‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographiqueChapitre 149 sur 155 · LOUTRE MONDE · texte numérisé non relu

LOUTRE MONDE

— Si faict, me respondit-il,j"en seré mieux que vous *, car s'il n'y en a point, vous et moy serons à deux de jeu ; mais, au contraire ^, s'il y en a. Je n'auray pas peu avoir offensé ° une chose que je croyois nestre point, puisque, pour pêcher, il faull ou le sçavoir ou le vouloir. Ne voyés-vous pas qu'un homme, mesme tant soit peu sage, ne se picqucroit pas qu un crocheteur l'eusl injurié, si le crocheteur aurait pensé ne le pas faire, s'il l'avoit pris pour un autre ou si c'estoit le vin qui l'eust faict parler ? ^ A plus forte raison Dieu, tout inébranlable, s'emportera-t-il contre nous pour ne l'avoir pas connu, puisque c'est Luy-mesme qui nous a refusé les moyens de le connoistre ^. Mais, par vostre foy, mon petit animal, si la créance ' de Dieu nous estait ai nécessaire, enfin, si elle nous importait de l'éternité. Dieu luymesme ne nous en auroit-il pas infus à tous ^ des lumières aussy claires que le Soleil qui ne se cache à personne ?^ Car de feindre qu'il ayst voulu (^joûer) entre ' les hommes à cligne-musette, faire comme les en fans : « Toutou, le voilà », c'est-à-dire : tantost se masquer, tantost se démasquer, se desguiser à quelques-uns pour se manifester aux autres^, c'est se forger un Dieu ou sot ou malicieux, veu que si ça esté par la force de mon génie que je l'ay connu, c'est luy qui mérite et non pas moy, d'autant qu'il pouvait me donner une Ame ou^ des organes imbécilles qui me V auraient faict mescannoistre. Et si, au contraire, il m'eust donné un esprit incapable de le comprendre ', ce n'aurait pas °' esté ma faulte, mais la sienne, puisqu'il pouvait m'en donner un si vif que je l'eusse compris". »

♦ Ces opinions diaboliques et ridicules me firent naistre un frémissement ° par tout le corps; je commencé alors de contempler cet homme avec un peu plus d'attention et je fus bien csbahi de remarquer sur son visage je ne sçay quay d'effroyable que je n'avais point encore appcrceu : ses yeux estaient petits et enfoncez, le teint bazané, la bouche grande, le menton velu, les ongles noirs ■'. « O Dieu, me sangés-je aussi tost, ce misérable est resprouvé dès celte vie,'^ et possible mesme que c'est l'Antéchrist dont il se parle tant dans nostre Monde '. »

a) Munich : que vous manque. — b) au contraire manque. — c) ofTcnscr, au lieu de : avoir oirensé. — d) ou si c'estoit le vin qui l'eust fuit parler manque. — e) recogiioistrc, au lieu de : connoistre. — /) croyance, au lieu de : créance. — ^) îi tous manque, — h) qui ne se cache- à personne manque. — t) avec, au lieu de : entre. — j) à d'autres, au lieu de : aux autres. — k) une ùmc ou manque. — /) de le comprendre manque. — m) aussi, au lieu de : pas. — n) puisqu'il pouvoit m'en donner un si vif que je l'eusse compris manque. — o) frissonnement. — p) les onjfles noirs manque. — q) dès cette vie manque. — /) dont il se parle tant dans noslrc monde manque.

♦ Dans l'édition de 1(j.'>7, la fin de l'Utopie cyranesque est toute différente : la voici : « 11 vouloit continuer dans de si impertinens raisoiiiiemens, mais je luy fermay lu bouche en le priant de les cesser, comme il fit, de peur de querelle : car il connoisioit que je commençois ;i m'échanfïer. Il s'en alla en suite et me laissa dans l'admiration des gens de ce Monde-là. dans lesquels, jusqu'au simple peuple, il se trouve naturelleincnt tant d'esprit, au lieuijue ceux du nostrn en ont si peu et qu'il leur couste si cher. Enfin, lamour de mon pais me détachant petit à petit de l'alîeclion, et mesme de la pensée que j'avais eue de demeurer en celuy-la, je ne songcay plus qu'à mon Uépart ; mais j'y vin tant d'impossibilité que j'en devins tout chat^rin. Mon Démon s'en

Je ne voulus pas pourtant luy descouvrir ma pensée à cause de l'estime que je faisais de son esprit, et véritablement les favorables aspects dont Nature avoit regardé son berceau m'avoient faict concevoir quelque amitié pour luy. Je ne pus toutte fois si bien me contenir que Je n'esolatasse avec des imprécations qui le menassoient d'une mauvaise fin ". Mais luy, renviant

sur ma colère^ : « Oiiy, s'escria-t-il, par la Mort » Je ne sçay pas ce

qu'il préméditait ' de dire, car, sur cette entrefaicte, on frappa à la porte de nostre chambre^ et je vois entrer un grand homme noir tout velu. Il s'approcha de nous et saisissant le blasphémateur à foye de corps °, il l'enleva par la cheminée.

La pitié que j'eus du sort' de ce malheureux m'obligea de l'embrasser pour l'arracher des griffes de l'Ethiopien, mais il fut si robuste qu'il nous enleva tous deux, de sorte qu'en un moment nous voilà dans la nuë. Ce n estait plus l'amour du prochain qui m'obligeait à le serrer estraittement, mais l'appréhension de tomber. Après avoir esté je ne sçay combien de fours à percer le Ciel, sans sçavoir ce que je deviendrais, je reconnus que j'approchois de nostre Monde. Desjà je distinguois l'Asie de l'Europe et l'Europe de l'Affricque, desjà mesme mes yeux, par mon abaissement, ne pouvaient se courber au delà de l'Italie^, quand le cœur me dit que ce^ Diable sans double emportait ' mon haste aux Enfers ■>, en corps et en Ame '', et que c' estait pour cela qu'il le passait ' par nostre terre, à cause que l'Enfer est dans son centre. J'oublie tauttefois cette réflexion et tout ce qui m' estait arrivé depuis que le Diable estait nostre voiture^, à la frayeur que me donna la veuë ° d'une montagne tout en feu que je touchay casi. L'abject

a) Munich : à. partir de : à cause de l'estime que je faisois de son esprit, etc.. manque. — b) continuant, au lieu de : renviant sur ma colère. — c) prétendoit, au lieu de : préméditoit. — d] de nostre chambre manque. — e) à foye de corps manque. — /) du sort manque. — g) depuis : desjà même mes yeux, etc.. manque. — h) le, au lieu de : ce. — i) emporteroit, au lieu de : emportoit. — j) en Enfer, au lieu de : aux Enfers. — A) en corps et en âme manque. — /) repassoit, au lieu de : passoit. — m] voicturier, au lieu de : voiture. — n) la veuë manque.

aperçut ; et mayant demandé à quoy il tenoit que je ne parusse le mesme que lousjours, je luy dis franchement le sujet de ma mélancolie ; mais il me fit de si belles promesses pour mon retour que je m'en reposay sur luy entièrement. J'en donnay advis au Conseil, qui m'envoya quérir et qui me fitprester serment que je raconlerois dans nostre Monde les choses que j'avois veuës en celuy-là. En suite on me fit expédier des passeports ; et mon Démon, s'estant muny des choses nécessaires pour un si grand voyage, me demanda en quel endroit de mon pais je voulois descendre. Je luy dis que la pluspart des riches enfans de Paris se proposant un voyage à Rome une fois en la vie, ne s'imaginant pas après cela qu'il y eust rien de beau ny à faire, ny à voir, je le priois de trouver bon que je les imitasse ; mais, adjoustay-je, dans quelle machine ferons-nous ce voyage et quel ordre {)ensez-vous que me veuille donner le Mathématicien qui me parla l'autre jour de joindre ce globe-cy au nostre ? Quant au Mathématicien, me dit-il, ne vous y arrestez point, car c'est un homme qui promet beaucoup et qui ne tient rien. Et quant à la machine qui vous reportera, ce sera la mesme qui vous voitura à la Cour. Gomment, dis-je, l'air deviendra pour soustenir vos pas aussi solide que la terre ? C'est ce que je ne croy point ; et c'est une chose estrange, reprit-il, que ce que vous croyez et ne croyez pas ; hé ! pourquoy les Sorciers de vostre Monde, qui marchent en l'air et conduisent des armées de gresles, de

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de ce bruslant spectacle me fit crier « Jésus Maria ». favois encore* à peine achevé la dernière lettre que je me trouvé estendu sur des bruyères au coupeau d'une petite colline, et deux ou trois ** pasteurs autour de moy qui récitaient les litanies et me' parloient italien. « O ' m'escriés-je alors, Dieu soit loué ! J'ay donc enfin trouvé des chrestiens au Monde de la Lune. Hé .'"* dites-tnoy, mes amis, en quelle province de vostre Monde suis-j'e maintenant ?' » — « En Italie », me respondirent-ils. — « Comment, interrompis-j'e, y a-t-il une Italie aussy au Monde de la Lune ? » J'avois encore si peu réfléchi sur cet accident que je ne m'estois pas encore apperçeu qu'ilz me parloient italien et que je leur respondois de mesme ^

Quand doncques je fus tout à faict désabusé et que rien ne m'empescha plus de connoistre que j'estais de retour en ce Monde^, je me laissé conduire où ces païsans voulurent me mener. Mais je n'estois pas encore arrivé aux portes de...... que tous les chiens de la ville se vinrent précipiter sur

moy, et sans que la peur me jetta dans une maison où je mis barre entre nous ^, j'estais infailliblement ' englouty.

Un quart d'heure après, comme je me reposais dans ce lagis, voicy qu'an entend à l'entour un sabat de tous les chiens, je crois, du Royaume ; on y voyoit depuis le dogue jusqu'au bichon, hurlant de plus espouvantable > furie que s' Hz eussent faict V anniversaire de leur premier Adam.

Cette aventure ne causa pas peu d' admiration à tauttes les personnes ^

a) Munich : encore manque. — b) trois ou quatre, au lieu de: deux ou trois. — c) récitoient les litanies et me manque. — d) Hé ! manque. — e) maintenant manque. -^ f) m'apercevois pas que je leur parlois italien et qu'ils me respondirent de mesme : au lieu de : ni'cstois pas encore apperçeu qu'ils me parloient italien et que je leur respondois de mesme. — » ) à moy, au lieu de : désabusé et que rien ne m'empescha plus de connoistre que j'estois de retour en ce Monde. — h) où je mis barre entre nous manque. — i) infailliblement manque. — j) effroyable, au lieu de : espouvantable. — k) tous ceux, au lieu de : toutes les personnes.

neiges, de pluyes et d'autres tels météores, d'une Province en une autre, auroient-ils plus de pouvoir que nous .' Soyez, soyez, je vous prie, plus crédule en ma faveur. Il est vray, luy dis-je, que j'ai receu de vous tant de bons ofiBces, de mesme que Socrate et les autres pour qui vous avez tant eu d'amitié, que je me dois fier à vous, comme je fais, en m'y abandonnant de tout mon cœur. Je n'eus pas plus tôt achevé cette parole, qu'il s'enleva comme un tourbillon, et me tenant entre ses bras, il me fit passer sans incommodité tout ce grand espace que nos Astronomes mettent entre nous et la Lune, en un jour et demy ; ce qui me fit connoistre le mensonge de ceux qui disent qu'une meule de moulin seroit trois cens soixante et tant d'années à tomber du Ciel, puis que je fus si peu de temps à tomber du globe de la Lune en celuy-cy. Enfin, au commencement de la seconde journée, je m'appcrceus que j'approchois de nostre Monde. Desjà je dislinguois l'Europe d'aVec l'Affrique, et ces deux d'avec l'Asie, lors que je sentis le soulfre que je vis sortir d'une fort haute montagne ; cela m'incommodoit, de sorte que je m'évanoiiis ; je ne puis pas dire ce qui m'arriva en suite ; mais je me trouvay, ayant repris mes sens, dans des bruyères sur la pente d'une coline, au milieu de quelques Pastres qui parloient italien. Je ne sçavois ce qu'estoit devenu mon Démon, et je demanday à ces Pastres s'ils ne l'avoient point veu ; à ces mots, ils firent le signe de la Croix et me regardèrent comme si j'en eusse esté un moy-mesme ; mais leur disant que j'estois Chrestien, et que je les priois par charité de me conduire en quelque lieu où je pusse me reposer, ils me menèrent dans un village à un mille de là, où je fus à peine arrivé que tous les chiens du lieu,

qui la dirent ; mais aussi tost que J'eus esveillé mes resveries sur cette circonstance \ Je m'imagine tout à V heure que ces animaux estoient acharnez contre moy à cause du Monde d'où Je venais ; « car, disois-Je en moy-mesme, comme ilz ont accoustumé d'aboyer à la Lune pour la douleur quelle leur faict de si loin, sans double ilz se sont voulu jetter dessus moy parce que je sens la Lune, dont l'odeur les fasche ».

Pour me purger de ce mauvais air, je m'expose tout •" nud au Soleil, dessus une terrasse. Je m'y halle' quatre ou cinq heures durant" au bout desquelles je descendis, et les chiens, ne sentant plus l'influence qui m'avoit faict leur ennemy, s'en retournèrent chacun chez soy.

Je m'enquis au port quand un vaisseau partirait pour la France, et lors que Je fus embarqué. Je n'eus l'esprit tendu qu'à ruminer aux merveilles de mon voyage. J'admire mille fois la Providence de Dieu qui avoit reculé ces hommes, naturellement impies, en un lieu où ilz ne pussent corrompre ses bien-aymés, et les avoit punis de leur orgueil en les abandonnant à leur propre suffisance. Aussy Je ne doubte point qu'il n'ayst différé Jusques icy d'envoyer leur prescher V Evangile, parce qu'il savait qu'ilz en abuseraient et que cette résistance ne servirait qu'à leur faire mériter une plus rude' punition dans l'Autre Monde.

a) Munich : aussitost que j'eus esveillé mes resveries sur cette circonstance manque. — ô) tout manque. — c) durant manque. — d) grande, au lieu de : rude.

depuis les Bichons jusques aux Dogues, se vinrent jetter sur moy, et m'eussent dévoré si je n'eusse trouvé une maison où je me sauvay ; mais cela ne les empescha pas de continuer leur sabat, en sorte que le Maistre du logis m'en regardoit de mauvais œil ; et je crois que dans le scrupule où le peuple augure de ces sortes d'accidens, cet homme estoit capable de m'abandonner en proye à ces animaux, si je ne me fusse advisé que ce qui les acharnoit ainsy après moy estoit le Monde d'où je venois, à cause qu'ayant accoustumé d'aboyer à la Lune, ils sentoient que j'en venois et que j'en avois l'odeur, comme ceux qui conservent une espèce de relan ou air marin quelque temps après estre descendus de dessus la mer. Pour me purger de ce mauvais air, je. m'exposay sur une terrasse durant trois ou quatre heures au Soleil ; après quoy je descendis, et les Chiens, qui ne sentoient plus l'influence qui m'avoit fait leur ennemy, ne m'aboyèrent plus et s'en retournèrent chacun chez soy. Le lendemain, je partis pour Rome, où je vis les restes des triomphes de quelques Grands Hommes, de mesme que ceux des siècles ; j'en admiré les belles ruines et les belles répai'ations qu'y ont faites les Modernes. Enfin, après y estre demeuré quinze jours en la compagnie de Monsieur de Cyrano, mon cousin, qui me presta de l'argent pour mon retour, j'allay à Civita- Vecchia et me mis sur une Gallère qui m'amena jusqu'à Marseille. Pendant tout ce voyage, je n'eus l'esprit tendu qu'aux merveilles de celuy que je venois de faire. J'en commençay les mémoires dès ce temps-là, et quand j'ay esté de retour, je les ay mis autant en ordre que la maladie qui me retient au lit me l'a pu permettre. Mais, prévoyant quelle sera la tin de mes estudes et de mes travaux, pour tenir parole au Conseil de ce Monde-là, j'ay prié Monsieur Le Bret, mon plus cher et mon plus inviolable Amy, de les donner au public avec l'Histoire de ta République du Soleil, celle de l'Estincelle et quelques autres ouvrages de mesme façon, si ceux qui nous les ont desrobez les luy rendent, comme je les en conjure de tout mon cœur. — 1) desséché.

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