporta tellement que je courus saisir le bras du soldat qui Vallumoit^. Je luy arraché sa mesche et me jette, tout furieux, dans ma machine pour brizer l'artifice dont elle estoit environnée ; mais j'arrive trop tard, car à peine y eus-je les deux piedz que me voilà enlevé dans la nue. h'espouvantable horreur dont je fus consteçné ne renversa point tellement les facultez de mon âme que je ne me sois souvenu depuis de tout ce qui m'arriva dans cet instant. Vous sçaurés donc que la flamme ayant dévoré un rang de fusées (car on les avoit disposées six à six par le moyen d'une amorce qui bordoit chaque demy-douzaine), un autre estage s'embrasoit, puis un autre ; en sorte que le salpestre embrazé esloignoit le péril en le croissant. La matière touttefois estant usée fît que l'artifice manqua ; et lors que je ne songeois plus qu'à laisser ma teste sur celle de quelque montagne, je sentis (sans que je remuasse aucunement) mon élévation continuer ; et ma machine prenant congé de moy, je la vis retomber vers la terre. Cette aventure extraordinaire me gonfla' d'une joye si peu commune que, ravy de me veoir deslivré» d'un danger asseuré, j'eus [bien] l'impudence de philosopher dessus. Gomme donc je cherchois des yeux et de la pensée ce qui pouvoit estre la cause de ce miracle, j'apperceus ma chair boursouflée et grasse encore de la moesle dont je m'estois enduit pour les meurtrissures de mon trébuchement. Je connus qu'estant alore en décours, et la Lune, pendant ce quartier, ayant accoustumé de succer la moesle des animaux', elle buvoit celle dont je m'estois enduit avec d'autant plus de force que son globe
0) 1657 : trouvay. — b) le. — c) les ayant enlevées (les fusées, au lieu de : la machine). — d) cependant. — e) 1657 : y allunioit le feu ; Munich : manque. — /) 1657 : le cœur. — Munich : me gonfla d'une telle joye et. — g) esloigné, au lieu de : délivré.
1) C'est avec un char de cette sorte que Saint-Jean se promène dans le Ciel : « Quattro destrier via più che fiamma rossi » {P ■ Toldo). — 2) Cette coutume d'allumer le feu le jour de la Saint-Jean a évidemment pour origine l'hommage que les anciens peuples celtiques rendaient au Soleil alors au plus haut de sa course annuelle. — 3) La crédulité populaire attribue cette faculté à la Lune.
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estoit plus proche de raoy, et que l'interposilion des nuées n'en affoiblissoit point la vigueur.
Quand j'eus percé, selon le calcul que j'ay faict depuis, beaucoup plus des trois quarts du chemin qui sépare la Terre d'avec la Lune, je rae vis tout d'un coup cheoir^ les pieds en hault sans avoir culbuté en aucune façon ; encore ne m'en fussé-je pas apperçeu si je n'eusse senty ma leste chargée du poids de mon corps : Je connus'' bien, à la vérité, que je ne retombois pas vers nostre Monde, car, encore que je me trouvasse entre deux Lunes et que je remarquasse fort bien que je m'esloignois de l'une à mesure que je ra'approchois de l'autre, j'estois très asseuré que la plus grande estoit nostre Terre'' pour ce qu'au bout d'un jour ou deux de voyage, les réfractions esloignées du Soleil venant à confondre la diversité des corps et des climats, elle ne ra'avoit plus paru que comme une grande placque d'or ainsy que l'autre. Cela me fît imaginer que j'abaissais'^ vers la Lune et je me confirmé dans cette opinion, quand je vins à me souvenir que je n'avois commencé de cheoir qu'après les trois quarts du chemin. Car, disois-je en moy-mesme, cette masse estant moindre que la nostre, il fault que la sphère de son activité soit aussi/ moins estenduë'^ et que, par conséquent, j aye senty plus tard la force de son centre*.
Après avoir esté fort longtemps à tomber, à ce que je préjugé, car la violence du précipice doit m avoir empeschë de le remarquer : le plus loin dont je me souviens est que je me trouvé sous un arbre, embarrassé avec trois ou quatre branches assez grosses que j'avois esclatées par ma cheute, et le visage mouillé d'une pomme* qui s'estoit escachée contre.
Par bonheur ce lieu-là estoit, comme vous le sçaurés bientost, le Paradis Terrestre, et l'arbre sur lequel je tombé se trouva justement l'Arbre de Vie^. Ainsy vous pouvés bien juger que, sans ce miraculeux hazard, j'estois
a) Munich : choir manque. — b) recognus, au lieu de : connus. — t;) 1657 : globe.
— d) je baissois. — é) ait aussi moins d'estendue. — /) ni'empescha.
1) Cyrano déclare que la force d'attraction de la Terre est plus grande que la force d'attraction de la Lune, vu sa grosseur proportioimellc. La Terre est, il est vrai, quarante-neuf fois plus grosse que la Lune, njais il est de toute évidence que leurs forces d'attraction ne sont pas séparées, et que la Lune ne fait que graviter autour de la Terre. (P. Brun). « Il est impossible de ne pas voir dans cette phrase une compréhension assez rapprochée de la loi de gravitatioil universelle, puis<)ue le rôle de la masse et de la distance y sont pressentis. Ce qui est également remarquable dans ce lïassage, c'est l'indication de la sphère d'activité », cette aïeule de nos « couches sphériques homogènes » et de l'action de leur centre, dont Bertrand a donné une si élégante démonstration. On pourrait objecter que ]es mots : masse et centre, sous la plume d'un lillérateur, sont dus à des hasards heureux d'expression et que Bergerac aurait pu employer d'autres termes n'ayant pas de nos jours la même jiortée scientifique ; il serait facile de prouver qu'il n'en est pas ainsi... » [Juppont).
— 2) Voyez Arturo Graf : // milo dcl l'aradiso terrestre, in Miti, leggende et superstizioni del mcdio evo, Torino, 18'J2. Guérin le Mesquin, arrivé au Paradis terrestre, perdrait ainsi la vie à cause de l'excès de fatigues endurées, si une pomme, la môme pomme que celle de Cyrano, ne lui redonnait son ancienne vigueur [To/do). — 3) Cet arbre de vie et celui de la jeunesse ont des rapports intimes avec ceux de la Bible et avec les fontaines enchantées du Moyen-Age.
mille fois mort, .l'ay souvent depuis* faict réflexion sur ce que le vulgaire asseure qu'en se précipitant d'un lieu fort hault on est estouffé auparavant de toucher la terre, et j'ay conclu de mon aventure qu'il en avoit menti, ou bien qu'il falloit que le jus énergique de ce fruictqui m'avoit coulé dans la bouche eust rappelle mon Ame qui n'cstoit pas loin de mon cadavre encore tout tiède, et encore [tout] disposé aux fonctions de la vie. En effect, si tost que je fus à terre, ma douleur s'en alla auparavant mesme de se peindre en ma mémoire ; et la faim dont, pendant mon voyage, j'avois esté beaucoup travaillé"', ne me fit trouver, en sa place, qu'un léger souvenir de l'avoir perdue.
A peine, quand je fus relevé, eus-je remarqué" les bords de la plus large des quatre grandes rivières qui forment un lac en la bouchant, que l'esprit ou l'âme invisible des simples qui s'exalent sur cette contrée me vint resjouir l'odorat ; les petits eaillous^ n'estoient rabotleux ny durs qu'à la veue ; ils avoient soin de s'araolir quand on marchoit dessus.
Je rencontré d'abord une estoille de cinq avenues dont les c/iesnes^ qui la composent sembloient, par leur excessive hauteur, porter au Ciel un parterre de haute fustaye : en promenant mes yeux de la racine jusques au sommet, puis les précipitant du feste jusques au pied, je doubtois si la Terre les porloit, ou si eux-mesmes ne portoient point la Terre pendue à leurs racines : on diroit que leur front, superbement eslevé, plie, comme par force, sous la pesanteur des globes célestes dont ils ne soustiennent la charge qu'en gémissant ; leurs bras estendus vers le Ciel semblent', en l'embrassant, demander aux Astres la bénégnité toutte p,ure de leurs influences et la recevoir auparavant qu'elles ayent rien perdu de leur innocence au lit des çléraens. Là, de tous costez, les fleurs, sans avoir eu d'autres jardiniers que la Nature, respirent une halène^ sauvage qui resveille et salisfaict l'odorat; là, l'incarnat d'une rose sur l'esglantier et l'azur esclatant d'une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, i'ous font juger qu'elles sont touttes deux plus belles l'une que l'autre ; là, le Printemps compose touttes les Saisons ; là ne germe point de plante vénéneuse que sa naissance ne trahisse sa conservation ; là, les ruisseaux"" racontent leurs voyages aux caillons ; là, mille petites voyx' emplumées font retentir la forest du bruit de leurs' chançons ; et la trémoussante assemblée de ces gosiers mélodieux^ est si généralle qu'il semble que chaque fueille dans le bois ayst pris la langue et la figure d'un rossignol' ; Echo* prend tant de plaisir à leurs airs qu'on diroit à les luy
a) Munich : depuis manque. — b) tounnenlé, au lieu de : travaillé. — c) 1657 : observé. — d) et je connus que les cailloux n'y. — e) arbres. — /) tesmoignoient.
— 0-) si douce quoique. — /() par un agréable murmure. — i) gosiers. — j) mélodieuses.
— A) divers musiciens.
1) Celte description est celle du Paradis terrestre ou de l'un de ces pays charmants où régnent les Alcine et les Armide. Voyez Edoardo Goli : // Paradiso terrestre Dantesco, Firenze, 1897, et le V* chap. « 11 Paradiso terrestre nelle légende e visioni del mediû evo. » {P. Toîdo). — 2) La nymphe Echo.
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entendre" répéter qu'elle ayst envie de les apprendre. A costé de ce bois se voyent deux prairies*", dont le vert guay continu faict une émeraude à perte de vue. Le meslange confus des peintures, que le Printemps attache à cent petites fleurs, esgare les nuances l'une dans l'autre et" ces fleurs agitées semblent courir après elles-mesmes pour eschapper aux caresses du venf^. On prendroit cette prairie pour un océan , niais parce que c'est^ une mer qui n'offre point de rivage^ mon oeil, espouvantc d'avoir couru si loing sans descouvrir le bord, y envoyoit vistement ma» pensée ; et ma pensée, doubtant que ce fust la fin^ du Monde, se vouloit persuader que des lieux si charmans avoient peut-estre forcé le Ciel de se joindre à la Terre. Au milieu d'un tapis si vaste et si parfaicV, court, à bouillons d'argent, une fontaine rustique qui'couronne ses bords d'un gazon esmaillé de pacquerettcs, de bacinets', de violettes, et ces fleurs qui se pressent tout à Ventour font croire quelles se pressent^ à qui se mirera la première ; elle'' est encore au berceau, car elle ne faict que de naistre, et sa face jeune et polie ne monstre pas seulement une ride : les grands cercles qu'elle promène, en revenant mille fois sur soy-mesme, monstrent que c'est bien à regret qu'elle sort de son païs natal ; et comme si elle eust esté honteuse de se veoir caresser auprès de sa mère, elle repoussa, tousjours en murmurant, ma main folastre qui la vouloit toucher ; les animaux qui s'y venoient désaltérer, plus raisonables que ceux de nostre Monde, tesmoignoient estre surpris de veoir qu'il faisoit grand jour sur l'orizon, pendant qu'ilz regardoient le Soleil aux Antipodes et n'osoient casi se pencher sur le bord, de crainte qu'ils avoient de tomber au firmament'.
Il fault que je vous avoue qu'à la veuë de tant de belles choses, je me sentis chatoiiillé de ces agréables douleurs' oii on dit que'^ l'embrion se trouve à l'infusion de son Ame ! Le vieil poil me. tomba pour faire place à d'autres cheveux plus espois et plus déliez ; je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remesler doucement à mon humide radical, enfin je reculé sur mon âge environ quatorze ans.
J'avois cheminé deraye lieuë à travers une forest de jassemins et de myrthes quand j'apperçeus, couché à l'ombre, je ne sçay quoy qui remuoit : c'estoit un jeune adolescent dont la majestueuse beauté me força presque
a) Munich : ouïr voir, au lieu de : luy cnleiulre. — b) parterres, au lieu de : prairies. — c) 1657 : avec une si agréable confusion qu'on ne sçait si. — d) par un doux Zéphire courent plulost après elles-niesnics, qu'elles ne fuyent pour eschapper aux caresses de ce vent folastre. — c) lf).j7 : à cause qu'elle est comme. — /) en sorte
que. g) Munich : une, au lieu de : ma. — k) 1657 : l'extrémité. — t) plaisant. —
f) et de cent autres petites fleurs, qui semblent se presser. — A) Munich : cette eau, au lieu de : elle. — f) douceurs, au lieu de : douleurs. — m) 1657 : qu'on dit que sent. iL
1) Boulons d'or. — 2) Tout ce lonj^ alinéa reproduit la plus grande partie de la lettre « Le Campagnard » ou « Description d'une maison de campagne » (Lettre XI des (JEuvres diverses, de Cyrano, 1654.)
à l'adoration*. Il se leva pour m'en erapescher, et « Ce n'est pas à raoy, s'escria-t-il fortement, c'est à Dieu que tu dois ces humiliiez ! » — Vous voyez une personne, luy respondis-je, consternée de tant de miracles que je ne sçay par lequel débuter mes admirations, car, en premier lieu, venant d'un Monde ^ue vous prenez sans double icy* pour une Lune, je pensois estre abordé dans un autre, que ceux dé mon pais appellent la Lune aussy** ; et voilà que je me trouve en [m/i] Paradis aux piedz d'un Dieu qui ne veut pas estre adoré, et d'un estran^er qui parle ma langue. — Hormis la qualité de Dieu, me réplicqua-t-il% ce que vous dites est véritable : cette Terre-cy est la Lune que vous voyés de vostre Globe et ce lieu-cy où vous marchez est le Paradis, mais c'est le Paradis Terrestre oie n'ont jamais entré que sLv personnes : Adam, Eve, Enoc, Moxj qui suis le vieil Hélie, Saint-Jean l'Evangéliste, et vous. Vous sçavés bien comme les deux premiers en furent banis, mais vous ne sçavés pas comme Hz arrivèrent en vostre Monde. Sçachés donc qu'après avoir tasté tous deux de la pomme deffendue, Adam, qui craignoit que Dieu, irrité par sa présence, ne rengrégeast sa punition, considéra la Lune, vostre Terre, comme le seul refuge oii il se pouvait mettre à l'abry des poursuites de son Créateur. Ores, en ce temps-là, l'imagination chez l'homme estoit si forte pour n'avoir point encore esté corrompue, ny par les desbauches [du Ciel], ny par la crudité des alimens, ny par l'altération des maladies, qu'estant alors excité du violent désir d'aborder cet azile, et que toutte sa masse estant devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé de la mesme sorte qu'il s'est veu des Philosophes'', leur imagination fortement tendue à quelque chose, estre emportez en l'air par des ravissemens que vous appelez extatiques. Eve, que l'infirmité de son sexe rendoit plus foible et moins chaude, n'auroit pas eu sans double l'imagination^ assés vigoureuse pour vaincre, par la contention de sa volonté', le poids de la matière, mais parce qu'il y avoit très peu qu'elle avoit esté tirée du corps de son mary, la sympathie dont cette moitié estoit encore liée à son tout, la porta vers luy à mesure qu'il monloit, comme l'ambre se faicl suivre de la paille, comme l'aiman se tourne au septentrion d'où^ il a esté arraché, et Adam attira l'ouvrage de sa coste^ comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d'elle. Arrivez qu'ils furent en vostre Terre, ilz s'habituèrent entre la Mésopotamie et l'Arabie ; les Hébreux' l'ont connu sous le nom d'Adam et les idolâtres^ sous le nom de Promélhée, que leurs poêles feignirent avoir desrobé'' le feu du Ciel, à cause de ses descendans qu'il engendra pourveus d'une Ame aussy parfaicte que celle dont Dieu
a) Munich : icy manque. — b) aussi manque. — c) 1657 : dont je ne suis que la créature. — d) Munich : qu'il s'est veu des Philosophes manque. — e) 1657 : l'imaginative. — f) Munich : son esprit, au lieu de : sa volonté. — g) dont, au lieu de : d'oii. — h) 1657 : cette partie de luy-mesme. — i) certains peuples. — y) d'autres. — k) Munich : attiré, au lieu de : dérobé. «
\) Quant au personnage céleste qui s'offre à la vue de Bergerac et vient le consoler, l'instruire, il joue le rôle de l'Evangéliste vis-à-vis d'Astolphe. {P. Toldo).
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l'avoit^ remply : ainsy pour habiter vostre Monde, le premier^ homme laissa celuy-cy désert, mais le Tout-Sage ne voulut pas qu'une demeure si heureuse restast sans habitans; il permit peu de' siècles après quEnoc, ennuyé de la compagnie des hommes dont l'innocence se corrompoit, eust envie de les abandonner. ÎNIais ce saint personnage ne jugea point de retraitte asseurée contre l'ambition de ses parens (jui s'esgorgeoient desjà pour le partage de vostre Monde, sinon la terre bienheureuse àoni jadis Adam, son ayeul, lui avoit tant' parlé. Touttefois , comment y aller ? V Eschelle de Jacob n'cstoit pas encore inventée ! La grâce du Très-Hault y suppléa, car elle fil qu'Enoc s'avisa'^ que le feu du Ciel descendoit sur les holocaustes des Justes et de ceux qui estaient agréables devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche : « L'odeur des sacrifices du Juste est montée jusques à moy. » Un jour que cette flamme divine estoit acharnée à consommer une victime qu'il offrait à l'Eternel, de la vapeur qui s'exaloit, il remplit deux grands vases qu'il luta hermétiquement, et se les attacha sous les esselles ; la fumée aussi tost qui tendoit à s'eslever droit à Dieu et qui ne pouvoit que, par miracle, pénétrer le métal, poussa les vases en hault, et, de la sorte, enlevèrent avec eux' ce saint^ homme'. Quand il fut monté jusques à la Lune et qu'il eust jette les yeux sur ce beau jardin, un épanouissement de joye, casi surnaturel, luy fît connoistre que c'estoit le Paradis Terrestre oii son grand pèrc^' avoit autrefois demeuré. Il deslia promptement les vaisseaux qu'il avoit ceints comme des aisles autour de ses espaules, et le fit avec tant de bonheur qu'à peine estoit-il en l'air quatre toises au dessus de la Lune lors qu'il prit congé de ses ijageoires : L'élévation cependant estoil assez grande pour le beaucoup blesser sans le grand tour de sa robe, où le vent s'engouffra", et l'ardeur du feu de la charité qui le sou.slint aussy'. Pour les^ vases, ilz montèrent tousjours jusqu'à ce que Dieu les cnchassast dans le Ciel^ et c'est ce qu'aujourd'huy vous appelez les Balances qui nous monstrent bien tous les jours qu'elles sont encore pleines des odeurs du sacrifice d'un Juste par les influences favorables qu elles inspirent sur V horoscope de Louys le Juste, qui eust les Balances^ pour ascendant .
a) ltj.57 : il estait. — b) cet. — c) Munirh : quelques, au lieu de : peu de. ■ — d) tant manque. — e) Ifiô" : et dont personne n'avoit encore observé le chemin : mais son imagination y sup|>léa. car comme il eut observ»'-... - - /) Munich : aux lieux, au lieu de : avec eux. — g) 165" : grand. — h) le lieu où son ayeul ; Munich : terrestre manque. — i) lO.")? : et le soustint doucement jusques à ce qu'il eust mis pied à terre ; Munich : aussy manque. — j) 1657 : deux. — k) un certain espace où ils sont demeurez.
1) Les idées de Cyrano sur la [)esanleur de l'air ont été assez exactes pour lui j)ermellre de pressentir la [)Ossibilité du ballon à gaz et de la Montgolfière dont il a donné le principe d'une façon on ne peut j)lus claire ; il dit, en effet, que pour s'élever au-dessus du sol, il suffit de remplir un globe creux et très mince d un air (lisez gaz) très subtil ou d'une fumée d'un poids (lisez densité) moindre que celui de l'atmosphère. Du principe, il passe ici à l'ap[)licalii)ri (Juppont). — 2) Bergerac ici a également imaginé le procédé pour atterrir ii l'aide du parachute [Juppont). — 3) Cette allusion ù Louis XIII a fait croire à M. de Monmerqué que ruto]>ie de Cyrano avait été
Enoc n estait pas encore touttefois en ce jardin ; il n'y arrii'o que quelque temps après. Ce fut lors que desborda le déluge, car les eaux où, vostrc Monde s'engloutit, montèrent à une hauteur si prodigieuse que l'Arche i'Oguoit dans les Cieux à costc de la Lune. Les humains apperceurent ce globe par la fenestre, mais la rêjlection de ce grand corps opacque s' affaiblissant à cause de leur proximité qui partageait sa lumière, chacun d'eux crut que c'estoit un canton de la Terre qui n'avait pas esté noi/é. Il ny eust qu'une fille de Noé, nommée Achab, qui, à cause peut estre qu'elle avait pris garde qu'à mesure que le navire haussait, Hz approchoient de cet Astre, soustint à cor et ii cry qu'asseurémcnt c'estoit la Lune. On eut beau luy représenter que, la sonde jeltée, on n'avoit trouvé que quinze coudées deau, elle respondit que le fer avait donc rencontré le dos d'une baleine qu'ilz avaient pris pour la Terre ; que, quant à elle, qu'elle estait bien asseurée que c'estoit la Lune en propre personne qu'ilz allaient aborder. Enfin, comme chacun opine pour son semblable, toutles les autres femmes se le persuadèrent en suitte. Les voilà donc, malgré la deffense des hommes, qui jettent l'esquif en mer*. Achab estait la plus hazardeuse ; aussy voulut-elle la première essayer le péril. Elle se lance allègrement^ dedans, et tout son sexe l' allait joindre, sans une vague qui sépara le bateau du navire. On eust beau crier après elle, l'appeller cent fais lunaticque, protester qu'elle serait cause qu'un jour an reprocherait à toutes les femmes d'avoir dans la teste un quartier de la Lune, elle se macqua cl' eux. I^a voilà qui vague hors du Monde. Les animaux suivirent son exemple, car la pluspart des oyseaux qui se sentirent l'aisle assez forte pour risquer le voyage, impatiens de la première prison dont on eust encore arresté leur liberté, donnèrent jusqucs-là. Des quadrupèdes mesmes, les plus courageux se mirent ci la nage. Il en estait sorty près de mille, avant que les filz de Noé j}ussent fermer les establcs, que la foulle des animaux qui s'eschapoicnt tenait ouvertes. La pluspart abordèrent ce nouveau Monde. Pour l'esquif, il alla donner contre un casteau fort agréable oii la généreuse Achab descendit et, joyeuse d'avoir connu qu'en effect cette Terre-là'^ eMait la Lune, ne voulut point se rembarquer pour rejoindre ses frères. Elle s'habitua quelque temps dans une grotte et, comme un jour elle se promenait, balançant si elle serait ftisrhée d'avoir perdu la compagnie des siens, ou si elle en serait bien aise, elle ap percent un homme qui abattait du gland. La joye d une telle rencontre la fit voiler au.v embrassemens ; elle en receut de réciproques, car il y avait encore plus longtemps que le vieillard n'avait veu de visage humain. C'estoit Enoc le Juste. Hz vécurent ensemble, [firent postérité^, et sans que le naturel impie de ses enfans,
a) Munich : en mer manque. — b) légèrement, au lieu : iillégrement. — c\ là manque,
écrite avant 1643 ; cette déduction nous parait inexacte ; il eût été difiBcile à notre libertin de placer ce Voyage dans ia Lune presque à l'époque de sa composition, soit de 1646 à 1649, c'est-à-dire sous la Régence d'Anne d'Autriche.
et Vorgueil de sa femme, V obligeast de se retirer dans les bois, Hz auraient achevé ensemble de filer leurs Jours avec toutte la douceur dont Dieu bénit le mariage des Justes. Là, tous les Jours, dans les retraittes les plus sauvages de ces affreuses solitudes, ce bon vieillard offroit à Dieu, d'un esprit espuré, son cœur en fiolocauste, quand de l'Arbre de Science que vous sçavés qui est en ce Jardin, un Jour, estant tombée une pomme dans la rivière au bord de laquelle il est planté, elle fut portée, à la mercy des vagues, /tors le Paradis, en un lieu où le pauvre Enoc, pour sustenter sa vie, prenoit du poisson à la pesche. Ce beau fruict fut arresté dans le filet, il le mangea. Aussi tost il connut où estoit le Paradis Terrestre, et par des secrets que vous ne sçauriés concevoir si vous navés mangé comme luy de la Pomme de Science, il y vint demeurer.
» Il fault maintenant que je vous raconte la façon dont j'y suis venu : Vous navez pas oublié. Je pense, que Je me nomme Hélie'', car je vous l'ay dit naguère''. Vous sçaurés donc (\a^ J' estois en vostre Monde et que J'habitois avec Elisée, un hébreu comme moy, sur les bords du .Tourdain, où Je vivais", parmy les livres, d'une vie assez douce pour ne la pas regretter encore -qu'elle s'escoulast. Cependant plus les lumières de mon esprit croissoient, plus croissoit aussy la connoissance de celles que je n'avois point. Jamais nos Prestrcs^ ne me ramentevoient Adam'^ que le souvenir de cette Philosophie parfaicte qu'il avoit possédée ne me fît souspirer. Je désespérois de la pouvoir acquérir, quand un jour, après avoir sacrifié pour l'expiation des faiblesses de mon Estre mortel, Je m endormis et l'Ange du Seigneur m' apparut en songe ; aussi tost que Je fus éveillé Je ne manqué pas de travailler aux choses qu'il m'avait prescrites' : je pris de l'aiman, environ deux piedz en carré, je le mis au fourneau ; puis lors qu'il fut bien purgé, précipité et dissous, j'en, tiré Yntlractif, calciné tout cet élixir^, et le réduisis en un morceau de^' la grosseur environ d'une balle médiocre.
» En suitte de ces préparations je fis construire un chariot de fer fort léger et, de là à quelques mois, tous mes engins estant achevez. J'entre dans mon industrieuse charrette'. Vous me demanderés possible à quay bon tout cet attirail ? Sçachés que l'Ange ni avoit dit en songe que si Je voulais acquérir une science parfaicte comme Je la désirais. Je montasse au Monde de la Lune, où Je trouverais dedans le Paradis d'Adam, l'Arbre de Science, parce que aussi tost que J'aurais tasté de son fruict, mon Ame serait esclairée de touttes les veniez dont une Créature est capable. Voilà donc le voyage pour lequel J'avais basty mon chariot. Enfin Je monté dedans et lors que je fus bien ferme et bien appuyé sur le siège, je rué fort hault en l'air
a) 1657 : Je crois que vous Muurez j>us oublié mon nom. — b) Munich : nuguères manque. — c) 1657 : j'habitois sur les aj^réables bonis d'un des plus renommez lleuves de vostre Monde, où je menois. — d) nos Sçavnns ; Munich : je. — e) 1657 : l'illustre Mada (anaji;r. d'Adam). — /) long^lcmps resvé. — g) l'iillractif calciné. — A) à. — (j une machine de fer fort légère dans laquelle j'cntray.
cette boulle d'airaan. Or, la machine de fer que j'avois forgée tout exprès, plus massive au milieu qu'aux extrémitez, fut enlevée aussi, tost et dans un parfait équilibre, à cause qu'elle se poussoit tousjours plus viste par cet endroit là*. Ainsy donc, à mesure que j'arrivois où l'aiman m'avoit attiré et des que f estais sauté jiisques là, ma main le faisait repartir^. — Mais, l'interronipis-je, comment lanciés-vous vostrc bulle si droit au dessus de vostre chariot, qu'il ne se trouvast jamais à costé ? — Je ne vois point de merveille en cette aventure, me dit-il ; car l'aiman, poussé qu'il estoit en l'air, attiroit le fer droit à soy ; et, par conséquent, il estoit impossible que je montasse jamais à costé. Je vous confesseroy bien'' que, tenant ma boulle en ma main, je ne laissois pas de monter, parce que le chariot couroit tousjours à l'aiman que je tenois au dessus de luy : Mais la saillie de ce fer, pour embrasser^ ma boulle, estoit si i'igoureusc^ qu'elle me faisoit plier le corps en quatre doubles', de sorte que je n'osé tenter qu'une fois cette nouvelle expérience. A la vérité, c'estoit un spectacle à veoir bien estonnant, car le sain avec lequel j'avois polly l'aciçr de^ cette maison volante"" refléchissoit de tous costez la lumière du Soleil si vive et si aiguë' que je croyois moy-mesme estre emporté dans un chariot de fciô . Enfin après avoir beaucoup rué* et voilé après mon coup, j'arrive, comme vous avés faict, en un terme où je lombois vers ce Monde-cy ; et, parce qu'en cet instant je tenois ma boulle bien serrée entre mes mains, mon chariot^ dont le siège me pressoit, pour approcher de son attractif, ne me quitta point ; tout ce qui me resloit à craindre esloit de me rompre le col ; mais pour m'en garantir, je rejettois ma boulle de temps en temps, affin que ma machine, se sentant naturellement^ rattirce, prit du repos et rompist ainsy la force de ma cheute ; puis enfin"" quand je me vis à deux ou trois cens toises près de Terre, je lancé ma balle" de tous costez à fleur du chariot, tantost deçà, tantost delà, jusqu'à ce que /nés //ew.r rfécoi<p/'/ssen<°Ze Paradis Terrestre. Aussitostje ne manqué pas de larucr'dessus et ma machine l'ayant suivie, je me laissé tomber tant que je me discerné près de briser contre le sable : car alors je la jette seulement un pied par dessus ma teste, et ce petit coup là esteignit tout à faict la raideur que lui avait imprimé le précipice^, de sorte que ma cheute ne fut pas plus violente que si je feusse tombé de ma hauteur. Je ne vous représenteray point l'estonnement dont
a) 1657 et Munich : là manque. — b) 1657 ; je rejettois aussi-tost ma boulle en l'air au-dessus de moy. — c) diray inesme. — d) s'unir à. — e) violente. ■ — /) double. — g) Munich : l'acier de viatique. — h) 1657 : que j'avois poly avec beaucoup de soin. — {') brillante. — j) tout en feu. — h) ma machine. — f) naturellement manque dans Munich. — m) 1657 : la violence de la machine retenue par son attractif, se rallentist, et qu'ainsi ma cheute fut moins rude, comme en effet il arriva, car — n) Munich : boulle. — o) vissent, au lieu de : découvrissent. — p) 1657 : je m'en visse à une certaine dislance, et aussitost je la jettay au-dessus de moy, et ma machine l'ayant suivie, je la quittay et me laissay tomber d'un autre costé le plus doucement que je pus sur le sable.
1) Jeté, lancé la boule d'aimant; ruer dérive du latin ruere (P. L.).
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me saisit la rencontre* des merveilles qui sont céans, parce qu'il fut à peu près semblable à celuy dont je vous viens de veoir consterné.
» Vous sçaurés seulement que je rencontré, dès le lendemain, l'Arbre de Vie par le moyen duquel je m'empesché de vieillir. Il consomma bien tost et fit exaler le Serpent en fumée ».
A ces mots, « Vénérable et sacré Patriarche, luy dis-je, je serois bien ayse de sçavoir ce que vous entendes par ce Serpent qui fut consommé. — Luy, d'un visage riant, me respondit ainsi :
— J' oubliais, o mon fils, à vous descouvrir un secret dont on ne peut pas vous avoir instruit. Vous sçaurés donc qu'après qu'Eve et son mary eurent mangé de la pomme défendue. Dieu, pour punir le Serpent qui les avoit tentez, le relégua dans le corps de l'/iomme. Il n'est point né depuis de créature humaine qui, en punition du crime de son premier père, ne nourrisse un serpent dans son ventre, issu de ce premier. Vous le nommés les boyaux et vous les croyés nécessaires aux fonctions de la vie, mais apprenés que ce ne sont autre chose que des serpens pliez sur eux-mesmes en plusieurs doubles. Quand vous entendes vos entrailles crier, c'est le Serpent qui sifle et qui, suivant ce naturel gloutton dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger aussy ; car Dieu qui, pour vous chastier, voiiloit vous rendre mortel comme^ les autres animaux, vous fît obséder par cet insatiable, affin que si vous luy donniês trop à manger, vous vous étouffassiés ; ou si, lors qu'avec les dents invisibles dont cet affamé mord vostrc estomach, vous luy refusiés sa pitance, il criast, il tempestat, il drgorgeast ce venin que vos docteurs appellent la bile, et vous eschaii/fast tellement par le poison qu'il inspire à vos artères que vous en fussiés bien tost consumé. Enfin pour vous monstrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenés-vous qu'on en trouva dans les tombeaux d' Esculape, de Scipion, d'Alexandre, de Charles-Martel et d' Edouard d Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hostes. — En effect, luy dis-je en l'interrompant, jay remarqué que comme ce Serpent essaye tousjours de s'eschapper du corps de l'homme, on luy veoit la teste et le col sortir au bas de nos ventres'. Mais aussy Dieu n'a pas per/nis que l'homme seul en fust tourmenté, il a voulu qu'il se bandast contre la femme pour luy jetter son venin, et que l'enflure durast neuf mois après l'avoir piquée. Et pour vous monstrer que je parle suivant la parolle du Seigneur, c'est qu'il dit au Serpent pour le
a) 1C57 : veuë. — b) Munich : uiissi bien que, au lieu de : comme.
1) Le serpent qui tenta Eve, dit Rnbelois, éloit andouillique. Encore niainlicnl-on, en certaines Académies, que ce Tcnlatour ('toit ratidouille. noinmt'e RliyphaHe, en laquelle fut jadis transformé le bon mcsser Priapus, j^rand Tentateur des femmes par les Paradis en grec, ce sont jardins en françois. Cela paroit manifestement tiré d'Agrippa dont voici les mots, p. 556 du 2* Tome de la dernière édition : « llimc serpentem non nlium arbitramur quam sensibilem, carnalenque, affectum, uno quem resté dixeriniiis ipsum carnalis concupiscentiae génitale viri niemlirum, membruni rejitile, memlirum serpens, membriiin luhricun), variis([uo anl'rarlibus torlnosuni^ (putd Evam tcntavil, et decepit, cui rectè ser])entis nomen similitudoque congruit. »
maudire qu'il aurait beau faire tresbucher la femme, en se raidissant cantre elle, qu'elle luy ferait enfin baisser la teste. »
Je i'oulois continuer ces fariboles, mais Jlélie m'en cmpesclia : « Songes, dit-il, que ce lieu est Sainct ». // se teut en suitte quelque temps comme pour se ramentci'oir de l'endroit oii il estait demeuré, puis il prit*^ ainsy la parole :
« Je ne taste du Fruict de Vie que de cent ans en cent ans, son jus a pour le goust quelque rapport avec l'esprit de vin ; ce fut, je crois, cette pomme qu'Adam avait mangée qui fut cause que nos premiers pères vécurent si longtemps, pour ce qu'il estait coulé dans leur semence quelque chose de de son énergie jusques à ce qu'elle s'esteignit dans les eaux du déluge. L'Arbre de Science est planté vis à vis. Son fruict est couvert d'une escorce qui produict l'ignorance dans quiconque en a gausté et qui, sous l'espaisseur de cette pelure, conserve les spirituelles vertus de ce docte manger. Dieu, autrefois, après avoir chassé Adam de cette terre bienheureuse, de peur qu'il n'en retrauvast le chemin, luy frotta les gencives de cette escorce. Il fut, depuis ce temps-là, plus de quinze ans à radottcr et oublia tellement touttcs choses que ny luy ny ses descendans jusques à May se ne se souvinrent seulement pas de la Création. Mais les restes de la vertu de cette pesante escorce achevèrent de se dissiper par la chaleur et la clarté du génie de ce Grand Prophète. Je m'adresse, par bonheur, à l'une de ces pommes que la maturité avait despouillée de sa peau, et ma salive à peine l'avait mouillée que la Philosophie universelle m'absorba^ : Il me sembla qu'un nombre infiny de petits yeux se plongèrent dans ma teste et je sçeus le moyen de parler au Seigneur. Quand depuis j'ay faict réflexion sur cet enlèvement miraculeux, je me suis bien imaginé que je n'aurais pas pu vaincre par les vertus occultes d'un simple corps naturel" la vigilance du Séraphin que Dieu a ordonné pour la garde de ce Paradis. Mais parce qu'il se plaist à se servir de causes secondes, je creus qu'il m'avait inspiré ce moyen pour y entrer, comme il voulut se servir des castes d'Adam pour luy faire une femme, quay qu'il peust la former de terre aussy bien que luy.
» Je demeuré longtemps dans ce Jardina me promener sans compagnie. Mais enfin, comme l'Ange Portier du lieu estait mon principal haste, il me prit envie de le saluer. Une heure de chemin termina mon voyage, car au bout de ce temps, j'arrive en une contrée ait mille esclairs, se confondans en en un, formaient un jour aveugle qui ne servait qu'à rendre l'obscurité visible.
» Je n'estais pas encore bien remis de cette aventure que j apperçus devant moy un bel adolescent. « Je suis, me dit-il, l'Archange que tu cherches, je viens de lire -dans Dieu qu'il t'avait suggéré les moyens de venir icy, et qu'il voulait que tu y attendisses sa volonté. » // m'entretint de plusieurs
a) Muaich : reprit, au lieu de : prit. — b) me prit au nez, au lieu de : m'absorba. — c) mortel, au lieu de : naturel.
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c/ioses et me dit entre autres : « Que cette lumière dont j'avois paru effrayé n estait rien de formidable ; qu'elle s' allumoit presque tous les soirs quand il faisait la rande parce que, pour éviter les surprises des sorciers qui entrent partout sans estre veus, il estait contraint de jauër de V espadon avec son espée flamboyante autour du Paradis Terrestre et que cette lueur estait les esclairs qu'engendrait son acier. — Ceux que vous apercevés de vostre Monde, adjousta-t-il, sont produits par moy. Si quelquefois vous les remarqués'^ bien loing, c'est à cause que les nuages d'un climat esloigné se trouvant disposez à recevoir cette impression, font rejaillir jusques à vous ces légères images de feu, ainsy qu'une vapeur autrement située se trouve propre à former l'arc en ciel. Je ne vous instruiray pas davantage, aussy bien la Pomme de Science n'est pas laing d'icy, aussi tost que vous en aurez mangé, vous serez docte comme moy. Mais surtout gardés-vous d'une mesprise ; la pluspart des fruicts qui pendent a ce végétant^ sont environnés d'une escorce de laquelle si vous tastcs, vous descendrés au dessous de l'Homme au lieu que le dedans vous fera )rionter aussy fiault que l'Ange. »
Hélie en estait là des instructions que luy avait données le Séraphin quand un petit homme nous vint joindre. « C'est icy" cet Enoc dont je vous ay parlé », me dit tout bas mon conducteur. Comme il achevait ces mots, Enoc nous présenta u/i panier^ plain de je ne sçay quels fruicts semblables aux Pommes de Grenade qu'il venait de descouvrir, ce jour-là mesme, en un bocage reculé. J'en serré quelques-unes dans mes poches par le commandement d' Hélie, lorsqu'il luy demanda qui j'estais. — « C'est une aventure qui mérite un plus long entretien, répartit mon guide ; ce soir, quand nous serons retirés, il nous contera luy-mesme les miraculeuses particularitez de son voyage. »
Nous arrivasmes, en finissant cecy, sous une espèce d' hermitage faict de branches de palmier ingénieusement entrclassées avec des myrthes et des orangers. Là, j'apperceus dans un petit réduit des monceaux d'une certaine fdoselle si blanche et si déliée qu'elle pouvait passer pour l'Ame de la neige. Je vis aussy des quenouilles respandues ça et là. Je demandé à mon conducteur à quay elles servaient : « A fder », me respondit-il. Quand le bon Enoc veut se débander de la méditation, tantost il habille cette filasse, tantost il en tourne du fil, tantost il lisse de la taille qui sert à tailler des chemises aux onze mille Vierges. Il n'est pas que vous n'aycs quelquefois rencontré en vostre Monde je ne sçay quay de blanc qui voltige en automne, environ la saison des semailles ; les paysans appellent cela « Cotton de Nostre Dame », c'est la bourre dont Enoc purge son lin quand il le carde. »
Nous n arrestasmes guère, sans prendre congé d'Enoc dont cette cabane estait la cellule, et ce qui nous obligea de le quitter si tast^, ce fut que de
a) Munich : apercevez, au lieu de : remarquez. — b] ses rejetions, au lieu de : ce végétant. — c) Cetuy-ci c'est, au lieu de : c'est icy. — d) papier, au lieu de : panier. — e) si tost manque.
six heures en six heures il fait oraison et qu'il y avait bien cela qu'il avait achevé la dernière.
Je supplié en chemin Hélie de nous achever l'histoire des assomptions qu'il m'avoit entamée, et luy dis qu'il en estait demeuré, ce me semblait, à celle de saint Jean l'Evangéliste.
« Alors puisque vous n'avez pas, me dit-il, la patience d'attendre que la Pomme de Sçavoir vous enseigne mieux que moy touttes ces choses, je veux bien vous les apprendre : Sçachés donc que Dieu... » A ce mat, je ne sçay comme" le Diable s'en mesla, tant y a que je ne pus pas m'empesclier de l'interrompre pour railler :
« Je m'en souviens, luy dis-je. Dieu fut un jour adverty que l'Ame de cet Evangéliste estait si détachée qu'il ne la retenait plus qu'à farce de serrer les dents^. [Alors la Sagesse Eternelle bien surprise d'un accident si inopiné, « Hélas ! s'escria-t-elle, il ne doit point gauster la mort. Il est prédestiné à monter en chair et en os au Paradis Terrestre. Et cependant l'heure où j'avais prévu qu'il serait enlevé est presque expirée ! Juste Dieu ! Que diront de moy les hommes s'ils sçavent que je me sois trompé ». Ainsy, irrésolu, V Eternel fut contraint pour rhabiller sa faute de l'y faire estre vistement sans avoir le loisir de Vy faire aller]. »
Hélie, pendant tout ce discours, me regardait avec des yeux capables de me tuer si j'eusse esté en estât' de mourir d'autre chose que de faim : « Abominable, dit-il, en se reculant, tu as l'impudence de railler les choses sainctes, au moins ne serait-ce pas impunément si le Tout-Sage ne voulait te laisser aux nations en exemple fameux de sa miséricorde ; va. Impie, hors d'icy, va publier dans ce petit Monde et dans l'Autre, car tu es prédestiné à y retourner, la haine irréconciliable que Dieu porte aux Athées » .
A peine eust-il achevé cette imprécation qu'il m'empoigna et me conduisit rudement vers la porte. Quand nous fusmes arrivés proche un grand arbre dont les branches chargées de fruicts se courbaient presque à terre, « Voici l'Arbre de Sçavoir^, me dit-il, aii tu aurais puisé des lumières inconcevables sans tan irréligion ».
// n'eut pas achevé ce mot que, feignant de languir de faiblesse, je me laissé tomber contre une branche ait je dérobé adroictement une Pomme. Il s'en fallait encore plusieurs ajambées que je n'eusse le pied hors de ce parc délicieux ; cependant la faim me pressait avec tant de violence quelle me fît oublier que j'estais entre les mains d'un Prophète courroucé, cela fit que je tiré [adroictement] une de ces pommes dont j' avais grassy ma pache^, au je^
a) Munich : comment, au lieu de : comme. — h) la bouche, au lieu de : les dents. Le passage entre crochets donne le texte du Ms. de Munich. Le texte du Ms. de Paris est moins libertin : « et cependant l'heure où il avoit préveu qu'il seroit enlevé céans estoit presque expirée de façon que n'ayant pas le temps de luy préparer une machine, il fut contraint de l'y faire estre vistement sans avoir le loisir de l'y faire aller. » — c) Munich : capable, au lieu de : en estât. — d) science, au lieu de : sçavoir. — e] que j'avois mise dans ma poschette, au lieu de : dont j'avois grossy ma poche. — /) j'y, au lieu de : où je.
coché mes dents, mais au lieu de prendre une de celles dont Enoc m'avoit faict présent, ma main tomba sur la pomme quefavois cueillye à V Arbre de Science et dont, par malheur, je navois pas despouillé l'escorce.
J'en avois à peine gousté, qu'une espaisse nuict" tomba sur mon Ame ; je ne vis plus ma pomme, plus Hélie^' auprès de nioy, et mes yeux ne reconnurent pas en toutte l'hémisphère une seule trace du Paradis Terrestre", et, avec tout cela, je ne laissois pas de me souvenir de tout ce qui m'y estoil arrivé.
Quand depuis j'ai faict réflexion sur ce miracle, je me suis figuré que cette escorce'^ ne m'avoit pas tout à fait abruti à cause que mes dents la traversèrent et se sentirent un peu du jus de dedans^, dont l'énergie avoit dissipé les malignitez de la pelure'' .
Je resté bien sui-pris de me veoir tout seul au milieu d'un pais que je ne connoissois point. J'avois beau promener mes yeux et les jetter par la campagne, aucune créature ne s'offroit pour les consoler. Enfin, je résolus de marcher jusqucs à ce que la Fortune me fit rencontrer la compagnie de quelque beste^ ou de la mort.
Elle m'exauça, car au bout d'un demy-quart de lieuë'" je rencontré deux fort grands animaux, cfbnt l'un sarresta devant moy, l'autre s'enfuit légèrement au giste ; au moins je le pensé ainsy, à cause qu'à quelque temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cens de mesme espèce qui m'environnèrent. Quand je les pus discerner de près, je connus qu'ilz avoient la taille, la ligure et le iù^mge comme nous. Celte aventure me lit souvenir de ce que jadis j'avois oiiy conter à ma nourrisse des Syrènes, des Faunes et des Satyres ; de temps en temps hIs eslevoient des huées si furieuses, causées sans doubte par l'admiration de me veoir, que je croyois casi estre devenu Monstre.
Une de ces bestes hommes m'ayant saisy par le col, de mesme que font les loups quand ilz enlèvent une brebis, me jetta sur son dos et me mena dans leur Ville. Je fus bien estonné lors que je reconnus, en effect, que c'estoient des hommes, de n'en rencontrer pas un qui ne marchast à quatre pattes.
Quand ce peuple me vit passer, me voyant si petit (car la pluspart d'enlr'eux ont douze coudées de longueur), et mon corps soustenu sur deux piedz seulement, ilz ne purent croire que je feusse un homme ; car ilz tenoient, eux autres, que la Nature ayant donné aux hommes comme aux bestes deux jambes et deux bras, ilz s'en dévoient servir comme eux. Et, en effect, resvant depuis sur ce subject, j'ay songé que celte situation de corps n'estoit point trop extravagante, quand je me suis souvenu que nos enfans, lors qu'ilz ne sont encore instruits que de Nature, marchent à quatre piedz, et ne s'eslèvent sur deux que par le soin de leurs nourrisses
a) 1657 : nuée. — b) personne. — c) chemin que j'avois fait. — <i) J'escorce du fruit où j'avois mordu. — e) qu'elle couvroit. — /) de l'escorce. — g) Munich : hoste, au lieu de : beste. — A) d'heure, au lieu de : de lieue.
qui les dressent dans de petits chariots et leur attachent des lanières pour les empescher de tomber sur les quatre, comme la seule assiette où la figure de nostre masse incline de se reposer.
Hz disoient donc (à ce que je me suis faict depuis interpréter) qu'infailliblement j'estois la femelle du petit animal de la Reyne. Ainsy je fus, en qualité de telle ou d'autre chose, mené à l'Hoslel de Ville, où je remarqué, selon le bourdonnement et les postures que faisoient et le peuple et les magistrats, qu'ilz consultoient ensemble ce que je pouvois estre. Quand ilz eurent longtemps conféré, un certain bourgeois qui gardoit les bestes rares, supplia les Eschevins de me prestcr à luy^, en attendant que la Reyne m'envoyast quérir pour vivre avec mon masle. On n'en fit aucune difficulté. Ce basteleur me porta en son logis ; il m'instruisit à faire le godenot', à passer des culbultes, à figurer des grimasses, et les aprèsdisners, faisoit prendre à la porte de l'argent pour me monstrer^.
Enfin le Ciel fleschy de mes douleurs et fasché de veoir profaner le Temple de son Maistre, voulut qu'un jour, comme j'estois attaché au bout d'une corde avec laquelle le Charlatan me faisoit sauter pour divertir le badault, un de ceux qui me regardaient, après m avoir considéré fort attentivement", me demanda en grec qui j'estois. Je fus bien estonné d'entendre là parler comme en nostre Monde. Il m'interrogea quelque temps, je luy respondis et luy conté^ ensuitte généralement toutte l'entreprise*^ et le succez de mon voyage. Il me consola et je me souviens qu'il me dit : « Hé bien, mon fils, vous portés enfin la peine des foiblesses de vostre Monde. Il y a du vulgaire, icy comme là, qui ne peut souffrir la pensée des choses où il n'est point accoustumé, mais sçachez qu'on ne vous traitte qu'à la pareille, et que si quelqu'un de cette terre avoit monté dans la vostre avec la hardiesse de se dire homme, vos docteurs^ le feroient estouffer comme un monstre ou comme un singe possédé du Diable. » Il me promit en suitte qu'il advertiroit [au plus tost'] la Cour de mon désastre ; il adjousta qu'aussi tost qu'il m' avoit envisagé, le cœur luy avoit dit que j'estois un homme^, parce qu'il avoit autrefois voyagé au Monde d'oii je venais^, que mon pais estoit la Lune, que j'estois gaulois et qu'il avoit y'afiis demeuré en Grèce, qu'on' l'appeloit le Démon de Socrate^, qu'il avoit depuis la mort de ce Philosophe gouverné et instruit à Thèbes Epaminondas ; qu'en
a) 1657 : me commettre à sa garde. — b) un certain prix de ceux qui me vouloîent
voir ; Munich : de l'argent manque. — c) 1657 : monde, j'entendis la voix d'un
homme qui. — d) Munich : racontay, au lieu de : contay. — e) la conduicte, au lieu
de : l'entreprise. — /) 1657 : sçavans. — g) avoit sceu la nouvelle qui couroit de moy,
il estoit venu pour me voir, et m'avoit reconnu pour un homme. — h) dont je me
disois. — i) où on.
1) Faire le bouffon, à qui l'on dit : Amuse-nous, gaude nobis (godenot), car l'éty-
mologie de ce mot semble analogue à celle de godemiché (gaude mihi) (P. L.). —
2) Plutarque dans un traité sur ce sujet, en citant Epaminondas, dit que ce Démon
ou Génie s'était attaché à Socrate dès sa naissance, qu'il lui donnait une vision sûre,
lui servait de guide, l'éclairait dans les choses obscures et impénétrables à la raison
humaine, lui parlait par une sorte d'inspiratiqp divine et dirigeait toutes ses actions.
34 l'autre monde
suitte, estant passé chez les Romains, la Justice l'avoit attaché au party du jeune Caton ; puis, qu'après son trépas, il s'estoit donné à Brutus' ; que tous ces grands personnages n'ayant rien laissé au monde à leur place que l'image" de leurs vertus, il s'estoit retiré avec ses compagnons tantost dans les Temples, tantost dans les solitudes. « Enfin, adjousta-t-il, le peuple de vostre Terre devint si stupide et si grossier, que mes compagnons et moy perdismes tout le plaisir que nous avions pris autrefois à l'instruire. Il n'est pas que vous n'ayés entendu parler de nous : on nous appelloit Oracles, Nimphes, Génies, Fées, Dieux-Foyers, Lémures, Larves, Lamies*, Farfadets, Nayades, Incubes, Ombres, Mânes, Spectres, Phantosmes, et nous abandonnasraes vostre Monde sous le règne d'Auguste, un peu après que je me fus apparu à Drusus, fils de Livia, qui portoit la guerre en Allemagne, et que je luy deffendis dépasser outre. Il n'y a pas longtemps que j'en suis arrivé pour la seconde fois. Depuis cent ans en ça, j'ai eu commission d'y faire un voyage. Je rôdé beaucoup en Europe et conversé"* avec des personnes que possible vous avés connues: Un jour entre autres, j'apparus à Cardan' comme il estudioit ; je l'instruisis de quantité de choses, et, en récompense, il me promit qu'il tesmoigneroit à la postérité de qui il tenoit les miracles qu il s'attendoit d'escrire. J'y vis Agrippa, l'abbé Tritème, le docteur Fauste, La Brosse, César* et
a) 1657 : le phantosme. — b) Munich : conféray, au lieu de : conversay.
1) Allusion au fantôme qui apparut, dit-on, à Brutus un peu avant la bataille de Philippes. — Mais ici le Démon de Sacrale est un personnage pris par Cyrano dans l'autobiographie de son ami : Tristan L'Hermite, Le Page disgracié ychaj)itres XVII, XVIII et XIX). Tristan l'appelle le Philosophe ; il le rencontra (vers 1613) en se rendant de Paris à Londres fabriquant « de l'or monnayé », et celui-ci lui promit de lui donner son secret, sous condition que Tristan ferait une confession générale et un pèlerinage au Saint-Sépulcre, et qu'il jurerait de se servir de ses trésors pour assister les pauvres, etc., etc. (Voir Tristan L'Hermite, par N. M. Bernardin, 1895, pp. 55 et suivantes ). En réalité, Tristan a dû avoir affaire à un faux-monnayeur. — Henri Le Bret, dans la Préface de l'Histoire Comi<jue, 1651, a fait allusion à ce Démon: « ... je dis que le Démon dont il se fait servir si utilement pendant son séjour dans la Lune n'est pas une chose inoiiye, puisque Thaïes et Heraclite ont dit que le Monde en estoit remply ; outre ce qu'on a publié de ceux de Socrate, de Dion, de Brutus et de plusieurs autres... « — 2) Lamies, goules, vampires, du latin lamia. — 3) Jérôme Cardan prétendait avoir écrit la plupart de ses livres sous la dictée d'un démon familier, qui lui venait de la planète Vénus et qui tirait son origine des planètes Saturne et Mercure. — 4) Corneille Agrippa de Nettesheim, médecin et philosophe, que Gabriel ^'audé a défendu dans son Apologie pour les grands hommes accusés de magie. — Jean Trithème ou Tritheim, abbé de Spanheim, né à Cologne, en 148G, passa aussi pour sorcier, il mourut, en 1535, à Grenoble. — Jean Fauste : son Histoire prodigieuse et lamentable était un livre po])ulaire des plus répandus. — La Brosse figure dans un procès de sorcellerie et de magie sous le règne de Louis XIII, il fut condamné à être pendu. — César, aventurier qui vécut sous le règne de Louis XllI ; il avait, disait-il, un esprit familier, du nom de Sophocle, qui lui parlait à toute heure et se tenait à sa disjjosition pour exécuter ses volontés. Vers 1608, il avait été emprisonné sous l'inculpation d'avoir fait mourir un gentilhomme par l'envoûtement, etc.; en 1615, il fut de nouveau incarcéré à la Bastille et remis en liberté. En 1617, il est en Lorraine. On ignore la date de sa mort. C'est le Perditor du lioman satyrique de J. de Lannel, 1624; Dassoucy le cite dans ses Aventures, 1677. M. Ch. Urbain lui a consacré un article : Bulletin du Bibliophile, 1899, p. 173 : Un magicien du XVII' siècle.
une certaine caballe de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom de Chevaliers de la Roze-Groix', à qui j'ay enseigné quantité de soupplesses et de secrets naturels qui, sans double, les auront faict passer chez le peuple pour de grands magiciens. Je connus aussy Campanella* ; ce fut moy qui l'advisé", pendant qu'il estoit à l'Inquisition à Rome, de stiler son visage et son corps aux grimasses et aux postures ordinaires de ceux dont il avoit besoin de coiinoistre l'intérieur afin d'exciter chez soy, par une mesme assiette, les pensées que cette raesme situation avoit appelées dans ses adversaires, parce qu'ainsy il mesnageroit mieux leur Ame quand il la connoistroit. Il commença, à ma prière, un livre que nous intitulasmes De Sensu rerum^. J'ay fréquenté pareillement en France La Mothe Le Vayer et Gassendi ; ce second est un homme qui escrit autant en Philosophe que ce premier y vit ; j'y ai connu aussy quantité d'autres gens que vostre Siècle traitte de divins, mais je n'ay rien trouvé en eux que beaucoup de babil et beaucoup d'orgueil.
» Enfin comme je traversois de vostre païs en Angleterre pour estudier les mœurs de ses habitans, je rencontré un homme, la honte de son pa'is ; car, certes, c'est une honte aux Grands de vostre Estât de reconnoistre en luy, sans l'adorer, la vertu dont il est le throsne. Pour abréger son panégirique, il est tout Esprit, il est tout Cœur, et si donner à quelqu'un touttes ces deux qualitez^, dont une jadis sufïïsoit à marquer" un Héros, n estoit diré^ Tristan L'Hermite*, je me serais bien gardé de le nommer, car je suis asseuré qu'il ne me pardonnera point cette mesprise ; mais comme Je n'attends pas de retourner jamais en vostre Monde, je veux rendre à la vérité ce tesmoignage de ma conscience. Véritablement, il faull que je vous avoué" que quand je vis une vertu si haulte, j'appréhende qu'elle ne fust pas reconnue ; c'est pourquoy je tanche de luy faire accepter trois fioles : la première estoit pleine d'huile de Talc, l'autre de Poudre de projection, et la dernière d'Or potable, c' est-à-dire de ce sel végétatif dont vos c/timistes
a) 1657 : lui conseillay. — è) il a toutes ces qualitez. — c) Muaich : faire, au lieu de : marquer. — d) 1657 : c'estoit.
1) Société secrète formée en Allemagne vers 1604 et qui chercha à se répandre France vers 1621. Naudé a publié : Instruction sur la vérité des frères de la Rose-Croix Paris, 1623. — 2) Thomas Gampanella, né en Calabre en 1568, mort en 1639 à Paris, où il s'était réfugié, après avoir passé vingt-sept années en prison pour complot contre l'Espagne. — P. Lacroix a conclu de ce passage que Cyrano avait connu Gampanella, c'est là une assertion erronée. Cyrano était à l'armée au moment de la mort du moine dominicain et il avait alors d'autres idées en tète que celles de philosopher ; ce qui est certain c'est que notre libertin a lu la Cité du Soleil iCivitas Solis) de Gampanella et qu'il s'en est inspiré. — 3) Cet ouvrage de Gampanella est un des plus hardis qu'il ait publiés, l'édition originale est de Francfort, 1620. — 4) Voir sur les relations de Cyrano et de Tristan L'Hermite, la notice p. XXXVL Ces relations, nous ne saurions trop insister à cet égard, ont été celles de deux joueurs passionnés, accablés par une persistante malchance d'où naquit une amitié qui se manifeste ici d'une façon éclatante, mais qui, si on n'en connaissait pas l'origine, donnerait complètement le change sur, la véritable personnalité de Tristan L'Hermite. Le jeu a été la passion funeste qui a condamné Cyrano à passer sa vie dans la misère. •
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promettent l'Eternité^ ; mais il les refusa avec un dédain plus généreux que Diogène ne receut les compliments d'Alexandre quand il le vint visiter à son tonneau. Enfin je ne puis rien adjouster à l'éloge de ce grand homme, si ce n'est que c'est le seul Poëte, le seul Philosophe et le seul Homme libre que vous ayez. Voilà les personnes considérables avec qui j aye conversé ; touttes les autres, au moins de celles que j'ay connues, sont si fort au dessous de l'homme que j'ay veu des bestes un peu plus haiilt".
» Au reste, je ne suis point originaire de vostre Terre ni de celle-cy ; je suis né dans le Soleil ; mais parce que quelquefois nostre Monde se trouve trop peuplé à cause de la longue vie de ses habilans, et qu'il est presque exempt de guerres et de maladies, de temps en temps nos magistrats envoyent des colonies dans les Mondes cVautour^. Quant à moy, je fus commandé pour aller en celuy de vostre Terre" et déclaré chef de la peuplade qu'on y envoyoit avec moy. J'ay passé depuis en celuy-cy pour les raisons que je vous ay dites ; et ce qui faict que j'y demeure actuellement sans bouger, c'est que les hommes y sont amateurs de la vérité, qu'on n'y voit point de Pédans, que les Philosophes ne se laissent persuader qu'à la raison et que l'autorité d'un sçavant, ny le plus grand nombre, ne l'emportent point sur l'opinion"* d'un batteur en grange, si le batteur en grange raisonne aussy fortement. Bref, en ce païs, on ne compte pour insensez que les Sophistes et les Orateurs". » Je luy demandé combien de temps ilz vivoient ; il me respondit « trois ou quatre mille ans », et continua de cette sorte :
« Pour me rendre visible comme je suis à présent, quand je sens le cadavre que j'informe presque usé ou que les organes n exercent plus leurs fonctions assés parfaictement, je me souffle dans un jeune corps nouvellement mort.
» Encore que les habitans du Soleil ne soyent pas en aussy grand nombre que ceux de ce Monde, le Soleil touttefois en regorge bien souvent, à cause que le peuple, pour estre d'un tempérament fort chault, est remuant, ambitieux et digère beaucoup.
» Ce que je vous dis ne vous doibt pas sembler une chose estonnanle ;
a) 1657 : au-dessus. — b) des environs. — c) au vosire. — d) Munich : l'authorité, au lieu de : l'opinion.
1) Nulle incertitude ne peut exister sur l'emprunt fait par Cyrano au Page disgracié (voir note 1, p. 34), car il a soin de préciser que c'est en passant de France en Angleterre que son interlocuteur rencontra Tristan L'Hermite ; quant aux trois fioles, ce ce sont les trois petites bouteilles de verre montrées par le Philusoplic à Tristan, qui n'étaient point si grosses que le bout du doigt, et qui étaient remplies, In première d'huile de talc, la seconde de « cette fameuse poudre de projection, si recherchée par les alchimistes », la troisième de cet « onguent précieux que les philosophes appellent la médecine universelle ». [Le l'âge disgracié). — Le voyage de Cyrano en Angleterre, auquel .MM. P. Lacroix et P. Brun ont cru, est donc une fable. —2) Cyrano, ce qui lui arrive assez rarement, a ici le sens du réel : Remy de Gourmont a constaté, et l'observation confirme son allégation, « que les orateurs ne pensent que quand ils parlent », c'est ce qui explique l'insuflBsance notoire des hommes d'Etat éloquents dans la gestion des affaires publiques.
car, quoy que nostre globe soit très vaste et le vostre petit, quoy que nous ne mourrions qu'après quatre mille ans et vous après un demy-siècle, apprenez tout de inesme qu'il n'y a pas tant de caillons que de terre", ny tant d'insectes que de plantes, ny tant d'animaux que d'insectes^, ny tant d'hommes que d'animaux ; qu'ainsy, il n'y doibt pas avoir tant de démons que d'hommes, à cause des difficultez qui se rencontrent à la génération d'un composé si parfaict. »
Je luy demandé s'ilz estoient des corps comme nous : il me respondit qu'oijy ; qu'ilz estoient des corps, mais non pas comme nous, ny comme aucune chose que nous estimions telle, parce que nous n'appelions vulgairement corps que ce qui peut estre touché ; qu'au reste, il n'y avoit rien en la Nature qui ne fut matériel et que, quoy qu'ilz le fussent eux-mesmes, ilz estoient contraincts, quand ilz vouloient se faire veoir à nous, de prendre des corps proportionnez à ce que nos sens sont capables de conoistre.
Je l'asseuré que" ce qui avoit faict penser à beaucoup de monde que les histoires qui se contoient d'eux n'estoient qu'un effect de la resverie des {o\h\es, procédoii do ce^ qu'ilz n'apparoissent que de nuict ; il me réplicqua^ que, comme ilz estoient contraincts de bastir eux-mesmes à la haste les corps dont il falloit qu'ilz se servissent, ilz n'avoient pas bien souvent le temps^ de les rendre propres qu'à cheoir seulement dessous un sens, tantost l'oùye comme les voix des Oracles, tantost la veuë comme les Ardens et les Spectres, tantost le toucher comme les Incubes et les Cauchemars, et que cette masse n'estant qu'air espaissy de telle ou telle façon, la lumière, par sa chaleur, les destruisoit, ainsy qu'on veoit qu'elle dissipe un brouillard en le dilatant.
Tant de belles choses qu'il m'expliquoit me donnèrent la curiosité de l'interroger sur sa naissance et sur sa mort, si au pâïs du Soleil l'individu venoit au jour par les voyes de génération, et s'il mourroit par le désordre de son tempérament, ou la rupture de ses organes.
« Il y a trop peu de rapport, dit-il, entre vos sens et l'explication de ces mistères : Vous vous imaginés, vous autres, que ce que vous ne sçauriez comprendre est spirituel, ou qu'il n'est point ; la conséquence en est très faulce, mais c'est un tesmoignage qu'il y a dans l'Univers un million peut-estre de choses qui, pour estre connues, demanderoient en vous un million d'organes tous diflérens'. Moy, par exemple, je conçois^ par mes sens la cause de la sympathie de l'aiman avec le pôle, celle du reflus de la mer, ce que l'animal devient après la mort ; vous autres ne sçauriés donner
a) 1657 et Munich : ny tant de plantes que de cailloux. — b) 1657 : que de plantes. — c) et que c'esloit sans doute. — d) b. cause. — e) et il adjousta. — f) Munich : pas le temps manque. — g) 1657 : connois.
1) C'est par un habitant de la Lane dont les sens sont différents des nôtres que Cyrano précise cette vérité inéluctable que le savoir de l'homme est peu de chose en présence de ce qu'il ig'nore [Juppont). u Cette vérité inéluctable », qui est un peu de la famille de celles qui ont immortalisé La Palisse, ce n'est pas Cyrano qui l'a émise pour la première fois !
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jusques à ces haultes conceptions", à cause que les proportions'' à ces miracles vous manquent, non plus qu'un aveugle-«é ne sçauroit s'imaginer ce que c'est que la beauté d'un paysage, le coloris d'un tableau, les nuances de l'iris, ou bien il se les figurera tantost comme quelque chose de palpable, tantost comme un manger, tantost comme un son, tantost comme une odeur ; tout de mesme si je voulois vous expliquer ce (ixxq" je perçois^ par les sens qui vous manquent, vous vous le représenteriés comme quelque chose qui peut estre oiiy, veu, touché, fleuré, ou savouré, et ce n'est rien cependant de tout cela. »
Il en estoit là de son discours quand mon basteleur s'apperceut que la chambrée commençoit à s'ennuyer de nostre' jargon qu'ilz n'entendoient point, et qu'ilz prenoient pour un grognement non articulé ; il se remit de plus belle à tirer ma corde pour me faire sauter jusqu'à ce que les spectaleurs estans soûls de rire et d'asseurer que j'avois presque autant d'esprit que les bestes de leur païs, ilz se retirèrent à leur maison'.
J'adoucissois ainsy la dureté des mauvais traittemens de mon maistre par les visites que me rendoit cet officieux Démon ; car de m'entretenir avec cV autres'^ outre qu'ilz me prenoient pour un animal des mieux enracinez dans la catégorie des Brutes, ny je ne sçavois leur langue, ny eux n'entendoient pas la mienne, et jugez ainsy quelle proportion !
Vous sçaurez que deux idiomes^ sont usitez en ce païs, l'un sert aux Grands, l'autre est particulier pour le peuple.
Celuy des Grands n'est autre chose qu'une différence de tons non articulez, à peu près semblables à nostre musique' quand on n'a pas adjousté des paroUes' ; et certes c'est une invention tout ensemble bien utile et bien agréable, car quand ilz sont las de parler, ou quand ilz desdaignent de prostituerJ leur gorge à cet usage, ilz prennent tantost un Luth, tantost un autre instrument dont ilz se servent aussy bien que de la voix à se communiquer leurs pensées : de sorte que quelquefois ilz se rencontreront jusques à quinze ou vingt de compagnie qui agiteront un point de
a) 1657 : que par ta foy. — b) Munich : la proportion, au lieu de : les proportions.
c) comme, au Heu de : ce que. — d) 1657 : j'aperçois. — e) mon. — /) chacun
chez soy ; Munich : dans leurs maisons. — g) 1657 : ceux qui me venoient voir. — h) aeutement. — i) à l'air. — j) Munich : presler, au lieu de : prostituer.
1) « L'on ne sçauroit croire combien est difficile leur langue, pour deux raisons principales : la première, pour n'avoir rien de commun avec aucune sorte de langage ; et la seconde, pour ce qu'elle ne consiste pas tant en mots et en lettres, qu'en tons estranges que les lettres ne peuvent exprimer, car ils ont peu de mots qui ne signifient diverses choses, et c'est le son seulement qui en fait la distinction, de la façon qu'ils les prononcent, comme s'ils chantoient. J'obmets qu'ils en ont aussi plusieurs autres, qui ne consistent qu'en tons ; par le moyen desquels ils peuvent, quand il leur plaist, donner à connoistre leurs pensées, sans user de paroles formées Gela me fait croire qu'il seroit facile d'inventer une langue telle que celle-cy,
que l'on pourroit apprendre aisément, et qui seroit mesme aussi aisée qu'aucune des autres longues du Monde, ne consistant qu'en tons et en notes. » [L'Homme dans la Lune, de Godwin, p. 129).
Théologie, ou les difficultez d'un procès, par un concert le plus harmonieux dont on puisse chatouiller l'oreille*.
Le second, qui est en usage chez le peuple, s exécute par des trémoussemens des membres', mais non pas peut-estre comme on se le figure ; car certaines parties du corps signifient un discours tout entier : l'agitation par exemple d'un doigt, d'une main, d'une oreille, d'une lèvre, d'un bras*", d'une joue, feront, chacun en particulier, une oraison ou une période avec tous ses membres ; d'autres ne servent qu'à désigner des mots, comme un pli sur le front, les divers frissonnemens des muscles, les renversemens des mains, les battemens de pied, les contorsions de bras, de façon qu'alors qu'ilz parlent, avec la coustume qu'ilz ont prise d'aller tous nuds, leurs membres, accoutumez à gesticuler leurs conceptions, se remuent si dru qu'il ne semble pas d'un homme qui parle, mais d'un corps qui tremble".
Presque tous les jours le Démon me venoit visiter et ses miraculeux' entretiens me faisoient passer sans ennuy les violences de ma captivité. Enfin un matin je vis entrer dans ma loge"^ un homme que je ne connoissois point, qui m'ayant fort*' longtemps lesché, m'engeula' ' doucement par l'aisselle, et de l'une des pattes dont il me soustenoit, de peur que je ne me blessasse, me jetta sur son dos, oii je me trouvé assis si mollement et si à mon aise, qu'avec l'afQiction que me faisoit sentir un traittement de beste, il ne me prit aucune^ envie de me sauver, et puis ces homraes-/à qui marchent à quatre piedz vont bien d'une autre vistesse que nous, puis que les plus pesans attrapent les cerfs à la course.
Je ra'affligeois cependant outre mesure de n'avoir point de nouvelles de mon courtois Démon, et le soir de la première traitte, arrivé que je fus au giste, je me promenois dans la cuisine du cabaret^ en attendant que le manger' fust prest, lors que voicy mon porteur dont le visage estait' fort jeune et assez beau qui me vint rire auprès du nez, et jetter à mon col ses deux piedz de devant. Après que je l'eus quelque temps considéré : « Quoy, me dit-il en françois, vous ne connoissés plus votre amy ? » Je vous laisse à penser ce que je devins alors. Certes, ma surprise fut si grande que, dès lors, je m'imagine que tout le globe de la Lune, tout ce qui m'y estoit arrivé, et tout ce que j'y voyois, n'estoit qu'enchantement; et cet homme beste'' qui m'avoit servy de monture, continua de me parler ainsy :
à) 1657 : le trémoussement de tous les membres. — b) d'un œil. — c) merveilleux.
— d) logette. — e) Munich : fort manque. — /) 1657 : me gueula. — g) Munich : nulle, au lieu de : aucune. — h) 1657 : court de l'hostellerie. — t) Munich : souper, au lieu de : manger. — j) 1657 : lors qu'un homme. — k) estant le mesme.
1) Le peuple qui parle par signes ou par sons et qui se nourrit du parfum des fleurs nous rappelle la dispute célèbre de Panurge et le royaume d'Entélechie [Toldo],
— 3/. Juppont voit là la prescience du langage musical ! — 2) Prescience encore du langage des, sourds-muets, dit M. Juppont. — 3) M'engoula ou me gueula, prendre avec la gueule, c'est un terme de vénerie.
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« Vous m'aviez promis que les bons offices que je vous rendrois ne vous sortiroient jamais de la mémoire ». Moy, je liiy prolesté que je ne l'avois jamais veu. Enfin il me dit" : « Je suis ce Démon de Socrate qui vous ay diverty pendant le temps de vostre prison. Je partys hier, selon ce que je vous avois promis, pour aller [trouver et"] advenir le Roy de vostre désastre et j^ay faict trois cens lieues en dix-huit heures, car je suis arrivé céans à midy pour vous attendre^... — Mais, l'interrompis-je , comment tout cela se peut-il faire, veu que vous estiez hier d'une taille extrêmement longue et qu'aujourd'huy vous estes très-court, que vous aviés hier une voix foible et cassée et qu'aujourd'huy vous en avés une claire et vigoureuse, qu'hier enfin vous estiés un vieillard tout chenu et que vous n'estes aujourd'huy qu'un jeune homme ? Quoy donc ! Au lieu qu'en mon pais on chemine de la naissance à la mort, les animaux- de celuy-cy vont-ils" de la mort à la naissance et rajeunit-on^, à force de vieillir ? »
— Si tost que j'eus parlé au Prince, me dit-il, après avoir reçu l'ordre de vous amener^, je sentis le corps que j'informois' si fort atténué" de lassitude que tous les organes refusoient leurs fonctions'; je m'enquis du chemin de l'iiospital, j'y fus et dès que j'entre dans la première chambre, je trouvé^ un jeune Homme qui venoit de rendre l'esprit^. Je m'approche du corps et feignant d'y avoir reconnu quelque mouvement, je protesté à tous les assistans qu'il n'estoit point mort, que sa maladie nestoit pas mesme dangereuse et adroictement' , sans estre aiTp^erçxi, je m'inspire dedans par un souffleK Mon vieil cadavre tomba aussi tost à la renverse ; moy, dans cejeune^, je me levé^ On cria miracle, et moy, sans araisonner personne, je recourus promptement chez vostre basteleur où je vous ay pris ». Il m'en eust conté davantage si on ne nous fust venu quér.ir^ pour nous mettre à table. Mon conducteur me mena dans une salle"' magnifiquement meublée, mais je ne vis rien de préparé pour manger. Une si grande solitude de
a) 1657 : et cependant il semble que vous ne m'ayez jamais veu, mais coyant que je demcurois dans mon estonnement, enfin adjousta-t-il : je suis ce Démon de Socrate. Ce discours augmenta mon estonnement, mais pour m'en tirer, il me dit. — b) et qui pour vous continuer mes services me suis revestu du corps avec lequel je vous porté hier. — c) vont. — d) rajeunissent. — c) de vous conduire ù la Cour, je vous allay trouver oii vous estiez et vous ayant apporté icy. — /) ordinaires en sorte que. — g) le corps d'. — h) d'expirer par un accident fort bizarre et pourtant fort commun en ce pays... — i) et que ce qu'on croyoit lui avoir fait perdre la vie n'estoit qu'une simple létargie ; de sorte que. — y) j'ay approché ma bouche de la sienne, où je suis entré comme pour un souffle. — A) et comme si j'eusse esté ce jeune homme. — l) et m'en suis venu vous cliercher, laissant là les assistans crier miracle. On nous vint quérir là-dessus. — m) Munich : chambre, au lieu de : salle.
1) C'est-à-dire dont j'avais pris la forme, terme de philosophie scolaslique. L'âme informe la matière qu'elle anime, lui donne la forme. — 2) Exténué. — 3) Ce mode de rajeunissement des corps est pris entièrement par Cyrano daus le Berger extravagant de Ch. Sorel où il est exposé au début de Vllistoire d'Anaxandre (Liv. X) : « Après avoir cherché tous les moyens de se faire rajeunir, il n'en trouva pas un meilleur rjue de changer de corps, etc., etc., » (pp. 263-265) et aussi dans Remarques du Liv. X, pp. 340 ù 351.
viande lors que je périssois de faim, m'obligea de luy demander où c'estoit quon avoit dressé'. Je n'escouté point ce qu'il me respondit, car trois ou quatre jeunes garçons, enfans de l'IIoste, s'approchèrent de moy dans cet instant, qui, avec beaucoup de civilité, me despouillèrent jusques à la chemise : cette nouvelle façon de cérémonie m'estonna si fort que je n'en osé pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre, et je ne sçay comment « mon guide, qui s'enquit par où je voulois commencer, ye petis répondre^ ces deux mots : « Un potage"" », Aussi tost ^e sentis l'odeur du plus succulent mitoné qui frappa jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher du nazcau'^ la source de celle agréable fumée ; mais mon porteur m'en empescha ; « Où voulez-vous aller, me dit-il? Tantost nous sortirons à la promenade, mais maintenant il est saison de manger; achevez vostre potage, et puis nous ferons venir autre chose. »
« Hé ! où diantre^ est ce potage ? (luy criés-je tout' en cholère) ; avezvous faict gageure de vous mocquer tout aujourd'huy de moy ? — Je pensois, me réplicqua-t-il, que vous eussiez veu à la ville d'où nous venons^ vostre maistre, ou quelque autre, prendre ses repas ; c'est pourquoy je ne vous avois point entretenu de la façon de se nourrir en ce païs. Puis donc que vous l'ignorez encore'', sçachés qu'on ne vit icy que de fumée. L'art de la cuisinerie est de renfermer dans de grands vaisseaux, mouliez exprez, l'exalaison qui sort des viandes' et en ayant ramassé de plusieurs sortes et de différents gousts, selon l'appétit de ceux que l'on traitle, on desbouche le vaisseau où cette odeur est assemblée, on en descouvre après cela un autre, puis un autre ensuitte, jusques à ce que la compagnie soit tout à faict repue.
» A moins que vous ayés desjà vescu de cette sorte, vous ne croirez jamais que le nez sans dents et sans gosier, fasse pour nourrir l'homme l'office de la bouche ; mais je m'en vay vous le faire veoir par expérience. «
Il n'eut pas plustôt achevé de promettre, que je sentis entrer successivement dans la salle tant d'agréables vapeurs, et si nourrissantes, qu'en moins de demy-quart d'heure je me sentis tout à fait rassasié. Quand nous fusmes levés : « Gecy n'est pas, dit-il, une chose qui vous doive causer beaucoup d'admiration, puisque vous ne pouvés pas avoir tant vescu sans observer qu'en vostre monde les Cuisiniers et les Paticiers^, qui mangent moins que les personnes d'une autre vacation'', sont pourtant bien plus gras'. D'où procède leur embonpoint', si ce n'est de la fumée des viandes
a) 1657 : l'on avoit mis le couvert. — b) put tirer de moy. — c) mais je les eus à peine proférez que. — d) à la piste. — e) diable. — /) répondis-je presque. — g) Munich : vous venez, au lieu de : nous venons. — h) encore manque. — i) 1657 : en les cuisant. — j) et les rôtisseurs. — - k) Munich : condition, au lieu de : vacation. — l) 1657 : à vostre adcis.
1) Il faut lire, sur cette grave question, une plaisante et sérieuse protestation du fameux Carême qui se prononce doctoralement pour la négative, dans la préface de son Maistre d'hostel français [P. L.).
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dont, sans cesse, ils sont environnez, qui pénètre leurs corps et les nourrit ? Aussy les personnes de ce Monde-cy jouyssent d'une santé bien moins interrompue et plus vigoureuse, à cause que la nourriture n'engendre presque' point d'excrémens qui sont l'origine de casi touttes les maladies. Vous avés possible esté surpris lors qu'avant le repas on vous a deshabillé, parce que cette coustume n'est pas usitée en vostre paï's, mais c'est la mode de celuy-cy, et l'on s'en sert^ affin que l'animal soit plus transpirable à la fumée.
— Monsieur, luy répartis-je, il y a très-grande apparence à ce que vous dites, et je viens moy-mesrae d'en expérimenter quelque chose ; mais je vous advoueray" que, ne pouvant pas me débrutaliser si promptement, je serois'bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents. » Il me le promit, et touttefois ce fut pour le lendemain, à cause, disoit-il, que de manger si tost après le repas me"* produiroit quelqu'indigestion. Nous discourusmes encore quelque temps, puis nous montasmes à la chambre pour nous coucher.
Un homme, au hault de l'escalier, se présenta à nous, qui, nous ayant envisagez fort attentivement, me mena dans un cabinet dont le plancher estoit couvert de fleurs d'orange à la hauteur de trois piedz, et mon Démon dans un autre remply d'œillets et de jassemins : il me dit, voyant que je paroissois estonné de cette magnificence, que c'estoit la mode des^ lits du païs. Enfin, nous nous couchasmes chacun dans nostre cellule, et dès que je fus estendu sur mes fleurs, j'apperceus, à la lueur d'une trentaine de gros vers luisans enfermés dans un cristal (car on ne se sert point d'autre chandelle), ces trois ou quatre jeunes garçons qui m'avoient deshabillé à soupper, dont l'un se mit à me chatouiller les piedz, l'autre les cuisses, l'autre les flancs, l'autre les bras, et tous' avec tant de mignotterie^ et de délicatesse qu'en moins d'un moment je me sentis assoupir''.
Je vis entrer le lendemain mon Démon avec le soleil, et « Je vous tiens paroUe, me dit-il, vous déjeusnerez plus solidement que vous ne soupastes hier ». A ces mots, je me levé et il me conduisit, par la main, derrière le jardin du logis, où l'un des enfans de l'IIoste nous attendoit avec une arme à la main, presque semblable à' nos fusilz. Il demanda à mon guideJ si je voulois une douzaine d'alloiiettes, parce que les Magots (il me prenoit pour tel) se nourrissoienl de cette viande. A peine eus-je respondu oùy, que le chasseur deschargça en Vair un coup de feu et vingt ou trente'' allouettes cheurent à nos piedz touttes euites^.WoWh., m'iinaginay-je aussi tost, ce qu'on dit par proverbe en nostre Monde d'un païs où les allouettes tombent touttes rosties ! Sans doubte quelqu'un estoit revenu
a) Munich : presque manque. — b) 1057 : en use ainsi. — c) Munich : asseurc, au lieu de : advoiicrny. — d) me manr/uc. — e) 1657 : les. — /) Munich : et tous manque.
— s) mignonerie, nu lieu de : mignottorie. — h) endormyr, au lieu de : assoupir. — î) de mesmc que, au lieu de : presque semblable ù. — j) porteur, au Iteu de : guide.
— A) que vingt-cinq alouettes, au lieu de : vingt ou trente. — l) 1657 : rosties.
d'icy. « Vous n'avés qu'à manger, me dit' mon Démon, ilz ont l'industrie de mesler parmy la composition^ qui tuë, plume et rosllt'' le gibier, les ingrédiens dont il le fault assaisonner. » J'en ramassé quelques-unes dont je mangé sur sa parole, et, en vérité, je n'ay jamais en ma vie*" rien gousté" de si délicieux.
Après ce déjeusner, nous nous mismes en estât de partir, et avec' mille grimasses dont ilz se servent quand ilz veulent tesmoigner de l'affection, l'Hoste receut un papier de mon Démon. Je luy demandé si c'estoit une obligation pour la valeur de l'escot. Il me répartit que non ; qu'il ne luy devoit plus rien et que c'estoient des Vers : « Comment des Vers, luy réplicqués-je, lesTaverniers^ sont donc curieux en rimes? — ^ C'est, me respondit-il, la monnoye du païs.et la despence que nous venons de faire céans s'est trouvée monter à un Sixain que je luy viens de donner*. Je ne craignois pas de demeurer court, car quand nous ferions icy'' ripaille pendant huit jours, nous ne sçaurions despenser un Sonnet, et j'en ay quatre sur moy avec neup Epigrammes, deux Odes et une Eglogue'. — Ha ! vrayment, dis-je en moy-mesme, voilà justement la monnoye dont Sorel faict servir Hortensias dans « Francion it,je m en souviens. G est la, sans doubte, qu'il Va dérobé ; mais de qui diable peut-il l'avoir appris ? Il fault que ce soit de sa mère, car fay oiiy-dire quelle estoit lunaticque. » — J' interrogé mon Démon en suitte^ si ces Vers monnayez servoient tousjours, pourveu qu'on les transcrivit ; il me respondit que non et continua ainsy :
« Quand on en a composé, l'Autheur' les porte à la Cour des Monnoyes où les Poëtes" jurés du Royaume /bn^ leur résidence'' . Là, les vérificateurs^ officiersP mettent les pièces à l'espreuve ; et si elles sont jugées de bon aloy, on les taxe, non pas selon leur poids, mais selon leur pointe, et de cette sorte'^ quand quelqu'un meurt de faim, ce n'est jamais qu'un bufle, et les personnes d'esprit font tousjours grand'chère. » J'admirois tout extasié
a) Munich : reprit, au lieu de : me dit. - — b) 1657 : leur poudre et leur pïomb, une certaine composition. — c) assaisonne. — d) Munich : en ma vie manque. — e) mangé, au lieu de : goustay. — /) après, au lieu de : avec. — g) 1657 : icy . Munich : aussy. — h) Munich : icy manque. — i) 1657 : deux. — j) Munich ; élégie, au lieu : d'ég-logue. — k) 1657 : et pleust à Dieu, luy dis-je, que cela fut de mesme en nostre monde, j'y connois beaucoup d'honneste Poètes qui meurent de faim, et qui feroient bonne chère, si on payoit les traitteurs en celte monnoye. Je luy demanday. — /) Munich : le chanteur, au lieu de : l'Autheur. — m) poëtcs manque. — n) 1657 : tiennent leur séance. — o) ces versificateurs. — p) Munich : officiels, au lieu de : ofiBciers. — q) 1657 : leur prix, c'est-à-dire qu'un Sonnet ne vaut pas tousjours un Sonnet, mais selon le mérite de la pièce ; et ainsi.
1) Emprunté par Cyrano, comme il le dit lui-même (seulement dans le Ms.), à VHistoire comique de Francion (de Ch. Sorel), 1626, livre XI : « ... les vers seront tant en crédit que l'on leur donnera un prix. Qui n'aura point d'argent, porte une Stance au tavernier, il aura demy-septier ; chopine pour un Sonnet ; pinte pour une Ode, et quarte pour un Poëme, et ainsy des autres pièces, ce qui pourvoyra fort aux nécessitez du Peuple : Car le pain, la viande, le bois, la chandelle, le drap et la soye s'achèteront au prix des vers qui ordinairement auront pour sujcct la loiiange des marchands ou de leurs marchandises, l'on aura ce soulagement quand l'on n'aura point de pécune. Voilà ce que j'establyrai pour le commerce... »
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la police judicieuse de ce païs-là, et il poursuivit de cette façon : « Il y a encore d'autres personnes qui tiennent cabaret d'une manière* bien différente. Lors que vous sortes de chez eux, ilz vous demandent, à proportion des fraiz, un acquit pour l'Autre Monde ; et dès qu'on le leur a abandonné^, ils escrivent dans un grand Registre, qu'ilz appellent les comptes de Dieu", à peu près ainsy : « Item, la valeur de tant de Vers délivrés un tel jour à un tel, que Dieu me^ doibt rembourser aussi tost l'acquit receu du premier fonds qui se trouvera. » Lors qu'ils se sentent malades en danger de mourir, ils font hacher^ ces registres en morceaux' et les avalent, parce qu'ils croient que s'ils n'estoient ainsy digérez. Dieu ne les pourrait pas lire^. » Cet entretien n'empeschoit pas que nous ne continuassions de marcher, c'est-à-dire mon porteur à quatre pattes sous moy et moy à califourchon sur luy. Je ne particulariseray point davantage les aventures qui nous arrestèrent sur le chemin, tant y a que nous arrivasmes enfln^ oh le Roy faict sa résidence. Je fus mené droit' au Palais. Les Grands me receurent avec des admirationsJ plus modérées que n'avoit faict le peuple quand j'estois passé dans les rues ; leur conclusion néantmoins fut semblable, à sçavoir que j'estois sans doubte la femelle du petit animal de la Reyne. Mon guide me l'interprétoit ainsy ; et cependant luy-mesme n'entendoit point cet Enigme et ne sçavoit qui estoit ce petit animal de la Reyne ; mais nous en fusmes bien tost éclaircis, car le Roy, quelque temps'' après', commanda qu'on l'amenast. A une demye-heure de là, je vis entrer, au milieu d'une trouppe de singes qui portoient la fraize et le hault de chausse, un petit homme basty presque tout comme moy, car il marchoit à deux piedz. Si tost qu'il in'apperceut, il m'aborda par un « Criado de vouestra merced»'; je luy riposté sa révérence'" à peu près en mesmes termes. Mais, hélas ! ilz ne nous eurent pas plus tost veu parler ensemble qu'ilz creurent tous le préjugé véritable et cette conjoncture n'avoit garde de produire un autre succez, car celuy de tous les assistans qui opinoit pour nous avec plus" de faveur protestoit que nostre entretien estoit un grognement que la joye d'estre rejoints par un instinct naturel nous faisoit bourdonner. Ce petit homme me conta qu'il estoit Européan, natif de la Vieille- Castille, qu'il avoit trouvé moyen avec des oyseaux de se faire porter jusques" au Monde de la Lune" où nous étions ii présent^, qu'estant tombé
a) Munich : fasson, au lieu de : manière. — b) 1657 : donné. — c) dtt grand jour. — d) qu'on m'y. — e) Munich : chercher, au lieu de : hacher. — /) ces morceaux manque. — g) 1657 : cela ne leur profitcroit de rien. — h) qu'enfin nous terminasmes à la ville. — i) Je n'y fus pas pJustost arrivé qu'on me conduisit. — j) Munich : acclamations, au lieu de : admirations. — A) bientost, au lieu de : quelque temps. — /) 1657 : m'avoir considéré. — ni) Munich : sa révérence manque. — n) le plus, au lieu de : plus. — o) jusques manque. — p) 1657 : lors.
1) Formule de civilité équivalant à : Vostre très humble serviteur. — 2) Dans L'Homme dans la Lune de Godwin, dont la traduction française a paru en mars 1648, Dominique Gonznlès monte à la Lune par le moyen d'un attt'lnj^e de Gansas (oies ou cygnes sauvages). C'est évidemment cette traduction — car Cyrano ignorait la langue anglaise — qui lui a fourni Je personnage de l'espagnol natif de la Vieille-Castille.
entre les mains de la Reyne, elle l'avoit pris pour un Singe, à cause qu'ilz habillent, par hasard, en ce païs-là les singes à l'EspagnoUe, et que l'ayant à son arrivée trouvé vestu de cette façon, elle n'avoit point doubté qu'il ne fust de l'espèce.
« Il fault bien dire, luy réplicqués-je, qu'après leur avoir essayé touttes sortes d'habits, ils n'en ayent point rencontré de plus ridicules, et que c'estoit pour cela qu'ilz les équipent de la sorte, n'entretenans ces animaux que pour se" donner du plaisir. — Ce n'est pas connoistre, dit-il^, la dignité de nostre nation, en faveur de qui l'Univers ne produit des hommes que pour nous donner des esclaves, et pour qui la Nature ne sçauroit engendrer que des matières" de rire. » Il me supplia en suitte de luy apprendre comme je m'estois osé bazarder de gravir à la Lune avec la machine dont je luy avois parlé*. Je luy respondis que c'estoit à cause qu'il avoit emmené les oyseaux sur lesquels j'y pensois aller; il sousrit de cette raillerie, et environ un quart d'heure après le Roy commanda aux gardiens des singes de nous ramener, avec ordre exprès de nous faire coucher ensemble, l'Espagnol et moy, pour faire en son Royaume multiplier nostre espèce. On exécuta de point en point la volonté du Prince, de quoy je fus très aise pour le plaisir que je recevois d'avoir quelqu'un qui m'entretint pendant la solitude de ma bruliGcation. Un jour mon masle (car on me prenoit pour la femelle) me conta que ce qui l'avoit véritablement obligé de courir toutte la terre, et enfin de l'abandonner pour la Lune, estoit qu'il n'avoit peu trouver un seul païs où l'imagination mesme** fust en liberté.
« Voyés-vous, me dit-il, à moins de porter un bonnet carré, un c/iapperon ou une soutane, quoy que vous puissiés dire de beau, s'il est contre le principe de ces Docteurs de drap*, vous estes un idiot, un fol"-' ou un athée^. On m'a voulu mettre en mon païs à l'Inquisition, pour ce qu'à la barbe des Pédans aheurtez j'avois soustenu qu'il y avoit du vuide dans la Nature^ et que je ne connoissois point de matière au monde plus pesante l'une que l'autre. » Je luy demandé de quelles probabililez il appuyoit^ une opinion si peu receuë : « Il fault, me respondit-il, pour en venir à bout, supposer qu'il n'y a qu'un Elément ; car, encore que nous voyons de l'eau, de la terre, de l'air et du feu séparez, on ne les trouve [néant-
0) 1657 : nous. — b) repris-je. — c) Munich : de matière, au lieu de : des matières. — d) mesme manque. — e) fat, au lieu de : fol. — /) 1657 : et quelque chose de pis. — g) Munich : oppinoit, au lieu de : appuyoit.
1) Il s'agit de la machine montée par Gonzalès, mais, dans la traduction, cette machine n'est pas décrite, seul le frontispice gravé en donne une idée, si toutefois, ce qui est douteux, le dessinateur a consulté l'auteur. — 2) C'est-à-dire docteur à diplômes, parce que, suivant les usages universitaires, tout licencié qui vouloit être reçu docteur donnait une pièce de drap au professeur devant lequel il devait passer sa thèse (/'. /,.). — ■ 3) Cyrano est ici partisan du vide s'il parle par la bouche de l'Espagnol ; on en pourrait conclure qu'il a écrit ce passage de L'Autre Monde avant la fameuse expérience dite du Puy de Dôme de 1647, autrement il n'eut peut-être pas meuaqué de la mentionner.
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moins] jamais pourtant si parfaictement purs qu'ilz ne soyent encore engagez les uns avec les autres.
» Quand, par exemple, vous regardés du feu, ce n'est pas du feu, ce n'est rien que de l'air beaucoup estendu, l'air n'est que de l'eau fort dilatée', l'eau n'est que de la terre qui se fond et la terre elle-mesrae n'est autre chose" que de l'eau beaucoup resserrée, et ainsy à pénétrer sérieusement la matière, vous trouvères^ qu'elle n'est qu'une, qui comme une excellente comédienne joue icy bas touttes sortes de personnages sous touttes sortes d'habits* ; autrement, il (auldroit admettre autant d'élémens qu'il y a de sortes de corps ; et si vous me demandés pourquoy donc le feu brusle et l'eau refroidit, veu que ce n'est qu'une mesnie" matière, je vous responds que cette matière agit par sympathie, selon la disposition où elle se trouve dans le temps qu'elle agit. Le feu, qui n'est rien que de la terre encore plus respanduë** qu'elle ne l'est* pour constituer l'air, tasche à changer en elle, par sympathie, ce qu'elle rencontre ; ainsy, la chaleur du charbon, estant le feu le plus subtil et le plus propre à pénétrer un corps, se glisse entre les pores de nostre masse, nous faict dilater au commencement, parce que c'est une nouvelle matière qui nous remplit et nous faict exaler en sueur ; cette sueur, estenduë par le feu, se convertit en fiimée et devient air ; cet air, encore davantage fondu par la chaleur de l'antipéristase ou des astres qui l'avoisinent, s'appelle feu^ et la terre abandonnée par le froid et par l'humide qui lioient touttes nos parties tombe en terre ; l'eau, d'autre part, quoy qu'elle ne diffère de la matière du feu qu'en ce qu'elle est plus serrée, ne nous brusle pas, à cause qu'estant serrée, elle demande par sympathie à resserrer les corps qu'elle rencontre, et le froid que nous sentons' n'est [rien] autre chose que l'effect de nostre chair qui se replie sur elle-mesme par le voisinage de la terre ou de l'eau qui la contrainct de luy ressembler. De là vient que les hidropicques, remplis d'eau, changent
a) Munich : rien, au lieu de : autre chose. — b) 1657 : connoistrez. — c) seule* — d) Munich : estenduë, au lieu de : respanduë. — c) n'est, au lieu de : ne l'est. — /) ressentons, au lieu de : sentons.
1) « ...sur ce que l'on dit de l'élévation de l'Eau au chalumeau par l'attraction de l'haleine..., il faut considérer que notre Air inférieur a beaucoup de conformité avec l'Eau, veu qu'il n'est qu'une Eau estenduë [Ch. Sorel, La Science universelle, 1641). • — 2) Cyrano, dit M. Juppont, se rend compte également des transformations de la matière sous l'action des « feux » de diverses espèces. Il adopte l'unité de la matière, idée très ancienne, au sujet de laquelle il imagine des fictions métamorphiques les plus extravagantes ; il ne peut évidemment pas soupçonner la diversité des corps simples, dont notre chimie a déterminé les projiriétés caractéristiques ; et puis, qui sait si les philosu])hies anciennes et Cyrano ne sont pas en avance sur la chimie actuelle, encore impuissante à démontrer l'unité de la matière. Certains défenseurs modernes de cette idée admettent que les substances dites corps simples ont leurs atomes identiques, groupés dans la molécule, comme les unités dans les nombres premiers ; aujourd'hui ce n'est qu'ingénieux, l'avenir dira s'ils ont raison. — 3) M. Juppont dit que Cyrano développe ici le changement continu des formes de la matière, seulement il faut traduire sueur par vapeur, air par gaz et feu par éther. Ces petites substitutions ne demandent qu'un peu de bonne volonté.
en eau toutte la nourriture qu'ilz prennent ; de là vient que les bilieux changent en bile tout le sang que forme leur foye. Supposés donc qu'il n'y ayst qu'un seul élément, il est certissime que tous les corps, chacun selon sa quantité*, inclinent esgalleraent au centre de la terre.
» Mais vous me demandés pourquoy donc l'or, le fer, les métaux, la terre, le bois descendent plus viste à ce centre qu'une esponge, si ce n'est à cause qu'elle est pleine d'air, qui tend naturellement en hault ! Ce n'en est point du tout la raison, et voicy comme je vous responds : Quoy qu'une roche tombe avec plus de rapidité qu'une plume, l'une et l'autre ont mesme inclination pour ce voyage* ; mais un boulet de canon, par exemple, s'il trouvoit la terre percée à jour, se précipiteroit plus viste à son cœur^ qu'une vessie grosse de vent ; et la raison est que cette masse de métal est beaucoup de terre recognée en un petit canton, et que ce vent est fort peu de terre estendaë en beaucoup d'espace ; car touttes les parties de la matière"' qui loge dans ce fer, embrassées^ qu'elles sont les unes aux autres, augmentent leur force par l'union, à cause que s'estans resserrées, elles se trouvent à la fin beaucoup à combattre contre peu, veu qu'une parcelle d'air esgalle en grosseur au boulet n'est pas esgalle en quantité, et quainsy, pliant sous le fais de gens plus nombreux qu'elle et aussy /lastez, elle se laisse enfoncer pour leur laisser le chemin libre.
» Sans prouver cecy par une enfilure déraisons, comment, parvostre foy, une picque, une espée, un poignard nous blessent-ilz, si ce n'est à cause que l'acier estant une matière ofi les parties sont plus proches et plus enfoncées les unes dans les autres, que non pas vostre chair, dont les pores et la mollesse monstrent qu'elle contient fort peu de terre* respanduë en un grand lieu, et que la pointe de fer qui nous picque estant une quantité presque innombrable de matière contre fort peu de chair, il la contrainct de céder au plus fort, de mesme qu'un escadron bien pressé pénètre une face entière de bataille qui est de beaucoup d'estenduë^, car pourquoy une loupe d'acier embrasée est-elle plus chaude qu'un tronçon^ de bois allumé si ce n'est [à cause] qu'il y a plus de feu dans la loupe en peu d'espace, y en ayant d'attaché à touttes les parties du morceau de métal, que dans le baston qui, pour estre fort spongieux, enferme par conséquent beaucoup de vuide, et que le vuide n'estant qu'une privation de l'Estre, ne peut pas estre susceptible de la forme du feu. Mais, m'objecterés-vous, vous supposez du vuide comme si vous l'aviez prouvé, et c'est cela dont nous sommes en dispute ! — Hé bien ! je vais donc vous le prouver, et quoy que cette difficulté soit la sœur du nœud gordien, j'ay les bras assés bons' pour en devenir l'Alexandre.
0) 1657 : qualité. — b) centre. — c) Munich : de la matière manque. — d) 1657 : jointes ; Munich : embrazées. — e) 1657 : matière. — /) Munich : espandue, au lieu de : respanduë. — g) 1657 : entame aisément un bataillon moins serré et plus estendu ; Munich : qui est beaucoup estendue. — h) 1657 : tronc. — i) forts.
1) Celle remarque est conforme aux vues de Galilée {Juppont).
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» Qu'il me responde donc, je l'en supplie, cet hébété^ vulgaire qui ne croit estre homme que parce quun Docteur^ luy a dit. Supposé qu'il n'y ayst qu'une matière, comme je pense l'avoir assez prouvé ; d'où vient qu'elle se relasche et se restrainct selon son appétit ; d'où vient qu'un morceau de terre, à force de se condenser, s'est faict caillou ? Est-ce que les particules" de ce caillou se sont placées les unes dans les autres, en telle sorte que là où s'est fiché ce grain de sablon, là mesme, er' dans le mesme point, loge un autre grain de sablon ?. Non,* cela ne se peut, et selon leur principe mesme, puisque les corps ne se pénètrent point : mais il fault que cette matière se soit rapprochée et, si vous le voulés, racourcie en remplissant le vuide de sa maison'.
» De dire que cela n'est point compréhensible qu'il y eust du rien dans le Monde, que nous fussions en partie composés'de rien, hé ! pourquoy non ? Le Monde entier n'est-il pas enveloppé de rien ? Puisque vous m'avoiiés cet article, y'e confesse donc^ qu'il est aussy aisé que le Monde ayst du rien dedans soy qu'autour de soy.
» Je voy fort bien que vous me deraanderés pourquoy donc l'eau, restraincte par la gelée dans un vase, le faict crever, si ce n'est pour empescher qu'il ne se fasse du vuide? Mais je responds que cela n'arrive qu'à cause que l'air de dessus, qui tend aussy bien que la terre et l'eau au centre, rencontrant sur le droit chemin de ce païs une hostellerie vaccante, y va loger ; s'il trouve les pores de ce vaisseau, c'est-à-dire les chemins qui conduisent à cette chambre de vuide, trop estroits, trop longs et trop tortus, il satisfaict, en le brisant, à son impatience pour arriver plus tost au giste.
» Mais, sans m'amuser à respondre à touttes leurs objections, j'ose bien dire que s'il n'y avoit point de vuide, il n'y auroit point de mouvement ou il fault admettre la pénétration des corps ; car il seroit trop ridicule de croire que quand une mouche pousse de l'aisle une parcelle d'air, cette parcelle en faict reculer*" devant elle une autre, cette autre encore une autre, et qu'ainsy l'agitation du petit orteil d'une puce allast faire une bosse derrière le Monde*. Quand ilz n'en peuvent plus, ilz ont recours à la raréfaction ; mais, par leur foy\ comment se peut-il faire quand un corps se raréfie, qu'une particule de la masse s'esloigne d'une autre particule sans laisser ce milieu vuide ? N'auroit-il pas fallu que ces deux corps, qui se viennent de séparer eussent esté en mesme temps au mesme lieu
a) 1657 : qu'elle., cette bcste. — b) qu'on le. — c) partie.s. — d) où. — e) tout. — /) se soit racourcie en sorte qu'elle ait remply quelque Heu qui ne l'estoit pas ; Munich : de sa maison mantjue. — g) 1G57 : confessez donc. — h) Munich : pousser, au lieu de reculer. — i) 1G57 : en bonne foy.
1) Les ouvrages philosophiques du XVII* siècle sont remplis de» discussions sur le vide et sur le plein. Cyrano, en critique avisé, ne jjrend pas j)arti dans cette lutte de deux théories extrêmes (voir note 3, p. 45). Le passage visé riposte très justement aux adeptes du plein. Pour répondre aux vacuistes, il fera parler Descartes qu'il rencontre dans le Soleil (Juppont).
OÙ estoit celui-cy, et que, de la sorte, ilz se fussent pénétrez tous trois ? Je ra'attens bien que vous me dernanderés pourquoy donc par un chalumeau, une seringue ou une pompe, on faict monter l'eau contre son inclination ; mais je vous répondre qu'elle est violentée et que ce n'est pas la peur qu'elle a du vuide qui l'oblige à se destourner de son chemin*, mais qu'estant jointe avec l'air d'une nuance imperceptible, elle s'eslève quand on eslève en hault l'air qui la tient embrassée'\
» Gela n'est pas fort espineux à comprendre pour qui connoist le cercle parfaict et la délicate enchesnure des Elémens ; car si vous considérés attentivement ce limon que faict le mariage de la terre et de l'eau, vous trouvères qu'il n'est plus terre, qu'il n'est plus eau, mais qu'il est l'entremetteur du contract de ces deux ennemys ; l'eau tout de mesme avec l'air s'envoyent réciprocquement un brouillard qui panclie^ aux humeurs de l'un et de l'autre pour raoyenncr leur paix, et l'air se réconcilie avec le feu par le moyen d'une exalaison médiatrice qui les unit. »
Je pense qu'il vouloit encore parler quand on nous apporta nostre mangeaille, et parce que nous avions faim, je fermé les oreilles et luy la bouche pour ouvrir l'estomach".
Il me souvient qu'une autre fois comme nous philosophions, car nous n'aymions guères ny l'un ny l'autre à nous entretenir de choses frivolles et basses : « Je suis bien fasché, dit-il, de veoir un esprit de la trempe du vostre infecté des erreurs du vulgaire ; il fault donc que vous sçachiés, malgré le pédantisme d'Aristote dont retentissent aujourd'huy toutes les Classes de vostre France, que tout est en tout, c'est-à-dire que dans l'eau, par exemple, il y a du feu, dedans le feu de l'eau, dedans l'air de la terre et dedans la terre de l'air' ; quoy que cette opinion fasse escarquiller les yeux^ aux Scolares®, elle est plus aisée à prouver qu'à persuader.
» Je leur demande, premièrement, si l'eau n'engendre point du poisson. Quand ilz me le nieront, je leur ordonneray de creuser un fossé, le remplir du sirop de l'esguière qu'ilz passeront encore, s'ilz veulent, à
0) 1657 : embarrassée. — b) pénètre. — c) à ses discours, pour ouvrir l'estomach aux -viandes qu'on nous donna. — d) ouvrir. — e) les yeux grands comme des sallières .
1) u L'eau mesme ne s'élèvera point sans quelque attraction, quoy que l'on dise d'ordinaire qu'elle s'élève par le seul dessein d'empescher qu'il n'y ait du Vuide. (Ch. Sorel : Science universelle, 1641, p. 41). — 2) D'après M. Juppont : « à une époque où l'horreur du vide était très en honneur, pour expliquer l'aspiration de l'eau dans les pompes, Cyrano reconnaît la pesanteur de l'air et la pres.sion atmosphérique, l'a-t-il comprise avant ou après Pascal (!) c'est un point qu'il est diiBcile d'éclaircir... Le Père Mersenne soupçonnait la pesanteur de l'air en 1632, les expériences de Torricelli sont de 1644, de plus c'est à la suite d'entretiens avec Descartes en présence de Roberval, les 23 et 24 septembre 1647, que Pascal fit ses expériences au Puy-de-Dôme, un an après, le 19 septembre 1648. — 3) Cette allégation était extravagante pour l'époque, elle prouve tout simplement que les demi-fous disent souvent des vérités, ou quelque chose d'approchant, sans le savoir. En tout cas, on aurait grand tort de leur en faire un mérite, parce qu'une vérité ou une demi-vérité n'exonère pas leur auteur d'avoir émis une foule d'absurdités manifestes qui étaient dans le même sac.
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travers un bluteau pour eschapper aux objections des aveugles, et je veux, en cas qu'ilz n'y trouvent du poisson dans quelque temps, avaller toute l'eau qu'ilz y auront versée ; mais s'ilz y en trouvent, comme je n'en doubte point, c'est une preuve convaincante qu'il y a du sel et du feu ; par conséquent, de trouver ensuitte de l'eau dans le feu, ce n'est pas une entreprise fort difficile'. Car qu'ilz choisissent le feu, mesme le plus destaché de la matière, comme les Cornettes, il y en a tousjours et beaucoup, puisque si cette humeur onctueuse dont ilz sont engendrez, réduitte en soulfre par la chaleur de l'antipéristase qui les allume, ne trouvoit un obstacle à sa violence dans l'humide froideur qui la tempère et la combat, elle se consommeroit brusquement comme un esclair. Qu'il y ayst maintenant de l'air dans la terre, ilz ne le nieront pas, ou bien ilz n'ont jamais entendu parler des finissons effroyables dont les montagnes de Sicile ont esté si souvent" agitées ; oultre cela, nous voyons la terre toutte poreuse jusques aux grains de sablon qui la composent. Cependant, personne n'a dit encore que ces creus fussent remplis de vuide ; on ne trouvera donc pas mauvais que l'air y fasse son domicile. 11 me reste à prouver que dans l'air il y a de la terre ; mais je n'en daigne casi pas prendre la peine, puisque vous en estes convaincu autant de fois que vous voyez battre^ sur vos testes ces légions d'atomes, si nombreuses qu'elles en estouffent l'Arithmétique.
» Mais passons des corps simples aux composez ; ilz me fourniront des subjets beaucoup plus fréquens pour monstrer que touttes choses sont en touttes choses, non point qu'elles se changent les unes aux autres comme le gazouillent vos Péripatéticiens, car je veux soustenir à leur barbe que les principes se raeslent, se séparent" et se remeslent derechef, en telle sorte que ce qui a une fois esté faict eau par le sage Créateur du Monde le sera tousjours ; je ne suppose point à leur mode de maxime que je ne prouve.
» C'est pourquoy prenés, je vous prie, une busche, ou quelque autre matière combustible, et mettés-y le feu ; ilz diront, eux, quand elle sera embrasée que ce qui estoil bois est devenu feu ; mais je leur soustiens que non, mot/, et qu'il n'y a point davantage de feu, maintenant qu'elle est toutte en llammes, que tantost auparavant qu'on en eust approché l'allumette^; mais celuy qui estoit caché dans la busche, que le froid et l'humide empeschoient de s'estendre et d'agir, secouru par l'cstranger, a rallié ses forces contre le ilegme qui l'estouflbit, et s'est enqiaré du champ qu'occupoit son eiinemy : aussy se monstre-t-il sans obstacle et triomphanl de son
a) Munich ; si souvent maïKjue. — b) 1057 : loniber. — c) Munich : se sé2)arent manque.
1) Cette uffirmulion n'a pus malheureusement été l'objet d'un commentaire de M. Juppont! — 2) Ce passage, dit M. Juppont, ne permet pas de doute sur la portée du mot « feu », qui est bien notre énergie; autrement la phrase n'aurait aucune signification. — Et cependant le terme Energie était employé par Gassendi.
geollier'. Ne voyés-vous pas comme l'eau s'enfuit par les deux bouts du tronçon, chaude et fumante encore du combat qu'elle a rendu ? Cette flamme que vous voyés en hault est le feu le plus subtil, le plus desgagé de la matière et le plus tost prest, par conséquent, à retourner chez soy ; il s'unit pourtant en piramide jusques à certaine hauteur pour enfoncer l'espaisse humidité de l'air qui luy résiste ; mais comme il vient, en montant, à se desgager peu à peu de la violente compagnie de ses hostes, alors il prend le large, parce qu'il ne rencontre plus rien d'antipatique à son passage, et cette négligence est bien souvent la cause d'une seconde prison ; car luy qui c/ieniine^ séparé"*, s'esgarera quelquefois" dans un nuage s'il s'y rencontre d'autres feux en assés grand nombre'^ pour faire teste à la vapeur, ilz se Joignent", ilz grondent, ilz tonnent, ilz fouldroient et la mort des innocens est bien souvent l'effect de lacholère animée des choses mortes. Si quand il se trouve embarrassé dans ces cruditez importunes de la moyenne région il n'est pas assez fort pour se defTendre, il s'abandonne à la discrétion de la nuë qui, coniraincte' par sa pensanteur de retomber en terre, y mène son prisonnier avec elle, et ce malheureux, enfermé dans une goutte d'eau, se rencontrera peut-estre au pied d'un chesne, de qui le feu animal invitera ce pauvre esgaré de se loger avec luy ; ainsy le voilà recouvrant le mesine sort^ dont il estoit party^ quelques jours auparavant'. » Mais voyons la fortune des autres Eléments qui composent cette busche : L'air se retire à son quartier encore pourtant raeslé de vapeur, à cause que le feu, tout en cholère, les a brusquement chassez pesle-raesle. Le voilà donc qui sert de ballon aux vents, fournit aux animaux de respiration, remplit le vuide que la Natur'e faict et possible encore que, s'estant enveloppé dans une goutte de rosée, il sera succé et digéré par les fueilles altérées de cet arbre où s'est retiré nostre feu" ; l'eau que la flamme avoit
a) 1657 : cheminant... il... — b) Munich : séparément, au lieu de : séparé. — c) peut estre, au lieu de ; quelquefois. — d) 1657 : d'auti-efois en assez grande quantité. — e) Munich : s'esteignent, au lieu de : se joignent. — /) 1657 : son ennemy qui le contraint. — g) qui revient au mesine estât. — h) sorty.
1) L'explication de Cyrano, qui suit, jette le trouble dans l'esprit de M. Juppout; il avoue : « Nous sommes forcément réduits à des conjectures sur le fond de la pensée de Cyrano. Gomment interpréter « le secours de l'étranger » ? songeait-il au rôle de l'air «dans la combustion .' qu'entend-il par « le champ qu'occupait son ennemi » ? qu'est-ce que le « triomphe du feu sur son geôlier » .' autant d'énigmes que la découverte des manuscrits de VHistoire de l'Etincelle, ouvrage qui a disparu, permettrait peut-être d'éclaircir. » L'Histoire de l'Etincelle n'aurait vraisemblablement rien éclairci, parce que le pauvre Cyrano n'avait rien de sibyllin dans son langage, par moments il laisse toute liberté à sa « fantaisie » sans y attacher d'autre importance. Les interprétations de ses commentateurs ont souvent dépassé sa pensée. — Nous jugeons inutile de reproduire tout au long le passage où M. Juppont rappelle qu'à cette époque « les savants ne donnaient pas toujours leurs découvertes au public, ils les dissimulaient même de façon assez bizarre, généralement sous des logogriphes qui permettaient de prendre date, tout en réservant le monopole de sa trouvaille à celui qui l'annonçait »! — 2) Ce passage, et le suivant, sont reproduits par M. Juppont pour montrer l'opinion de Cyrano sur la circulation du « feu » à travers tous les phénomènes naturels.
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chassée de ce throsne*, eslevée par la chaleur jusques au berceau des Météores, retombera en pluye sur nostre chesne aussy tost que sur un autre ; et la terre devenue cencjre, guérie de sa stérilité" par la chaleur nourrissante d'un fumier où on l'aura jettée", par le sel végétatif de quelques plantes voisines", par l'eau féconde des rivières, se rencontrera peut-estre près de ce chesne qui, par la chaleur [naturelle] de son germe, l'attirera et en fera une partie de son tout.
» De cette façon, voilà ces quatre Elémens qui recouvrent^ le mesme sort dont Hz estaient partys" quelques jours auparavant ; de cette façon^, dans un homme il y a tout ce qu'il faull^ pour composer un arbre ; de cette façon, dans un arbre il y a tout ce quil fauli^ pour composer un homme. Enfin de cette façon, touttes choses se rencontrent en touttes choses, mais il nous manque un Prométhée pour faire cet extraicl'. »
Voilà les choses à peu près dont nous amusions le temps, et véritablement^ ce petit Espagnol avoit l'esprit jolly. Nostre entretien'' n'estoit que la nuict, à cause que, dès six heures du matin jusques au soir, la grande foule du monde qui nous venoit contempler à nostre loge' nous eust destournés. D'aucuns nous jettoient des pierres, d'autres des noix, d'autres de l'herbe ; il n'estoit bruit que des bestes du Roy. On nous servoit tous les jours' à manger à nos heures et le Roy et la Reyne prenoient plaisir'' eux-mesmes' assez souvent en la peine de me taster le ventre pour connoistre si je n'emplissois point, car ilz brusloient d'une envie extraordinaire d'avoir de la race de ces petits animaux. Je ne sçay si ce fut pour avoir esté plus attentif que mon masle à leurs simagrées et à leurs tons : tant y a que j'appris" à entendre leur langue et à l'escorcher un peu". Aussi tost les nouvelles coururent par tout le Royaume qu'on avoit trouvé deux hommes sauvages plus petits que les autres à cause des mauvaises nourritures que la solitude nous avoit fournies et qui, par un défault de la semence de leurs pères, n'avoient pas eu les jambes de devant assez fortes pour s'appuyer dessus.
Cette créance^ alloil prendre racine à force de cheminer, sans les Prestres^ du pais qui s'y opposèrent, disant que c'estoit une impiété espouvantable de croire qud non seulement des bestes, mais des Monstres, fussent de leur espèce. « Il y auroit bien plus d'apparence (adjoustoient les moins passionez) que nos animaux domestiques participassent au privilège de l'humanité et de rimmorlalité\ par conséquent, à cause qu'ilz sont nés
a) 1657 : ou. — b) reçoivent. — c) et rentrent en mesme estât d'où ils esloient sortis. — d) ainsi on peut dire que. — e) qui est nécessaire. — /) qui nous tire du, aein de la Nature, et nous rende sensible, ce que je veux bien appcller matière première. — g) car. — fi) toutefois. — t) logis. — j) Munich : tous les jours manque. — A) 1057 et Munich : plaisir manque. — i) Munich : cux-niesmes manque. — m) 1667 : plustosl que luy. — n) ce qui fit qu'on nous considéra d une autre façon qu'on avait fait. — o) 1657 et Munich : croyance, au lieu de : créance. — p) 1657 : doctes.
1) Il faut lire tronc. — 2) Les arguments produits vont contre la doctrine de Descartes qui refusait aux unimaux la ral«ûu et l'intelligence. Cyrano est toujours ici gassendiste.
dans nostre païs, qu'une beste monstrueuse qui se dit née je ne sçay où dans la Lune ; et puis considérés la différence qui se remarque entre nous et eux : Nous autres, nous marchons à quatre piedz parce que Dieu ne se voulut pas fier d'une chose si précieuse' à une moins ferme assiette, il eut peur*" qu'il n'arrivast fortune de l'homme ; c'est pourquoy il prit luyinesme la peine de l'asseoir sur quatre pilliers, affin qu'il ne peut tomber ; mais desdaignant de se mesler de la construction de ces deux brutes, il les abandonna au caprice de la Nature, laquelle, ne craignant pas la perte de si peu de chose, ne les appuya que sur deux pattes.
» Les oyseaux mesmes, disoient-ilz, n'ont pas esté si mal traictez qu'elles, car au moins ilz ont reçu des plumes pour subvenir à la foiblesse de leurs piedz et se jetter en l'air quand nous les esconduirions de chez nous ; au lieu que la Nature, en ostant les deux piedz à ces Monstres, les a rais en estât de ne pouvoir eschapper à nostre Justice.
» Voyez un peu, oultre cela, comme ilz ont la teste tournée" devers le Ciel ! C'est la disette oii Dieu les a rais de touttes choses qui les a situés** de la sorte, car cette posture suppliante tesraoigne quilz cherchent au Ciel pour se plaindre à Celuy^ qui les a créez et qu'ilz luy deraandent perraission de s'accommoder de nos restes. Mais, nous autres, nous avons la teste penchée en bas pour contempler les biens dont nous sorames seigneurs et comme n'y ayant rien au Ciel à quoy' nostre heureuse condition puisse porter envie*. »
J'entendois tous les jours, à ma loge, les prestres faire ces contes-/à, ou de semblables ; enfin, ilz bridèrent si bien la conscience^ des peuples sur cet article qu'il fust arresté que je ne passerois tout au plus que pour un Perroquet pluinc^ ; ilz confirmoient les persuadés sur ce que non plus qu'un oyseau, je n'avois que deux piedz". On me mit en cage par ordre exprès du Conseil d'en hault.
Là, tous les jours l'oyseleur de la Reyne prenoit le soin de me venir siffler la langue, comme on faict icy aux Sansonets. J'estois heureux à la vérité, en ce que ma volière ne manquait^ point de mangeaille ; cependant, parray les sornettes dont les regardans me rompoient les oreilles, j'appris à parler corame eux.
a) Munich : d'une chose si précieuse manque. — b) 1657 : qu'allant autrement il n'. — c) Munich : formée, au lieu de : tournée. — d) destituez, au lieu de : situez. — e) 1657 : qu'ils se plaignent au Ciel de celuy. — f) qui. — g) l'esprit. — h) sans plumes. — i) Cela fit qu'. — j) je ne manquois.
1) Cyrano retourne avec dérision ces deux vers d'Ovide : Os homini sublime dédit, cœlumque tueri [Jussit, et erectos ad sidéra toUere vultus, dont le sens est déjà dans Platon et dans Aristote, et qui ont été si souvent répétés sous des formes différentes. Il avait emprunté à Descartes et à Bacon, sans doute par l'intermédiaire de Gassendi, leur aversion pour les causes finales. Mais, quoique les théologiens et sorbonnistes aient abusé étrangement de ce principe, il n'en est pas moins solide en lui-même, ni moins naturel à l'esprit ; et, dans le cas présent, il y a peut-être moins d'absurdité que ne le croit Cyrano, à supposer que la forme de l'homme est appropriée à sa fin, et que la station droite convient mieux que toute autre à l'animal intelligent (/. Denis, op. cité).
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Quand je fus assez rompu dans l'idiosme pour exprimer la pluspart de mes conceptions, j'en conté des plus belles. Desjà les compagnies ne s'entretenoient plus [d'autres choses] que de la gentillesse de mes bons mots, et l'estime qu'on faisoit de mon esprit vint jusques-là, que le Clergé" fut contrainct de faire publier un Arrest par lequel on defFendoit de croire que j'eusse de la raison, avec un commandement très exprès à touttes personnes, de quelque qualité et condition qu'elles fussent, de s'imaginer, quoy que je peusse faire de spirituel, que c'estoit l'instinct qui me le faisoit faire.
Cependant la définition de ce que j'estois partagea la Ville en deux factions ; le party qui soustenoit en ma faveur grossissoit tous les jours. Enfin, en despit de l'anathème et de V excommunication des Prophètes, qui tasclioient par là^ d'espouvanter le peuple, /nés sec^a^ei/rs' demandèrent une assemblée des Estats pour résoudre cet acroc de religion^. On fut longtemps à s'accorder sur le choix de ceux qui opineroient ; mais les arbitres pacifièrent l'animosité par le nombre des intéressez qu'ilz esgallèrent.
On inc porta tout brandi dans la Salle de Justice, oit je fus sévèrement traittè des e.raminaleurs. Ilz'^ m'interrogèrent, entre autres choses, de Philosophie ; je leur exposé tout à la bonne foy ce que jadis mon Régent m'en avoit appris, mais ilz ne mirent guère à me le réfuter par beaucoup de raisons, très convaincantes à la vérité. Quand je me vis tout à faict convaincu', j'allégué pour dernier refuge les principes d'Aristote, qui ne me servirent pas davantage que ses^ Sophismes, car, en deux mots, ilz m'en descouvrirent la fausseté.
« Aristote, me dirent-itz*", accommodoit' des principes à sa Philosophie, au lieu d'accommoder sa Philosophie aux principes. Encore ces principes les devoit-il prouver au moins plus raisonnables que ceux des autres Sectes', ce qu'il na peu faire. C'est pouiy[uoy le bon homme^ ne trouvera pas mauvais si nous luy baisons les mains. »
Enfin comme ilz virent que je ne leur clabaudois autre chose, sinon qu'ilz n'estoient pas plus sçavants qu'Aristote et qu'on m'avoit deffendu de disputer contre ceux qui nioient les principes, ilz conclurent tous, d'une commune voix, que je n'estois pas un homme, mais possible quelqu'espèce d'Austruche, veu que je portois comme elles la teste droite, de sorte quil fut ordonné^ à l'Oyseleur de me reporter en cage. J'y passois mon temps avec assés de plaisir, car, à cause de leur langue que je possédois correctement, toutte la Cour se divertissoit à me faire jaser. Les Filles de
a) 1657 : Conseil. — b) par lequel on taschoil. — c) ceux qui tenoient pour moy. — d) cette controverse. — e) et qui ordonnèrent qu'on me porteroit dans l'assemblée, comme on fit, mais j'y fus traitté autant sf'vèrcment qu'on se le peut imafjfiner, les Examinateurs, — /) do sorte que n'y pouvant respondre. — g) les. — h) dont vous vantez si fort la science. ■ — i) sans doute. — j) dont vous nous avez parlé. — k) Seigneur. — /) qne je marchois sur deux pieds, et qu'enfin, hormis un peu de duvet, je luy estois tout semblable, si bien qu'on ordouna.
la Reyne, entre autres , fouroient tousjours' quelque bribe dans mon panier, et la plus gentille de touttes avoit conceu quelque amitié pour moy. Elle estoit si transportée de joye, lors qu'estant en secret, je luxj. dcscouvrois les mistères de nostre religion, et principalement quand Je liiy parlais de nos cloches et de nos reliques^, qu'elle me protestoit, les larmes aux yeux, que si jamais je me trouvois en estât de revoUer à nostre Monde, elle me suivroit de bon cœur.
Un jour de grand matin je m'esveillé en sursaut ; je la vis qui tabourinoit contre les bastons de ma cage : « Resjoiiissez-vous, me dit-elle, hier, dans le Conseil, on conclud la guerre contre le grand Roy -- >■- <=' ; j'espère, parmy l'embarras des préparatifs, cependant que nostre Monarque et ses subjels seront esloigncz, faire naistre l'occasion de vous'' sauver. — Gomment, la guerre? l'interrompis-je* aussy tost. Arrive-t-il des querelles entre les Princes de ce Monde icy comme entre ceux du nostre ? Hé ! je vous prie, exposés-moij' leur façon de combattre. »
« Quand les arbitres, reprit-elle, esleus au gré des deux partis, ont désigné le temps accordé pour l'armement, celuy de la marche, le nombre des combattans, le jour et le lieu de la bataille, et tout cela avec tant d'esgallité qu'il n'y a pas dans une armée un seul homme plus que dans l'autre, les soldats estropiez d'un costé sont tous enrôliez dans une compagnie, et lorsqu'on en vient aux mains, les Mareschaux de Camp ont soing deles opposer aux estropiez de l'autre costé ; les géans ont en teste les colosses ; les escrimeurs, les adroits ; les vaillans, les courageux ; les débilles, les foibles ; les indisposez, les malades; les robustes, les forts; et si quelqu'un entreprenoit de frapper un autre que son ennemy désigné, à moins qu'il peut justiffier que c'estoit par mesprise, il est condamné de couard. Après la bataille donnée, on compte les blessez, les morts, les prisonniers, car pour les fuyards il ne s'en veoit point. Si les pertes se trouvent esgalles de part et d'autre, ilz tirent à la courte paille à qui se proclamera victorieux.
» Mais encore qu'un Roy'^ eust deffaict son ennemy de bonne guerre, ce n'est encore rien faici^, car il y a d'autres armées peu nombreuses de sçavants et d'hommes d'esprit, des disputes desquels despend entièrement le vray triomphe ée Ta servitude des Estais*.
Un sçavant est opposé à un autre sçavant, un spirituel à un autre spirituel' et un judicieux à un autre judicieux : au reste, le triomphe que
a) Munich : souvent, au lieu de : tousjours. — b) 1657 : je l'entretenois des mœurs et des divertisseinens des gens de nostre Monde, et principalement de nos Cloches, et de nos autres instrumens de musique. — c) 16.59 . . ■- ■ — c£) Munich: nous, au lieu de : vous. — e) luy respondis-je, au lieu de : l'interrompis-je. — /) 1657 ; parlez-moy de. — g) Royaume. — h) presque rien avancé. — i) un esprité à un autre esprité.
1) La contrefaçon de 1661 ne donne pas cette phrase, et elle n'a pas été remplacée par des points. — 2) Voir la dispute de Panurge et le royaume d'Enteléchie de Rabelais (Toldo).
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remporte un Estât en cette façon est compté pour trois victoires à force ouverte. La nation proclamée victorieuse, on rompt l'assemblée et le peuple vainqueur choisit pour estre son Roy ou celuy des ennemis ou le sien. »
Je ne pus m'erapescher de rire de cette façon scrupuleuse de donner des batailles, et j'alléguois pour exemple d'une bien plus forte Politique les coustumes de nostre Europe, où le Monarque n'avoit garde d'obmettre aucun de ses avantages pour vaincre, et voicy comme elle me parla :
« Apprenés-moy, me dit-elle, vos Princes ne prétextent-ilz leurs armeraens que du droit de force ? — Si faict, luy réplicqué-je, et de la justice de leur cause. — Pourquoy lors, continua-t-elle, ne choisissent-ilz des arbitres non suspects pour estre accordez ? Et s'il se trouve qu'ilz ayent autant de droit l'un que l'autre, qu'ilz demeurent comme ilz estoient ou qu'ilz jouent en un cent^ de picquet la Ville ou la Province dont ilz sont en dispute. Et cependant qu'ilz font casser la teste à plus^ de quatre millions d' hommes qui valent mieux qiCeux^ ilz sont dans leur cabinet à goguenarder sur les circonstances du massacre de ces badauds; mais Je me trompe de blasmer ainsy la vaillance de vos braves subjets ; ilz font bien de mourir pour leur patrie ; l'affaire est importante, car il s'agit d' estre le vassal d'un Roy qui porte une fraize ou de celuy qui porte un rabat. »
— Mais vous, luy respartis-je, pourquoy touttes ces circonstances en vostre façon de combattre ? Ne suffit-il pas que les armées soient pareilles en nombre d'hommes ? — Vous n'avez guères de jugement, me responditelle : Croiriés-vous, par vostre foy% ayant vaincu sur le pré vostre ennemy seul à seul, l'avoir vaincu de bonne guerre"* si vous estiés maillé' et luy non ? s'il n'avoit qu'un poignard et vous une estocade ? enfin, s'il estoit manchot et que vous eussiés deux bras? Cependant, avec toutte l'esgallité que vous recommandés tant à vos gladiateurs, ilz ne se battent jamais pareils, car l'un sera de grande, l'autre de petite taille ; l'un sera adroit, l'autre n'aura jamais manié l'espée ; l'un sera robuste, l'autre foible ; et quand mesraés ces disproportions seroient esgallées'^, qu'ilz seroient aiissy grands, aussy adroits et aussy forts l'un que l'autre, encore ne seroient-ilz pas pareilz, car l'un des deux aura peut-estre plus de courage que l'autre ; et soubz ombre que ce brutal' ne cortsidérera pas le péril, qu'il sera bilieux et qu'il aura plus de sang, qu'il aura le cœur plus serré avec touttes ces qualitez qui font le courage, comme si ce n'estoit pas, aussy bien qu'une espée, une arme que son ennemy n'a point ! Il s'ingère de se ruer éperduement sur luy, de l'effrayer et d'oster la vie à ce pauvre homme qui prévoit le danger, dont la chaleur est estoufPée dans la pituite et de qui le cœur est trop vaste pour unir les esprits nécessaires à dissiper cette glace qu'on nomme poltronnerie. Ainsy vous loués cet homme d'avoir tué son ennemy
a) 1657 : coup. — b) Munich : à plus manque. — c) en bonne foy, au lieu de : par vostre foy. — d) grAcc, au lieu de : guerre. — e) 1657 : égales. — /) cet emporté.
1) Couvert d'une cotte de maille.
avec avantage, et le louant de hardiesse, vous le loiiés d'un péché contre nature, puis que la hardiesse tend à sa destruction".
» Vous sçaurés^ qu'il y a quelques années qu'on fît une Remonstrance au Conseil de guerre pour apporter un règlement plus circonspect et plus consciencieux dans les combats, car le Philosophe qui donnoit l'advis parla ainsy :
« Vous vous imaginés, Messieurs, avoir bien esgallé les avantages des deux ennemys quand vous les avés choisis tous deux roides, tous deux grands, tous deux adroits, tous deux pleins de courage, mais ce n'est pas encore assés, puisqu'il fault enfin que le vainqueur surmonte par adresse, par force ou par fortune. Si ça esté par adresse, il a frappé sans doubte son adversaire par un endroit où il ne l'attendoit pas, ou plus viste qu'il n'estoit vraysemblable, ou, feignant de l'attaquer" d'un coslé, il l'a assailly de l'autre. Tout cela c'est affiner, c'est tromper, c'est trahir. Or la finesse, la tromperie, la trahison ne doibvent pas faire l'estime d'un véritable Généreux*. S'il a triomphé par force, estimerés-vous son ennemy vaincu, puisqu'il a esté violenté? Non, sans doubte; non plus que vous ne dires pas qu'un homme ayt perdu la victoire, encore qu'il soit accablé de la cheute d'une montagne parce qu'il n'a pas esté en puissance de la gagner. Tout de mesme, cettuy-là n'a point esté surmonté, à cause qu'il ne s'est pas trouvé dans ce moment disposé à pouvoir résister aux violences de son adversaire.
» Si ça esté par hazard qu'il a terrassé son ennemy, c'est la Fortune et non pas luy que l'on doibt couronner, il n'y a rien contribué ; et enfin le vaincu n'est non plus blasmable que le joueur de dez qui sur dix-sept points en voit faire dix-huit. »
On luy confessa qu'il avoit raison mais qu'il estoit impossible, selon les apparences humaines, d'y mettre ordre et qu'il valoit mieux subir un petit inconvénient que de s'abandonner à mille^ de plus grande importance.
Elle ne m'entretint pas cette fois davantage, parce qu'elle craignoit d'estre trouvée toutte seule avec moy, et si matin. Ce n'est pas qu'en ce pais l'impudicité soit un crime ; au contraire, hors les coupables convaincus, tout homme a pouvoir sur toulte femme^ et une femme tout de mesme pourroit appeller un homme en Justice qui l'auroit refusée : mais elle ne m'osoit pas fréquenter publicquement, à ce qu'etîe me dit, à cause que les Prestres avoient presc/ié au dernier sacrifice^ que c'estoient les femmes principalement qui publioient que j'estois homme, afin de couvi'ir sous ce prétexte le désir exécrable qui les brusloit de se mesler aux bestes et de
a) Munich : fait la dissenlion, au lieu de : tend à sa destruction. — b) 1657 : Et à propos de cela, je vous diray. — c) l'attraper. — d) cent autres. — e) gens du Conseil avoient dit dans la dernière assemblée.
1) Noble, gentilhomme. — 2) La communauté des hommes et des femmes se trouve dans la Cité du Soleil, voir pp. 169 et 187 de la traduction des Œuvres choisies de Campanella, Paris, 18k(à.
commettre avec moy, sans vergogne, des péchez contre nature. Cela fut cause que je demeuré longtemps sans la veoir [ny elle], ny pas une du sexe.
Cependant, il falloit bien que quelqu'un eust reschauffé les querelles de la définition de mon estre, car, comme je ne songeois plus qu'à mourir en cage, on me vint quérir encore une fois pour me donner audience. Je fus donc interrogé, en présence ('<• force" Courtisans, sur quelques points de Phisicquc, et mes responses, à ce que je crois, satisfirent aucunement ; car, d'un accent non ina<^istral, rcluy qui présidoit m'exposa fort au long ses opinions sur la structure du Monde. Elles me semblèrent ingénieuses, et sans qu'il passast jusques à son origine qu'il soustenoit éternelle, j'eusse trouvé sa Philosophie beaucoup plus raisonable que la nostre ; mais si tost que je l'entendis soustenir une resverie si contraire à ce que la foy nous apprend, je luy demandé ce qu'il pourrait respondre à Vauthorité de Moyse et que ce grand Patriarc/ie avait dit expressément^ que- Dieu l'avait créé en six jours. Cet ignorant ne fit que rire, au lieu de me respondre. Je ne peus alors m'empescher" de luy dire que, puisqu'il en venoit là, je commençois à croire que leur Monde n'estoit qu'une Lune. « Mais, me dirent-ilz tous, vous y voyés de la terre, des forcstz, des rivières, des mers ; que seroit-ce donc tout cela ? — N'importe, respartis-je, Aristote asseure que ce n'est que la Lune ; et si vous aviés dit le contraire dans les Classes "oii j'ay faict mes estudes, on vous auroit siffles. » Il se fit sur cela un grand esclat de rire ; il ne fault pas demander si ce fut de leur ignorance, rt l'on me reconduisit"^ dans ma cage.
Les Prestres cependant fiircnf- adverlis (jue j'avois osé dire que la Lune d'où je venois estoit un Monde et que le leur n'estoit qu'une Lune ; ilz creurent que cela leur fournissoit un prétexte assés juste pour me faire condamner à l'eau (c'estoit la façon d'exterminer les athées) ; ilz vont' en corps à cette fin faire leur plainte au Roy qui leur promet justice ; on ordonne que je serois remis sur la sellette'.
Me voilà donc descagé pour la troisiesme fois ; le Grand Pontife^ j^rit la parolle et plaida contre moy. Je ne me souviens pas de sa harangue, à cause que j'estois trop espouvanté pour recevoir les espèces de la voix sans désoi'dre et parce aussy qu'il s'estoit servy, pour desclaraer, d'un instrument dont le bruit m'eslourdissoit ; c'estoit une trompette qu'il avoit tout exprès choisie affiu que la violence de ce ton martial eschaufTast leurs esprits à ma mort, et alTm d'empescher par cette esmotion que le raisonnement ne pût faire son office, comme il arrive dans nos armées, où
a) lfi57 : d'un grand nombre de. — Munich : quelques. - - b) expressémenl manque. — c) lf)57 : je brisay avec luy, dont, il ne fit que rire, ce qui m'obtijifea. — d) mais cependant on me conduisit. — Munich ; el je fus ramené. — e) 1657 : Mais d'autres sçavans pins cmporloz que les premiers. - /) impies. Pour cet effet, ils furent. — g) et lors le plus ancien.
1) /'. Lacroix a vn dans ce qui suit une nllnsioii in^t^nicni^o et satirique au procès de Gnlik-c.
ce tintamarre de trompettes et de tambours empesche le soldat de réfléchir sur l'importance de sa vie.
Quand il eut dit, je me levé pour deffendrc ma cause, mais j'en fus deslivré de la peine par une aventure que vous allés entendre". Comrae i'avois desjà la bouche ouverte, un homme qui avoit eu grande difficulté à traverser la foule vint cheoir aux piedz du Roy et se iraisna longtemps sur le dos**. Cette façon de faire ne me surprit pas, car je sçavois bien, dès longtemps, que cestoit la posture où ilz se mettoient quand ilz vouloienl discourir en public. Je rengaisné seulement ma harangue, et voicy celle que nous eusraes de luy :
« Justes, escoutés-moy ! Vous ne sçauriez condamner cet Homme, ce Singe, ou ce Perroquet, pour avoir dit que la Lune estoit un !Monde d'où il venoit ; car, s'il est homme, quand mesme il ne seroit pas venu de la Lune, puisque tout homme est libre, ne luy est-il pas libre de s'imaginer ce qu'il voudra? Quoy ! pouvés-vous le contraindre à n'avoir que" vos visions? Vous le forcerés bien à dire qu'il croit que la Lune n'est pas un Monde, mais il ne le croira pas pourtant ; car, pour croire quelque chose, il fault qu'il se présente à son imagination certaines possibilitez plus grandes au oiiy qu'au non de cette chose ; ainsi/, à moins que vous luy fournissiez ce vraysemblable, ou qu'il vienne de soy-mesme s'offrir à son esprit, il vous dira bien qu'il croit, mais il ne le croira pas pour cela.
» J'ay maintenant à vous prouver qu'il ne doibt pas estre condamné, si vous le posés dans la catégorie des bestes :
» Car, supposé qu'il soit animal sans raison, quelle raison vousmesraes avez-vous de l'accuser d'avoir péché contre elle ? Il a dit que la Lune estoit un Monde. Or, les brutes"^ n'agissent que par instinct de Nature ; doncques, c'est la Nature qui le dit, et non pas luy ; de croire maintenant que cette sçavante Nature qui a faict et la Lune et ce Monde-cy ne sçache elle-mesnie ce que c'est^ et que vous autres, qui n'avés de connoissance que ce que vous en tenés d'elle, le scachiez plus certainement, cela seroit bien ridicule : Mais quand mesme la passion vous faisant renoncer à vos premiers principes, vous supposeriés que la Nature ne guidast point les brutes', rougissez à tout le moins des inquiétudes que vous causent les capriolles^ d'une beste. En vérité. Messieurs, si vous rencontriés un homme d'âge meur qui veillast à la police d'une fourmillière pour tantost donner un soufflet à la fourmi qui auroit faict cheoir sa compagne, tantost en emprisonner une qui auroit desrobé à sa voisine un grain de bled, tantost mettre en justice une autre qui auroit*" abandonné ses œufs, ne l'estimeriésvous pas insensé de vacquer à des choses trop au-dessous de luy, et de prétendre assujettir à la raison des animaux qui n'en ont pas l'usage ?
a) 1657 : qui vous va surprendre. — b) en sa présence. — c) pas. — d) bestes. — e) ce que c'est elle-mesme. — /) bestes. — g) caprices. — h) Munich : pour avoir, au lieu de : qui auroit.
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Comment donc, vénérables Pontifes, appellerés-vous'^ l'intérest que vous prenés aux capriolles^ de ce petit animal ? Justes, j'ay dit. »
Dès qu'il eust achevé, une forte" musique d'applaudissemens fit retentir toutte la salle ; et après que les opinions eurent esté débattues un gros quart d'heure, voicy ce que le Roy prononça :
« Que doresnavant, je serois sensé homme ; comme tel mis en liberté, et que la punition d'estre noyé seroit modiffiée en une amende honteuse (car il n'en est point en ce païs-là d'honorable), dans laquelle amende je me dédirois publicquement d'avoir enseigne^ que la Lune estoit un INIonde, et ce à cause du scandale que la nouveauté de cette opinion auroit peu causer" dans l'Ame des foibles. «
Cet Arrest prononcé, on m'enlève hors du Palais ; on m'habille par ignominie fort magnificquement ; on me porte sur la tribune d'un superbe Chariot ; et traisné que je fus par quatre Princes qu'on avoit attachez au joug, voicy ce qu'ilz m'obligèrent de prononcer à tous les carrefours de la Ville :
« Peuple, je vous déclare que cette Lune icy n'est pas une Lune, mais un Monde; et que ce Monde de là-bas n'est point un Monde, mais une Lune. Tel est ce que les Prestres' trouvent bon que vous croyiés. »
Après que j'eus crié la mesme chose aux cinq grandes places de la Cité, j'apperceus mon Advocat qui me tendoit la main pour m'ayder à descendre. Je fus bien estonné de reconnoistre, quand je l'eus envisagé, que c'estoit mon ancien Démon. Nous fusmes une heure à nous embrasser.
« Et venés-vous-en, me dit-il, chez moy, car de retourner en Cour après une amende honteuse, vous n'y sériés pas veu de bon œil. Au reste, il fault que je vous dise que vous sériés encore avec les Singes, aussy bien que l'Espagnol, vostre compagnon, si je n'eusse publié dans les compagnies la vigueur et la force de vostre esprit, et brigué contre les Prophètes^ en vostre faveur la protection des Grands. ».
La fin de mes remerciemens nous vit entrer chez luy, il m'entretint jusques au repas des ressors qu'il avoit faict joiier pour contraindre les Prestres^, malgré tous les plus spécieux scrupules dont ilz avoient embaboiiiné la conscience du peuple, de luy permettre de rnouyr. Nous estions assis devant un grand feu, à cause que la saison estoit froide, et il allait poursuivre à me raconter (Je pense) ce qu'il avoit faict pendant que Je ne Vavois point veu, mais on nous vint dire que le soupper estoit prest. « J ay prié, continna-t-il, pour ce soir' deux Professeurs d'Académie de cette Ville de venir manger avec nous. Je les feray tomber^ sur la Philosophie qu'ilz enseignent en ce Monde-cy ; par mesme moyen, vous verres le fils de.mon
a) 1657 : vénérable assemblée, défendrcz-vous. — b) caprices. — c) sorte de. — d) soustenu. — e) apporter. — /) le Conseil. — o-) vos ennemis. — h) oblif^er mes ennemis. — i) le peuple à se desporter d'une poursuitte si injuste, mais comme on nous eut adverty qu'on avoit servy, il me dit (ju'il avoit, |)our rue tenir compagnie ce Boir là, prié. — /j adjousta-t-il.
hoste : c'est un jeune homme autant plein d'esprit que j'en aye jamais rencontré et ce seroit un second Socrate s'il pouvoit régler ses lumières et ne point estouffer dans le vice les grâces dont Dieu continuellement le visite, et ne plus affecter l'impiété par ostentation' . Je me suis logé céans pour espier les occasions de l'instruire. Il se teut comme pour me laisser à mon tour la liberté de discourir ; puis il fit signe qu'on me devestit des honteux ornements dont j'estois encore tout brillant.
Les deux Professeurs que nous attendions entrèrent presque aussi tôt ; nous fusmes tous quatre ensemble dans le cabinet du souppcr^, où nous trouvasmes ce jeune garçon, dont il m'avoit parlé, qui mangeoit desjà. Hz luy firent de grandes saluades et le traittèrent d'un respect aussy profond que d'esclave à Seigneur : j'en demandé la cause à mon Démon, qui me respondit que c'estoit à cause de son âge, parce qu'en ce Monde-là les vieux rendoient toutte"" sorte d'/ionneur'^ et de déférence aux jeunes ; bien plus, que les pères obéissoient à leurs enfans, aussi tost que parl'advisdu Sénat des Philosophes ils avoient atteinct l'usage^ de raison.
« Vous vous estonnés, continua-t-il, d'une coustume si contraire à celle de vostre pais ? Elle ne répugne point, touttefois, à la droite raison, car en conscience, dites-moy, quand un homme jeune et chaud est en force d'imaginer, de juger et d'exécuter, n'est-il pas plus capable de gouverner une famille qu'un infirme sexagénaire ? Ce pauvre hébété, dont la neige de soixante hivers a glacé l'imagination, se conduit sur l'exemple des heureux succez, et cependant c'est sa Fortune qui les a rendus tels, contre touttes les règles et toutte' l'économie de la prudence humaine.
» Pour du jugement, il en a aussy peu, quoy que le vulgaire de vostre Monde en fasse un appanage de la vieillesse ; et pour le désabuser, il fault qu'il sçache que ce qu'on appelle en un vieillard prudence n'est [r/en]« qu'une appréhension panicque, une peur enragée de rien entreprendre qui l'obsède : ainsy, mon fils, quand il n'a pas risqué un danger où un jeune homme s'est perdu, ce n'est pas qu'il en préjugeast la catastrophe, mais il n'avoit pas assez de feu pour allumer ces nobles eslans qui nous font oser, ei^ l'audace, en ce jeune homme, estoit comme un gage de la réussite de son dessein, parce que celte ardeur qui faict la promptitude et la facilité d'une exécution estoit celle qui le poussoit à l'entreprendre.
» Pour ce qui est d'exécuter, je ferois tort à vostre esprit de m'efforcer à le convaincre de preuves : Vous sçavés que la jeunesse seule est propre à l'action : et si vous n'en estes pas tout à fait persuadé, dites-moy, je vous prie, quand vous respectés un homme courageux n'est-ce pas à
a) 1657 : le libertinage comme il fait par une chimérique ostentation et une affectation de s'acquérir la réputation d'homme d'esprit, — b) et nous allasmes nous mettre à table où elle estoit dressée, et. — c) Munich : cette, au lieu de : toute. — d) 1657 et Munich : de respect. — e) 1657 : l'Age. — /) et qui ne se conduit que par ce que vous appeliez l'expérience des heureux succez, qui ne sont cependant que de simples effets du hazard contre toutes les règles de. — g) autre chose. — A) au lieu que.
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cause qu'il vous peut venger de vos ennemys, ou de vos oppresseurs ? Pourquoi/ donc le considérés-vous encore, si ce n'est par liabilude, quand un' bataillon de septante janviers a gelé son sang et tué de froid tous les nobles entousiasraes dont les jeunes personnes sont eschauffées y)o?<r la justice^ ? Lors que vous délierez au fort, n'est-ce pas aflin qu'il vous soit obligé d'une victoire que vous ne luy sçauriés disputer ? Pourquoy donc vous soumettre à luy, quand la paresse a fondu ses muscles, débilité ses artères, évaporé ses esprits, et succé la moesle de ses os ?
» Si vous adoriés une femme, n'estoit-ce pas à cause de sa beauté ? Pourquoy donc continuer vos génuflexions, après que la vieillesse en a faict un phantosme à menacer les vU'ans de la mort 7^"^ Enfin, lors que vous /lonoriés" un homme spirituel, c'estoit à cause que, par la vivacité de son génie, il pénétroit une affaire meslée et la desbroiiilloit, qu'il defTrayoit par son bien dire l'assemblée du plus hault carat, qu'il digéroit les sciences d'une seule'' pensée et que Jamais une belle Ame ne forma de plus violons désirs que pour luy ressembler^, et cependant vous luy continués vos hommages' quand ses organes usez rendent sa teste imbécille et pesante et lors qu'en compagnie ii^ ressemble pluslost par son silence^ la statue' d'un Dieu-Foyer qu'un homme capable de raison.
» Concluez par là, mon fîlz, qu'il vault mieux que les jeunes gens soient pourvus du gouvernement des familles que les vieillards'.
» Certes, vous sériés bien j'oible de croire^ (/«'Hercules, Achilles, Epaminondas, Alexandre^ et César, qui sont' tous morts au deçà de quarante
a) 1657 : est-ce par autre considération que par pure habitude que vous le considérez, lorsqu'un. — b) qui ne représente j)Ius qu'une hideuse imaj^'e de la mort.
— c) aimiez. — d) Munich : plus huullc, au lieu de : seule. — e) manque. — /) 1657 : honneurs. — g) importune aux compagnies et lors qu'il. — h) 1657 et Munich : par son silence manque. — i) 1657 : figure. — /') D'autant plus mesmc que, selon vos maximes.
— h) Munich : Alexandre m'anque. — • l) 1657 : presque.
1) Cyrano vu copier Théophile qui, dans su Satyre première, a dit :
ïel est grave el pesant qui fut jadis volage, Et sa masse caduque esclave du repos N'ayme plus qu'à resver, hayt le joyeux propos. Une suie vieillesse en desplaisir confite, Qui lousjours se chagrine, et tousjours se despite Voit tout à contre cœur, et ses membres cassez Se rongent à regret de ses plaisirs passez, Veut traisner Jiostre enfance à lu fin de la vie, De mesiue sang bouillant veut cstouirer l'envie. Un vieil Père resveur aux nerfs tous refroidis, Sans plus se souvenir quel il estoit jadis, Alors que l'inipuissunce esteint sa convoitise Veut que nostre bon sens révère sa sottise...
2) Le mépris qu'affiche Cyrano pour la vieillesse, parait inspiré, dit M. Toldo, de certains dialogues des morts de Lucien. — Pour nous, il n'est que le résultat de l'animosilé qu'il avait contre son père parce que celui-ci lui faisait attendre trop longtemps sa succession. — « Ses luttes avec l'autorité paternelle font rêver à Cyrano une organisation où l'intelligence aurait le pas sur l'autorité de la vieillesse » {Juppont).
ans, fussent des persê/incs à qui on ne ilcbi'oil ([uc des honneurs vulgaires ; et qu'à un vieil radotcn.i:, parce que le Soleil a quatre vingts dix fois espié sa moisson, vous lui déviés de l'encens".
» Mais, dirés-vous, touttes les Loix de nostre Monde font retentir avec soin ce respect qu'on doibt aux. vieillards : Il est vray ; mais aussy, tous ceux qui oui introduit des loix ont esté des vieillards qui craignoient que les jeunes ne les dépossédassent justement de l'authorité qu'ilz avoient extorquée et ont faiet comme les législateurs a/t.i: faulccs religions'' un mistcre de ce qu Hz n ont peu prouver.
« Oiiy, me dirés-vous, ce v'ieillanl est mon père et le Ciel me promet une longue vie si je l'honore. »
» Si vostre père, ô mon filz ", ne vous ordonne rien de contraire aux inspirations du Trùs-Hault, je vous Vadvoue ; autrement, marchés sur le ventre du père qui vous engendra, trépignes sur le sein de la mère qui vous conceut, car de vous imaginer que ce lasche respect que des pare ns vicieux ont arraché à vostre foiblesse soit tellement agréable au Ciel qu'il en allonge pour cela vos fusées, je n'y vois guères d ripparence.
» Quoy ! Ce coup de chapeau dont vous chatoiiillés et nourrisses la sujjcrbe de vostre père crèvc-t-il un abcès que vous avez dans le costé, réparet-il vostre humide radical, faicl-il la cure d'une estocade à travers vostre cstomach, vous casse-t-il une pierre dans la vessie '.' Si cela est, les médecins ont grand tort : au lieu de potions infernales dont Hz empestent la vie des hommes, qu'ilz n'ordonnent pour la petite vérolle trois révérences à jeun, quatre « grand mcrcy » après disné, et douze « bonsoir mon père et ma mère » avant que de s'endormir. Vous me réplicquerés que sans luy vous ne sériés pas, il est vray, mais aussy luy-mesme sans vostre grand-père n aurait jamais esté, ni vostre grand-père sans vostre bisaïeul, ni, sans vous, vostre père nauroit pas de petit- fds.
1) Lors que la Nature le mit au jour, c'estoit à condition de rendre ce qu'elle luy prestoit ; ainsy quand il vous engendra, il ne vous donna rien, il s'acquitta ! Encore je voudrais bien sçavoir si vos parens songeaient à vous quand Hz vous firent ? Hélas, point du tout ! et touttefois vous croyez leur estre obligé d un présent qu Hz vous ont faiet sans y penser.
» Camment, parce que vostre père fut si paillard qu il ne pût résister aux beaux yeux de je ne sçay quelle créature, qu'il en fit le marclié pour assouvir sa passion et que de leur patrouillis vous fustes le maçonnage, vous révérerés ce voluptueux comme un des sept Sages de Grèce ; quoy, parce que cet autre, avare, acheta les riches biens de sa femme par la façon d'un enfant, cet enfant ne luy doibt parler qu'il genoux ; ainsy vostre jière fit bien d' estre
à) 1657 : n'auroient mérité aucuns honneurs, parce qu'à vostre compte ils auroient esté trop jeunes, bien que leur seule jeunesse fut seule la cause de leurs belles actions, qu'un ûge plus advancé eust rendues sans effet, parce qu'il eust manqué de l'ardeur et de la promptitude qui leur ont donné ces grands succès. — 6; Munich : de la fausse religion, au lieu de : aux fausses religions. — c) ù mon fils manque.
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ribaud et cet autre d'estre cliiche, car autrement ny vous ny luy n'auriés jamais esté; mats je voudrais bien sçavoir si quand [mesme] il eust esté certain que son pistolet eust pris un rat\ s'il n' eust point tiré le coup ? Juste Dieu ! qu'on en faict accroire au Peuple de vostre Monde.
» Vous ne tenez, ô mon filz, que le corps de voslre Architecte mortel, vostre Ame part des deux, qu'il pouvait engaisner aussy bien dans un autre fourreau ; vostre père serait possible né vostre filz, comme vous estes né le sien'. Que sçavés-vous mesme s'il ne vous a point empesché d'hériter d'un diadesme ? Vostre esprit estoit peut-estre party du Ciel à dessein d'animer le Roy des Romains au ventre de l'Impératrice ; en chemin, par hazard, il rencontra vostre embrion pour abréger son voyage^, il s'y logea. Non, non. Dieu ne vous eust point rayé du calcul qu'il avoit faict des hommes quand vostre père fut mort petit garçon. Mais qui sçait si vous ne sériés point aujourd'huy l'ouvrage de quelque vaillant" Capitaine qui vous auroit associé à sa gloire comme à ses biens ! Ainsy peutestre vous n'estes non plus redevable à vostre père de la vie qu'il vous a donnée, que vous le sériés au Pirate qui vous auroit mis à la chaisne parce qu'il vous nourriroit ; et je veux mesme'' qu'il vous eust engendré Roy ; un présent perd son mérite lors qu'il est faict sans le choix de celuy ^ qui le reçoit. On donna la mort à César, on la donna pareillement à Cassius, cependant Gassius en est obligé à l'Esclave dont il l'impétra, non pas César à ses meurtriers parce qu'ilz le forcèrent de la prendre. Vostre père consulta-t-il voslre volonté lors qu'il embrassa vostre mère ? Vous demanda-t-il si vous trouveriés bon de veoir ce siècle-là, ou d'en attendre un autre ? si vous vous contenteriés d'estre le filz d'un sot, ou si vous auriés l'ambition de sortir d'un brave homme ? Hélas ! vous que l'affaire concernoit tout seul, vous estiez le seul dont on ne prenoit point l'advis ! Peut-estre qu'alors si vous eussiez esté enfermé autre part que dans la matrice des idées de la Nature, et que vostre naissance eust esté à vostre option, vous auriés dit à la Parque : « Ma chère Damoiselle, prends' le fuseau d'un autre, il y a fort longtemps que je suis dans le rien, et j'ayme mieux demeurer encore cent ans à n'estre pas, que d'estre aujourd'huy pour m'en repentir demain. » Cependant il vous fallut passer par là ; vous eustes beau piailler pour retourner à la longue et noire maison dont on vous arrachoit, on faisoit semblant de croire que vous demandiés à tetter.
» Voilà, ô mon filz, à peu près les raisons qui sont la cause du respect que les pères portent à leurs enfans ; je sçay bien que j'ay penché du costé des enfans plus que la justice ne demande, et que j'ay parlé en leur
0) 1657 : vienl des Cieux, il n'a tenu qu'au hazard que vostre père n'ait esté vostre fils, comme vous estes le sien. — b) et peut eslre jjour abréger sa course. — c) Munich : grand, au lieu de : vaillant. — d) 1657 : qu'il vous eust engendré Prince. — e) Munich : la personne, au lieu de : celuy. — /) jjrenez, au lieu de : prends.
1) Eût raté.
faveur un peu contre ma conscience : mais voulant corriger cet insolent orgueil dont les" pères bravent la foiblesse de leurs petits, j'ay esté obligé de faire comme ceux qui veulent redresser un arbre tortu, ils le retortuent^ de l'autre costé affin qu'il redevienne esgallement droit entre les deux contorsions : ainsy j'ay faict restituer aux pères la lyrannique dcfférence qu'ilz avaient usurpée et leur en ay beaucoup desrobé" qui leur appartenoit, afCn qu'une autre fois ilz se contentassent du leur. Je sçay bien que j'ay chocqué par cette apologie tous les vieillards, mais qu'ilz se sou\iennent qu'ilz sont filz"^ auparavant que d'estre pères, et qu'il est impossible que je n'aye parlé fort à leur avantage, puisqu'ilz n'ont pas esté trouvés sous une pomme de chou. Mais enfin, quoy qu'il puisse arriver, quand mes ennemys se mettroient en bataille contre mes amys, je n'auray que du bon, car j'ay servy tous les hommes et n'en ay desservi que la moitié. »
A ces mots, il se teut et le filz de nostre hoste prit ainsy la parolle :
« Permettez-moy, luy dit-il, puisque je suis informé par vostre soin de l'Origine, de l'Histoire, des Coustumes et de la Philosophie du Monde de ce petit Homme, que j"adjcuste quelque chose à ce que vous avés dit, et que je prouve que les enfans ne sont point obligés à leurs pères de leur génération, parce que leurs pères estoicnt obligez en conscience de les engendrer.
» La Philosophie de leur Monde la plus estroitte confesse qu'il est plus à sou/iaitier' de mourir, à cause que pour mourir il fault avoir vescu, que de n'estre point. Or, puisqu'en ne donnant pas l'estre à ce rien, je le mets en estât pire que la mort, je suis plus coupable de ne le pas produire que de le tuer : Tu croirois', ô mon petit homme, avoir faict un parricide indigne de pardon si tu avois esgorgé ton filz ; il seroit énorme à la vérité ; cependant il est bien plus exécrable de ne i)as donner l'estre à qui le peut recevoir ; car cet enfant, à qui tu ostes la lumière, a tousjours eu^ la satisfaction d'en jouïr quelque temps. Encore nous sçavons qu'il n'en est privé que pour peu '' de siècles ; mais ces quarante pauvres petits riens, dont tu pouvois faire quarante bons soldats à ton Roy, tu les empesches malicieusement de venir au jour et les laisse corrompre dans tes reins, au hazard d'une apoplexie qui t'estouffera.
» Qu'on ne m'objecte point les beaux panégyriques de la virginité, cet honneur n'est qu'une fumée, car enfin tous ces respects dont le vulgaire l'idolastre ne sont rien, mesme entre vous autres, que de conseil', mais de ne pas tuer, mais de ne pas faire son filz en ne le faisant point plus malheureux qu'un mort : c'est de commandement ; pourquoy je m'estonne fort, veu que la continence au monde d'oii vous venés est tenue si préférable à la propagation charnelle, pourquoy Dieu ne vous a pas faict naistre à la rosée
a) 1657 : certains. — b) le tirent. — c) ce qu'ils ostent à leurs enfans, leur en oslant beaucoup ; Munich : osté beaucoup. — cl) 1G37 : qu'ils ont esté enfans. — e) avantageux. — /) cependant. — g) pour tousjours eust eu. — A) quelques. — i) Munich : des conseils, au lieu de : de conseil.
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du mois de may comme les champignons, ou , tout au moins, comme les crocodiles du limon gras de la Terre escliauffé par le Soleil. Cependant il n'envoyé point chez vous d' eunuques que par accident, il n'arraclie point les génitoires à vos moines, à vos prestres, ny à vos cardinaux. Vous me dires que la Nature les leur a données ; oûy, mais il est le Maistre de la Nature ; et s'il avoit reconnu que ce morceau fust nuisible à leur salut, il auroit commandé de le coupper, aussy bien que le prépuce aux Juifs dans Vancienne loi. Mais ce sont des visions trop ridicules. Par vostre foy : y a-t-il quelque place sur vostre corps plus sacrée ou plus maudite l'une que Vautre ? Pourquoy commettés-je un péché quand je me touclie par la pièce du milieu et non pas quand je touclte"^ mon oreille ou mon talon? Est-ce à cause qu'il y a du chatouillement ? Je ne doihs donc pas me purger au bassin, car cela ne se faict point sans quelque sorte de volupté^ ; ny les dévots ne doibvent pas non plus s'eslever à la contemplation de Dieu, car ils y goustent un grand plaisir d imagination. En vérité, je m'estonne, veu combien la religion de vostre pais est contre nature et jalouse de tous les contentemens des hommes, que vos prestres n'ont faict un crime de se gratter, à cause de l'agréable douleur" qu'on y sent ; avec tout cela,j'ay remarqué que la prévoyante Nature a faict pencher tous'^ les grands personnages, et vaillans et spirituels, aux délicatesses de l'Amour, tesmoing Samson, David, Hercule, César, Annibal, Charlemagne ; estoit-ce af/în qu'ilz se moissonnassent l'organe de ce plaisir d'un coup de serpe ? Hélas, elle alla jusques sous un cuvier à desbaucher Diogène maigre, laid, et pouilleux, et le contraindre de composer^ du vent dont il soufflait les carottes^ des souspirs à Lays^. Sans doubte elle en usa de la sorte pour l'appréhension qu'elle eust que les honnestes gens ne manquassent au Monde. Concluons de là que vostre père estait obligé en conscience de vous lascher à la lumière, et quand il penserait vous avoir beaucoup obligé de vous faire en se chatouillant, il ne vous a donné au fond que ce qu'un taureau banal donne aux veaux tous les jours dix fois pour se resjouir. »
— Vous avés tort, interrompit alors mon Démon, de vouloir régenter la sagesse de Dieu. Il est vray qu'il nous^ a deffcndu l'excès de ce plaisir, mais que sçavés-vous s'il ne l'a point ainsy voulu affin que les difficullez que nous trouverions à combattre cette passion nous fît mériter la gloire qu'il nous prépare ? Mais que sçavés-vous si ce n'a point esté pour aiguiser V appétit par la deffense? Mais que sçavés-vous s'il ne prcsvoyoit point qu'abandonnant la jeunesse au.x impétuosilez^ de la chair, le co'it ' trop fréquent énerveroit leur' semence et inarqueroit la fin du Monde aux arrière-ncpveux du premier homme? Mais que sçavés-vous s'il ne voulut point cnipcscher que
a) Munich : gratte, nu lieu de : touche. — b) espèce, au lieu de : sorte. — c) douceur, au lieu de : douleur. — d) tous manque. — e) former, au lieu de : composer. — /) en l'air, uu lieu de : a Lays. — g) vous, au lieu de : nous. — A) violences, au lieu de : impéluositez. — t) jouer, au lieu de : coït. — y) en crèveroit la, au lieu de : énerveroit leur.
1) Dont Diogène faisait su nourriture.
la fertilité de la terre ne manquast aux besoins de tant d' affamez ? Enfin que sçavés-vous s'il ne l'a point voulu faire contre toutte apparence de raison affn de récompenser justement ceux qui, contre toutte apparence de raison, se seront fiez en sa parolle ? »
Cette response ne satisfit pas, à ce que je crois, le petit hoste, car il en hocha deux ou trois fois la teste ; mais nostre commun Précepteur se teut, parce que le repas estoit en impatience de s'envoUer.
Nous nous estendismes donc sur des matelas fort mollets, couverts de grands tapis où les fumées nous vinrent trouver comme autrefois dedans l'hostellcrie. Un jeune serviteur prit le plus vieil de nos deux Philosophes pour le conduire dans une petite salle séparée, et « Revenés nous trouver icy, cria mon Précepteur, aussi tost que vous aurés mangé »*. // nous le promit.
Cette fantaisie de manger à part me donna la curiosité d'en demander la cause :
« Il ne gouste point, me dit-il, de l'odeur de la viande, ny mesme de celle des herbes, si elles ne sont mortes d'elles-mesmes, à cause qu'il les pense capables de douleur.
— • Je ne m'esbahis pas tant, réplicqués-je, qu'il s'abstienne de la chair et de touttes choses qui ont eu vie sensitive ; car en nostre Monde les Pitagoriciens, et mesmes quelques saints Anachorètes, ont vescu^ de ce régime ; mais de n'oser, par exemple, coupper un chou de peur de le blesser, cela me semble tout à fait risible". »
« Et moy, respondit le^ Démon, je trouve beaucoup d'apparence à son opinion.
)) Car, dites-moy, ce chou dont vous parlés, n'est-il pas autant créature de Dieu que vous ? N'avés-vous pas esgallement tous deux pour père et mère Dieu et la privation?^ Dieu n'a-t-il pas eu, de toute éternité, son intellect occupé de sa naissance, aussy \bien'\ que de la vostre ? Encore semble-t-il qu'iV ayst pourveu plus nécessairement à celle du végétant que du raisonnable, puisqu'il a remis la génération d'un homme au caprice de son père s qui pouvoit, pour son plaisir, l'engendrer ou ne l'engendrer pas : rigueur dont cependant il n'a pas voulu traitter avec le chou ; car, au lieu de remettre à la discrétion du père de germer'' le filz, comme s'il eust appréhendé davantage que la race des Choux périt que celle des hommes, il les contrainct, bon gré, mal gré, de se donner l'estre les uns aux autres, et non pas ainsy que les hommes qui, tout au plus, n'en scauroicnt engendrer en leur vie' qu'une vingtaine, Hz' en produisent, eux, des
a) 1657 : d'où mon Démon luy cria de nous venir retrouver sitost qu'il auroit mangé. — b) usé. — c) ridicule. — (i) mon. — é) comme vous un Estre existant dans la Nature .' Ne l'avez-vous pas tous deux pour mère égallement ; Munich : de la privation de Dieu, au lieu de ; de la privation. — /) 1657 : qu'elle (la Nature) alors que le Ms. porte Dieu, jusqu'à Adjoustez à cela, — g) (le père de la Nature). — h) Munich : d'engendrer, au lieu de : germer. — i) 1657 : ne les engendrent que selon leurs caprices, et qui, en leur vie, n'en peuvent engendrer au plus ; Munich : tout au plus... en leur vie manque, — y) 1657 : au lieu que les Choux.
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quatre cent raille par teste. De dire pourtant que Dieu" a plus aymé l'homme que le chou, c'est que nous nous chaloiiillons pour nous faire rire' ; estant incapable de passion, il ne sçauroit ny haïr, ny aymer personne ; et s'il estoit susceptible d'amour, il auroit plustost des tendresses pour ce chou^ que vous tenés qui ne sçauroit l'offenser, que pour cet homme dont il a desjà devant les yeux les injures quil luy doibt faire^ '. Adjoustés à cela qu'il" ne sçauroit naistre sans crime, estant une partie du premier homme qui le rendit coupable^, mais nous sçavons fort bien que le premier chou n'offensa pas son Créateur au Paradis Terrestre. Dira-t-on'^ que nous sommes faicts à l'image du Souverain Hstre' et non pas les choux? Quand il seroit vray, nous avons en soiiillant noslre Ame par où nous luy ressemblions, effacé cette ressemblance, puisqu'il n'y a rien de plus contraire à Dieu que le péché. Si donc nostre Ame n'est plus son portraict, nous ne luy ressemblons pas davantage^ par les mains, par les piedz, par la bouche, par le front et par les oreilles, que le chou par ses fueilles, par ses fleurs, par sa tige, par son trognon et par sa teste. Ne croyez-vous pas, en vérité, si cette pauvre plante pouvoit parler quand on la couppe, qu'elle ne dit : « Homme, mon cher frère, que t'ay-je faict qui mérite la mort ? Je ne croîs que dans tes jardins et l'on ne me trouve jamais en lieu sauvage où je vivrois en seureté ; je desdaigne d'estre l'ouvrage d'autres mains que les tiennes, mais à peine en suis-je sorty que, pour y retourner, je me lève de terre^', je m'espanouis, je te tends les bras, je t'offre mes enfans en graine, et pour récompense de ma courtoisie, tu me fais trancher la teste ! » Voilà le discours que tiendroit ce chou s'il pouvoit s'exprimer, et comme'' à cause qu'il ne sçauroit se plaindre, est-ce à dire que nous pouvons justement luy faire tout le mal qu'il ne sçauroit empescher ? Si je trouve un misérable lié, puis-je, sans crime, le tuer à cause qu'il ne peut se deffendre !' Au contraire, sa foiblcsse aggraveroit ma cruauté ; car combien que cette malheureuse^ créature soit pauvre, soit desnuée de tous nos avantages, elle ne mérite pas la mort pour cela. Quoy ! de tous les biens de l'estre, elle n'a que celuy de végéter^ et nous le luy arrachons ? Le péché de massacrer un homme n'est pas si grand, parce qu'un jour il revivra, que de coupper un chou et luy osterlavie, à luy qui n'en a point d'autre à espérer. Vous anéantissez CAme d'un^ chou en le faisant mourir;
a) 1657 : la Nature.. — b) qui voudroit la destiuire s'il le pouvoit. — c) que l'Homme. — d) criminel ; Munich : manque. — e) 1657 : Si on dit. — /) premier Eslre. — g) plus. — h) toutes les uulres sociélez hormis la tienne, et à peine suis-je semé dans ton jardin que pour le tesmoigner ma complaisance. — i) hé quoy. — j) misérable. — A) rcjctler. — /) le.
1) D'a]>rcs M. Juppont « les contemporains de Cyrano s'imaginaient volontiers que la Nature avait été créée pour lu satisfaction des plaisirs de l'homme, voy- p. 14, note 2. — 2) M. Jacques Denis a une indulgence excessive pour les divagations de Cyrano : « Pourquoi non, si on admet dans la Nature une aspiration au plus parfait ? » — 3) Depuis le début de ce paragraphe jusqu'ici c'est dans l'imprimé de 1657, nous le répétons, la Nature qui est en cause et non pas Dieu.
mais, en tuant un homme, vous ne faites que changer son domicile ; et je dis bien plus : puisque Dieu, le Père commun de touttes choses, chérit esgalleraent ses ouvrages, n'est-il pas raisonnable qu'il aysf partagé ses bienfaicts esgallement entre nous et les plantes ?'' Il est vray que nous nasquismes les premiers ; mais, dans la famille de Dieu, il n'y a point de droit d'aine.sse. Si donc les Choux n'eurent point leur" part avec nous du lief de l'immortalité, ilz furent sans doubte avantagez de quelqu'autre qui par sa grandeur récompense sa brièveté ; c'est peut-estre un intellect universel, une connoissance parfaicte de touttes les choses dans leurs causes, et c'est peut-estre aussy pour cela que ce sage Moteur ne leur a point taillé d'organes semblables aux nostres, qui n'ont pour tout effcct qu'un simple raisonnement foible et souvent trompeur, mais d'autres plus ingénieusement'" travaillez, plus forts et plus nombreux, qui leur servent à l'opération de leurs spéculatifs entretiens ? Vous me demanderés peut-estre ce qu'ilz nous ont jamais communicqué de ces grandes pensées ? Mais, ditesmoy, que vous ont jamais enseigné les Anges non plus qu'eux ? Comme il n'y a point de proportion, de rapport ny d' harmonie entre les facultez imbéciles de V homme et celles de ces divines créatures, ces choux intellectuels auroient beau s'efforcer de nous faire comprendre la cause occulte de tous les événemens merveilleux, il nous manque des sens capables de recevoir ces hautes espèces^.
» Moïse, le plus grand de tous les Philosophes, puisqu'il puisoit, à ce que vous dites, la connoissance de la Nature dans la source de la Nature mesme', signifloit cette vérité lors qu'il parla de l'Arbre de Science. Il vouloit^ nous enseigner, sous cet énigme, que les plantes possèdent privativement'' la Philosophie parfaicte. Souvenés-vous donc, ô de tous les animaux le plus superbe, qu'encore qu'un chou que vous couppés ne dise mot, il n'en pense pas moins ; mais le pauvre végétant n'a pas des organes propres à hurler comme nous, il n'en a pas pour frétiller ny pour pleurer, il en a touttefois par lesquels il se plaint du tour' que vous luy faites et par lesquels il attire sur vous la vengeance du Ciel. Que si vous me demandés^ comme je sçay que les choux ont ces belles pensées, je vous demande comme vous sçavés qu'ilz ne les ont point* et que tel, par exem-
a) 1657 : et qu'il a. — b) qu'il est très-juste de les considérer esgallement comme nous. — c) de. — d) Munich : soigneusement, au lieu de : ingénieusement. — e) 1657 : certains Estres que nous admettons au-dessus de nous, avec lesquels nous n'avons aucun rapport ny proportion et dont nous comprenons l'existence aussi difficilement que l'intelligence et les façons avec lesquelles un Chou est capahle de s'exprimer à ses semblables et non pas à nous, à cause que nos sens sont trop foibles pour pénétrer jusques-là. — /) Munich : mesme de la Nature, au lieu de : la Nature mesme. — g) 1657 : sans doute. — h) a nous. — t) 1657 et Munich : tort. — f) 1657 : enfin vous insistez à me demander.
1) « Dans le Domaine psychique, la critique de Cyrano est non moins aiguisée ; après avoir fait un parallèle entre l'âme du chou et celle de l'homme, comparaison dans latjuelle le chou nous est évidemment supérieur, il conclut : que si vous me demandez ... » M. Juppont ajoute : « Ce n'est évidemment pas comme modèle de
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pZe* à vostre imitation ne dise pas le soir en s'enfermant : « Je suis, monsieur le Chou Frizé, vostre très humble serviteur. Chou Cabus. »
II en estoit là de son discours, quand ce jeune garçon qui avoit emmené nostre Philosophe le ramena : « Hé quoy ! desjà disné ? » luy cria mon Démon. Il respondit que oûy, à l'issue' près, d'autant que le Phisionome luy avoit permis de taster de la nostre. Le jeune hoste n'attendit pas que je luy demandasse l'explication de ce mistère :
« Je voys bien, dit-il, que cette façon de vivre vous estonne. Sçachés donc, quoy que en vostre Monde on gouverne la santé plus négligemment, que le régime de celuy-cy n'est pas à mespriser.
» Dans touttes les maisons, il y a un Phisionome, entretenu du public, qui est à peu près ce qu'on appelleroit chez vous un Médecin", hormis qu'il ne gouverne que les sains et qu'il ne juge des diverses façons dont il nous fault traitter que par la proportion, figure et simétrie de nos membres, par les linéamens du visage, le coloris de la chair, la délicatesse du cuir, l'agilité de la masse, le son de la voix, la teinture, la force et la dureté du poil. N'avés-vous point tantost pris garde à un homme de taille assez courte qui vous a si longtemps considéré ? C'estoit le Phisionome '' de céans : asseurés-vous que selon qu'il aura reconnu vostre complexion, il a diversifié l'exalaison de vostre disné. Bemarqués" combien le matelas oîi l'on vous a faict coucher est esloigné de nos lits ; sans doubte il vous a jugé d'un tempérament bien différent^ du nostre, puisqu'il a craint que l'odeur qui s'évapore de ces petits robinets sous vostre^ nez ne s'espandit jusques à nous' ou que la nostre^ ne fumast jusques à l'oiis^. Vous le verres ce soir qui choisira des fleurs pour vostre lit avec les mcsmes circonspections. »
Pendant tout ce discours, je faisois signe à mon hoste qu'il taschast d'obliger ces' Philosophes à tomber sur quelque chapitre de la science qu'ilz professoient ; il m'estoit trop amy pour n'en pas faire naistre aussi tosl l'occasion. Je ne vous déduiray' point ny les discours ny les prières qui firent l'ambassade de ce traitté ; aussy bien la nuance du ridicule au sérieux fut trop imperceptible pour pouvoir estre imitée. Tant y a que le dernier venu de ces docteurs, en suitte d'autres choses, continua ainsy :
a) 1657 : d'entre eux — b) Philosophe. — c) Regardez. — d) 1667 et Munich : esloigné. — e) 1657 : nostre. — /) vous. — g) vostre. — A) nous. — ï) les. — j) diray.
réponse logique que je cite ce passage, puisque Bergerac se répond à lui-même par une deuxième inlerrogution aussi insoluble que la première, mais cette boutade montre combien il est convaincu que le savoir de l'homme est peu de chose en présence de ce qu'il ignore (voir p. 37, note 1) et que sa pénétration dans l'Univers est limitée par le pouvoir récepteur de notre sensorium... » Nous regrettons de ne pas i)artager l'enthousiasme de M. Juppont, cette dissertation de Cyrano sur le Chou est une preuve, à ajouter à tant d'autres, de la niaiserie qui fait le fond de la mentalité libertine. — 1) Au dessert. — 2) Dans La Cité du Soleil de Campanella, il y a un pseudo-médecin qui est chargé de surveiller le régime des aliments.
« Il me reste à i'ous prouver qu'il y a des Mondes infinis dans un Monde infini. Représentés-vous donc l'Univers comme un grand animal, les estoilles qui sont des Mondes comme d'autres animaux dedans luy* qui servent réciproquement de Mondes à d'autres peuples, tels qu'à nous, qu'aux chevaux et qu'aux éléphans, et^ nous, à nostre tour, sommes aussy des Mondes de certaines gens encore plus petits comme des chancres, des poux, des vers, des cirons' ; ceux-cy sont la terre d'autres** imperceptibles, ainsy de mesme que nous paroissons^ un grand Monde à ce petit peuple. Peut-estre que nostre chair, nostre sang et nos esprits ne sont autre chose qu'une tissure de petits animaux qui s'entretiennent, nous prestent mouvement par le leur, et se laissant aveuglement conduire à nostre volonté qui leur sert de cocher, nous conduisent nous-mesme et produisent tout ensemble cette action que nous appelions la vie'. Car dites-moy, je vous prie, est-il mal aisé à croire qu'un pou prenne vostre corps pour un Monde, et que quand quelqu'un d'eux a voyagé depuis l'une de vos oreilles jusques à l'autre, ses compagnons disent de luy qu'il a voyagé aux deux bouts du Monde' ou qu'il a couru de l'un à l'autre Pôle ? Oûy, sans doubte, ce petit peuple prend vostre poil pour les forests de son pais, les pores pleins de pituitte pour des fontaines, les bubes et les cirons pour des lacs et des estangs, les apostumes pour des mers, les fluxions^ pour des déluges ; et quand vous vous peignés en devant et en arrière, ilz prennent cette agitation pour le flux et le reflux de l'Océan. La démangeaison ne
a) 1657 : sont dans ce grand animal comme d'autres grands animaux. — b) que nous, nos chevaux, etc., et que. — c) à l'esgard de certains animaux encore plus petits sans comparaison que nous, comme sont certains vers, des poux, des cirons, que. — d) plus. — e) chacun en particulier. — /) de la Terre. — g) défluxions.
1) Le monde est un animal immense dans le sein duquel nous vivons comme vivent les vers dans notre corps, La Cité du Soleil, p. 221 ; c'est, dit M. Totdo, la théorie de Campanella, mais élargie et élevée en système, une sorte d'exagération de la découverte de la constitution cellulaire des corps organisés et une divination des micro-organismes. — Cyrano n'est ici nullement original, en dehors de La Cité du Soleil, qu'il avait eue en mains certainement, il a encore profité de sa lecture de VHistoire comique de Francion de Ch. Sorel, 1626 (p. 806, liv. XI) : « Sçachez que si le Monde nous semble grand, nostre corps ne semble pas moins à un pou ou à un ciron. Il y trouve ses régions et ses citez. Or il n'y a si petit corps qui ne puisse estre divisé en des parties innombrables : tellement qu'il se peut faire que dedans ou dessus un ciron, il y ait encore d'autres animaux plus petits qui vivent là comme dans un bien spacieux monde, et ce sont possible de petits hommes auxquels il arrive de belles choses. Ainsi il n'y a partie en l'Univers où l'on ne se puisse imaginer qu'il y a de petits mondes. Il y en a dedans les plantes, dedans les petits caillous et dedans les fourmis... ». — Et Sorel lui-même n'avait fait que s'inspirer du résumé de Giordano Bruno : V Enchiridion physicae restitutae, 1622 (voir Emile Roy, La Vie et les Œuvres de Ch. Sorel, p. 382). — M. Juppont, ignorant Giordano Bruno, Charles Sorel et Campanella, a vu dans ce paragraphe la découverte assez nette par Cyrano de la « cellule organique », qui est devenue la base de l'étude des êtres vivants ! — Enfin Le Bret avait pris le soin de nous avertir que Cyrano a discouru sur l'infini et les petits corps ou atomes après Démocrite, Epicure et Lucrèce (Préface de L'Histoire Comique, 1651). On ne peut cependant accuser cet ami du libertin d'avoir cherché à le diminuer auprès de la Postérité, ce serait lui faire une injure imméritée.
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prouve-t-elle pas mon dire ? Ce ciron qui la produit, est-ce autre chose qu'un de ces petits animaux qui s'est dépris de la société civille pour s'establir tiran de son païs ? Si vous me demandés d'où vient qu'ilz sont plus grands que ces autres petits imperceptibles, je vous demande pourquoy les éléphans sont plus grands que nous, et les Hibernois'"' que les Espagnols ? Quant à cette ampoulle et cette crouste dont vous ignorés la cause, il fault qu'elles arrivent, ou par la corruption des charognes de leurs ennemis que ces petits Géans ont massacrés, ou que la peste produite par la nécessité des alimens dont les séditieux se sont gorgez ayi^ laissé pourrir parmy la campagne des monceaux de cadavres, ou que ce tiran, après avoir tout autour de soy chassé ses compagnons qui de leurs corps bouchoient les pores du nostre, ayt donné passage à la pituitle, laquelle, estant extravasée hors la sphère de la circulation de nostre sang, s'est corrompue. On me demandera peut-estre pourquoy un ciron en produit cent" autres; ce n'est pas chose malaisée à concevoir, car de raesme qu'une révolte en esveille'^ une autre, ainsy ces petits peuples, poussés du mauvais exemple de leurs compagnons séditieux, aspirent chacun en particulier au commandement, allumant partout la guerre, le massacre et la faim. Mais, me dirés-vous, certaines personnes sont bien« moins subjetes à la démangeaison que d'autres ; cependant chacun est remply esgallement de ces petits animaux, puisque ce sont eux, dites-vous, qui font la vie. Il est vray, aussy le remarquons-nous, que les flegmaticques sont moins en proye à la gratelle que les bilieux, à cause que le peuple, sympathisant au climat qu'il habile, est plus lent dans un corps froid, qu'un autre eschauffé par la température de sa région, qui pétille, se remiie et ne sçauroit demeurer en une place. Ainsy, le bilieux est bien plus délicat que le flegmaticque, parce qu'estant animé en bien plus de parties, et l'Ame n'estant que l'action de ces petites bestes, il est capable de sentir en tous les endroits où ce bestail se remiie, là où le flegmaticque n'estant pas assez chaud pour faire agir qu'en peu d'endroits', et pour prouver encore cette cironalité universelle, vous n'avés qu'à considérer quand vous estes blessé comme le sang accourt à la playe. Vos docteurs disent qu'il est guidé par la prévoyante Nature, qui veult secourir les parties débilitées, mais voilà de belles chimères : donc oullre^ l'Ame et l'Esprit il y auroit encore en nous une troisiesme substance intellectuelle qui auroit ses fonctions et ses organes à part. // est bien plus croyable "" que ces petits animaux, se sentant attaqués, envoyent chez leurs voisins demander du secours et qu'en estant arrivé de tous costez, et le païs se trouvant incapable de tant de
a) Munich : et les Ili bernois manque. — b) 1657 : et ont. — c) tant d'. — d) produit. — e) Munich : de beaucoup, au lieu de : bien. — /) 1G57 : cette remuante populace, il n'est sensible qu'en peu d'endroits. — ^1 ce qui feroit conclure qu'outre. — h) c'est pourquoy je trouve bien plus jjrobable de dire.
1) Irlandais.
gens, ils meurent estouffés à la presse, ou de faim. Cette mortalité arrive quand l'aposlume est meure ; car pour tesmoij^nage qu'alors ces animaux de vie sont estclnts", c'est que la chair pourrie devient insensible, que si bien souvent la saignée, qu'on ordonne pour divertir' la fluxion, profite, c'est à cause que s'en estant perdu beaucoup par l'ouverture que ces petits animaux taschoient de bouclier, ilz refusent d'assister leurs alliez n'avanl que fort médiocrement la puissance de se deffendre chacun chez soy. »*
Il acheva ainsy, et quand le second Philosophe s'apperceul que nos yeux assemblez sur les siens l'exortoient de j)arler à son tour :
« Hommes, dit-il, vous voyant curieux d'apprendre à ce petit animal, nostre semblable, quelque chose de la science que nous professons, je dicte maintenant un traitté que je serois fort aise de luy produire, à cause des lumières qu'il donne à l'intelligence de nostre Phisicque : c'est l'explication de l'origine éternelle du Monde% mais comme je suis empressé de faire travailler à mes souflels, car demain sans remise la Ville part, vous pardonnerés au temps, avec promesse touttefois qu'aussi tost qu'elle sera ramassée^, je vous satisferay. »
A ce mot, le filz de l'hoste appella son père, et lors qu'il fust arrivé, la compagnie luy demanda V heure ; le bonhomme respondit huit heures. Son filz alors tout en cholère : « Hé ! venés ça, cocquin, luy dit-il, ne vous avois-je pas commandé de nous advertir à sept ? Vous sçavés que les maisons s'en vont demain, que les murailles sont desj'à parties, et la paresse vous cadenasse jusques à la bouche. — Monsieur, réplicqna le bonhomme, on a tantost publié, depuis que vous estes à table, une deffense expresse de marcher avant après demain. — N'importe, respurtit-il en luy laschant une ruade", vous devez obéir aveuglement, ne point pénétrer dans mes ordres et vous sousvenir seulement de ce que je vous ay commandé. Viste, allés quérir vostre effigie. » Lors qu'il l'eust apportée, le Jouvenceau'^ la saisit par le bras et la fouetta durant un gros quart d'heure : « Or sus, vaurien, conlinua-t-il, en punition de vostre désobéissance, je veux que vous servies aujourd'huy de risée à tout le monde, et pour cet effect, je vous commande de ne marcher que sur deux piedz le reste de la journée. »
Ce pauvre vieillard' sortit fort éploré et son filz continua' :
a) 1657 : sont estoufTez. — b) arrivée où elle doit aller. - — c) pour sçavoir quelle heure il estoit ; mais ayant répondu qu'il estoit huit heures sonnées, il luy demanda tout en colère pourquoy il ne les avoit pas advortis à sept comme il le luy avoit commandé ; qu'il sçavoit bien que les maisons j)artoient le lendemain, et que les murailles de la Ville l'estoicnt desjà. Mon fils, répliqua le bonhomme, on a publié depuis que vous estes à table une défense expresse de partir avant après-demain : « N'importe, repartit le jeune homme )». — d) il. — e) le pauvre homme. — /) nous fit des excuses de son emportement.
1) Détourner. — 2) a Ne pense-t-on point, en lisant ceci, à la théorie toute récente de la phagocytose ? » [Remy de Gourmont). — -3) Cyrano, en bon philosojihc, est très scrupuleux au point de vue des principes de la connaissance; il met en doute la création et admet « l'origine éternelle du monde »... {Jupponi).
74 l'autre monde
« Messieurs, je vous prie d'excuser les friponneries de cet emporté, f en espérois faire quelque chose de bon, mais il a abusé de mon amitié^ Pour moy, je pense que ce cocquin-là me fera mourir ; en vérité, il m'a desj'à mis plus de dix fois sur le point de luy donner ma malédiction. »
J'avois bien de la peine, quoy que je me mordisse les lèvres, à ra'empescher de rire de ce Monde renversé^, cela fut cause que pour rompre cette burlesque pédagogie, qui m'auroit à la fin sans doubte faict esclatter, je le suppliay de me dire ce qu'il entendoit par ce voyage de la Ville dont tantost il avoit parlé, si les maisons et les murailles cheminoient' Il me respondit : « Nos citez, ô mon cher compagnon, se divisent en mobiles et en sédentaires*' ; les mobiles comme, par exemple, celle où nous sommes à présent, sont construites ainsy :
» L'architecte construit chaque Palais, ainsy que vous voyés, d'un bois fort léger, y praticque dessous quatre roues ; dans l'espaisseur de l'un des murs, il place des sou/pets gros et nombreux et" dont les tuyaux passent, d'une ligne orisontale. à travers le dernier estage de l'un à l'autre pignon ; de cette sorte, quand on veult traisner les Villes autre part (car on les change d'air à touttes les saisons^, chacun desplie sur l'un des costés de son logis quantité de larges voilles au devant des soufflets ; puis, avant bandé un ressort pour les faire joiier, leurs maisons en moins de huit jours, avec les bouffées continues'^ que vomissent ces monstres à vent et qui s'engouffrent dans la toille, sont emportées si l'on veult à plus de cent lieues.
» Voicy l'architecture des secondes ^, que nous appelions sédentaires : les logis sont presque semblables à vos Tours, hormis qu'ilz sont de bois et qu'ilz sont percés au centre d'une grosse et forle visse qui règne de la cave jusques au toict, pour les pouvoir hausser ou baisser à discrétion. Or, la terre est creusée aussy profonde que l'édifice est eslevé, et le tout est construit de cette sorte, affin qu'aussi tost que les gelées commencent à morfondre le Ciel, ilz descendent leurs maisons en les tournant au fonds de cette fosse, et que, par le moyen de certaines grandes peaux dont ilz couvrent et cette Tour et son creusé circuict', ilz se tiennent à l'abry des intempéries de l'air ; mais aussi tost que les douces haleines du printemps viennent à le radoucir, ilz remontent au jour par le moyen de cette grosse visse dont j'ay parlé. »
à) 1657 : d'une si plaisante punition et. — b) enlrn ni>s Villes, cher eslran^^er, il y en a de mobiles et de sédentaires. — c) dix gros soufflets. — d) continuelles. ■ — e) Quant à celles. — /) en terre où.
1) Rabelais avait déjà parle dans son V" livre (s'il est de lui.') de « l'isle d'Odes, en laquelle les cheminn cheminent » et des « chemins passans, chemins croisans, chemins Iraversans » ; Lando (Conimerilario dellc pin notabili e mostruose cose d'Italia et aliri luoghi et Veneia, 15i8, p. 32) on plaisantant sur les noms des familles de Brescin, dit rpi'il a vu « palazzi et sale n)obili et discorrcnti hor (ju'à hor là » et il ajoute que certains peuples démonlcnl et transportent leurs maisons sur des chars. » {Toido).
Il voulait, Je pense, arrester là son poulmon, quand je pris ainsy la parolle : « Par ma foij, monsieur, je ne croyrai jamais qu'un niasson si expert puisse estre Pliilosoplie, si je ne vous en ay vous-mesnic pour tesmoing ; c'est pourquoy , puisque l'on ne part pas encore aujourd'/iuy, vous auras bien le loisir de nous expliquer cette origine éternelle du Monde, dont tantost vous nous faisiés [este* ; \e vous promets '' en récompense, si tost que je seray de retour de' la Lune dont mon gouverneur (je luy monstre mon Démon) vous tesmoignera que je suis venu, d'y semer vostre gloire en y racontant les belles choses que vous m'aurés dites. Je vois bien que vous ries de cette promesse, parce que vous ne croyés pas que la Lune"* soit un Monde et encore moins que j'en sois un habitant ; mais je vous puis asseurer aussy que les peuples de ce Monde-là, qui ne prennent cettuy-cy que pour une Lune, se mocqueront de moy quand je diray que leur^ Lune est un Monde, que les campagnes icy sont de terre et que vous estes des gens ' ,). Il ne me respondit que par un sousris, puis il commença son discours de cette sorte ^ :
« Puisque nous sommes contraints, quand nous voulons remonter^' à l'origine de ce Grand Tout, d'encourir trois ou quatre absurdités, il est bien raisonnable de prendre le chemin qui nous faict le moins broncher. Le premier obstacle qui nous arreste, c'est l'Eternité du Monde ; et l'esprit des hommes n'estant pas assez fort pour la concevoir, et ne pouvant non plus s'imaginer que ce grand Univers si beau, si bien réglé, pût s'estre faict de soy-mesme, ilz ont eu recours à la Création ; mais, semblables à celuy qui s'enfonceroit dans la rivière de peur d'estre mouillé de la pluye, ilz se sauvent des bras d'un nain à la miséricorde d'un géant; encore ne s'en sauvent-ilz pas, car cette Eternité qu'ilz ostent au Monde, pour ne l'avoir peu comprendre, ilz la donnent à Dieu ', comme s'il leur estoit plus aisé de l'imaginer dedans l'un que dedans l'autre*. Celte absurdité donc, ou ce géant duquel j'ay parlé est la Création, car dites-moy, en vérité', a-t-on jamais conceu comment de Rien il se peut faire Quelque chose ? Hélas ! entre Rien et un Atome seulement, il y a des disproportions^ tellement infinies que la cervelle la plus aigiie n'y sçauroit pénétrer. Il fauldra donc pour eschapper à ce labirinlhe inexplicable que vous admettiés une Matière Eternelle avec Dieu", et alors il ne sera plus besoing
a) 1657 : Je le priay, puisque il avoit desjà eu tant de bonlé pour moy, et que la Ville ne partoit que le lendemain, de me dire quelque chose de cette origine éternelle du Monde dont il m'avoit parlé quelque temps auparavant et. — b) luy dis-je qu'. — c) dans. — d) dont je vous parle. — e) vostre. — /) et qu'il y a des campagnes avec des habitans. — g) et parla ainsi. — h) recourir. — i) comme s'il avoit besoin de ce présent et. — j) je vous prie. — A) proportions.
1) « Tout cela sentirait l'athéisme ; aussi Bergerac côtoie l'écueil, car, avec l'éternité de la matière, il pouvait se passer de Dieu, et il le place à côté de la matière. Il m'a paru faire là une concession (!) nécessaire à la religiosité de son époque, qui ne séparait pas la Philosophie de la Religion, et donnait les dogmes de l'une comme base aux systèmes de l'autre... » {!'. Brun). — 2) « Origène se demande si l'Univers a commencé, ce que faisait Dien avant ce commencement... » (Id).
76 l'autre monde
d'admettre un Dieu, puisque le Monde aura peu estre sans luy ; mais, me dirés-vous, quand je vous accorderois la Matière éternelle, comment ce chaos s'est-il arrangé de soy-mesme ? Ha ! je vous le vais expliquer ' :
» Il fault, ô mon petit Animal ! après avoir séparé mentalement chaque petit corps visible en une infinité de petits corps invisibles, s'imaginer que l'Univers infini n'est composé d'autre chose que de ces Atomes infinis très solides, très incorruptibles et très simples, dont les uns sont cubiques, d'autres parallélogrames, d'autres angulaires, d'autres ronds, d'autres pointus, d'autres piramidaux, d'autres exagoncs, d'autres ovales, qui tous agissent diversement chacun selon sa figure : et qu'ainsy ne soit, posés une boulle d'ivoire fort ronde sur un lieu fort uny, la moindre impression que vous luy donnerés, elle sera demy-quart d'heure sans s'arrester : ' j'adjouste que si elle estolt aussy parfaictement ronde comme le sont quelques-uns de ces Atomes dont je parle '', elle ne s'arresteroit jamais. Si donc l'art est capable d'incliner un corps au mouvement perpétuel, pourquoy ne croirons-nous pas que la Nature le puisse faire? Il en va de mesme des autres figures : l'une, comme la carrée, demande le repos perpétuel, d'autres un mouvement de coslé, d'autres un demy-mouvement', comme de trépidation; et la ronde, dont l'estre est de se remuer, venant à se joindre à la piramidale, faict peut-estre ce que nous appelions le feu, parce que non seulement le feu s'agitte sans se reposer, mais perce et pénètre facilement : le feu a, oullre cela, des effects dilTérens selon l'ouverture et la quantité^ des angles, où la figure ronde se joint, comme par exemple le feu du poivre est autre chose que le feu du sucre, le feu du sucre que celuy de la canelle, celuy de la canelle que ccluy du clou de girofle, et celuy-cy que le feu d'un fagot. Or le feu, qui est le constructeur et destructeur des parties et du tout de l'Univers", a poussé et ramassé dans un Chesne la quantité des figures nécessaires à composer ce Chesne. Mais, me dirés-vous, comment le hazard peut-il avoir assemblé'^ en un lieu touttes les choses qui estoient nécessaires à produire ce Chesne ? Je responds que ce n'est pas merveille que la Matière ainsy disposée n'eust pas' formé un Chesne, mais que la merveille eust esté bicn^ grande si la Matière ainsy disposée, le Chesne n'eust pas esté formé *■ ; un peu moins de certaines figures, c'eust esté un Orme, un Peuplier, un Saule, un Sureau, de la Bruyère, de la Mousse' ; un peu plus' de certaines autres figures, c'eust esté la plante sensitive, une Iluisti'c à l'cscaille, un Ver, une Mou-
a) 1657 : or. — b) et ta surface oit elle seioit posée parfaitement unie. — c) Munich : demy manque. — cV) 1657 : «|ualit('. — e) ramassé. — /) ait. -<- g) i)lus. — h) produit. — i) 1657 et Munich : manque. — j) 1657 : moins.
1) L'explicution qui .suit n'est autre que l'exposé de U» théorie de la constitution atomique de l'Univers d'après le poème de Lucrèce • de Natura rerum, c'est-à-dire la conception d'Epicure avec rinter])rétation de Gassendi. Il Ta de soi que les hypothèses d'Epiciirc et de Gassendi sont loin d'avoir été confirmées par la science actuelle qui néanmoins en a gardé que!<iue chose. — 2) « (îasseiidi avait émis cette théorie du Feu principe du monde » (A. B.).
che, une Grenouille, un Moineau, un Singe, un Homme*. Quand ayant jellé trois dez sur une table, il arrive ou rade de deux, ou bien trois, quatre et cinq, ou bien deux six et un, dirés-vous : « 0 le grand Miracle ! à chaque dé il est arrivé mcsrae point', tant d'autres points pouvant arriver ; ô le grand Miracle ! il est arrivé en trois dcz trois points qui se suivent ; ô le grand Miracle ! il est arrivé justement deux six, et le dessous de l'autre six ! » Je suis très asseuré qu'estant homme d'esprit vous ne (erés point'' ces exclamations ; car puisqu'il n'y a sur les dez qu'une certaine quantité de nombres, il est impossible qu'il n'en arrive quelqu'un ''. Vous vous eslonnés comme cette matière, brouillée pesle-mesle au gré du hazard, peut avoir constitué un homme, veu qu'il y avoit tant de choses nécessaires à la construction de son estre ? Mais vous ne sçavés pas que cent" millions de fois cette Matière, s'acheminant au dessein d'un homme, s'est arrestée à former tanlost une pierre, tantost du plomb, tanlost du corail, tantost une fleur, tantost une Gomette, pour le trop ou le trop peu^ de certaines ligures qu'il falloit ou ne falloit pas à désigner' un homme*; si bien que ce n'est pas merveille qu'enti-e une infinie quatitité" de Matière' qui change et se remue incessamment, elle ayst rencontré à faire le peu d'animaux, de végétaux, de minéraux que nous voyons, non plus que ce n'est pas merveille qu'en cent coups de dé il arrive un rafle ; aussy bien est-il impossible que de ce remuement il ne se fasse quelque chose, et
a) 1657 : jamais. — b) et après cela. — c) qu'un. — cl) et tout cela à cause du l>lus ou du moins. — e) infinité. — /) matières (au pluriel jusqu'à : il arrive).
1) Voir la note 4 ci-après. — 2) « On pourrait seulement dire à Cyrano que si, après un très grand nombre de des jetés au hasard, il sortait toujours le même point, il faudrait pour un pareil résultat, que les dés fussent pipés. Or il semble bien que les dés dont la Nature s'est servie dans la fabrique du monde devaient être dans ce cas, et l'intelligence qui voit cette merveille, ne peut, à moins de renoncer à elle-même, se persuader qu'elle se soit produite sans intelligence ». (Jacques Denis, Sceptiques ou libertins de la pi emicrc moitié du XV 11° siècle, Mémoi/es de l'Acadcmic de Caen, /SS4, T. XXA'IA). — 3) Dessiner. — 4) Voici comment MM. /'. Brun etJuppont commentent ce passage. Le jH-emier : « C'est là, ))rise sur le fait, cette puissance de divination, dont j'ai parlé plus liant, grâce à laquelle Bergerac a pu pressentir l'embryogénie qui soutient la théorie de l'évolution (tant soit peu discréditée en ce moment) en établissant que, dès le sein de nos mèies, nous avons passé par les principales espèces animales existantes, — cellule organique comme le poulet, embryon de poisson, amphibie, reptile, — avec un parfait parallélisme entre notre évolution embryologique et l'évolution paléontologique du groupe entier auquel nous appartenons. Des savants — tels Linné, Civbaiiis, Claude Bernard, Spencer, Geoffroy Saint-Hilaire, Fouillée — ont donné raison à Cyrano lorsqu'ils ont établi que tous les êtres ont été dès l'abord unicellulaircs et inertes par suite de leur simplicité organique, et que seulement plus tard les facultés se sont localisées, avec le cerveau pour centre destiné à éclairer les instincts primordiaux ». — M. Juppnnt est un peu moins lyrique ; il a soude le paragra|)he qui commence << qu'avec un peu moins de certaines figures » (voir note 1 qui se lit plus haut) avec celui-ci : « mais vous ne sçavez pas... » et voici son commentaire : « Mais ce qui est plus remarquable, c'est que Cyrano voit non seulement l'évolution de la matière, avec les alchimistes qui cherchaient la transmutation des métaux, mais il entrevoit l'évolution des espèces animales^ et végétales. Cette idée, reprise par Goethe, et définitivement formulée par Lamarck et Darwin, est bien soupçonnée par Bergerac. »
cette chose sera tousjours admirée d'un estourdy qui ne sçaura pas combien peu s'en est fallu qu'elle n'ayst pas esté faicte. Quand la grande rivière de ~- -■" " faict moudre un moulin, conduict les ressorts d'une horloge*, et que le petit ruisseau de '■ y. »- ** ne faict que couler et se desborder " quelquefois, vous ne dires pas que cette rivière ayt bien de l'esprit, parce que vous sçavés qu'elle a rencontré les choses disposées à faire tous ces beaux chefs-d'œuvre ; car si un moulin ne se fut point trouvé dans son cours, elle n'auroit pas pulvérisé le froment ; si elle n'eust point rencontré d'horloge, elle n'eust point marqué les heures ; et si le petit ruisseau dont j'ay parlé avoit eu les mesmes rencontres, il auroit faict les mesmes miracles. Il en va tout ainsy de ce feu qui se meut de soy-mesme, car ayant trouvé les organes propres à l'agitation nécessaire pour raisonner, il a raisonné ; quand il en a trouvé de propres à sentir seulement, il a senti* ; quand il en a trouvé de propres à végéter, il a végété : et qu'ainsy ne soit, qu'on crève les yeux de cet homme que ce feu ou'^ cette Ame faict veoir, il cessera de veoir, de mesme que nostre grande rivière ne marquera plus les heures si Von abat l'Horloge^.
Enfin, ces premiers et indivisibles Atomes font un cercle sur qui roulent sans difficulté les difficultez les plus embarrassantes de la Phisicque. Il n'est pas jusques à l'opération des Sens, que personne encore n'a peu bien concevoir, que je n'explique fort aysément avec les petits corps'. Commençons parla veuë, elle mérite, comme la plus incompréhensible, nostre premier début.
Elle se faict donc, à ce que je m'imagine, quand les tunicques de l'œil dont lespertuis* sont semblables à ceux du verre, mettent' cette pous-
a) 1659 : —jf^r- — *) ~." ■ ^. — c) 1657 : desrober. — d) le feu de. — e) Horloge cessera de marquer les heui-es, si l'on en brise le mouvement. — /) transmettent.
1) On rencontrait en i'Vance beaucoup d'horloges hydrauliques d'après le système de Salomon de Caus, quoiqu'on eût depuis longtemps abandonné l'antique système des clepsydres. — 2) M. Juppont a soudé trois e.\.lraits que voici de ce long- paragraphe : le « feu est le constructeur des parties el du tout de l'Univers » ; — le feu se meut de soi-même, car ayant trouvé les organes propres à l'agitation nécessaire pour raisonner, il a raisonné; quand il en a seulement trouvé de propres à sentir, il a senti ; quand il en a trouvé de propres à végéter, il a végété... », — comme l'eau d'une grande rivière « fait moudre un moulin ou conduit les ressorts d'une horloge », et de ces extraits il a tiré la conclusion suivante qui témoigne d'une grande bonne voldnté à servir la renommée de Cyrano : « Cette série de manifestations du « feu » de Bergerac, qui est indubilab/emenl ce que nous appelons aujourd'hui l'Energie, est, à mon sens, d'une prescience des plus remarquables ; elle l'est d'autant plus qu'il n'oublie pas de faire rentrer la chaleur dans son idée de conservation du mouvement (voir note 2, p. 50). Cependant M. Juppont corrige un peu plus loin son enthousiasme : (fMais les raisons qu'il donne de son opinion (voir note 1, p. 51), qui a devancé de près de deux siècles la démonstration de Joule, n'ont aucune signification pour nous, et elle n'en avait peut-être pas davantage pour ses contemporains !! — 3) Voici le texte correspondant a cette j)hrase de la l'Iii/osophiae Epicuri Syniagma de Gassendi, (T. 111, p. 42) : M Universe aulem diversilas haec ex eo oritur, quod parlim colorum species soni, adores, sapores, et qualitatcs caeterae lexantur ex corpusculis ». — 4) Trous, ouvertures.
sière de feu qu'on appelle rayons visuels, el ({u'elle est arrestée par quelque matière opaque qui la faict rejaillir chez soy, car alors rencontrant en chemin l'image de l'objet qui la repousse ', et cette image n'estant qu'un nombre infini de petits corps qui s'exalent continuellement en esgalles superficies du subjet regardé, elle la pousse jusques à nostre œil'.
Vous ne raanquerés pas de m'objecter que le verre est un corps opaque et fort serré ; que cependant au lieu de rechasser ces autres [)elits corps, il s'en laisse percer '' : Mais je vous responds que les pores du verre sont taillez de mesme figure que ces Atomes de feu qui le traversent', et que, de mesme qu'un crible à froment n'est pas propre à cribler de l'avoine, ni un crible à avoine à cribler du froment, ainsy une boette de sapin, quoy que ténue qui laisse esc/iapper" les sons, n'est pas pénétrable à la veue ; et une pièce de cristal, quoy que transparente, qui se laisse percer à la veiie n'est pas pénétrable à ioiiye'^.
Je ne pus m'empescher de l'interrompre : « Mais comment, luy dis-je. Monsieur, par ces principes-là, expliqueriés-vous ® la façon de nous peindre dans un miroir? — 11 est fort aisé, me réplicqua-t-il, car figurésvous que ces feux de nostre œil ayant traversé la glace, et rencontrant derrière un corps non diaphane qui les rejette, ilz repassent par où ilz estoient venus, et trouvant ces petits corps, paras du nostre, cheminant en superficies esgalles, estendus sur le miroir, ilz les ramènent^ à nos yeux', et nostre imagination, plus chaude que les autres facilitez de l'Ame ^, en attire le plus subtil, dont elle faict chez e//e '" un portraict en racourcy*.
« L'opération de l'oiiye n'est pas plus malaisée à concevoir. Pour estre un peu ' succinct, considérons-la seulement dans l'harmonie : voilà donc un luth touché par les mains d'un maistre de l'art : Vous me demanderés comment se peut-il faire que j'apperçoive, si loin de moy, une chose que je ne veois point ? De mes oreilles sort-il des esponges qui boivent cette musique pour me la rapporter ? ou ce joueur engendre-t-il dans ma teste un autre petit joueur avec un petit luth, qui ayst ordre de me chanterJ les mesmes airs ? Non ; mais ce miracle procède de ce que la corde tirée venant à frapper les petits corps dont l'air est composé, elle le chasse dans mon cerveau, le perçant doucement avec ces petits riens corporels ;
a) 1657 : l'a repoussée. — b) pénétrer. — c) mince, et qu'elle laisse {)énélrer. — d) au toucher. — e) Un grand Poète et l'Idlosophe de nostre Monde (3), luy dis-je, a parlé api es Epicure, et luy après Démocrite, de ces petits corps presque comme l'ous ; c'est ponrquoy vous ne me surprenez point par ce discours ; et je vous prie, en te continuant, de me dire comment, par ces principes, vous expliqueriez .. — /) rappellent. — g) nostre Ame. — A) soi. — i) plus. — j) comme un Echo.
1) Depuis... alors rencontrant... « Dicimus itaque imprimis nihil repugnare, quo minus fiant e corporibus extimis effluxiones quaedain avolantium conliiienler Alomorum, in quibus idem positus, idemque ordo, qui fuerit in solidis, superticiebusve ipsorum servelur ; ut taies proinde effluxiones sint (juasi formae... et imagines corporum, a quibus dimanant. » [Pfiilosop/tiae Epicuri Synlagma, T. 111). — 2) Cyrano a des idées très précises sur les analogies du milieu iutermoléculaire et l'éther [Juppont). 3) Lucrèce, dans son poème De Natura reruin. — 4) Descartes : La Dioptrique.
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et selon que la corde est bandée, le son est hault, à cause qu'elle pousse les Atomes plus vigoureusement ; et l'organe ainsy pénétré en fournit à la fantaisie assez de quoy faire son tableau ' ; si trop peu, il arrive que nostre mémoire n'ayant pas encore achevé son image, nous sommes contraincts de luy répéter le mesme son, affin que des matériaux que lu)"^ fournissent, par exemple, les mesures d'une Sarabande, elle en desi'obe^ assez pour achever le portraict de cette Sarabande. Mais celte opération n'est presque rien; le merveilleux, c'est lors que par son ministère^ nous sommes esmeus tantost à la joye, tnnlost à la ra^e, tnntost à la pitié, tantost à la resverie, tantost à la douleur". Cela se faict. Je m'imagine, si le mouvement que ces petits corps reçoivent rencontre dedans nous d'autres petits corps ^ remuez de mesme sens^, ou que leur propre figure rend susceptibles du mesme esbranlement ; car alors les nouveaux venus excitent leurs hostes à se remuer comme eux ; et, de cette façon, lorsqu'un air violent rencontre le feu de nostre sang, incliné' au mesme bransle, il anime ce feu à se pousser dehors : c'est ce que nous appelions : ardeur de courage. Si le son est plus doux et qu'il n'ayst la force de souslever qu'une moindre flamme plus esbranlée, à cause que la matière est plus volatile, en la promenant le long des nerfs, des membranes et des pertuis de nostre chair, elle excite ce chatouillement qu'on appelle joye. Il en arrive ainsy de l'ébullition des autres passions, selon que ces petits corps sont jettes plus ou moins violemment sur nous, selon le mouvement qu'ilz reçoivent par la rencontre d'autres bransles, et selon ce qu'ilz trouvent à remuer chez nous. Voicy quant à l'oûye.
» La démonstration du toucher n'est pas maintenant plus difficile : de toutte matière palpable se faisant une émission perpétuelle de petits corps"; à mesure que nous la touchons, il s'en évapore davantage, parce
à) 1657 : prenne. — b) n'a rien de si merveilleux que les autres par lesquelles à l'aide du mesme organe. — c) tantost à la colère ; ici une suite de points indiquant une lacune à combler, il n'y en a j)as dans les manuscrits. — d) lors que dans ce mouvement, ces petits corps en rencontrent d'autres en nous. — e) façon. — /) il le fait incliner.
1) Depuis : ce miracle procède... « Scilicet isthaec frustula, seu moleculae... disperguntur, ut et servent intcr se mutuam aliquam convenientiam... quaiido vocem cmiltimus, ipsam laleni ex certis quibnsdani spiritualis, subtiiissiniive effluxus frustulis, seu moleculis ad hoc idoneis arliculari, et apj>ulsii ad aureis facto, auditionem ia nobis creare. » ' l'Itiluxopliiae Epicuri Syittagma, de Gassendi, T. III, chap. XIII t Ue uuditu). Nous bornons nos citations de textes du j)lag'iat que Cyrano a fait de la l'itilosopltie d Epicure de Gassendi, mais ses dissertations sur la vue, l'ouïe, le toucher, etc., s(»nt prises dans cet ouvrage. — 2) « Cyrano est tellement convaincu de la nécessité du mouvement de la matière dans tous les faits sensoriels, que d'après lui, le contact n'est i)as suflisant jjour j)roduire la sensation du toucher, aussi il admet, f[ue de toute matière palpable, il se fait une émission perpétuelle de petits corps C est le principe que Gustave Lebon vient d'invoquer tout récemment pour démontrer que la radioactivité n'est pas spéciale au radium, mais bien une propriété générale des corps. Cela revient à dire que lu forme solide n'est qu'un stade de très longue durée, et que la matière se résout continuellement en éther, par dissociations atomiques ; on ferme ainsi le cercle des transformations entre la musse pesante et l'élher sidéral, qui peut être la matière unique des 2»hilosophes, en mcDic, temps que l'on
que nous les espreignons du subjet manié", comme l'eau d'une esponge quand nous la pressons. Les durs viennent faire à l'organe rapport de leur solidité ; les souples, de leur mollesse ; les raboteux, de leur aspreté ; les bruslants, de leur ardeur ; les gelez, de leur glace '*. Et qu'ainsy ne soit, nous ne sommes plus si Ans à discerner par l'attouchement avec des mains usées de travail, à cause de l'espaisseur du cal qui, pour n'estre ny poreux, ny animé, ne transmet que fort malaisément ces fumées de la matière. Quelqu'un désirera d'apprendre oii l'organe du toucher tient son siège : Pour moy, je crois qu'il est respandu dans touttes les superficies de la masse, veu qu'il se faict par l'entremise des nerfs, dont nostre cuir n'est qu'une tissure imperceptible et continue'. Je m'imagine, touttefois, que plus nous tastons par un membre proche de la teste, plus viste nous distinguons ; cela se peut expérimenter' quand les yeux clos nous patinons quelque chose, car nous la devinons aussi tost^ ; et si, au contraire, nous la tastons du pied, nous travaillons beaucoup^ à la connoistre. Cela provient de ce que nostre peau estant partout criblée de petits trous, nos nerfs, dont la matière n'est pas plus serrée, perdent en chemin beaucoup de ces petits Atomes par les menus pertuis de leur contexture auparavant d'estre arrivez jusques au cerveau, où aboutit leur voyage.
» Il me reste à. prouver que l'odorat et le goust^ se fassent aussy par l'entremise de ces mesmes petits corps.
» Dites-moy donc, lors que je gouste un fruict, n'est-ce pas à cause de l'humidité^ de la bouche qui le fond ? Advoués-moy donc qu'y ayant dans une poire d'autres^ sels, et la dissolution les partageant en petits corps d'autre figure que ceux qui composent la saveur d'une prune ', il fault qu'ilz percent nostre palais d'une manière bien différente ; tout ainsy que l'escarre, enfoncée par le fer d'une picque qui me traverse, n'est pas semblable à ce que me faict souffrir en sursault la balle d'un pistolet, et de mesme que la balle de ce pistolet m'imprime une autre douleur que celle d'un carreau* d'acier.
» De l'odorat je n'ay rien à dire, puisque vos Philosophes mesmes confessent qu'il se faict par une émission continuelle de petits corps qui se déprennent de leur masse et qui frappent nostre nez en passante
)) Je m'en vais, sur ce principe, vous expliquer la création, l'harmonie et l'influence des globes célestes avec l'immuable variété des ra'étéores. »
a) 1657 : mesme. — b) etc. — c) qu'il se sent dans toutes ses parties. — d) plus facilement. — e) aurions plus de peine. — /) parler de l'odorat et du ^oust. g) la chaleur. — h) des. — i) pomette. — /) 1657 et Munich manque.
explique l'origine de l'énergie si considérable extériorisée par le radium. » (Juppont). — Cyrano a la chance d'avoir rencontré un commentateur du côté scientifique de son Autre Monde qui a certainement pénétré toute sa pensée 1 .)/. P. Brun l'avait d'ailleurs devancé dans celte voie, mais il n'a pas l'autorité de M ■ Juppont n'étant que docteur ès-lettres. — 1) Ce simple lambeau de phrase permet à M. Juppont d'affirmer « qu'en ce qui concerne l'influx nerveux, Cyrano a prévu qu'il avait une vitesse de transmission appréciable ». — 2) Flèche, dont le fer était quadrangulaire.
Il alloit continuer, mais le viel lioste entra là-dessus, qui fît songer nostre Philosophe à la retraitte ; il ajiportoit des cristaux pleins de vers luisans pour esclairer la salle, mais comme ces petits feux-insectes * perdent beaucoup de leur esclat quand ilz ne sont pas fraiz " amassez, ceux-cy, vieux de dix jours, ne flamboient^ presque point Mon Démon n'attendit pas que la Compagnie en fust incommodée ; il monta à son cabinet et en redescendit aussitost avec deux bouUes de fer" si brillantes que chacun s'estonna comme il ne se brusloit point les doigts :
« Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelottons de i-'ers'^. Ce sont des rayons du Soleil que j'ay purgez de leur chaleur^, autrement les qualitez corrosives de son feu auroient blessé voslre veiie en l'esbloiiissant ; j'en ay fixé la lumière et l'ay renfermée dedans ces boulles transparentes que je tiens ; cela ne vous doibt pas fournir un grand subjet d'admiration, car il ne m'est non plus difficile, à moy qui suis né dans le Soleil, de condenser les raj'ons qui sont la poussière de ce Monde-là, qu'à vous d'amasser de la poussière ou des Atomes qui sont la terre pulvérisée de celuy-cy'. »
Qnand on eut achevé le panégiricque de cet enfant du Soleil, le jeune /loste envoya son Père reconduire les deux Pliilosoplies, parce qu'il estoit tard^j avec une douzaine de Globes à vers^ pendus à ces quatre piedz. Pour nous autres, à sçavoir le Jeune hostc, mon Précepteur et moy, nous nous couchasmes par l'ordre du Phisionome. Il me mit cette fois-là dans une chambre de violettes et de lys, m'envoya chatouiller à l'ordinaire pour m endormir, et le lendemain, sur les neuf haures, je vis entrer mon Démon qui me dit qu'il venoit du Palais où »■■ « l'une des demoiselles de la Reyne l'avoit mandé^, qu'elle s'estoit enquise de moy et tesmoigné qu'elle persistoit tousjours dans le dessein de me tenir paroUe, c'est-à-dire que, de bon cœur, elle me suivroit si je la voulois mener avec moy dans l'Autre Monde. « Ce qui m'a fort édifié, continua-t-il, c'est quand j'ay reconnu que le motif principal de son voyage ne butte qu'à se faire Chrestienne ; aussy je luy ay promis d'aider son dessein de touttes mes forces, et d'in-
a) 1657 : nouvellement. — b) n'éclairoient. — c) feu. — d) verres. — e) Là dessus nostre Hoste envoya un valet conduire les Philosophes, parce qu'il estoit nuit. — /) verres. — g) ■. ■- i . — A) prié de l'aller trouver et.
1) C'est le « lampire noctiluque » dont parle M. Henri Gadeau de Kerville, qui traite en un volume sérieux celte question ébauchée en riant par Cyrano : Les Animaux et les Végétaux lumineux. Paris, 1890 [P. Brun). — 2) Les électriciens ont constaté un phénomène analogue, mais Cyrano ignorait l'électricité. — 3) De ce paragraphe M. Juppont cite ù j)artir de « Ces flambeaux incombustibles .. et commente ce texte de la sorte : « Il y a loin, évidemment, de ces idées ù la théorie électro-magnétique de la lumière et aux lampes ù vapeur de mercure ; mais on ne peut s'empêcher de remarquer que cette distinction fondamentale entre la matière qui éohauiïe et l'éther qui éclaire est faite d'une façon très précise jirès de cent ans avant les expériences de Newton sur le spectre solaire. » Ajoutons, pour comprendre l'observation de M. Juppont (ju'il rapproche ce passage de deux autres des Estats et Empires du Soleil (nous les avons indiqués).
venter, pour cet effecl, une machine capable de tenir trois ou quatre personnes dedans laquelle vous pourrés monter ensemble. Dès aujourd'huy. Je vay ra'applicquer sérieusement à l'exécution de cette entreprise : c'est pourquoy, aflîn de vous divertir pendant que je ne seray point avec vous, voicy un Livre que je vous laisse, je l'apporté jadis de mon pais natal ; il est intitulé : « Les Estats et Empires du Soleil » '. Je vous donne encore celuy-ci, que j'estime beaucoup davantage, c'est le « Grand Œuvre des Philosophes »', qu'un des plus forts esprits du Soleil a composé ; il prouve là-dedans que toutles choses sont vrayes, et déclare la façon d'unir phisicqueraent les véritez de chaque contradictoire, comme par exemple que le blanc est noir et que le noir est blanc % qu'on peut estre et n'estre pas en mesme temps, qu'il peut y avoir une montagne sans valée, que le néant est quelque chose et que toultes les choses qui sont ne sont point : mais remarqués qu'il prouve ces inoiiys paradoxes sans aucune raison captieuse, ny sophistique. Quand vous serés ennuyé de lire, vous pourrés vous promener ou bien vous entretenir avec nostre jeune hoste, vostre compagnon ; son esprit a beaucoup de charmes ; ce qui me dcsplaist en luy, c'est qu'il est impie; main^ s'il luy arrive de vous scandaliser ou de faire par ses" raisonnemens chanceler vostre foy, ne manquez pas aussi tost de venir me les proposer ; je vous en résoudre les diflicultez. Un autre vous ordonneroit de rompre compagnie lors qu'il voudroit philosopher sur ces matières'^, mais comme il est extrêmement vain, je suis asseuré qu'il prendroit cette fuitte pour une deffaicte et se fîgureroit que vostre créance^ seroit contre la' raison si vous refusiez d'entendre les siennes. Songes à librement vivre. » Il me quitta en achevant ce mot, car c'est l'adieu dont, en ce païs-là, on prend congé de quelqu'un, comme le « bon- Jour » ou le « monsieur, vostre Serviteur « s'exprime par ce compliment : « Ayme-moy, Sa^e, puisque je t'ayme ».
A peine fut-il hors de présence que je me mis à considérer attentivement mes livres ; les boëstles, c'est-à-dire leurs couvertures, me semblèrent admirables pour leur richesse ; l'une estoit taillée d'un seul diamant plus brillant sans comparaison "^ que les nostres ; la seconde ne paroissoit qu'une monstrueuse perle fendue en deux. Mon Démon avoit traduit ces livres en langage de ce Monde-/à ; mais parce que je n'ay point
a) Le Ms. de Paris porte de la Lune, et, chose curieuse, les éditions de l'Histoire comique, sauf l'originale de 1657, ont également de la Lune, ce qui est une erreur manifeste; 1657 : avec une Addition de l'Histoire de l'Estincelle. — b) Munich : mais manque. — c) 1657 : quelques. — d) Munich : lorsqu'il voudroit philosopher sur ces matières manque. — e) 1657 : nostre croyance. — /) sans. — g) Munich : sans comparaison manque.
1) Paul Lacroix croit qu'il s'agit du principal ouvrage de Campanella publié à Paris en 1638 : Universalis Philosophiae seu meiaphysicarum rerum juxta propria dogmata, libr. XVIII, in-folio. — 2) .Slalherbe a écrit à Balzac en 1625 : « Ceux qui ont dit que la neige est noire ont laissé des successeurs » ; Balzac dans Le Barbon dit : « Tantost il vouloit prouver que la neige estoit noire. »
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encore parlé de leur Imprimerie, je m'en vais expliquer la façon de ces deux volumes.
A l'ouverture de la boëstte, je trouvé dedans un je ne sçay quoy de métal, casi tout semblable à nos Horloges, plein d'un nombre infiny de' petits ressorts et de machines imperceptibles : C'est un Livre à la vérité, mais c'est un Livre miraculeux qui n'a ny fueillets ny caractères ; enfin, c'est un Livre où pour apprendre les yeux sont inutiles ; on n'a besoin que d'oreilles. Quand quelqu'un donc souhaitte lire, il bande avec une grande quantité de touttes sortes de clefs ** cette machine ; puis il tourne l'esguille sur le chapitre qu'il désire escouter, et au mesme temps il ' sort de cette noix^, comme de la bouche d'un homme ou d'un instrument de musique, tous les sons distincts et différens qui servent entre les grands Lunaires à l'expression du langage \
Lors que j'eus ^ réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire des livres, je ne m'estonné plus de veoir que les jeunes hommes de ce païs-là possédoient davantage de connoissance à seize et à dix-huit ans que les barbes grises du nostre, car sçachant lire aussi tost que parler, ilz ne sont jamais sans lecture ; dans la chambre, à la promenade, en ville, en voyage, à pied, à clieval, ilz peuvent avoir dans la poche ou pendus à l'arçon de leurs selles^ une trentaine de ces livres dont ilz n'ont qu'à bander un ressort pour en oiiyr un chapitre seulement, ou bien plusieurs s'ilz sont en humeur d'escouter tout un livre : Ainsy vous avés éternellement autour de vous tous les grands Hommes, et morts et vivans, qui vous entretiennent de vive voix.
Ce présent m'occupa plus d'une heure; et enfin, me les estant attachez en forme de pendans d'oreilles, je sortis en ville ^ pour me promener. Je n'eus pas achevé d' arpenter^' la rue qui tombe vis à vis de nostre
a) 1657 : de je ne sçay quels. — l>) petits nerfs. — c) en. — d) manque ; — Munich : de cette machine, au lieu de : de cette noix. — c) 1657 : depuis. — /) la ceinture. — g) 1657 et Munich : en ville manque. — A) 1657 : ne fus pas plustost au bout de.
1) Cette prescience du phonographe, Charles Sorel l'avait indiquée avant Cyrano qui lui en a certainement emprunté l'idée. Voici un extrait de la lettre datée d'Amsterdam, 23 avril 1643 : « Mais ce qui nous estonne davantage, et qui nous fait
admirer la Nature, c'est de voir qu'au défaut des arts libéraux et des sciences qui nous donnent le moyen de communiquer ensemble, et de descouvrir par escrit nos pensées à ceux qui sont absens, elle leur a fourny de certaines esponges qui retiennent le son et la voix articulée, comme les nostres font les liqueurs : De sorte que quand ils se veulent mander quelque chose, ou conférer de loin, ils parlent seulement de près à quelqu'une de ces esponges, puis les envoyent à leurs amis, qui, les ayant reçues, en les pressant tout doucement en font sortir ce qu il y avoit dedans de paroles, et sçavenl par cet admirable moyen tout ce que leurs amis désirent. Et pour se resjouir quelquesfois, ils envoyent tpiérir dans 1 Isic Crouiatique des concerts de Musique, de voix, et d'inslrumens dans les jjIus fines de leurs esponges, qui leur rendent, estant pressées, les accords les plus délicats en leur perfection. [Nouveau recueil des pièces les plus agréables de ce temps, ensuite des Jeux de l'Inconnu, et de la Maison des Jeux, Paris, /6'44, p. 227). — Sorel avait pris la description de ces éponges parlantes dans le n° d'avril 1032 du Courrier Véritable, petit in-4° de 4 pp.
maison^ que je rencontré à l'autre bout une trouppe assez nombreuse de personnes tristes*.
Quatre d'entr'eux portoient sur leurs espaules une espèce de cercueil enveloppé de noir : je m'informe d'un regardant que vouloit dire ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon païs ; il me respondit que ce meschanl -^ -■• ' et nommé du peuple par une chiquenaude sur le g^enoiiil droit, qui avoit esté convaincu d'envie et d'ingratitude", estoit décédé d'hier^, et que le Parlement l'avoit condamné, il y avoit plus de vingt ans, à mourir de mort naturelle et dans son lit, et puis d'estre enterré après sa mort.
Je me pris à rire de cette response et luy m'interrogeant, « Pourquoy ? »
« Vous m'estonnés, luy réplicqué-je, de dire que ce qui est une marque de bénédiction dans nostre Monde, comme une longue vie, une mort paisible, une sépulture pompeuse', serve en celuy-ci de c/iastiment^ exemplaire».
— Quoy ! vous prenés la sépulture pour une marque de bénédiction^, me respartit cet homme. Hé ! par vostre foy, pouvez-vous concevoir quelque chose de plus espouvantable qu'un cadavre marchant sur' les vers dont il regorge, à la mercy des crapaux qui luy maschent les joiies, enfin, la peste revestue du corps d'un homme?' Bon Dieu ! la seule imagination d'avoir, quoyque mort, le visage embarrassé d'un drap, et sur la bouche me picque* de terre, me donne de la peine à respirer ! Ce misérable que vous voyés porter, outre l'infamie d'estre jette dans une fosse, a esté condamné d'estre assisté dans son convoy de cent cinquante de ses amys, et commandement à eux, en punition d'avoir aymé un envieux et un ingrat, de paroistre à ses funérailles avec le visage triste ; et, sans que les Juges en ont eu pitié, imputant en partie ses crimes à son peu d'esprit, ils leur auroient ordonné d'y pleurer'. Hormis les criminels tout le monde
a) 1659 : ^>. . — b) 1657 : le jour précédent. — c) honorable ; — Munich : pompeuse manque. — d) 1657 : punition. — e) quelque chose de précieux. — /) sous.
1) M. Maurice Bauche, dans son édition de L'Autre Monde, 1910, dit que ce paragraphe n'existe que dans l'édition de 1663, Lyon, c'est une inexactitude ; il est dans l'édition originale de 1657 et dans toutes les éditions publiées jusqu'à celle de 1665 (Ch. de Sercy) où il est omis, et on le retrouve dans les éditions de Rouen postérieures à 1665 qui copient la contrefaçon de 1661. — 2) « Puis, après avoir entendu l'accusé, ils (les magistrats) le condamnent à la peine qu'il a encourue, selon qu'il a manqué à la bienfaisance, à la dignité, à l'humilité, à la reconnaissance, etc. (La Cité du Soleil de Gampanella, p. 215. — 3) Les ouvrages de Ch. Sorel sont une mine inépuisable pour Cyrano, voici ce qu'on lit dans le livre XII du Berger extravagant, p. 402 : N'y a-t-il rien plus vilain que de pourrir et d'estre mangé des vers ? N'est-ce pas une chose abjecte que de se donner au plus bas et au plus grossier de tous les élémens : Il vaut bien mieux se donner au plus pur, c'est une chose plus noble et plus désirable. Nous autres personnes de marque nous voulons que nos corps soient bruslez après nostre mort, etc.. Voir aussi les Remarques, p. 414, dans lesquelles Sorel fait honneur de cette idée à Charron. — 4) La picque était une mesure de cinq pieds. — 5) Dans le Z)eutV, Lucien en veut aussi à ceux qui répandent des larmes aux funérailles...; dans V Utopie de Thomas Morus, il est même défendu de plaindre ceux qui quittent la vie... [Toldo).
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est bruslé' : aussy est-ce une cousturae très décente et très raisonnable, car nous croyons que le feu ayant séparé le pur de l'impur, et de sa chaleur, rassemblé par sympathie cette chaleur naturelle qui faisoit l'Ame, il luy donne la force de s'eslever tousjours en' montant jusqu'à quelque astre, la terre de certains peuples plus immatériels que nous, plus intellectuels, parce que leur tempérament doibt correspondre^ et participer à la pureté du globe qu'ilz habitent', et que cette flamme radicale, s^estant encore rectifiée par la subtilité des élémens de ce Monde-là^ elle vient à composer un des bourgeois de ce pays enflambé.
» Ce n'est pas pourtant encore nostre façon d'inhumer la plus belle : Quand un de nos Philosophes est venu en un âge où il sent ramollir son esprit, et la glace des ans' engourdir les mouvemens de son Ame, il assemble ses amis par un bancquet somptueux ; puis ayant exposé les motifs qui l'ont faict résoudre à prendre congé de la Nature, le peu d'espérance qu'il a de pouvoir adjouster quelque chose à ses belles actions, on luy faict pu grâce, c'est-à-dire on luy ordonne la mort, ou^ un sévè;re commandement de vivre. Quand donc à la pluralité des voix on luy a mis son souffle entre ses mains', il advertit ses plus chers, et du jour et du lieu : ceux-cy se purgent, et'' s'abstiennent de manger pendant vingtquatre heures ; puis arrivés qu'ilz sont au logis du Sage, et après avoir sacrifié au Soleil, ilz entrent dans la chambre, où le Généreux les attend appuyé sur un lit de parade. Chacun i^ole à son rang aux embrassemens' ; et quand ce vient à ccluy^ qu'il ayme le mieux, après l'avoir baisé tendrement, il l'appuyé sur son estomach, et joignant sa bouche à sa bouche, de la main droite qu'il a librc^, il se baigne un poignard dans le cœur. L'Amant' ne destache point ses lèvres de celles de son Amant, qu'il ne le sente expiré; alors il retire le fer de son sein, et fermant de sa bouche la playe, il avale son sang et succe tousjours jusqu'à ce que il n'en puisse boire davantage. Aussi tost un autre' luy succède et l'on porte cettui-cy au lit ; le second, rassasié, on le mène coucher pour faire place au troisiesme ; enfin, toutte la trouppe repue^ on introduit à chacun, au bout de quatre ou cinq heures, une fille de seize ou dix-sept ans ; et pendant trois ou quatre jours qu'ilz sont à gouster les délices^ de l'Amour, ilz ne sont nourris que
a) 1657 : et. — b) r(?pondre. — c) Munich : de ses sens, au lieu de : des ans. — d) 1657 : qu'on luy permet de mourir ou on luy fait ; Munich : on luy ordonne manque. — e) Munich : se purgent et manque. — /) 1657 : le veut embrasser. — g) c'est au rang de celuy. — h) 1657 et Munich : qu'il a libre manque. — t) Munich : l'Amy, au lieu de : l'Amant. — y) 1657 : qu'il succe jusqu'à ce qu'un second. — h) puis un troisiesme, un quatriesme et enfin toute la compagnie. — /) plaisirs.
1) Voir p. 85, note 3. — Par crainte de la peste et de l'idolâtrie, si on n'enterre les corps, on les brûle, [»arce que le feu est un clément noble et anime qui retourne au Soleil dont il est descendu {La Cité du Soleil, de Campanella, [>. 219). — 2) « La j)orléc sanitaire de celte mesure (de brûler les corps) est imparfaitement comprise, mais nettement reconnue par Cyrano. » (Jupponl). — 3) C'est-à-dire qu'on lui a permis de disposer de sa vie.
de la chair du mort, qu'on leur faict manger toutte crue, affîn que si de ces cmbrassements" il peut naistre quelque chose, ilz soient comme asseurés que c'est leur amy qui revit. »
Je ne donné pas la patience à cet homme de discourir davantage, car je le planté-lh pour continuer ma promenade.
Quoi/que je la fisse assez courte, le temps que j" employé aux particularités de ces spectacles et à visiter quelques endroits de la ville, fut cause que j'y arrive plus de deux heures après le disné préparé^.
On me demanda pourquoy j'estois arrivé si lard. « Ce n'a pas esté ma faulte, respondis-je au Cuisinier qui s'en plaignoit ; j'ay demandé plusieurs fois parmy les rues quelle heure il estoit, mais on ne m'a respondu qu'en ouvrant la bouche, serrant les dents et tordant le visage de guingois".
— Quoy ! s'escria toutte la compagnie, vous ne sçavés pas que par là ilz vous monstroient l'heure ? — Par ma foy, respartis-je, ilz avoient beau exposer au Soleil leurs grands nez avant que je l'apprisse. — C'est une commodité, me dirent-ilz, qui leur sert à se passer d'horloge ; car de leurs dents ilz font un cadran si juste, qu'alors qu'ilz veulent instruire quelqu'un de l'heure, ilz desserrent^ les lèvres ; et l'ombre de ce nez, qui vient tomber dessus^, marque comme sur un Cadran celle dont le curieux est en peine'. Maintenant, affîn que vous sçachiés pourquoy tout le monde en ce pais a le nez grand, apprenés qu'aussi tost qu'une femme est accouchée, la Matrone porte l'enfant au Prieur' du Séminaire; et justement au bout de l'an les Experts estant assemblez, si son nez est trouvé plus court qu'une certaine mesure que tient le Syndic, il est censé Camus et mis entre les mains des Prestrcs^, qui le chastrent. Vous me demanderés possible la cause de cette barbarie ; comment se peut-il faire que nous, chez qui la virginité est un crime, establissions des contincns^ par force ? Sçachés que nous le faisons après avoir observé depuis trente siècles qu'un grand nez est, à la porte de chez nous, une enseigne qui dit : Céans lo<^e un homme spirituel, prudent', courtois, affable, généreux et libéral; et qu'un petit est le bouchon des vices opposez^. C'est pourquoy des camus
a) 1657 : cent embrassemens. — b) J'interrompis ce discours, en disant à celuy qui me le faisoit, que ces façons de faire avoient beaucoup de ressemblance avec celles de quelque peuple de nostre Monde : et continuay ma promenade, qui fut si longue que quand je revins il y avoit deux beures que le disné estoit prest. — c) tournant le visage de travers. — d) ouvrent. — e) leurs dents. — /) maistre. <»■)
gens. — h) continences. — i) le signe d'un homme spirituel. — y) un signe du contraire.
1) C'est toujours Gh. Sorel que Cyrano copie : «... il apercent Charité couchée sur un siège de gazons tapissé d'herbe. Elle avoit le visage tourné vers le Ciel, et la bouche ouverte, tellement que le Soleil luisant dessus comme il faisoit, on eust bien dit quelle heure il estoit, si l'on eust regardé à ses dens larges et disposées avecque mesure, sur lesquelles finissoit l'ombre de son nez, qui estoit si mince, qu'il sembloit estre là planté comme l'esguille du quadran » [Le Berger extravagant, livre II, p. 122), Toir aussi les Remarques, p. 72.
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on basty des Eunuques', parce que la Républicque ayme mieux n'avoir point d'enfans d'eux que d'en avoir de semblables à eux. »
Il parloit encore lors que je vis entrer un homme tout nud. Je m'assis aussi tost et me couvris pour luy faire honneur, car ce sont les marques du plus grand respect qu'on puisse, en ce païs-là, tesmoigner à quelqu'un.
« Le Royaume, dit-il, souhaitte que vous advertissiés les Magistrats avant que de partir pour vostre joaïs^, à cause qu'un Mathématicien vient tout à l'heure de promettre au Conseil que, pourveu qu'estant de retour en i>osire Moncle^, vous vouliés construire une certaine machine qu'il vous enseignera, correspondante à une autre qu'il tiendra preste en celuy-cy ; il l'attirera à luy et le joindra à nostre globe. »
Si tost qu'il fust soriy" : « Hé ! je vous prie, m'adressant au jeune hoste, apprenés-moy que veult dire ce bronze, figuré en parties honteuses, qui pend à la ceinture de cet homme ? » J'en avois bien veu quantité à la Cour du temps que Je vivais en cage, mais parce que j'estois casi tousjours environné des Filles de la Reyne, f appréhendais de violer le respect qui se doibt à leur sexe et à leur condition'^ si j'eusse, en leur présence, attiré l'entretien d'une matière si grasse. » Il me respondit : « Les femelles icy, non plus que les masles, ne sont pas assés ingrattes pour rougir à la veuë de celuy qui les a forgées ; et les Vierges n'ont pas honte d'aymer sur nous, en mémoire de leur mère Nature, la seule chose qui porte son nom. Sçachés donc que l'escharpe dont cet homme est honoré, où pend pour médaille la figure d'un membre viril, est le symbole du Gentilhomme et la marque qui distingue le Noble d'avec le Roturier. » J'advoue que ce paradoxe me sembla si extravagant que je ne pus m'empescher d'en rire.
» Cette coustume me semble bien extraordinaire, dis-je à mon petit hoste, car en nostre Monde la marque de Noblesse est de porter l'Espée » ; mais luy^ sans s'esmouvoir : « 0 mon petit homme, s'escria-t-il, que' les Grands de vostre Monde sont enragez de faire parade d'un instrument qui désigne un bourreau, qui n'est forgé que pour nous destruire, enfin l'ennemi juré de tout ce qui vit ! et de cacher, au contraire, un membre sans qui nous serions au rang de ce qui n'est pas : le Prométhée de chaque animal et le réparateur infatigable des foiblesses de la Nature ! Malheureuse contrée où les marques de génération sont ignominieuses et où celles d'anéantissement sont honorables ! Cependant vous appelles ce
a) 1657 : Monde. — b) chez vous. — c) il attirera vostre globe, et le joindra à celuy-cy : à quoy je promis de ne pas manquer. — d) quand l'autre fut ]>arty, de me dire pourquoy cet envoyé portoit à la ceinture des parties honteuses de bronze, ce que j'avois veu plusieurs fois [)endant que j'estois en caj^e, sans l'avoir osé demander, parce que j'estois tousjours environné de Filles de la Reyne que je craignois d'offenser. — : e) l'Hoste. — /) quoy.
1) u Comme Cyrano oblij^eait « ù aller sur le pré » ceux qui le rcgnrdoicnt avec trop d'insistance, on peut supposer que cette fiction est une pointe, inoffensive celle-là, contre les anonymes auxquels son physique n'avait pas le don de plaire. » {Juppont).
membre-là les parties honteuses ', comme s'il y avoit quelque chose de plus glorieux que de donner la vie, et rien de plus infasmc' que de roster\ » Pendant tout ce discours, nous ne laissions pas de disner, et si tost que nous fusmes levez de dessus nos liis ^, nous allasraes au jardin prendre l'air. Les occurrences et la beauté du lieu nous entretinrent quelque temps ; mais comme la plus noble envie dont je fusse alors c/iaslouillé, c'estoit de convertir à nostre religion une Ame si fort eslevée au dessus du vulgaire, Je l'exhorté mille fois de ne pas embourber de matière ce beau génie dont le le Ciel V avoit pourveu, qu'il tirast de la presse des animaux cet esprit capable de la vision de Dieu ; enfin quil avisast sérieusement à vtoir unir quelque jour son immortalité au plaisir plustost qu'à la peine.
» Quoy ! me respliqua-t-il en s'esclatant de rire, vous estimés vostre Ame immortelle privativement à celle des bestes ? Sans mentir, mon grand Amy, vostre orgueil est bien insolent ! Et d'où argumentés-vous, je vous prie, cette immortalité au préjudice de celle des bestes ? Seroit-ce à cause que nous sommes douez de raisonnement et non pas elles? En premier lieu, je vous le nie, et je vous prouveray, quand il vous plaira, qu'elles raisonnent comme nous. Mais encore qu'il fust vray que la raison nous eust esté distribuée en appanage et qu'elle fust un privilège réservé seulement à nostre espèce, est-ce à dire pour cela qu'il faille que Dieu enrichisse V homme de V immortalité, parce qu'il luy a de sj à prodigué la raison? Je doibs donc, à cecomptelà, donner aujourd'huy à ce pauvre une pistolle" parce que je luy donné hier un escu ? Vous voyés bien vous-mesme la faulccté de cette conséquence, et qu'au contraire, si je suis juste, plustost que de donner une pistolle à cettuy-cy, je doibs donner un escu à l'autre, puisqu'il n'a rien touché demoy^. Il fault conclure de là, ô mon cher compagnon, que Dieu, plus juste encore mille fois que nous, n'aura pas tout versé aux uns pour ne rien laisser aux autres. D'alléguer l'exemple des aisnés de vostre Monde, qui emportent dans leur partage casi tous les biens de la maison, c'est une foiblcsse des pères qui, voulant perpétuer leur nom, ont appréhendé qu'il ne se perdît ou ne s'esgarast dans la pauvreté'. Mais Dieu, qui n'est pas capable d'erreur, n'a eu garde d'en commettre une si grande, et puis, n'y ayant dans l'Eternité de
a) 1657 : honteux. — b) 1657 et Munich : de dessus de nos lits manque. — c) Munich : une pistole, au lieu de : un écu. — d) puisqu'il n'a rien touché de moy manque.
1) « ... Cependant je vous advertis, et, ne vous en desplaise, un sage conseille bien un fou, il ne faut pas tousjours dire ces parties-là honteuses, d'autant qu'elles ne sont que par accident, et faisant autrement vous feriez tort à la Nature qui n'a rien faict de honteux ; ces parties-là sont secreltes, nobles, désirables, mignonnes et exquises comme l'or que l'on cache... » (Le Moyen de l'arvenir, imprimé cette année, [vers 1610], par Béroalde de Verville, p. 37). — 2) Ces divagations sont à retenir, elles expliquent l'animosilé des libertins contre le christianisme. Une société où la bête humaine laisserait à ses instincts génésiques toute liberté, aboutirait promptement à généraliser les types créés par le marquis de Sade et Octave Mirbeau. — 3) Cyrano anticipe sur le code civil de Napoléon 1" ; mais il est douteux que cette réforme ait été un progrès. L'égalité des enfants dans le partage des biens parternels
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Dieu ny avant, ny après, les cadets chez luy ne sont pas plus jeunes que les aisnés. »
Je ne le cèle point que ce raisonnement m'esbranla. « Vous me permettrés, luy dis-je, de briser sur cette matière, parce que Je ne me sens pas assez fort pour vous respondre ; je m'en vay quérir la solution de cette difficulté chez nostre commun Précepteur. »
Je monté aussi tost, sans attendre qu'il me réplicquast, en la chambre de cet habile Démon, et, tous préambules à part, Je luy proposé ce qu'on venait de m'objecter touchant l'immortalité de nos Ames, et voicy ce qu'il me respondit :
« Mon filz, ce Jeune estourdy passionné [qu'il est] de vous persuader ■ qu'il n'est pas vray semblable^ que l'Ame de l'homme soit" immortelle parce que Dieu seroit injuste, Luy qui se dit Père commun de tous les estres, d'en avoir avantagé une espèce^ et d'avoir abandonné généralement touttes les autres au néant ou à l'infortune^ ; ces raisons, à la vérité, brillent un peu de loin. Et quoy que Je pusse luy demander comme il sçait que ce qui est juste à nous, soit aussy Juste à Dieu ? comme il sçait que Dieu se mesure à nostre aulne ? comme il sçait que nos loi.v et nos constumes, qui n'ont esté instituées que pour remédier à nos désordres, servent aussy pour tailler les morceaux de la toutte-puissance de Dieu ? Je passeray touttes ces choses, avec tout ce qu'ont si divinement respondu sur cette matière les Pères de vostre Eglize, et Je vous descouvriré un mistère qui n'a point encore esté révélé.
» Vous sçavez, ô mon filz, que de la terre quand il se faict un arbre', d'un arbre un pourceau, d'un pourceau un homme, ne pouvons-nous donc pas croire, puisque tous les estres en la Nature tendent au plus parfaict, qu'ilz aspirent à devenir hommes*, cette essence estant l'achèvement* du plus beau mixte, et le mieux imaginé qui soit au Monde, estant^ le seul qui fasse le lien de la vie brutale' avec l'angélicqueK Que ces métamorphoses arrivent, il faut estre pédant pour le nier : Ne voyons-nous pas qu'un Pommier^ par la chaleur de son germe comme par une bouche, succe et digère le gazon qui l'environne ; qu'un pourceau dévore ce fruict et le
a) Munich : prouver, au lien de : persuader. — b) qu'il n'est pas vraysemblable manque. — c) n'est pas, au lieu de : soit. — d) une espèce manque. — e) ou à l'infortune manque. — /) La lont,'ue discussion qui précède n'existe pas, on le voit, dans 1057, car elle est imprimée en italique; voici les quelques lignes qui la remplacent : et là prenant occasion de parler de la génération et conception des choses, il me dit : Vous devez sçavoir que la terre se faisant un arbre. — g) Munich : l'acheminement, au lieu de : l'achèvement. — h) 1657 : parce que c'est. — i) Munich : animale, au lieu de brutale. — j) 1057 : l'animale avec la raisonnable. — A) Prunier.
entraine fatalement lu vente du domaine familial ; la famille perd ainsi non seulement son unité ; mais son chef, incité à réduire sa progéniture pour éviter cette extrémité, la voue ainsi à une destruction rapide. C est là une des causes, et non des moins importantes, de la réduction progressive de lu population franf;uise ou de sa stagnation... — 1) D'après M. Jupponi, Cyrano précise ici toute su pensée sur l'évolution de la matière, voir p. 77, note 4.
faict devenir une partie de soy-mesme ? et qu'un homme mangeant le pourceau reschauffe cette chair morte, la joint à soy, et faict enfin revivre cet animal sous une plus noble espèce.'' Ainsy ce Grand Pontife que vous voyez la mitre sur la teste estait *, il n'y a que soixante ans, une touffe d'herbe en mon jardin *. Dieu donc, estant le Père commun de touttes ses créatures, quand il les aymerqit touttes cs^alement, n'est-il pas bien croyable qu'après que, par cette métempsicose plus raisonnée que la Pitagoricque, tout ce qui sent, tout ce qui végète enfin, après que toutte la matière aura passé par V homme, alors ce grand jour du Jugement arrivera oii font aboutir les Prophètes les secrets de leur Philosophie .'*''. »
Je redescendis très satisfaict au jardin, et je commençois à réciter à mon compagnon ce que nostre Maislre ' m'avoit appris, quand le Phisionome arriva pour nous conduire à la réfection et au dortoir. J'en taire les particularités, parce que Je fus nourry et couché comme le jour précédent.
Le lendemain, dès que je fus esveillé, je m'en allé faire lever mon antagoniste :
« C'est un aussy grand miracle (luy dis-je en l'abordant) de trouver uu fort esprit, comme le vostre, ensevely de sommeil que de veoir du feu sans action. »
Il sc^iffrit de ce mauvais compliment.
« Mais (s'escria-t-il avec une cholère passionnée d'amour) ne"* déférésvous jamais vostre bouche aussy bien que vostre raison de ces termes fabuleux de miracles ? Sçachés que ces noms-là diffament le nom de Philosophe. Gomme le Sage ne veoit rien au Monde qu'il ne conçoive ou qu'il ne juge pouvoir estre conceu, il doibt abominer" touttes ces expressions de miracles, de prodiges, d'événemens contre' Nature qu'ont inventés les stupides pour excuser les foiblesses de leur entendement. »
Je crus alors estre obligé en conscience de prendre la parolle pour le destromper :
a) 1657 : cet homme que tous voyez estoit peut estre. — h) ce qui est d'autant plus probable que l'opinion de la Métempsicose Pytagorique, soustenue par tant de grands hommes, n'est vraysemblablement parvenue jusques à nous, qu'afin de nous engager à en rechercher la vérité : comme en effet nous avons trouvé que tout ce qui est, sent et végète, et qu'enfin après que toute la matière est parvenue à ce période qui est sa perfection, elle descend et retourne dans son inanité pour revenir et joiier derechef les mesmes rolles. — c) Munich : précepteur. — d) 1657 : vous — e) abhorrer. — /) de.
1) « Tout ceci est assez mal raisonné. 11 y a un fait constant, c'est que tel amas de molécules qui formait le corps d'un pourceau, d'un arbre, d'une herbe, entre maintenant dans la composition du corps d'un homme ou de tel autre être organisé. Mais il n'y a dans ce fait ni passage, ni progrès d'une espèce ù une autre. Des molécules de matière, indifférentes en elles-mêmes à former un composé ou un autre, à devenir herbe, prunier, pourceau, homme, passent du corps d'une herbe, etc.. dans celui de l'homme. Est-ce à dire que l'espèce luzerne devienne l'espèce homme ? Et surtout n'est-ce pas sortir des considérations purement matérialistes que de supposer dans la Nature une aspiration, je ne dis pas au changement, mais à un progrès quelconque ? Et fera-t-on jamais sortir de l'idée des propriétés de la matière l'idée de progrès ? (Jacquet Denis, op. cité).
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« Encore, luy réplicqués-je, que vous ne croyés pas aux miracles, il ne laisse pas de s'en faire % et beaucoup **. J'er} ay veu de tues yeux, fay connu plus de vingt malades guéris miraculeusement. »
— Vous le dites, interrompit-il, que ces gens-là ont esté guéris par miracle", mais vous ne sçavés pas que la force de l'imagination est capable de combattre^ touttes les maladies"', à cause d'un certain bausme naturel respandu dans nos corps contenant touttes les qualitez contraires à touttes celles de chaque mal qui nous attaque, et' nostre imagination, advertie par la douleur, va choisir « en son ^ lieu le remède spécificque qu'elle oppose' au venin et nous guérit. C'est là d'où vient que le plus habile Médecin de nostre^ Monde conseille au malade de prendre plustost un médecin ignorant qu'il^ estimera fort habile, qu'un fort habile qu'il^ estimera ignorant, parce qu'il se figure que nostre imagination, travaillant à nostre santé, pour peu ' qu'elle fust aydée des remèdes, elle estoit capable de nous guérir ; mais que les plus puissants estoient trop foibles quand l'imagination ne les applicquoit pas ! Vous estonnés-vous que les premiers hommes de vostre Monde vivoient tant de siècles sans avoir aucune connoissance de la Médecine ? Leur nature estoit forte, ce bausme universel n estoit pas"" dissipé par les drogues dont vos Médecins vous consomment. Hz n'avoient pour rentrer en convalescence qu'à souhaitter fortement et s'imaginer d'estre guéris ; aussi (ost leur fantaisie nette, vigoureuse et bandée s'alloit plonger dans cette huile vitale", applicquoit l'actif au passif: et presque en un clin d'œil les voilà sains comme auparavant. // ne laisse ° pas touttefois de se faire encore aujourd'huy des cures cstonnantes p, mais le populaire les attribue à miracle. Pour moy, je n'en crois point du tout, et ma raison est "^ qu'il est plus facile que tous ces Discurs-là ' se trompent, que cela n'est facile à faire; car je leur demande, ce fiévreux, qui vient de guérir a souhaitté bien fort, comme il est vraysemblable, pendant sa maladie, de se reveoir en santé, il a faict des vœux et il faloit nécessairement, estant malade, qu'il mourust, qu'il demeurast en son mal, ou qu'il guérist. S'il fust mort, on eust dit Dieu^Vdi voulu récompenser de ses peines ; on le fera peut-estre malicieusement équivoquer en disant ^ que, selon les prières du malade, ill'a guéri de tous ses maux. S'il fust demeuré
a) Munich : d'y en avoir, au lieu de : de s'en faire. — b) et beaucoup manque. — c) 1657 : le texte depuis : Encore, lui réplicqués-je, est reinplact^ par [celui-ci : (jue TOUS soyez fort obstiné dans vos sentiments, j'ay veu tout plein de choses arrivées surnulurellement : vous le dites, continua-t-il. — d) g^uérir. — e) que vous attribuez au surnaturel. — /) ce qui se fait quand. ~ g) chercher. — h) ce. — i) apporte. — j) vostre. — h) qu'on. — /) pourveu. — m) non : et qu'est-ce à vostre advis qui en pouvoit estre la cause, sinon leur nature encore dans sa force, et ce bt'.unie universel (pli n'est pas encore. — n) en attiroit l'élixir et. — o) ce qui malgré la dépravation de la Nature ne laisse. — p) quoy <pie un peu rarement à la vérité. — q) je me fonde sur ce. — /•) Docteurs. — a) que le Ciel. — t) et mesnie on eust dit.
1) « La possibilité des traitements psychiques est donc regardée comme scientifique depuis lonj^emps ! » {Jupponl).
dans son infirmité, on auroit dit qu'il n'avoil point la foy ; mais parce qu'il est guéri, c'est un miracle tout visible. N'est-il pas bien plus vraysemblable que sa fantaisie, excitée par les violens désirs de la santé, a faict cette " opération ? Car je veux qu'il soit reschappé beaucoup de ces Messieurs qui sestoient foués ; mais combien davantage en voyons-noua qui sont péris'' misérablement avec leurs vœux ? »
» Mais à tout le moins, luy respartis-je, si ce que vous dites de ce bausrae est véritable, c'est une marque de la raisonnabilité de nostre Ame, puisque sans se servir des instruraens de nostre raison, ny s'appuyer du concours de nostre volonté, elle sçait d'elle-mesme ', comme si elle estoit hors de nous, applicquer l'actif au passif. Or si estant séparée de nous elle est raisonnable, il fault nécessairement qu'elle soit spirituelle ; et si vous la confessés spirituelle, je conclus qu'elle est immortelle, puisque la mort n'arrive ai/jc a;u'maH.r "^ que par le changement des formes dont la matière seule est capable. »
Ce jeune homme alors s'estant mis à son séant sur le lit et m'ayant faict asseoir de mesme, discourut à peu près de cette sorte :
« Pour l'Ame des bestes qui est corporelle, je ne m'estonne pas qu'elle meure, veu qu'elle n'est, possible, qu'une harmonie des quatre qualitez, une force de sang, une proportion d'organes bien concertés; mais je m'estonne bien fort que la nostre incorporelle, intellectuelle et immortelle, soit conlraincte de sortir de chez nous pour les inesmes causes^ qui font périr celle d'un Bœuf. A-t-ellc faict pacte avec nostre corps que, quand il auroit un coup d'espée dans le cœur, une balle de plomb dans la cervelle, une mousquetade à travers le corps, d'abandonner aussi tost sa maison trouée ? Encore luanqueroit-clle souvent à son contract, car quelquesuns meurent d'une blessure dont les autres resc/iappent ; il fauldroit que chaque Ame eusl faict un marché particulier avec son corps. Sans mentir, elle qui a tant d'esprit, à ce qu'on nous a faict accroire ', est bien enragée de sortir d'un logis quand elle veoit qu'au partir de là on luy va marquer son appartement en Enfer; et si celle Ame estoit spirituelle et par soy-mesme raisonnable, comme Hz disent, qu'elle fut aussy capable d'intelligence quand elle est séparée de nostre masse qu'alors qu'elle en est revestue, pourquoy les Aveugles-nés, avec tous les beaux avantages de cette Ame intellectuelle, ne sçauroient-ilz mesme s'imaginer ce que c'est que de veoir ? Pourquoy les Sourds n entendent-ilz point /^ Est-ce à cause qu'ilz ne sont pas encore privez par le trépas de tous les sens ? Quoy, je ne pourré donc me servir de ma main droite parce que j'en ay aussy une gauche ? Hz allèguent, pour prouver qu'elle ne sçauroit agir sans les sens, encore qu'elle soit spirituelle, l'exemple d'un Peintre qui ne sçauroit faire un tableau
a) 1G57 : son. — b) pourquoy crier miracle, puisque nous voyons beaucoup de personnes qui s'estoient vouées périr. — c) fait elle-mesine. — d) dans l'animal. — e) par la même cause. — /) Munich : ainsy que vous nous faites croire, au lieu de : à ce qu'on nous a fait accroire.
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s'il n'a des pinceaux. Oiiy^, mais ce n'est pas à dire que le Peintre qui ne peut travailler sans pinceaux, quand, avec ses pinceaux, il aura [encore] perdu ses couleurs, ses crayons, ses tailles et ses coquilles ^, qu'alors il le pourra mieux faire. Bien au contraire ! Plus d'obstacles s'opposeront à son labeur, plus il luy sera impossible de peindre '. Cependant ilz veulent que cette Ame, qui ne peut agir qu'imparfaicteraent à cause de la perte d'un de ses outils dans le cours de la vie, puisse alors travailler avec perfection, quand, après nostre mort, elle les aura tous perdus. S'ilz nous viennent rechanter qu'elle n'a pas besoin de ces instrumens pour faire ses fonctions, je leur rechanteré qu'il fault foiielter les Quinze- Vingts, qui font semblant de ne voir goutte » '.
— Mais, luy dis-je, si nostre Ame mourroit, comme Je voy bien que vous voulés conclure, la résurrection que nous attendons ne serait donc qu'une chimère "*, car il fauldroit que Dieu les recréast, et cela ne serait pas résurrection. » // m'interrompit par un liocliement de teste: « Hé ! par vostre foy ! s'escria-t-il, qui vous a bercé de ce Peau-d'Asne ?^. Quoy ! vous ? Quoy ! moy ? Quoy ! ma servante ressusciter ? — Ce n'est point, luy respondis-je, un conte j'aict à plaisir ; c'est une vérité indubitable que Je vous prouveray. — Et moy, dit-il, Je vous prouveré le contraire* :
« Pour commencer donc. Je suppose que vous mangiés un maliométan ; vous le convertisses, par conséquent, en vostre substance ! N'est-il pas vray, ' ce mahométan, digéré, se change partie en chair, partie en sang, partie en sperme ? Vous embrasserés vostre femme et de la semence, tirée toutte entière du cadavre mahométan, vous Jettes en moulle un beau petit chrestien. Je demande : le mahométan [dans la résurrection] aura-t-il son corps? Si la terre [le] luy rend, le petit chrestien n'aura pas le sien, puisqu'il n'est tout entier qu'une partie de ccluy du mahométan. Si vous me dites que le petit chrestien aura le sien, Dieu desrobera donc au mahométan ce que le petit chrestien n'a reçeu que de celuy du mahométan ^. Ainsy il fault absolument
a) 1657 : El enfin pour faire une comparaison juste, et qui détruise tout ce que vous avez dit, je me contenteray de vous apporter l'exemjile d'un Peintre qui ne peut travailler sans ])inceau, et je vous diray que l'Ame est tout de mesme quand elle n'a pas l'usage des sens. Ouy, mais adjousta-t-il. — b) Munich : et ses coquilles manque. — c) Bien au contraire ! Plus d'obstacles s'opposeront à son labeur, plus il luy sera impossible de peindre manque. — d) fumée, au lieu de : chimère. — e) Hé ! par vostre foy, s'escria-t-il, qui vous a bercé de ce Peau-d'Asne manque. — /) n'est-il pas vray? manque. — g) ce que le petit chrestien n'a reçu que de celuy du mahométan manque.
1) « Ces pensées, quelque peu confuses, mais hardies, étaient le fruit naturel et inattendu de l'opinion de Co[)ernic, renouvelée et affirmée par Galilée. Du moment que la Terre tournoit autour du Soleil et non le Ciel autour de la Terre, elle perdait la place priviléj^iée que l'ancienne astronomie lui avait faite dans le système du Monde et il devenait ridicule de supposer que la Lune, le Soleil et tant d'astres n'eussent été faits cjue pour le service de l'homme. » [Jacques Denis). — 2) La démonstration qui va suivre montre combien l'esprit de Cyrano était vraiment libre et elle remplira de joie le cœur de M. Homais, on peut dire qu'elle est décisive. Voilà un cas où la prééminence de la raison proclamée en 1573 par Geoffroy Vallée, et affirmée par les philosophes du XVIII* siècle, se montre dans toute sa splendeur.
que l'un ou l'autre manque de corps ! Vous me respondrés peut-estre que Dieu reproduira de la matière pour suppléer * à celuy qui n'en aura pas assez ? Oûy, mais une autre difficulté nous arreste, c'est que le mahométan damné ressuscitant, et Dieu luy fournissant un corps tout neuf à cause du sien que le c/irestien luy a voilé, comme le corps tout seul, comme l'Ame toutte seule, ne faict pas l'homme, mais l'un et l'autre joints en un seul subjet, et comme le Corps et l'Ame sont parties aussy intégrantes de V homme l'une que l'autre, si Dieu pestrit à ce mahométan un autre corps que le sien, ce n'est plus le mesme individu **. Ainsy Dieu damne un autre homme que celuy qui a mérité l Enfer ; ainsy ce corps a paillarde, ce corps a criminellement abusé de tous ses sens, et Dieu, pour chastier ce corps", en Jette ^ un autre au feu, lequel est vierge, lequel est pur^, et qui n'a jamais preste ses organes à l'opération du moindre crime '. Et ce qui seroit encore bien ridicule, c'est que ce corps aurait mérité l'Enfer et le Paradis tout ensemble, car, en tant que mahométan, il doibt estre damné ; en tant que chrestien, il doibt estre sauvé ; de sorte que Dieu ne le sçauroit mettre en Paradis qu'il ne soit injuste, récompensant de la gloire la damnation qu'il avoit méritée comme mahométan, et ne le peut jetter en Enfer qu'il ne soit injuste aussy, récompensant de la mort éternelle la béatitude qu'il avoit méritée comme chrestien. Il fault donc, s'il veult estre équitable, qu'il damne et sauve éternellement cet homme-là ^. »
Alors je pris la parolle ^ : « Je n'ay rien à respondre, luy respartis-je, à vos argumens sophistiques contre la résurrection', tant y a que Dieu l'a dit. Dieu qui' ne peut mentir. — N'allez pas si viste, me réplicqua-t-il, vous en estes desjà à a Dieu l'a dit » ''; il fault prouver auparavant qu'il y ait un Dieu ', car pour moy je vous le nie tout à plat. »
— Je ne m' amuseré point, luy dis-je, à vous réciter ° les démonstrations évidentes dont les Philosophes se sont servis pour Vestablir : il faudrait redire tout ce qu'ont jamais escrit les hommes raisonnables. Je vous demande seulement quel inconvénient vous encoures de le croire ; je suis bien asseuré que vous ne m'en sçauriés prétexter" aucun. Puis que donc il est impossible d'en tirer ° que de l'utilité, que ne vous le persuadés-vous ? Car s'il y a un Dieu, oultre qu'en ne le croyant pas, vous vous serés mesconté, vous aurés désobéy au précepte qui commande d'en croire ; et s'il n'y en a point, vous n'en serés pas mieux que nous ! »
o) Munich : pour suppléer manque. — b) depuis: « Oùy... mais une autre diiEcuIlé etc..» manque. — c) jiour chastier ce corps manque. — d) au lieu de : en jette, on lit : emporte. — e) au lieu de : pur, on lit : innocent. — /) et qui n'a pas preste ses organes à l'opération du moindre crime manque. — g) le texte depuis : car, en tant que mahométan, il doibt être damné, etc.. est remplacé par celui-ci : L'Enfer en tant que mahométan, le Paradis comme chrestien, Dieu ne le peult ny damner ny sauver sans estre injuste. — h) Alors je pris la parole et manque. — t) contre la résurrection manque. — j) qui manque. — A) l'a dit manque. — /) qu'il y en ait un, au lieu de : qu'il y ait un Dieu. — m) rapporter, au lieu de : réciter. — n) réputer, au lieu de : prétexter. — o) retirer, au lieu de : tirer.