‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographiqueChapitre 150 sur 155 · IL LES ESTATS ET EMPIRES DU SOLEIL · texte numérisé non relu

IL LES ESTATS ET EMPIRES DU SOLEIL

Enfin nostre vaisseau surgît au havre de Toulon ; et d'abord après avoir rendu grâces aux vents et aux estoilles, pour la félicité du voyage, chacun s embrassa sur le port, et se dit adieu. Pour moy, parce qu'au Monde de la Lune, d'où j'arrivois, l'argent se met au nombre des contes faits à plaisir, et que j'en avois comme perdu la mémoire, le pilote se contenta pour le naulage, de l'honneur d'avoir porté dans son navire un homme tombé du Ciel. Rien ne nous empescha donc d'aller jusques auprès de Thoulouze chez un de mes amis. Je brûlois de le voir, pour la joye que j'espérois luy causer, au récit de mes avanlures. Je ne seray point ennuyeux à vous réciter tout ce qui m'arriva sur le chemin ; je me lassay, je me reposay, j'eus soif, j'eus faim, je bûs, je mangeay au milieu de vingt ou trente chiens qui composoient sa meute. Quoy que je fusse en fort mauvais ordre, maigre, et rosty du hasle, il ne laissa pas de me reconnoistre. Transporté de ravissement, il me sauta au col, et après m'avoir baisé plus de cent fois, tout tremblant d'aise, il m'entraisna dans son chasteau, où si-tost que les larmes eurent fait place à la voix :

« Enfin, s'écria-t-il, nous vivons, et nous vivrons, malgré tous les accidens dont la Fortune a baloté nostre vie. Mais, bons Dieux ! il n'est donc pas vray le bruit qui courut que vous aviez esté brûlé en Canada, dans ce grand feu d'artifice duquel vous fustes l'inventeur ? Et cependant deux ou trois personnes de créance, parmy ceux qui m'en apportèrent les tristes nouvelles, m'ont juré avoir veu et touché cet Oiseau de bois dans lequel vous fustes ravy. Ils me contèrent que par malheur vous estiez entré dedans au moment qu'on y mit le feu, et que la rapidité des fusées qui brûloient tout à l'entour, vous enlevèrent si haut, que l'assistance vous perdit de veuë. Et vous fustes, à ce qu'ils protestent, consommé de telle sorte, que la machine estant retombée, on n'y trouva que fort peu de vos cendres. »

— Ces cendres, luy répondis-je, Monsieur, estoient donc celles de 'l'artifice mesme, car le feu ne m'endommagea en façon quelconque. L'artifice estoit attaché en dehors, et sa chaleur, par conséquent, ne pouvoit pas m'incommoder.

Note. — Pour Les Estais et Empires de la Lune, nous nous en sommes tenu à l'orthographe du manuscrit de In Bibl. nat., sans cependant nous asservir aux différentes ti^raphies de certains mots qui varient d'un cahier à l'autre, et quelquefois dans la même page..., et pour Les Estais cl Empires du Soleil, à celle de l'imprimé de 1662, dont il existe deux tirages qui ollrent quelques variantes. Nous estimons qu'il est nécessaire de conserver l'aspect qu'un ouvrage a eu ou qu'il aurait eu à l'époque où il a été composé. Cet aspect fait corps avec le texte, il situe le livre. Moderniser •on orthographe, c'est le dépouiller d'une partie de uon originalité.

» Or vous sçaurez qu'aussi tost que le salpestre fut à bout, l'impétueuse ascension des fusées ne soutenant plus la machine, elle tomba en terre. Je la vis choir ; et lors que je pensois culbuter avec elle, je fus bien étonné de sentir que je raontois vers la Lune. Mais il faut vous expliquer la cause d'un effet que vous prendriez pour un miracle...

» Je m'estois le jour de cet accident, à cause de certaines meurtrisseures, froté de moelle tout le corps : Mais parce que nous estions en décours, et que la Lune pour lors attire la moelle, elle absorba si goulûment celle dont ma chair estoit imbuë, principalement quand ma boiste fut arrivée au dessus de la moyenne région où il n'y avoit point de nuages interposez pour en affoiblir l'influence, que mon corps suivit cette attraction : Et je vous proteste qu'elle continua de me succer si long temps, qu'à la fin j'aborday ce Monde qu'on appelle icy la Lune. »

Je luy racontay en suite fort au long toutes les particularitez de mon voyage ; et monsieur de Golignac, ravy d'entendre des choses si extraordinaires, me conjura de les rédiger par écrit. Moy qui aime le repos, je résistay long-temps, à cause des visites qu'il estoit vraysemblable que cette publication m'attireroit : toutefois honteux du reproche dont il me rebatoil, de ne pas faire assez de compte de ses prières, je me résolus enfin de le satisfaire. Je mis donc la plume à la main, et à mesure que j'achevois un cahier, impatient de ma gloire qui luy démangeoit plus que la sienne, il alloit à Toulouse le prôner dans les plus belles assemblées : comme on l'avoit en réputation d'un des plus forts génies de son siècle, mes louanges dont il seinbloit l'infatigable écho, me firent connoistre de tout le monde. Déjà les graveurs, sans m'avoir veu, avoient buriné mon image ; et la ville retentissoit, dans chaque carrefour, du gosier enroué des colporteurs qui crioient à tue teste : Voilà le Portrait de, l'Autficur des Estais et Empires de la Lune\ Parmy les gens qui lurent mon livre, il se rencontra beaucoup d'ignorans qui le feuilletèrent. Pour contrefaire les esprits de la grande volée, ils aplaudirent comme les autres jusqu'à battre des mains à chaque mot, de peur de se méprendre, et tous joyeux s'écrièrent, qu'il est bon! aux endroits qu'ils n'entendoient point : Mais la superstition travestie en remors, de qui les dents sont bien aiguës, sous la chemise d'un sot, leur rongea tant le cœur, qu'ils aimèrent mieux renoncer à la réputation de Philosophe, laquelle aussi bien leur estoit un habit mal fait, que d'en répondre au jour du Jugement.

Voilà donc la médaille renversée, c'est à qui chantera la palinodie. L'ouvrage dont ils avoient fait tant de cas, n'est plus qu'un pot pourry de

1) Paul Lacroix ne doutait pas de l'existence de cette estampe : k Quant à l'estampe qui représentait le Portrait de l'auteur des Estats et Empires de la Lune, nous ne doutons pas qu'elle ait existé ; mais elle ne se trouve point dans l'immense collection d'estampes historiques formée par M. Hennin. » L'imagination du bibliophile Jacob s'en est donnée à cœur joie avec les épisodes romanesques des deux utopies de Cyrano (

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contes ridicules, un amas de lambeaux décousus, un répertoire de Peaud'Asne à bercer les enfans ; et tel n'en connoist pas seulement la sintaxe, qui condamne l'autheur à porter une bougie à S. Mathurin'.

Ce contraste d'opinions entre les habiles et les idiots, augmenta son crédit. Peu après les copies en manuscrit se vendirent sous le manteau ; tout le monde, et ce qui est hors du monde, c'est-à-dire depuis le gentilhomme jusqu'au moine, acheta cette pièce, les femmes mesmes prirent party. Chaque famille se divisa, et les intérests de cette querelle allèrent si loin, que la ville fut partagée en deux factions, la Lunaire, et \ Antilunaire,

On estoit aux escarmouches de la bataille, quand un matin je vis entrer dans la chambre de Golignac neuf ou dix Barbes à longue robe, qui d'abord lui parlèrent ainsi :

« Monsieur, vous sçavez qu'il n'y a pas un de nous en cette compagnie qui ne soit vostre allié, vostre parent, ou vostre ainy, et que, par conséquent, il ne vous peut rien arriver de honteux qui ne nous rejaillisse sur le front ? Cependant nous sommes informez de bonne part que vous retirez un Sorcier dans vostre chasteau ? »

— Un Sorcier, s'écria Colignac, à Dieux ! nommez-le moy, je vous le mets entre les mains : mais il faut prendre garde que ce ne soit une calomnie. »

— Hé quoy. Monsieur, interrompit l'un des plus vénérables, y a-t-il aucun Parlement qui se connoisse en sorciers comme le nostre ? Enfin, mon cher neveu, pour ne vous pas davantage tenir en suspens, le Sorcier que nous accusons est l'autheur des Estais et Empires de la Lune ; il ne sçauroit pas nier qu'il ne soit le plus grand magicien de l'Europe, après ce qu'il avoue luy-mesme. Comment ! avoir monté à la Lune, cela se peut-il sans l'entremise de — Je n'oserois nommer la beste ; car enfin, dites-moy, qu'alloit-il faire chez la Lune ? »

— Belle demande, interrompit un autre; il alloit assister au sabat qui s'y tenoit possible ce jour-là : Et, en effet, vous voyez qu'il eut accointance avec le Démon de Socrate*. Après cela vous étonnez-vous que le Diable l'ait, comme il dit, rapporté en ce monde ? mais quoy qu'il en soit, voyez-vous, tant de Lunes, tant de cheminées, tant de voyages par l'air, ne valent rien, je dis rien du tout ; et entre vous et moy (à ces mots, il approcha sa bouche de son oreille) je n'ay jamais veu de sorcier qui n'eust commerce avec la Lune ».

Ils se turent après ces bons avis ; et Coligaac demeura tellement ébahy de leur commune extravagance, qu'il ne pût jamais dire un mot. Ce que voyant, un vénérable butor qui n'avoit point encor parlé :

1) Patron des fous. — 2) Rappelons que ce Démon de Socrate n'a été dans Les Estais et Empires de la Lune qu'une transformation du faux-monnayeur rencontré vers 1613 par Tristan Lllormilc allant de Paris en An^jleterre, voir p. 34, note 1, et que Cyrano a pris dans le Page disgracié. Rappelons que Le Bret s'est donné le soin de nous expliquer que ce « Démon de Socrate » n'est pas « une chose inouye ».

« Voyez-vous, dit-il, nostre parent, nous connoissons où vous tient l'encloûeure : Le magicien est une personne que vous airaez, mais n'appréhendez rien ; à vostre considération, les choses iront à la douceur : vous n'avez seulement qu'à nous le mettre entre les mains ; et pour l'amour de vous, nous engageons nostre honneur de le faire brûler sans scandale. »

A ces mots, Colignac, quoy que ses poings dans ses costez, ne pût se contenir ; un éclat de rire le prit, qui n'offença pas peu messieurs ses parens ; de sorte qu'il ne fut pas en son pouvoir de répondre à aucun poinct de leur harangue que par des haaaa, ou des hoooo ; si bien que nos messieurs, très-scandalisez, s'en allèrent, je dirois avec leur courte honte, si elle n'avoit duré jusqu'à Toulouse. Quand ils furent partis, je tiray Colignac dans son cabinet, où si-tostque j'eus fermé la porte dessus nous :

« Comte, luy dis-je, ces ambassadeurs à long poil me semblent des Comètes chevelues ; j'appréhende que le bruit dont ils ont éclaté ne soit le tonnerre de la foudre qui s'ébranle pour choir. Quoy que leur accusation soit ridicule, et possible un effet de leur stupidité, je ne serois pas moins mort, quand une douzaine d'habiles gens qui m'auroient veu griller diroient que mes juges sont des sots. Tous les argumens dont ils prouveroient mon innocence ne me ressusciteroient pas ; et mes cendres demeureroient tout aussi froides dans un tombeau qu'à la voirie ; c'est pourquoy, sauf vostre meilleur avis, je serois fort joyeux de consentir à la tentation qui me suggère de ne leur laisser en cette province que mon Portrait ; car j'enragerois au double de mourir pour une chose à laquelle je ne crois guères. »

Colignac n'eut quasi pas la patience d'attendre que j'eusse achevé pour répondre. D'abord, toutefois, il me railla; mais quand il vit que je le prenois sérieusement :

« Ha ! par la mort ! s'écria-t'il d'un visage alarmé, on ne vous touchera point au bord du manteau, que moy, mes amis, mes vassaux, et tous ceux qui me considèrent ne périssent auparavant. Ma maison est telle qu'on ne la peut forcer sans canon ; elle est très-avantageuse d'assiette, et bien flanquée. Mais je suis fou de me précautionner contre des tonnerres de parchemin. »

— Ils sont, luy répliquay-je, quelquefois plus à craindre que ceux de la moyenne région. »

De là en avant, nous ne parlâmes que de nous réjouir. Un jour nous chassions, un autre nous allions à la promenade, quelquefois nous recevions visite, et quelquefois nous en rendions ; enfin nous quittions toujours chaque divertissement, avant que ce divertissement eust pu nous ennuyer.

Le marquis de Cussan, voisin de Colignac, homme qui se connoist aux bonnes choses, estoit ordinairement avec nous, et nous avec luy; et pour rendre les lieux de nostre séjour encore plus agréables par ce changement, nous allions de Colignac à Cussan, et revenions de Cussan à Colignac. Les plaisirs innocens dont le corps est capable ne faisoient que

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la moindre partie de tous ceux que l'esprit peut trouver dans l'étude et la conversation, aucun ne nous manquoit ; et nos bibliothèques unies comme nos esprits appeloient tous les doctes dans nostre société. Nous meslions la lecture à l'entretien, l'entretien à la bonne chère, celle-là à la pesche ou à la chasse, aux promenades ; et, en un mot, nous jouissions pour ainsi dire et de nous-mesme, et de tout ce que la Nature a produit de plus doux pour nostre usage, et ne meslions que la Raison pour bornes à nos désirs. Cependant ma réputation, contraire à mon repos, couroit les villages circonvoisins, et les villes mesmes de la province : Tout le monde, attiré par ce bruit, prenoit prétexte de venir voir le Seigneur pour voir le Sorcier. Quand je sortois du chasteau, non seulement les enfans et les femmes, mais aussi les hommes, me regardoient comme la Beste * : surtout le Pasteur de Golignac", qui, par malice ou par ignorance, estoit en secret le plus grand, de mes ennemis. Cet homme simple en apparence, et dont l'esprit bas et naïf estoit infiniment plaisant en ses naïvetez, estoit, en effet, très meschant : Il estoit vindicatif jusqu'à la rage ; calomniateur, comme quelque chose de plus qu'un normand ; et si chicaneur, que l'amour de la chicane estoit sa passion dominante. Ayant long-temps plaidé contre son Seigneur, qu'il haïssoit d'autant plus qu'il l'avoit trouvé ferme contre ses attaques, il en craignoit le ressentiment, et, pour l'éviter, avoit voulu permuter son Bénéfice ; mais soit qu'il eust changé de dessein, ou seulement qu'il eust diféré pour se venger de Golignac en ma personne, pendant le séjour qu'il feroit en ses terres, il s'efforçoit de persuader le contraire, bien que des voyages qu'il faisoit bien souvent à Toulouse en donnassent quelque soupçon : Il y faisoit mille contes ridicules de mes enchantemens ; et la voix de cet homme malin se joignant à celle des simples et des ignorans, y mettoit mon nom en exécration ; on n'y parloit plus de moy que comme d'un nouvel Agrippa'; et nous sceûmes qu'on y avoit mesme informé contre moy à la poursuite du Curé, lequel avoit esté précepteur de ses enfans. Nous en eûmes advis par plusieurs personnes qui estoient dans les intérêts de Colignac et du Marquis ; et bien que l'humeur grossière de tout un païs nous fut un sujet d'étonnement et de risée, je ne laissay pas de m'en effrayer en secret, lors que je considérois de plus près les suites fâcheuses que pourroit avoir cette erreur ; mon bon génie, sans doute, m'inspiroit cette frayeur ; il éclairoit ma raison de toutes ces lumières pour me faire voir le précipice où j'allois tomber, et non content de me conseiller ainsi tacitement, se voulut déclarer plus expressément en ma faveur.

Une nuit dos plus fâcheuses qui fut jamais, ayant succédé à un des jours les plus agréables que nous eussions eus à Colignac, je me levay

1) Nom générique du Diable, parce qu'on accusait le mauvais esprit de prendre toujours de préférence la forme d'une bête et ordinairement d'une bête immonde (/'. L.). — 2) Ce i>asteur de Colignac, c'est le même Jean des Lettres Satiriques, créé par l'imagination de Cyrano. — 3) Corneillo Agrippa, voir p. 34, note 4.

aussi-tost que l'aurore : et pour dissiper les inquiétudes et les nuages dont mon esprit estoit encor offusqué, j'entrai dans le jardin où la verdure, les fleurs et les fruits, l'artifice et la nature, enchanloicnt l'âme par les yeux ; lors qu'en mesrae instant j'apperceus le Marquis qui s'y promenoit seul dans une grande allée, hujuelle coupoit le parterre en deux ; il avoit le marcher lent et le visage pensif. Je restay fort surpris de le voir contre sa coutume si matineux : cela me fît haster mon abord pour luy en demander la cause. Il me répondit que quelques fâcheux songes dont il avoit esté travaillé, l'avoient contraint de venir plus matin qu'à son ordinaire guérir un mal au jour que luy avoit causé l'ombre. Je luy confessay qu'une semblable peine m'avoit empesché de dormir, et je luy en allois conter le détail ; mais comme j'ouvrois la bouche, nous apperceûmes, au coin d'une palissade qui croisoit dans la nostre, Colignac qui marchoit à grands pas. De loin qu'il nous apperceut :

« Vous voyez, s'écria-t-il, un homme qui vient d'échaper aux plus affreuses visions dont le spectacle soit capable de faire tourner le cerveau. A peine ay-je eu le loisir de mettre mon pourpoint que je suis descendu pour vous le conter ; mais vous n'estiez plus ny l'un, ny l'autre, dans vos chambres ; c'est pourquoy je suis acouru au jardin, me doutant que vous y seriez. »

En effet, le pauvre gentilhomme estoit presque hors d'haleine. Si-tost qu'il l'eut reprise, nous l'exhortâmes de se décharger d'une chose qui, ])Our estre souvent fort légère, ne laisse pas de peser beaucoup.

« C'est mon dessein, nous répliqua-t-il, mais auparavant assoiyonsnous. ».

Un cabinet de jasmins nous présenta tout à propos de la fraischenr et des sièges; nous nous y retirâmes, et chacun s'estant mis à son aise, Colignac poursuivit ainsi :

« Vous sçaurez qu'après deux ou trois sommes durant lesquels je me suis trouvé parmy beaucoup d'embarras, dans celuy que j'ay fait environ le crépuscule de l'aurore, il m'a fjcmblé que mon cher hoste que voilà estoit entre le Marquis et moy, et que nous le tenions étroitement embrassé, quand un grand monstre noir qui n'estoit que de testes nous l'est venu tout d'un coup arracher. Je pense mesme qu'il l'alloit précipiter dans un bûcher allumé proche de là, car il le balançoit déjà sur les flammes : mais une fille semblable à celle des Muses qu'on nomme Euterpe, sest jettée aux genoux d'une dame, qu'elle a conjuré de le sauver (cette dame avoit le port et les marques dont se servent nos peintres pour représenter la Nature). A peine a-t-elle eu le loisir d'écouter les prières de sa suivante, que toute étonnée : « Hélas ! a-t-elle crié, c'est un de mes amis. » Aussitost elle a porté à sa bouche une espèce de sarbatane, et a tant soufflé par le canal sous les pieds de mon cher hoste, qu'elle l'a fait monter dans le Ciel, et l'a garanty des cruautcz du monstre à cent testes. J'ay crié après luy fort longtemps, ce me semble, et l'ay conjuré de ne pas s'en aller sans

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moy, quand une infinité de petits anges tous ronds qui se disoient enfans de l'aurore m'ont enlevé au mesrae païs, vers lequel il paroissoit voler, et m'ont fait voir des choses que je ne vous raconteray point, parce que je les tiens trop ridicules. »

Nous le suppliâmes de ne pas laisser de nous les dire.

« Je me suis imaginé, continua-t-il, estre dans le Soleil, et que le Soleil estoit un Monde. Je n'en serois pas mesme encore désabusé sans le hanissement de mon barbe, qui, me resveillant, m'a fait voir que j'estois dans mon lit. »

Quand le Marquis connut que Colignac avoit achevé :

« Et vous, dit-il, monsieur Dyrcona', quel a esté le vostre ?

— Pour le mien, répondis-je, encor qu'il ne soit pas des vulgaires, je le mets en conte de rien. Je suis bilieux, mélancolique, c'est la cause pourquoy, depuis que suis au monde, mes songes m'ont sans cesse représenté des cavernes et du feu. Dans mon plus bel âge il me sembloit en dormant que, devenu léger, je m'enlevois jusqu'aux nues pour éviter la rage d'une troupe d'assassins qui me poursuivoient ; mais qu'au bout d'un effort fort long et fort vigoureux, il se rencontroit toujours quelque muraille, après avoir volé par dessus beaucoup d'autres, au pied de laquelle, acablé de travail, je ne manquois point d'estre arresté : ou bien si je m'imaginois prendre ma volée droit en haut, encor que j'eusse avec les bras nagé fort longtemps dans le Ciel, je ne laissois pas de me rencontrer toujours proche de terre ; et contre toute raison, sans qu'il me semblast estre devenu ny las, ny lourd, mes ennemis ne faisoient qu'étendre la main pour me saisir par le pied et m'altirer à eux. Je n'ay guère eu que des songes semblables à celuy-là depuis que je me connois ; horsmis que cette nuit, après avoir long-temps volé comme de coustume et m'estre plusieurs fois échapé de mes persécuteurs, il m'a semblé qu'à la fin je les ay perdus de veuë, et que dans un Ciel libre et fort éclairé, mon corps soulagé de toute pesanteur, j'ay poursuivy mon voyage jusques dans un Palais où se composent la chaleur et la lumière. J'y aurois sans doute remarqué bien d'autres choses, mais mon agitation pour voler m'avait tellement aproché du bord du lit que je suis tombé dans la ruelle, le ventre tout nu sur le piastre, et les yeux fort ouverts.

» Voilà, messieurs, mon songe tout au long, que je n'estime qu'un pur effet de ces deux qualitez qui prédominent à mon tempérament ; car encor que celuy-cy difère un peu de ceux qui m'arrivcnt toujours, en ce que j'ay volé jusqu'au Ciel sans rechoir, j'attribue ce changement au sang qui s'est répandu par la joye de nos plaisirs d'hyer, plus au large qu'à son ordinaire, a pénétré la mélancolie et luy a osté, en la soulevant, cette pesanteur qui me faisoit retomber ; mais après tout, c'est une science où il y a peu à deviner. »

1) Anagramme de Cyrano avec un d en plus pour de.

— Ma foy, continua Gussan, vous avez raison, c'est un pot pourry de toutes les choses à quoy nous avons pensé en veillant, une monstrueuse chimère, un assemblage d'espèces confuses, que la fantaisie qui dans le sommeil n'est plus guidée par la Raison nous présente sans ordre, et dont toutefois en les tordant nous croyons épreindre le vray sens, et tirer des Songes comme des Oracles une science de l'avenir ; mais, par ma foy, je n'y trouvois aucune autre conformité, sinon que les Songes comme les Oracles ne peuvent estre entendus. Toutefois, jugez par le mien, qui n'est point extraordinaire, de la valeur de tous les autres. J'ay songé que j'estois fort triste, je rencontrois partout Dyrcona qui nous réclamoit. Mais sans davantage m'alambiquer le cerveau à l'explication de ces noires énigmes, je vous développeray en deux mots leur sens mystique : C'est par ma foy qu'à Colignac on fait de fort mauvais songes, et que, si j'en suis crû, nous irons essayer d'en faire de meilleurs à Gussan. »

— Allons-y donc, me dit le Comte, puisque ce trouble-feste en a tant d'envie. »

Nous délibérâmes de partir le jour mesme. Je les suppliay de se mettre donc en chemin devant, parce que j'estois bien aise ayans (comme ils venoient de conclure) à y séjourner un mois, d'y faire porter quelques livres. Ils en tombèrent d'accord, et aussi-tost après déjeuner mire;it le eu sur la selle. Ma foy cependant je fis un balot des volumes que je m'imaginay n'estre pas à là Bibliothèque de Gussan dont je chargeay un mulet, et je sortis environ sur les trois heures, monté sur un très bon coureur. Je n'allois pourtant qu'au pas, afin d'accompagner ma petite bibliothèque, et pour enrichir mon âme avec plus de loisir des libéralitez de ma veuë.

Mais écoutez une avanture qui vous surprendra.

J'avois avancé plus de quatre lieues, quand je me trouvay dans une contrée que je pensois indubitablement avoir veuë autre part. En effet, je sollicitay tant ma mémoire de me dire d'où je connoissois ce païsage, que la présence des objets excitant les images, je me souvins que c'estoit justement le lieu que j'avois veu en songe la nuit passée. Ce rencontre bizare eut occupé mon attention plus de temps qu'il ne l'occupa, sans une étrange apparition par qui j'en fus réveillé. Un Spectre (au moins je le pris pour tel) se présentant à moy au milieu du chemin, saisit mon cheval par la bride. La taille de ce Phantôme estoit énorme, et par le peu qui paroissoit de ses yeux, il avoit le regard triste et rude. Je ne sçaurois pourtant dire s'il estoit beau ou laid, car une longue robe tissuë des feuillets d'un livre de plain-chant le couvroit jusqu'aux ongles et son visage estoit caché d'une carte où l'on avoit écrit : Vin principio*.

Les premières paroles que le Phantôme proféra. « Satanus Diabolas *, cria-t-il tout épouvanté, je te conjure, par le grand Dieu vivant... »

1) C'est le commencement de l'Evangile selon S. Jean. — 2) Le pauvre fantôme ëcorche le latin de l'exorcisme : Satanas diabolos I (P. L.)

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A ces mots il hésita ; mais, répétant toujours le grand Dieu vivant et cherchant d'un visage effaré son Pasteur pour luy souffler le reste, quand il vit que, de quelque costé qu'il allongeât la veuë, son Pasteur n'apparoissoit point, un si effroyable tremblement le saisit, qu'à force de claquer, la moitié de ses dents en tombèrent, et les deux tiers de la game sous lesquels il estoit gisant s'écartèrent en papillottes. Il se retourna pourtant vers moy, et d'un regard ny doux ny rude, où je voyois son esprit floter pour résoudre lequel seroit plus à propos de s'irriter ou s'adoucir :

« Ho bien, dit-il, Satanus Dinbolas, par le sangué ! je te conjure, au nom de Dieu et de monsieur S. Jean, de me laisser faire, car si tu grouilles ny pied ny pâte, Diable emporte, je t'étriperay. »

Je tiraillois contre luy la bride de mon cheval ; mais les éclats de rire, qui me suffoquoient, m'ostèrent toute force. Adjoutez à cela qu'une cin- (juantaine de villageois sortirent de derrière une haye, marchant sur leurs genoux et s'esgosillant à chanter Kyrie Eleison. Quand ils furent assez proche, quatre des plus robustes, après avoir trempé leurs mains dans un bénistier que tenoit tout exprès le Serviteur du presbytère, me prirent au colet. J'estois à peine arresté que je vis paroistre messire Jean ', lequel tira desvotement son estole dont il me garota, et en suite une cohuë de femmes et d'enfans qui, malgré toute ma résistance, me cousirent dans une grande nape ; au reste, j'en fus si bien entortillé, qu'on ne me voyoit (jue la teste. En cet équipage, ils me portèrent à Toulouse comme s'ils m'eussent porté au monument : Tantost l'un s'écrioit que, sans cela, il y auroit eu famine, parce que, lors qu'ils in'avoient rencontré, j'allois asseuréfiient jelter le sort sur les bleds ; et puis j'en entendois un autre cpii se plaignoit que le claveau n'avoit commencé dans sa bergerie que d'un dimanchy, qu'au sortir de vespres, je luy avois frapé sur l'épaule. Mais ce ({ui, malgré tous mes désastres, me chatouilla de quelque émotion pour rire, fut le cry plein d'effroy d'une jeune païsane après son fiancé, autrement le Phantôme qui m'avoit pris mon cheval (car vous sçaurez que le rustre s'estoit acalifourchoné dessus) et déjà, comme sien, le talonoit de bonne guerre) :

« Misérable, glapissoit son amoureuse, es-tu donc borgne ? Ne vois-tu pas que le cheval du magicien est plus noir que charbon et que c'est le Diable en personne qui t'emporte au Sabat ? »

Nostre pitaut *, d'épouvante, en cull)uta |>ar dessus la croupe; ainsi mon cheval eut la clef des champs. Ils consultèrent s'ils se saisiroient du mulet et délibérèrent qu'oiiy ; mais ayant décousu le paquet, et au premier volume qu'ils ouvrirent s'estant rencontre la P/n/sir/nc de monsieur

i) La lettre satyrique XI, dans les (Mùivres diverses de 1654, est adressée à Messire Jean ; dans le Ms. de laDibl. nul. elle a jxjuf litre : Apothéose d'un ecclésiastique boufjon. — 2) Nom donné jadis à des i)aysans ijui foruiuienl des gens de pied dans le» armées du Moyen-ûge.

des Cartes ', quand ils apperceurent tous les cercles par lesquels ce Philosophe a distingué le mouvement de chaque planète, tous, d'une voix, heurlèrent que c'estoit les cernes' que je traçois pour appeler Belzébut. Geluy qui le tenoit le laissa choir d'appréhension, et par malheur en tombant il s'ouvrit dans une page oii sont expliquées les vertus de l'aimant ; je dis, par malheur, pour ce qu'à l'endroit dont je parle il y a une figure de cette pierre métallique où les petits corps qui se déprennent de sa masse pour accrocher le fer sont représentés comme des bras. A peine un de ces marauts l'apperceut, que je l'entendis s'esgosiller que c'estoit là le crapaut qu'on avoitt rouvé dans l'auge de l'escurie de son cousin Fiacre quand ses chevaux moururent '. A ce mot, ceux qui avoient paru les plus échauffés ranguaisnèrent leurs mains dans leur sein ou se regantèrent de leurs pochettes. Messire Jean, de son costé, crioit à gorge déployée qu'on se gardast de toucher à rien ; que tous ces livres-là estoient de francs grimoires et le mulet un Satan. La canaille ainsi épouvantée laissa partir le mulet en paix. Je vis pourtant Matliurine, la servante de monsieur le Curé, qui le chassoit vers l'élable du presbytère, de peur qu'il n'allast dans le cimetière poluer l'herbe des trépassez.

Il cstoit bien sept heures du soir quand nous arrivâmes à un bourg où, pour me rafraischir, on me traîna dans la geôle ; car le lecteur ne me croiroit pas si je disois qu'on m'enterra dans un trou. Et cependant il est si vray, qu'avec une pirouette j'en visitay toute l'étendue. Enfin il n'y a personne qui me voyant en ce lieu ne ra'eust pris pour une bougie allumée sous une vantouse. D'abord que mon geôlier me précipita dans cette caverne :

« Si vous me donnez, luy dis-je, ce vestement de pierre pour un habit, il est trop large ; mais si c'est pour un tombeau, il est trop étroit. On ne peut icy compter les jours que par nuits ; des cinq sens il ne me reste l'usage que de deux, l'odorat et le toucher ; l'un pour me faire sentir les puanteurs de ma prison, l'autre pour me la rendre palpable. En vérité, je vous l'avoue, je croirois estre damné, si je ne sçavois qu'il n'entre point d'innocens en Enfer. »

A ce mot d'innocent, mon geôlier s'éclata de rire :

« Et par ma foy, dit-il, vous estes donc de nos gens, car je n'en ay jamais tenu sous ma clef que de ceux-là. »

Après d'autres complimens de cette nature, le bonhomme prit la peine de me fouiller, je ne sçay pas à quelle intention ; mais par la diligence qu'il employa, je conjecture que c'estoit pour mon bien. Ses recherches estant demeurées inutiles, à cause que durant la bataille de Diabolos, j'avois glissé mon or dans mes chausses ; quand au bout d'une très-exacte anatomie, il se trouva les mains aussi vuides qu'au{>aravant, peu s'en falut que je ne mourusse de crainte, comme il pensa mourir de douleur.

1) Probablement l'ouvrage de Descaries : Principia Philosophiae, Amsterdam, Elzevier, ICdi, in-4°. — 2) Cercles magiques, de circinus, compas [P. L.) — 3) Dans le populaire, le crapaud était l'un des animaux incarnant les influences diaboliques.

110 l'autre monde

« Ho ! vertubleu I s'écria-t-il, l'écume dans la bouche, je l'ay bien veu d'abord que c'estoit un sorcier, il est gueux comme le Diable. Va, va, continua-t-il, mon camarade, songe de bonne heure à ta conscience. »

Il avoit à peine achevé ces paroles, que j'entendis le carillon d'un trousseau de clefs, où il choisissoit celles de mon cachot. Il avoit le dos tourné ; c'est pourquoy de peur qu'il ne se vengeât du malheur de sa visite, je tiray dextrement de leur cache trois pistolles, et je luy dis :

« Monsieur le Concierge, voilà une pistolle, je vous supplie de me faire apporter un morceau, je n'ay pas mangé depuis unze heures. »

Il la receut fort gracieusement, et me protesta que mon désastre le touchoit. Quand je connus son cœur adoucy :

« En voilà encore une, continuay-je, pour reconnoistre la peine que je suis honteux de vous donner. »

Il ouvrit l'oreille, le cœur et la main ; et j'adjoutay, lui en comptant trois au lieu de deux, que par cette troisième je le suppliois de mettre auprès de moy l'un de ses garçons pour me tenir compagnie, parce que les malheureux doivent craindre la solitude.

Ravy de ma prodigalité, il me promit toutes choses, m'embrassa les genoux, déclama contre la Justice, me dit qu'il voyoit bien que j'avois des ennemis, mais que j'en viendrois à mon honneur, que j'eusse bon courage, et, qu'au reste, il s'engageoit auparavant qu'il fut trois jours de faire blanchir mes manchettes. Je le remerciay trè^ sérieusement de sa courtoisie ; et, après raille acolades dont il pensa m'étrangler, ce cher amy verrouilla et reverroiiilla la porte.

Je demeuray tout seul, et fort mélancolique, le corps arrondi sur un boteau de paille en poudre : elle n'estoit pas pourtant pas si meniie que plus de cinquante rats ne la broyassent encor. La voûte, les murailles et le plancher, estoient composez de six pierres de tombe, afin qu'ayant la mort dessus, dessous, et à l'entour de moy, je ne pusse douter de mon enterrement. La froide bave des limas', et le gluant venin des crapauts, me couloient sur le visage ; les poux y avoient les dents plus longues que le corps : Je me voyois travaillé de la pierre, qui ne me faisoit pas moins de mal pour estre externe. Enfin je pense que, pour estre Job, il ne me manquoit plus qu'une femme et un pot cassé*.

Je vainquis là pourtant toute la dureté de deux heures très-difficiles, quand le bruit d'une grosse de clefs, jointe à celuy des verroux de ma porte, me rosveilla de l'attention que je prestois à mes douleurs. En suite du tintamarre, j'aperceus, à la clarté d'une lampe, un puissant rustaud. Il se déchargea d'une terrine entre mes jambes.

1) Limaces. — 2) Cyrano avait déjà employé cette image en l'appliquant à Dassoucy, voir sa lettre à Soucidas des Lettres butyriques, c'est une allusion à un passage du Livre de Job, chap. II : u L'Eternel frappa Job d'un ulcère malin dejjuis la plante de son pied jusqu'au sommet de sa tète. Assis sur les cendres, Job prit un tesson pour se gratter. Et sa femme lui dit : « Conserveras-tu ton intégrité? Bénis Dieu et meurs ». Job lui répondit : a Tu parles comme une femme insensée... ».

« Et là, là, dit-il, ne vous affligez point, voilà du potage aux choux, que quand ce seroit — tant y a c'est de la propre soupe de nostre maistresse ;- et si par ma foy, comme dit l'autre, on n'en a pas osté une goutte de graisse. »

Disant cela il trempe ses cinq doigts jusqu'au fond, pour m'inviter d'en faire autant. Je travaillay après l'original, de peur de le décourager, et luy d'un œil de jubilation :

« Morguiene, s'écria-t-il, vous estes bon frère ! On dit qu'où savez des envieux, jerniguay sont des traistres ; oûy testiguay sont des traistres : hé qu'ils y viennent donc pour voir. 0 bien, bien, tant y a, toujours va qui danse. ».

Cette naïveté m'enfla par deux ou trois fois la gorge pour en rire. Je fus pourtant si heureux que de m'en empescher : Je voyois que la Fortune sembloit m'ofTrir en ce maraut une occasion pour ma liberté, c'est pourquoy il m'estoit très-important de choyer ses bonnes grâces ; car d'échaper par d'autres voyes, l'Architecte qui bâtit ma prison, y ayant fait plusieurs entrées, ne s'estoit pas souvenu d'y faire une sortie. Toutes ces considérations furent cause que pour le sonder, je luy parlay ainsi :

« Tu es pauvre, mon grand amy, n'est-il pas vray? »

— Hélas ! Monsieur, répondit le rustre, quand vous arriveriez de chez le devin, vous n'auriez pas mieux frappé au but. »

— Tiens donc, continuay-je, prens cette pistolle. »

Je trouvay sa main si tremblante, lors que je la mis dedans, qu'à peine la pût-il fermer. Ce commencement me sembla de mauvais augure ; toutefois je connus bien-tost, par la ferveur de ses remercîmens, qu'il n'avoit tremblé que de joye ; cela fut cause que je poursuivis :

« Mais si tu estois homme à vouloir participer à l'accomplissement d'un vœu que j'ay fait, vingt pistolles (outre le salut de ton âme) seroient à toy comme ton chapeau ; car tu sçauras qu'il n'y a pas un bon quartd'heure, enfin un moment auparavant ton arrivée, qu'un Ange m'est apparu, et m'a promis de faire connoistre la justice de ma cause, pourveu que j'aille demain faire dire une messe à Nostre-Dame de ce bourg au grand autel. J'ay voulu m'excuser sur ce que j'estois enfermé trop étroitement; mais il m'a répondu qu'il viendroit un homme envoyé du geôlier pour me tenir compagnie, auquel je n'aurois qu'à commander de sa part de me conduire à l'Eglise et me reconduire en prison ; que je luy recommandasse le secret, et d'obéir sans réplique, sur peine de mourir dans l'an ; et s'il douloit de ma parole, je luy dirois, aux enseignes ' qu'il est Confrère du Scapulaire. »

Or, le lecteur sçaura qu'auparavant j'avois entreveu par la fente de sa chemise un scapulaire qui me suggéra toute la tissure de cette apparition :

« Et oùy dea, dit-il, mon bon Seigneur, je ferons ce que l'Ange nous a commandé ; mais il faut donc que ce soit à neuf heures, parce que nostre

1) C'est-à-dire comme preuve qu'il s'agit de lui.

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maistre sera pour lors à Toulouse aux accordailles de son fils avec la fille du Maistre des hautes œuvres ; dauie, écoutez, le Bourlau a un nom aussi bien qu'un ciron : on dit qu'elle aura de son père en mariage autant d'escus comme il en faut pour la rançon d'un Roy. Enfin, elle est belle et riche, mais ces morceaux-là n'ont garde d'arriver à un pauvre garçon. Hélas ! mon bon monsieur, faut que vous sçachiez... »

Je ne manquay pas à cet endroit de l'interrompre ; car je pressentois par ce commencement de digression une longue enchaisnure de coq-àl'asne. Or, après que nous eûmes bien digéré nostre complot, le rustaut prit congé de moy. Il ne manqua pas le lendemain de me venir déterrer justement à l'heure promise. Je laissay mes habits dans la prison, et je m'équipay de guenilles ; car, afin de n'estre pas reconnu, nous l'avions ainsi concerté la veille. Si-tost que nous fûmes à l'air, je n'oubliay point de luy compter ses vingt pislolles. Il les regarda fort, et mesme avec de grands yeux.

« Elles sont d'or et de poids, luy dis-je, sur ma parole. »

— Hé, Monsieur, me répliqua-t-il, ce n'est pas à cela que je songe ; mais je songe que la maison du grand Macé est à vendre, avec son clos, et sa vigne. Je l'auray bien pour deux cens francs, il faut huit jours à bastir le marché; et je voudrois vous prier, mon bon monsieur, si c'estoit vostre plaisir, de faire que jusqu'à tant que le grand Macé tienne bien comptées vos pistolles dans son coffre, elles ne deviennent point feuilles de chesne »'.

La na'iveté de ce coquin me fit rire. Cependant nous continuâmes de marcher vers l'Eglise, où nous arrivâmes. Quelque temps après on y commença la grand' messe : mais si-tost que je vis mon garde qui se levoit à son rang pour aller à l'offrande, j'arpentay la nef de trois sauts, et en autant d'autres je m'égaray prestement dans une ruelle détournée. De toutes les diverses pensées qui m'agitèrent en cet instant, celle que je suivis, fut de gagner Toulouse, dont ce bourg-là n'estoit distant que d'une demi-licuë, à dessein d'y prendre la poste. J'arrivay aux fauxbourgs d'assez bonne heure ; mais je reiitay si honteux de voir tout le monde qui me regardoit, que j'en perdis contenance : La cause de leur étonnement procédoit de mon équipage ; car comme en matière de gueuserie j'estois assez nouveau, j'avois arrangé sur moy mes haillons si l)izarement qu'avec une démarche qui ne convenoit point à l'habit, je paraissois moins un pauvre qu'un mascarade, outre que je passois viste, la veuë basse, et sans demander. A la fin considérant qu'une attention si universelle me mcnaçoit d'unt; suite dangereuse, je surmontay ma honte. Aussi-tost que j'appercevois quchju'un me regarder, je luy tendois la main. Je conjurois

1) C'est-à-dire que le rustaud, naïf et madré, tout en craignant d'être le jouet d'une illusion magique, demande à ce que la perte, soit non pour lui, mais pour le futur Tendeur.

mesme la charité de ceux qui ne me regardoient point : mais admirez comme bien souvent pour vouloir accompagner de trop de circonspections les desseins où la Fortune veut avoir quelque part, nous les ruinons en irritant cette orgueilleuse. Je fais cette réflexion au sujet de mon avanture ; car ayant apperceu un homme vestu en bourgeois médiocre, de qui le dos estoit tourné vers moy :

« Monsieur, luy dis-je, le tirant par son manteau, si la compassion peut toucher... »

Je n'avois pas entamé le mot qui devoit suivre, que cet homme tourna la teste. 0 Dieux ! que devint-il ? mais ô Dieux ! que devins-je moy-mesme ? Cet homme estoit mon geôlier. Nous restâmes tous deux consternez d'admiration de nous voir où nous nous voyions. J'estois tout dans ses yeux, il employoit toute ma veuë. Enfin le commun intérest, quoy que bien difl'érent, nous tira l'un et l'autre de l'extase où nous étions plongez.

« Ha ! misérable que je suis, s'écria le geôlier, faut-il donc que je sois attrapé ? »

Cette parole à double sens m'inspira aussi-tost le stratagème que vous allez entendre :

« Hé main forte, Messieurs, main forte à la Justice ! criay-je tant que je pus glapir : Ce voleur a dérobé les pierreries de la comtesse des Mousseaux ; je le cherche depuis un an. Messieurs, continuay-je tout échauffé, cent pistolles pour qui l'arrestera ! »

J'avois à peine lâché ces mots, qu'une tourbe de canaille éboula sur le pauvre ébahy. L'étonnement où mon extraordinaire impudence l'avoit jette, joint à l'imagination qu'il avoit que, sans avoir comme un corps glorieux pénétré sans fraction les murailles de mon cachot, je ne pouvois m'estre sauvé, le transit tellement qu'il fut long-temps hors de luymesme. A la fin toutefois il se reconnut, et les premières paroles qu'il employa, pour détromper le petit peuple, furent qu'on se gardast de se méprendre qu'il estoit fort homme d'honneur. Indubitablement il alloit découvrir tout le mystère : mais une douzaine de fruitières, de laquais, et de porte chaises, désireux de me servir pour mon argent, luy fermèrent la bouche à coups de poing. Et d'autant qu'ils se fîguroient que leur récompense seroit mesurée aux outrages dont ils insulteroient à la foiblesse de ce pauvre dupé, chacun accouroit y toucher du pied ou de la main.

« Voyez l'Homme d'honneur, clabaudoit cette racaille. Il n'a pourtant pas pu s'empescher de dire, dès qu'il a reconnu Monsieur, qu'il estoit attrapé. »

Le bon de la comédie, c'est que mon geôlier estant en ses habits de feste, il avoit honte de s'avouer Marguillier du Boureau, et craignoit mesme se découvrant d'estre encor mieux batu. Moy, de mon coslé, je pris l'essor durant le plus chaud de la bagarre. J'abandonnay mon salut à

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mes jambes, elles m'eurent bien-tost mis en franchise : Mais, pour mon malheur, la veuë que tout le monde recommençoit à jetter sur moy, me rejetta tout de nouveau dans mes premières alarmes. Si le spectacle de cent guenilles qui, comme un branle de petits gueux, dansoient à l'entour de moy, excitoit un bayieur' à me regarder, je craignois qu'il ne leut sur mon front que j'estois un prisonnier échapé . Si un passant sortoit la main de dessous son manteau, je me le figurois un sergent qui allongeoit le bras pour m'arrester. Si j'en remarquois un autre, arpentant le pavé sans me rencontrer des yeux, je me persuadois qu'il feignoitde ne m'avoir pas veu, afin de me saisir jDar derrière. Si j'appercevois un marchand entrer dans sa boutique, je disois : « Il va décrocher sa hallebarde. » Si je rencontrois un quartier plus chargé de peuple qu'à l'ordinaire : « Tant de monde, pensoy-je, ne s'est point assemblé là sans dessein. » Si un autre estoit vuide : « On est icy prêt à me guetter. « Un embarras s'opposoit-il à ma fuite : « On a barricadé les rues pour m'enclore. « Enfin ma peur subornant ma raison, chaque homme me sembloit un archer ; chaque parole, arrestez, et chaque bruit, l'insuportable croassement des verroux de ma prison passée.

Ainsi travaillé de cette terreur panique, je résolus de gueuser encor, afin de traverser sans soupçon le reste de la ville jusqu'à la poste : Mais de peur qu'on ne me reconnut à la voix, j'adjoustay à l'exercice de quaisman*, l'adresse de contrefaire le muet. Je m'avance donc vers ceux que j'appcrçoy qui me regardent ; je pointe un doigt dessous le menton, puis dessus la bouche, et je l'ouvre en bâillant, avec un cry non articulé, pour faire entendre par ma grimace qu'un pauvre muet demande l'auraosne. Tantost par charité on me donnoit un compatissement d'épaule ; tantost je me sentois fourer une bribe au poing ; et tantost j'entendois des femmes murmurer que je pourrois bien en Turquie avoir esté de cette façon martyrisé pour la foy. Enfin j'appris que la gueuserie est un grand Livre qui nous enseigne les mœurs des peuples, à meilleur marché que tous ces grands voyages de Colomb et de Magellan.

Ce stratagème pourtant ne pût encor lasser l'opiniâtreté de ma destinée, ny gagner son mauvais naturel : Mais à quelle autre invention pouvois-je recourir? Car de traverser une grande ville comme Toulouse, où mon estampe m'avoit fait connoistre mcsme aux harangères, bariolé de guenilles aussi bouruës* que celles d'un Harlequin, n'estoit-il pas vraysemblablc que je serois observé et reconnu iiicoutincnl ? et que le contrecharrne de ce danger estoit le personnage de Gueux, dont le rolle se joue sous toute sorte de visages? Et puis quand cette ruse n'auroit pas été projettée, avec toutes les circonspections qui la dévoient accompagner, je pense que, parmy tant de funestes conjonctures, c'estoit avoir le jugement bien fort de ne pas devenir insensé.

1) Un badaud qui baye, c'est-à-dire qui a la bouche ouverte. — 2) Mendiant, qui quémande. — 3) Dissemblables.

J'avançois donc chemin quand tout à coup je rae sentis obligé de rebrousser arrière, car mon vénérable geôlier, et quelque douzaine d'archers de sa connoissance qui l'avoient tiré des mains de la racaille, s'estant ameutez, et patrouillant toute la ville pour me trouver, se rencontrèrent malheureusement sur mes voyes. D'abord qu'ils m'apperceurent, avec leurs yeux de lynx, voler de toute leur force et moy voler de toute la mienne, fut une mesme chose. J'estois si légèrement poursuivy que quelquefois ma liberté sentoit dessus mon col l'haleine des tyrans qui la vouloient opprimer ; mais il sembloit que l'air qu'ils poussoient en courant derrière moy me poussast devant eux. Enfin le Ciel ou la peur me donnèrent quatre ou cinq ruelles d'avance. Ce fut pour lors que mes chasseurs perdirent le vent et les traces, moy la veuë et le charivary de cette importune vénerie. Certes qui n'a franchy, je dis en original, des agonies semblables, peut difficilement mesurer la joye dont je tressaillis quand je me vis échappé. Toutefois parce que mon salut me deraandoit tout entier, je résolus de ménager bien avaricieusement le temps qu'ils consommoient pour m'atteindre. Je me barbouillay le visage, frotay mes cheveux de poussière, dépoijillay mon pourpoint, dévalay mon haut de- chausse, jettay mon chapeau dans un soupirail ; puis ayant étendu mon mouchoir dessus le pavé et disposé aux coins quatre petits cailloux, comme les malades de la contagion ', je me couchay vis à vis, le ventre contre terre, et d'une voix piteuse me mis à geindre fort langoureusement. A peine estois-je là, que j'entendis les cris de cette enrouée populace long-temps avant le bruit de leurs pieds ; mais j'eus encor assez de jugement pour me tenir en la mesme posture, dans l'espérance de n'en estre point connu, et je ne fus point trompé, car me prenant tous pour un pestiféré, ils passèrent fort viste, en se bouchant le nez, et jettèrenl la pluspart un double sur mon mouchoir.

L'orage ainsi dissipé, j'entre sous une allée, je reprens mes habits et m'abandonne encor à la Fortune ; mais j'avois tant couru qu'elle s'estoit lassée de me suivre. Il le faut bien croire ainsi ; car à force de traverser des places et des carrefours, d'enfiler et couper des rues, cette glorieuse Déesse n'estant pas accoutumée de marcher si viste, pour mieux dérober ma route, me laissa choir aveuglement aux mains des archers qui me poursuivoient. A ma rencontre, ils foudroyèrent une huée si furieuse que j'en demeuray sourd. Ils crûrent n'avoir point assez de bras pour m'arrester, ils y employèrent les dents et ne s'asseuroient pas encor de me tenir; l'un rae traisnoit par les cheveux, un autre par le collet, pendant que les moins passionez me foùilloient. La queste fut plus heureuse que celle de la prison, ils trouvèrent le reste de mon or.

Gomme ces charitables médecins s'occupoient à guérir l'hydropisie

1) On appelait contagion ou peste toute maladie épidémique qu'on supposait contagieuse. Ce passage nous offre un détail de mœurs très curieux, que nous ne nous rappelons pas avoir vu ailleurs, et dont Lamare ne parle pas dans son Traité de la Police où l'on trouve un livre entier consacré à la peste (P. L.)

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de ma bourse, un grand bruit s'éleva ; toute la place retentit de cesraots : tiie, tue, et en mesme temps je vis briller des épées. Ces messieurs, qui me traisnoient, crièrent que c'estoient les archers du Grand Prévost * qui leur vouloient dérober cette capture. « Mais, "prenez garde, me dirent-ils, me tirant plus fort qu'à l'ordinaire, de choir entre leurs mains, car vous seriez condamné en vingt-quatre heures et le Roy ne vous sauveroit pas. » A la lin, pourtant, effrayez eux-mesmes du chamaillis qui commençoit à les atteindre, ils m'abandonnèrent si universellement que je demeuray tout seul au milieu de la rue, cependant que les agresseurs faisoient boucherie de tout ce qu'ils rencontroient.

Je vous laisse à penser si je pris la fuite, raoy qui avois également à craindre l'un et l'autre party. En peu de temps je m'éloignay de la bagarre, mais comme déjà je demandois le chemin de la poste, un torrent de peuple qui fuyoit la meslée dégorgea dans ma rue ; ne pouvant résister à la foule, je la suivis, et me fâchant de courir si long-temps, je gagnay à la fin une petite porte fort sombre où je me jettay pesle-mesle avec d'autres fuyards. Nous la bâclâmes dessus nous ; puis quand tout le monde eut repris haleine :

« Camarades, dit un de la troupe, si vous m'en croyez, passons les deux guichets et tenons fort dans le préau. »

Ces épouvantables paroles frappèrent mes oreilles d'une douleur si surprenante que je pensay tomber mort sur la place. Hélas ! tout aussitost, mais trop tard, je m'apperceus qu'au lieu de me sauver dans un azile comme je croyois, j'estois venu me jetter moy-uiesme en prison, tant il est impossible d'échaper à la vigilance de son étoille. Je considéray cet homme plus attentivement et je le reconnus pour un des archers qui m'avoient si longtemps couru. La sueur froide m'en monta au front et je devins pasle, prest à m'évanouir. Ceux qui me virent si foible, émeus de compassion, demandèrent de l'eau ; chacun s'approcha pour me secourir, et par malheur ce maudit archer fut des plus hastez ; il n'eut pas jette les yeux sur moy qu'aussi-tost il me reconnut. Il fit signe à ses compagnons, et en mesme temps on me salua d'unye vous fais prisonnier de par le Roy. Il ne falut pas aller loin pour m'écrouër.

Je demeuray dans la morgue * jusqu'au soir, où chaque guichetier l'un après l'autre, par une exacte dissection des parties de mon visage, venoit tirer mon tableau sur la toille de sa mémoire.

A sept heures sonnantes, le bruit d'un trousseau de clefs donna le signal de la retraite. On me demanda si je voulois estre conduit à la chambre d'une pislolle ; je répondis d'un baisscment de leste. « De l'argent donc ! » me répliqua ce guide. Je connus bien que j'estois en lieu où il m'en faudroit avaler bien d'autres. C'est pourquoy je le priay, en cas que

1) Il y avait souvent conflit entre les archers du grand Prévôt et ceux de la Ville, qui reprf-sentaient deux juridiction» différentes et toujours rivales, celle du roi ou du seigneur féodal, et celle de la municipalité. — 2) Bhsbc geôle.

sa courtoisie ne pût se résoudre à me faire crédit jusqu'au lendemain, qu'il dit de ma part au geôlier de me rendre la raonnoye qu'on m'avoit prise.

« Ho, par ma foy, répondit ce maraut, nostre maistre a bon cœur, îl ne rend rien. Est-ce donc que pour vostre beau nez '... Hé^ allons, allons aux cachots noirs. »

En achevant ces paroles, il me montra le chemin par un grand coup de son trousseau de clefs, la pesanteur duquel me fit culbuter et griller" du haut en bas d'une montée obscure jusqu'au pied d'une porte qui m'arrosta ; encor n'auroy-je pas reconnu que c'en estoit une sans l'éclat du choc dont je la heurtay, car jen'avois plus mes yeux, ils estoient demeurez au haut de l'escalier, sous la figure d'une chandelle que tenoit à quatrevingts marches au dessus de moy mou boureau de conducteur. Enfin, cet homme tigre pian piano descendu, démesla trente grosses serrures, décrocha autant de barres, et le guichet seulement entrebaillé, d'une secousse de genoiiil, il m'engouffra dans cette fosse dont je n'eus pas le temps de remarquer toute l'horreur, tant il retira viste après luy la porte. Je demeuray dans la bourbe jusqu'aux genoux. Si je pensois gagner le bord, j'enfonçois jusqu'à la ceinture. Le gloussement terrible des crapaux qui pataugeoient dans la vase me faisoit souhaiter d'estre sourd ; je sentois des lézards monter le long de mes cuisses, des couleuvres m'entortiller le col ; et j'en entrevis une, à la sombre clarté de ses prunelles étincelantes, qui, de sa gueulle toute noire de venin, dardoit une langue à trois pointes dont la brusque agitation paroissoit une foudre où ses regards mettoient le feu.

D'exprimer le reste, je ne puis ; il surpasse toute créance, et puis je n'ose tâcher à m'en ressouvenir, tant je crains que la certitude où je pense estre d'avoir franchy ma prison ne soit un songe duquel je me vais éveiller. L'éguille avoit marqué dix heures au cadran de la grosse Tour avant que personne eut frappé à mon tombeau ;• mais environ ce temps-là, comme déjà la douleur d'une amère tristesse comraençoit à me serrer le cœur et désordonner ce juste accord qui fait la vie, j'entendis une voix laquelle m'avertissoit de saisir la perche qu'on me présentoit. Après avoir parmy l'obscurité tatoné l'air assez long-temps pour la trouver, j'en rencontray un bout, je le pris tout émeu, et mon geôlier tirant l'autre à soy me pescha du milieu de ce marécage. Je me doutay que mes affaires avoient pris une autre face, car il ine fit de profondes civilitez, ne me parla que la teste nue et me dit que cinq ou six personnes de condition attendoient dans la court pour me voir. Il n'est pas jusqu'à cette beste sauvage qui m'avoit enfermé dans la cave que je vous ay décrite, lequel eut l'impudence de m'aborder : Avec un genoiiil en terre, ra'ayant baisé les mains, de l'une

1) Le nez de Cyrano ! — 2) Pour glisser ; l'escalier est comparé à un gril sur lequel on s'étend en tombant.

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de ses pâtes il m'osta quantité de limas qui s'estoient colez à mes cheveux, et de l'autre il fit choir un gros tas de sangsues dont j'avois le visage masqué.

Après cette admirable courtoisie :

« Au moins, me dit-il, mon bon Seigneur, vous vous souviendrez de la peine et du soin qu'a pris auprès de vous le gros Nicolas : Pardy, écoutez, quand c'eust esté pour le Roy, ce n'^st pas pour vous le reprocher déa. »

Outré de l'effronterie du maraut,je luy fis signe que je m'en souviendrois. Par mille détours effroyables, j'arrivay enfin à la lumière, et puis dans la court, où si-tost que je fus entré deux hommes me saisirent que d'abord je ne pus connoistre, à cause qu'ils s'estoient jettez sur moy en mesme temps, et me tenoient l'un et l'autre la face attachée contre la mienne. Je fus long-temps sans les deviner; mais les transports de leur amitié prenant un peu de trêve, je reconnus mon cher Colignac et le brave Marquis. Colignac avoit le bras en écharpe, et Gussan fut le premier qui sortit de son extase :

« Hélas ! dit-il, nous n'aurions jamais soupçonné un tel désastre, sans vostre coureur et le mulet qui sont arrivez cette nuit aux portes de mon chasteau : leur poitrail, leurs sangles, leur croupière, tout estoit rompu, et cela nous a fait présager quelque chose de vostre malheur. Nous sommes montez aussi-tost à cheval et n'avons pas cheminé deux ou trois lieues vers Colignac, que tout le païs, émeu de cet accident, nous en a particularisé les circonstances. Au galop en mesme temps nous avons donné jusqu'au bourg où vous estiez en prison ; mais y ayant appris vostre évasion, sur le bruit qui couroit que vous aviez tourné du costé de Toulouse, avec ce que nous avions de nos gens nous y sommes venus à toute bride. Le premier à qui nous avons demandé de vos nouvelles nous a dit qu'on vous avoit repris. En mesme temps, nous avons poussé nos chevaux vers cette prison ; mais d'autres gens nous ont asseuré que vous vous estiez évanoijy de la main des sergens. Et comme nous avancions toujours chemin, des bourgeois se contoient l'un à l'autre que vous estiez devenu invisible. Enfin à force de prendre langue, nous avons sceu qu'après vous avoir pris, perdu et repris je ne sçay combien de fois, on vous raenoit à la prison de la Grosse Tour. Nous avons coupé chemin à vos archers, et d'un bonheur plus apparent que véritable, nous les avons rencontrez en teste, attaquez, combatus et mis en fuite ; mais nous n'avons pu apprendre des blessez mesmes que nous avons pris ce que vous estiez devenu jusqu'à ce matin, qu'on nous est venu dire que vous estiez aveuglement venu vous-mesme vous sauver en prison. Colignac est blessé en plusieurs endroits, mais fort légèrement. Au reste, nous venons de mettre ordre que vous fussiez logé dans la plus belle chambre d'icy. Comme vous aimez le grand air, nous avons fait meubler un petit appartement pour vous seul tout au haut de la Grosse Tour, dont la terrasse vous servira de

balcon ; vos yeux du moins seront en liberté, malgré le corps qui les attache. »

— Ha ! mon cher Dyrcona, s'écria le Comte prenant alors la parole, nous fûmes bien malheureux de ne pas t'emmener quand nous partismes de Colignac. Mon cœur, par une tristesse aveugle dont j'ignorois la cause, me prédisoit je ne sçay quoy d'épouvantable : mais n'importe, j'ay des amis, tu es innocent, et en tout cas je sçay fort bien comme on meurt glorieusement. Une seule chose me désespère. Le maraut sur lequel je voulois essayer les premiers coups de ma vengeance (tu conçois bien que je parle de mon Curé) n'est plus en estât de la ressentir ; ce misérable a rendu l'âme. Voicy le détail de sa mort. Il couroit avec son serviteur pour chasser ton coureur dans son escurie, quand ce cheval, d'une fidélité par qui peut-estre les secrettes lumières de son instinct ont redoublé, tout fougueux, se mit à ruer, mais avec tant de furie et de succès, qu'en trois coups de pied contre qui la teste de ce bufle échoua, il fit vaquer son Bénéfice. Tu ne comprends pas sans doute les causes de la haine de cet insensé, mais je te les veux découvrir. Sçache donc pour prendre l'affaire de plus haut que ce saint homme. Normand de nation et chicaneur de son mestier, qui desservoit, selon l'argent despélerins, une Chapelle abandonnée, jetta un dévolu sur la cure de Colignac, et que, malgré tous mes efforts pour maintenir le possesseur dans son bon droict, le drôle patelina si bien ses juges qu'à la fin, malgré nous, il fut nostre Pasteur.

» Au bout d'un an, il me plaida aussi sur ce qu'il entendoit que je payasse la dixme. On eut beau luy représenter que de temps immémorial ma terre estoit franche, il ne laissa pas d'intenter sonprocez, qu'il perdit, mais dans les procédures il fit naistre tant d'incidens, qu'à force de pulluler plus de vingt autres procez ont germé de celuy-là qui demeureront au croc, grâce au cheval dont le pied s'est trouvé plus dur que la cervelle de M* Jean. Voilà tout ce que je puis conjecturer du vertigo de nostre Pasteur. Mais admirez avec quelle prévoyance il conduisoit sa rage. On me vient d'asseurer que s'estant mis en teste le malheureux dessein de ta prison, il avoit secrètement permuté la cure de Colignac contre une autre cure en son pais, où il s'attendoit de se retirer aussi-tost que tu serois pris. Son serviteur mesme a dit que, voyant ton cheval près de son escurie, il luy avoit entendu murmurer que c'estoit dequoy le mener en lieu oij on ne l'atteindroit pas. »

En suite de ce discours, Colignac m'avertit de me défier des offres et des visites que me rendroit peut-estre une personne très puissante qu'il me nomma ; que c'estoit par son crédit que messire Jean avoit gagné le procez du dévolu, et que cette personne de qualité avoit sollicité l'affaire pour luy en payement des services que ce bon prestre, du temps qu'il estoit cuistre, avoit rendu au collège à son fils.

« Or, continua Colignac, comme il est bien malaisé de plaider sans aigreur, et sans qu'il reste à l'âme un caractère d'inimitié qui ne s'efface

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plus, encor qu'on nous ait rapatriez, il a toujours depuis cherché secrètement les occasions de me traverser. Mais il n'importe, j'ay plus de parens que luy dans la robe et ay beaucoup d'amis, ou tout au pis nous sçaurons y interposer l'authorité Royale. »

Après que Golignac eut dit, ils tâchèrent l'un et l'autre de me consoler ; mais ce fut par les témoignages d'une douleur si tendre que la mienne s'en augmenta.

Sur ces entrefaites, mon geôlier nous vint retrouver pour nous avertir que la chambre estoit preste. « Allons la voir », répondit Cussan ; il marcha et nous le suivîmes. Je la trouvay fort ajustée. « Il ne me manque rien, leur dis-je, sinon des livres. « Golignac me promit de m'envoyer dès le lendemain tous ceux dont je luy donnerois la liste. Quand nous eûmes bien considéré et bien reconnu par la hauteur de ma Tour, par les fossez à fonds de cuve qui l'environnoient et par toutes les dispositions de mon appartement, que de me sauver estoit une entreprise hors du pouvoir humain, mes amis, se regardant l'un l'autre et puis jettant les yeux sur mov, se mirent à pleurer. Mais comme si tout à coup nostre douleur eut fléchy la colère du Ciel, une soudaine joye s'empara de mon âme ; la joye attira l'espérance, et l'espérance de secrettes lumières dont ma raison se trouva tellement éblouye, que d'un emportement contre ma volonté qui me sembloit ridicule à moy-mesme :

« Allez, leur dis-je, allez m'attendre à Golignac, j'y seray dans trois jours ; et envoyez-moy tous les instruments de Mathématique dont je travaille ordinairement. Au reste, vous trouverez dans une grande boiste force cristaux taillez de diverses façons, ne les oubliez pas; toutefois, i'aurayplutost fait de spécifier dans un mémoireles choses dont j'ay besoin. »

Ils se chargèrent du billet que je leur donnay, sans pouvoir pénétrer mon intention. Après quoy je les congédiay.

Depuis leur départ, je ne fis que ruminer à l'exécution des choses que i'avois préméditées, et j'y ruminois encor le lendemain quand on m'apporta de leur part tout ce que j'avois marqué au catalogue. Un valet de chambre de Golignac me dit qu'on n'avoit point veu son maistre depuis le jour précédent et qu'on ne sçavoit ce qu'il estoit devenu. Get accident ne me troubla point, parce qu'aussi-tost il me vint à la pensée qu'il seroit possible allé en Gour solliciter ma sortie : c'est pourquoy, sans m'étonner, je mis la main à l'œuvre. Huit jours durant je charpentay, je rabotay, je colay, enfin je construisis la machine que je vous vais décrire :

Ge fut une grande boiste fort légère, et qui fermoit fort juste. Elle estoit haute de six pieds ou environ, et large de trois en quarré. Getle boiste estoit trouëe par en bas ; et par dessus la voûte qui l'estoit aussi, je posay un vaisseau de crystal troiié de mesme, fait en globe, mais fort ample, dont le goulot aboutissoit justement, et s'enchassoit dans le pertuis que j'avois pratiqué au chapiteau.

Le vase estoit construit exprès à plusieurs angles, et en forme d'ico-

saëdre, afin que chaque facète estant convexe et concave^ ma boule produisist l'effet d'un miroir ardent'.

Le geôlier, ny ses guichetiers, ne montoient jamais à ma chambre qu'ils ne me rencontrassent occupé à ce travail : mais ils ne s'en étonnoient point, à cause de toutes les gentillesses de mécanique qu'ils voyoientdans ma chambre dont je me disois l'inventeur. Il y avoit entr'autres une horloge à vent, un œil artificiel avec lequel on voit la nuit, une sphère où les astres suivent le mouvement qu'ils ont dans le Ciel : Tout cela leur persuadoit que la machine où je travaillois estoit une curiosité semblable ; et puis l'argent dont Colignac leur graissoit les mains, les faisoit marcher doux en beaucoup de pas difficiles. Or il estoit neuf heures du matin; mon geôlier estoit descendu, et le Ciel estoit obscurcy, quand j'exposay cette machine au sommet de ma Tour, c'est-à-dire au lieu le plus découvert de ma terrasse : Elle fermoit si close qu'un seul grain d'air, hormis par les deux ouvertures, ne s'y pouvoit glisser ; et j'avois emboité par dedans un petit ais fort léger qui servoit à m'assoir.

Tout cela disposé de la sorte, je m'enfermay dedans, et j'y demeuray près d'une heure, attendant ce qu'il plairoit à la Fortune d'ordonner de moy.

Quand le Soleil débarassé de nuages commença d'éclairer ma machine, cet icosaëdre transparent qui recevoit à travers ses facètes les trésors du Soleil, en répandoit par le bocal la lumière dans ma cellule ; et comme cette splendeur s'afoiblissoit à cause des rayons qui ne pouvoient se replier jusqu'à moy sans se rompre beaucoup de fois, celte vigueur de clarté tempérée convertissoit ma châsse en un petit Ciel de pourpre émaillé d'or.

J'admirois avec extase la beauté d'un coloris si mélangé ; et voicy que, tout à coup, je sens mes entrailles émeuës de la mesme façon que les sentiroit tressaillir quelqu'un enlevé par une poulie.

J'allois ouvrir mon guichet pour connoistre la cause de cette émotion : mais comme j'avançois la main, j'apperceus par le trou du plancher de ma boiste, ma Tour déjà fort basse au dessous de moy, et mon petit chasteau en l'air, poussant mes pieds contremont, me fit voir en un tournemain Toulouse qui s'enfonçoit en terre. Ce prodige m'étonna, non point à cause d'un essor si subit, mais à cause de cet épouvantable emportement de la raison humaine au succès d'un dessein qui m'avoit mesme effrayé en l'imaginant. Le reste ne me surprit pas, car j'avois bien préveu que le

1) « Pour monter dans le Soleil, Cyrano imagine un appareil djnamo-optique, c'est-à-dire une machine mise en mouvement par l'action de la lumière. 11 y a là une prescience remarquable des actions mécaniques de l'éther, bien que les forces de Maxwel-Bartholi ne puissent, en raison de leur petitesse, réaliser le rêve de Bergerac. Sa conception est la suivante : il attribue à l'action des rayons solaires sur les miroirs et le vaisseau de cristal qui couronnent son aéro-élhéronef, une force suffisante pour continuer de l'entraîner vers le Soleil lorsqu'il a quitté l'atmosphère et que l'action thermo-dynamique de l'air qui avait commencé l'ascension ne peut plus s'exercer. » {Juppont),

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vuide qui surviendroit dans l'icosaëdre à cause des rayons unis du Soleil par les verres concaves, attireroit, pour le remplir, une furieuse abondance d'air dont ma boiste seroit enlevée ; et qu'à mesure que je monterois, l'horrible vent qui s'engouffreroit par le trou ne pouroit s'élever jusqu'à la voûte qu'en pénétrant cette machine avec furie, il ne la poussât en haut. Quoy que mon dessein fut digéré avec beaucoup de précaution, une circonstance toutefois me trompa, pour n'avoir pas assez espéré de la vertu de mes miroirs. J'avois disposé autour de ma boiste une petite voile facile à contourner avec une ficelle dont je tenois le bout, qui passoit par le bocal du vase; car je m'estois imaginé qu'ainsi quand je serois en l'air, je pourois prendre autant de vent qu'il m'en faudroit pour arriver à Colignac ; mais en un clin d'œil le Soleil qui batoit à plomb et obliquement sur les miroirs ardens de l'icosaëdre, me guinda si haut que je perdis Toulouse de veuë. Cela me fit abandonner ma ficelle, et fort peu de temps après j'apperceus par une des vitres que j'avois pratiquées aux quatre costez de la machine, ma petite voile arrachée qui s'envoloit au gré d'un tourbillon entonné dedans.

Il me souvient, qu'en moins d'une heure, je me trouvay au dessus de la moyenne région : Je m'en apperceus bien-tost, parce que je voyois gresler et pleuvoir plus bas quemoy. On me demandera peut-estre d'où venoit alors ce vent (sans lequel ma boiste ne pouvoit monter) dans un étage du Ciel exempt de méthéores : Mais pouveu qu'on m'écoute, je satisferay à cette objection. Je vous ay dit que le Soleil qui batoit vigoureusement sur mes miroirs concaves, unissant les rais dans le milieu du vase, chassoit avec son ardeur par le tuyau d'enhaut l'air dont il estoit plein ; et qu'ainsi le vase demeurant vuide, la Nature qui l'abhorre luy faisoit rehumer par l'ouverture basse d'autre air pour se remplir*. S'il en perdoit beaucoup, il en recouvroit autant ; et de cette sorte on ne doit pas s'ébahir que dans une région au dessus de la moyenne où sont les vents, je continuasse de monter, parce que l'éther* devenoit vent par la furieuse vistesse avec laquelle il s'engouffroit pour empescher le vuide, et devoit, par conséquent, pousser sans cesse ma machine*.

1) Malheureusement l'inventeur (Cyrano) ne pensait pas à une chose très élémentaire, à savoir qu'un courant d'air continuel ne pouvait qu'empêcher la permanence de cette raréfaction au centre du vase même. Sa boëte était comme un aérostat percé de haut en bas. {Toldo). M. Juppont n'a pas signalé cette toute petite défectuosité de l'appareil aérien de Cyrano. — 2) «... Ce philosophe (Lucrèce) sépare la matière du Ciel qu'il nomme l'Ether, d'avec l'air que nous respirons, et pour te faire souvenir ensuite qu'il nous avait auparavant expliqué sa nature, en nous enseignant que ; Ce

beau vide apparent, le Ciel, ce bel espace Ce que j'appelle un vide apparent, un

espace (par une façon de parler vulgaire) est cet Ether qui n'est qu'une vapeur de feu perpétuelle... Gilbert [Pliilosophia nova de mundo sublunari, Amsterdam, 1C51) philosophe moderne, écrit qu'Anaxagore, Ocelle Lucain, disciple de Pythagore, Hypocrate et Aristote, avec l'Antiquité, ont suivi cette opinion... (Préface aux Nouvelles Œuvres, 1662). — 3) « Cyrano admet donc dans ce mythe, que l'éther, lorsqu'il est animé d'une vitesse suffisante, est capable d'une action mécanique analogue à celle de l'air.

Je ne fus quasi pas travaillé de la faim, hormis lors que je traversay cette moyenne région, car véritablement la froideur du climat me la fit voir de loin ; je dis de loin, à cause qu'une bouteille d'essence que je portois toujours, dont j'avalay quelques gorgées, luy défendit d'approcher.

Pendant tout le reste de mon voyage, je n'en sentis aucune atteinte ; au contraire, plus j'avançois vers ce monde enflamé, plus je me trouvois robuste. Je sentois mon visage un peu chaud et plus guay qu'à l'ordinaire ; mes mains paroissoient colorées d'un vermeil agréable et je ne sçay quelle joye couloit parmy mon sang qui me faisoit estre au delà'de moy.

Il me souvient que, réfléchissant sur cette avanture, je raisonnay une fois ainsy : « La faim sans doute ne me sçauroit atteindre, à cause que cette douleur n'estant qu'un instinct de nature avec lequel elle oblige les animaux à réparer par l'aliment ce qui se perd de leur substance, aujourd'huy qu'elle sent que le Soleil, par sa pure, continuelle et voisine irradiation, me fait plus réparer de chaleur radicale que je n'en pers, elle ne me donne plus cette envie qui me seroit inutile. » J'objectois pourtant à ces raisons que, puis que le tempérament qui fait la vie consistoit non seulement en chaleur naturelle, mais en humide radical où ce feu se doit attacher comme la flamme à l'huile d'une lampe, les rayons seuls de ce brasier vital ne pouvoient faire l'âme, à moins de rencontrer quelque matière onctueuse qui les fixât. Mais tout aussi-tost je vainquis cette difficulté, après avoir pris garde que dans nos corps l'humide radical et la chaleur naturelle ne sont rien qu'une mesme chose ; car ce que l'on appelle humide, soit dans les animaux, soit dans le Soleil, cette grande âme du Monde, n'est qu'une fluxion d'étincelles plus continues, à cause de leur mobilité ; et ce que l'on nomme chaleur est une broûine d'atomes de feu qui paroissent moins déliées, à cause de leur interruption ; mais quand l'humide et la chaleur radicale seroient deux choses distinctes, il est constant que l'humide ne seroit pas nécessaire pour vivre si proche du Soleil; car puisque cet humide ne sert dans les vivans que pour arresler la chaleur qui s'exhaleroit trop viste et ne seroit pas réparée assez tost, je n'avois garde d'en manquer dans une région où de ces petits corps de flamme qui font la vie, il s'en réûnissoit davantage à mon estre qu'il ne s'en détachoit.

Une autre chose peut causer de l'étonnement, à sçavoir pourquoy les approches de ce globe ardent ne me consommoient pas, puisque j'avois presque atteint la pleine activité de sa sphère ; mais en voicy la raison : Ce n'est point, à proprement parler, le feu mesme qui brûle, mais une matière plus grosse que le feu pousse çà et là par les élans de sa nature mobile ', et cette poudre de bluettes que je nomme feu, par elle-mesme mouvante, tient possible toute son action de la rondeur de ses atomes, car

c'est-à-dire comme la matière pesante à laquelle Bergerac l'assimile. Malgré l'impossibilité de construire un appareil susceptible de voguer daus les espaces interplanétaires, celte conception de Cyrano sur le rôle de l'élher est remarquable au point de vue théorique. (Juppont). — 1) Voir note 2, p. 46.

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ils chatouillent, échauffent ou brûlent, selon la figure des corps qu'ils traisnent avec eux. Ainsi la paille ne jette pas une flamme si ardente que le bois ; le bois brûle avec moins de violence que le fer, et cela procède de ce que le feu de fer, de bois et de paille, quoy qu'en soy le mesme feu, agit toutefois diversement, selon la diversité des corps qu'il remue ; c'est pourquoy dans la paille, le feu (cette poussière quasi spirituelle) n'estant erabarassé qu'avec un corps mol, il est moins corrosif; dans le bois, dont la substance est plus compacte, il entre plus durement ; el dans le fer, dont la masse est presque tout à fait solide et liée de parties angulaires, il pénètre et consomme ce qu'on y jette en un tournemain. Toutes ces observations estant si familières, on ne s'étonnera point que j'approchasse du Soleil sans estre brûlé, puis que ce qui brûle n'est pas le feu, mais la matière où il est attaché, et que le feu du Soleil ne peut estre meslé d'aucune matière *. N'expérimentons-nous pas mesme que la joye qui est un feu, pour ce qu'il ne remue qu'un sang aérien dont les particules fort déliées glissent doucement contre les membranes de nostre chair, chatouille et fait naistre je ne sçay quelle aveugle volupté, et que cette volupté, ou pour mieux dire ce premier progrès de douleur, n'arrivant pas jusqu'à menacer l'aiiinjal de mort, mais jusqu'à luy (aire sentir par un instinct naturel sa bonne constitution^, cause un mouvement à nos esprits que nous appelions joye. Ce n'est pas que la fièvre, encor qu'elle ait des accidens tout contraires, ne soit un feu aussi bien que la joye, mais c'est un feu envelopé dans un corps, dont les grains sont cornus, tel qu'est la bile âtre ' ou la mélancolie, qui, venant à darder ses pointes crochues par tout où sa nature mobile le promène, perce, coupe, écorche et produit par celte agitation violente ce qu'on appelle ardeur de fîèi>re *. Mais cette enchaisnure de preuves est fort inutile ; les expériences les plus vulgaires suffisent pour convaincre les aheurtez". Je n'ay pas de temps à perdre, il faut penser à moy : Je suis, à l'exemple de Phaëton, au milieu d'une

1) '< Sur la constitution de la matière, Cyrano a des vues fort intéressantes ; il distingue très nettement la substance qui jiroduit la chaleur de la substance qui produit la lumière ; c'est là une connaissance directe de ses idées dynamo-optiques. La chaleur, ce qui brûle, est donc pour Cyrano un mouvement des molécules pesantes dos corps, tandis que la lumière a un autre siège « attaché ù la masse, c'est notre milieu inlermoléculaire ». (Juppont). — Quel admirable commentateur que M. Juppont, on peut dire qu il pénètre au plus avant de la pensée de Cyrano ; combien un savant moins averti serait resté à mi-chemin et aurait, sans le vouloir, frustré notre libertin d'une partie de sa gloire : ainsi M. Juppont explique que « le mot /eu a des significations très multiples à l'exemple du mot force ; souvent ce mot (comme dans la présente citation) est synonyme d'ct/ier lumineux ; c'est ainsi que Cyrano dira « le feu, cette poudre de blufltes » ; d'autres fois il sera synonyme de l'énergie moderne, ainsi que nous le verrons plus loin » et M. Juppont ajoute encore : « ce passage est à rapprocher de ses idées sur l'absence de pesanteur à la surface du Soleil ; la matière pesante ne serait pas encore formée. Cyrano attribue à l'état solaire les propriétés de Véiat nébuleux qu il ignorait. » — 2) Var. : que l'envie. — 3j Noire. — 4) Cet essai de démonstration de la théorie du feu et de la chaleur est une paraphrase des mêmes idées épicuriennes auxquelles Cyrano a déjà fait maint emprunt. — 5) Obstinés, entêtés.

carrière où je ne sçaurois rebrousser, et dans laquelle, si je fais un faux pas, toute la Nature ensemble n'est point capable de me secourir.

Je connus très distinctement, comme autrefois j'avois soupçonné en montant à la Lune, qu'en effet c'est la Terre qui tourne d'Orient en Occident à l'entour du Soleil, et non pas le Soleil autour d'elle ; car je voyois, en suite de la France, le pied de la bote d'Italie, puis la mer Méditerranée, puis la Grèce, puis le Bosphore, le Pont-Euxin, la Perse, les Indes, la Chine, et enfin le Japon, passer successivement vis à vis du trou de ma loge ; et quelques heures après mon élévation, toute la mer du Sud ayant tourné, laissa mettre à sa place le continent de l'Amérique.

Je distinguay clairement toutes ces révolutions, et je me souviens mesme que long-temps après je vis encor l'Europe remonter une fois sur la scène, mais je n'y pouvois plus remarquer séparément les Estats à cause de mon exaltation' qui devint trop haute. Jelaissay sur ma route, tantost à gauche, tantost à droite, plusieurs terres comme la nostre où, pour peu que j'atteignisse les sphères de leur activité, je me sentois fléchir. Toutefois la rapide vigueur de mon essor surmonloit celle de ces attractions.

Je costoyay la Lune qui, pour lors, se trouvoit entre le Soleil et la Terre, et je laissay Vénus à main droite. Mais à propos de cette estoilh» la vieille Astronomie a tant presché que les planètes sont des astres qui tournent à l'entour de la Terre, que la moderne n'oseroit en douter. Et je remarquay, toutefois, que durant tout le temps que Vénus parut au deçà du Soleil, à l'entour duquel elle tourne, je la vis toujours en croissant ; mais, achevant son tour, j'observay qu'à mesure qu'elle passa derrière, les cornes se raprochèrent et son ventre noir se redora. Or cette vicissitude de lumières et de ténèbres montre bien évidemment que les planètes sont, comme la Lune et la Terre, des globes sans clarté qui ne sont capables que de réfléchir celle qu'ils empruntent *.

En effet, à force de monter, je fis encor la mesme observation de Mercure. Je remarquay de plus que tous ces Mondes ont encor d'autres petits mondes qui se meuvent à l'entour d'eux. Resvant depuis aux causes de la construction de ce grand Univers, je me suis imaginé qu'au débrouillement du Gahos, après que Dieu eut créé la matière, les corps semblables se joignirent par ce principe d'amour inconnu avec lequel nous expérimentons que toute chose cherche son pareil. Des particules formées de certaines façons s'assemblèrent, et cela fit l'air ; d'autres à qui la figure donna possible un mouvement circulaire, composèrent en se liant les globes qu'on appelle Astres, qui, non seulement à cause de cette inclination de piroiieter sur leurs pôles à laquelle leur figure les nécessite, ont dû s'amasser en rond comme nous les voyons, mais ont dû mesme, s'évaporant de la masse et cheminant dans leur fuite d'une allure semblable, faire tourner les orbes moindres qui se rencontroient dans la sphère de leur

1) Elévation. — 2) Voir note 2, p. 128.

activité. C'est pourquoy Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne ont esté contraints depirouëter et rouler tout ensemble àl'entour du Soleil. Ce n'est pas qu'on ne se puisse imaginer qu'autrefois tous ces autres globes n'ayent esté des Soleils*, puis qu'il reste encor à la Terre, malgré son extinction présente, assez de chaleur pour faire tourner la Lune autour d'elle par le mouvement circulaire des corps qui se déprennent de sa masse, et qu'il en reste assez à Jupiter pour en faire tourner quatre. Mais ces Soleils, à la longueur du temps, ont fait une perte de lumière et de feu si considérable, par l'émission continuelle des petits corps qui font l'ardeur et la clarté, qu'ils sont demeurez un marc froid, ténébreux et presque impuissant. Nous découvrons mesrae que ces taches qui sont au Soleil, dont les Anciens ne s'estoient point apperceus, croissent de jour en jour. Or que sçait-on si ce n'est point une crouste qui se forme en sa superficie, sa masse qui s'éteint à mesure que la lumière s'en déprend, et s'il ne deviendra point, quand tous ces corps mobiles l'auront abandonné, un globe opaque comme la Terre ? Il y a des siècles fort éloignez au delà desquels il ne paroist aucun vestige du genre humain : peutestre qu'auparavant la Terre estoit un Soleil peuplé d'animaux proportionnez au climat qui les avoit produits*, et peut-estre que ces animaux-là estoient les Démons de qui l'Antiquité raconte tant d'exemples. Pourquoy non ? ne se peut-il pas faire que ces animaux, depuis l'extinction de la Terre, y ont encore habité quelque temps et que l'altération de leur globe n'en avoit pas détruit encor toute la race? En effet, leur vie a duré jusqu'à celle d'Auguste, au témoignage de Plutarque. Il semble mesme que le Testament prophétique et sacré de nos premiers Patriarches nous ait voulu conduire à celte vérité par la main, car on y Vil, auparavant qu'il soit parlé de l'homme, la révolte des Anges \ Cette suite de temps, que l'Escriture observe, n'est-elle pas comme une demy-preuve que les Anges ont habité la Terre auparavant nous, et que ces orgueilleux, qui avoient habité nostre Monde du temps qu'il estoit Soleil, dédaignant peut-estre depuis qu'il fut éteint d'y continuer leur demeure, et sçachant que Dieu avoit posé son Trône dans le Soleil, osèrent entreprendre de l'occuper? Mais Dieu, qui voulut punir leur audace, les chassa mesme de la Terre et créa l'homme moins parfait, mais, par conséquent, moins superbe pour occuper leurs places vuides.

lilnviron au bout de quatre mois de voyage, du moins autant qu'on sçauroit suputet quand il n'arrive point de nuit pour distinguer le jour, j'aborday une de ces petites Terres qui voltigent à l'entour du Soleil, que les mathématiciens appellent des Macules, où, à cause des nuages interpo-

1) 11 n'est donc pus téméraire de regarder Cyrano comme un des précurseurs de Laplace sur l'origine du monde (Juppont). — 2) Voilà encore une hypothèse très saine et 1res en avance sur les idées de son temps, en désaccord avec les doctrines de l'Eglise (Juppont). — 3) Ce n'est pas dans la Genèse qu'il est parlé des anges rebelles et de la chute de Satun antérieurement ù la création de l'homme, mais dans le Tatmud et les autres commentateurs hébreux de la Bible (P. L.).

sez, mes miroirs, ne réunissant plus tant de chaleur, et l'air, par conséquent, ne poussant plus ma cabanne avec tant de vigueur, ce qui resta de vent ne fut capable que de soutenir ma chute et me descendre sur la pointe d'une fort haute montagne où je baissay doucement.

Je vous laisse à penser la joye que je sentis de voir mes pieds sur un plancher solide après avoir si longtemps joué le personnage d'oiseau. En vérité, des paroles sont foibles pour exprimer l'épanouissement dont je tressaillis lors qu'enfin j'apperceus ma teste couronnée de la clarté des Cieux. Cet extase pourtant ne me transporta pas si fort que je ne songeasse, au sortir de ma boiste, de couvrir son chapiteau avec ma chemise auparavant de m'éloigner, parce que j'appréhendois, si l'air devenant serain le Soleil eut ralunié mes miroirs, comme il estoit vray-semblable, de ne plus trouver ma maison.

Par des crevasses que des ruines d'eau tesmoignoient avoir creusées, je dévalay dans la plaine, où pour l'épaisseur du limon dont la terre estoit grasse, je ne pouvois quasi marcher : toutefois au bout de quelque espace de chemin, j'arrivay dans une fondrière où je rencontray un petit homme tout nu assis sur une pierre qui se reposoit. Je ne me souviens pas si je luy parlay le premier, ou si ce fut luy qui m'interrogea ; mais j'ai la mémoire toute fraische, comme si jf^ l'écoutois encor, qu'il me discourut pendant trois grosses heures en une langue que je sçay bien n'avoir jamais où)e,et qui n'a aucun rapport avec pas une de ce Monde-cy, laquelle toutefois je compris plus viste et plus intelligiblement que celle de ma nourrice. Il m'expliqua, quand je me fus enquis d'une chose si merveilleuse, que dans les sciences il y avoit un Vray, hors lequel on estoit toujours éloigné du facile ; que plus un idiome s'éloignoit de ce Vray, plus il se rencontroit au dessous de la conception et de moins facile intelligence.

« De mesme, continuoit-il, dans la Musique ce Vray ne se rencontre jamais que l'àme aussi-tost soulevée ne s'y porte aveuglement. Nous ne le voyons pas, mais nous sentons que Nature le voit ; et sans pouvoir comprendre en quelle sorte nous en sommes absorbez, il ne laisse pas de nous ravir, et si nous ne sçaurions remarquer où il est. Il en va des langues tout de mesme ; qui rencontre cette vérité de lettres, de mots et de suite, ne peut jamais, en s'exprimant, tomber au dessous de sa conception : il parle toujours égal à sa pensée ; et c'est pour n'avoir pas la connoissance de ce parfait idiome que vous demeurez court, ne connoissant pas l'ordre ny les paroles qui puissent expliquer ce que vous imaginez. »

Je luy dis que le premier homme de nostre Monde s'estoit indubitablement servy de cette langue matrice, parce que chaque nom qu'il avoit imposé à chaque chose déclaroit son essence. Il m'interrompit, et continua :

« Elle n'est pas simplement nécessaire pour exprimer tout ce que l'esprit conçoit, mais sans elle on ne peut pas estre entendu de tous. Comme cet idiome est l'instinct ou la voix de la Nature, il doit estre intelligible à tout ce qui vit sous le ressort de la Nature : c'est pourquoy si

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vous en aviez l'intelligence, vous pourriez communiquer et discourir de toutes vos pensées aux bestes, et les bestes à vous de toutes les leurs, à cause que c'est le langage mesme de laNature,par qui elle se fait entendre à tous les animaux. Que la facilité donc avec laquelle vous entendez le sens d'une langue qui ne sonna jamais à vostre oùye ne vous étonne plus. Quand je parle, vostre âme rencontre, dans chacun de mes mots, ce Vray qu'elle cherche à tâtons ; et quoy que sa raison ne l'entende pas, elle a chez soy Nature qui ne sçauroit manquer de l'entendre. »

— Ha ! c'est sans doute, m'écriay-je, par l'entremise de cet énergique idiome qu'autrefois nostre premier Père conversoit avec les animaux, et qu'il estoit entendu d'eux ; car comme la domination sur toutes les espèces lui avoit esté donnée, elles luy obéïssoient, parce qu'il les faisoit obéir en une langue qui leur estoit connue ; et c'est aussi pour cela (cette langue matrice estant perdue) qu'elles ne viennent point aujourd'huy comme jadis, quand nous les appelons, à cause qu'elles ne nous entendent plus. »

Le petit homme ne fit pas semblant de me vouloir répondre ; mais reprenant le fil de son discours, il alloit continuer, si je ne l'eusse interrompu encor une fois. Je luy demanday donc en quel Monde nous respirions, s'il estoit beaucoup habité et quelle sorte de gouvernement mainlenoit leur police :

« Je vais, répliqua-t-il, vous étaler des secrets qui ne sont point connus en vostre climat. Regardez bien la Terre où nous marchons, elle estoit, il n'y a guères, une masse indigeste et brouillée, un cahos de matière confuse, une crasse noire et gluante, dont le Soleil s'estoit purgé*. Or après que par la vigueur des rais qu'il dardoit contre, il a eu meslé, pressé et rendu compactes ces nombreux nuages d'atomes ; après, dis-je, que par une longue et puissante coction, il a eu séparé dans cette boule les corps les plus contraires et réûny les plus semblables, cette masse outrée de chaleur a tellement sué, qu'elle a fait un déluge qui l'a couverte plus de quarante jours ; car il faloit bien à tant d'eau cet espace de temps pour s'écouler aux régions les plus penchantes et les plus basses de nostre globe.

» De ces torrens d'humeur assemblez, il s'est formé la Mer, qui témoigne encor par son sel que ce doit estre un amas de sueur, toute sueur estant salée *. Ensuite de la retraite des eaux, il est demeuré sur la Terre une bourbe grasse et féconde où, quand le Soleil eut rayonné, il s'éleva comme une ampouUe, qui ne pût à cause du froid pousser son germe dehors. Elle receut donc une autre coction ; et cette coction la rectifiant encor et la perfectionnant par un meslange plus exact, elle rendit ce germe qui n'esloit en puissance que de végéter, capable de sentir. Mais parce que les eaux qui avoient si longtemps croupy sur le limon l'avoient

1) Voir p. 10, note 1. — 2) La mer est la sueur de la Terre ou de la partie aqueuse produite par la combustion et la fusion des matières qu'elle renferme dans son sein^^'io Cité du Soleil, de Campanella, p. 221, cité par Toldo).

trop morfondu, la bube ne se creva point ; de sorte que le Soleil la recuisit encor une fois ; et après une troisième digestion, cette matrice estant si fort échauffée que le froid n'aportoit plus d'obstacle à son accouchement, elle s'ouvrit et enfanta un homme, lequel a retenu dans le foye, qui est le siège de l'âme végétative, et l'endroit de la première coction, la puissance de croistre ; dans le cœur, qui est le siège de l'activité et la place de la seconde coction, la puissance vitale ; et dans le cerveau qui est le siège de l'intellectuelle, et le lieu de la troisième coction, la puissance de raisonner. Sans cela, pourquoy serions-nous plus long-temps dans le ventre de nos mères que tout le reste des animaux, si ce n'estoit qu'il faut que nostre embrion reçoive trois coctions distinctes pour former les trois facultez distinctes de nostre âme ; et les bestes, seulement deux, pour former ses deux puissances ? Je sçay bien que le cheval ne s'achève qu'en dix, douze ou quatorze mois au ventre de la jument ; mais comme il est d'un tempérament si contraire à celuy qui nous fait hommes, que jamais il n'a vie qu'aux mois (remarquez !) tout à fait antipatiques à la nostre, quand nous restons dans la matrice outre le cours naturel ; ce n'est pas merveille que la période du temps dont Nature a besoin pour délivrer une jument soit autre que celuy qui fait accoucher une femme.

» Oùy, mais enfin, dira quelqu'un, le cheval demeure plus de temps que nous au ventre de sa mère ; et, par conséquent, il y reçoit des coctions ou plus parfaites ou plus nombreuses ! »

» Je répons qu'il ne s'ensuit pas ; car sans m'appuyerdes observations que tant de Doctes ont faites sur l'énergie des nombres, quand ils prouvent que, toute matière estant en mouvement, certains estres s'achèvent dans une certaine révolution de jours qui se détruisent dans un autre ; ny sans me faire fort des preuves qu'ils tirent, après avoir expliqué la cause de tous ces mouvemens, que le nombre de neuf est le plus parfait, je me contenteray de répondre que le germe de l'homme estant plus chaud, le Soleil y travaille et finit plus d'organes en neuf mois, qu'il n'en ébauche en un an dans celuy du poulain. Or qu'un cheval ne soit beaucoup plus froid qu'un homme, on n'en sçauroit douter, puisque cette beste ne meurt que d'enflure de rate, ou d'autres maux qui procèdent de mélancolie.

)) Cependant, me direz-vous, on ne voit point dans nostre Monde aucun homme engendré de boue et produit de cette façon ?

» Je le croy bien, vostre Monde est aujourd'huy trop échauffé ; car si-tost que le Soleil attire un germe de la Terre, ne rencontrant point ce froid humide ou, pour mieux dire, ce période certain d'un mouvement achevé qui le contraigne à plusieurs coctions, il en forme aussi-tost un végétant ; ou s'il se fait deux coctions, comme la seconde n'a pas le loisir de s'achever parfaitement, elle n'engendre qu'un insecte : Aussi j'ai remarqué que le Singe, qui porte comme nous ses petits près de neuf mois, nous ressemble par tant de biais, que beaucoup de naturalistes ne nous ont point distingué d'espèce ; et la raison c'est que leur semence, à peu

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près tempérée comme la nostre, pendant ce temps a presque eu le loisir d'achever les trois digestions'.

» Vous me demanderez indubitablement de qui je tiens l'histoire que je vous ay contée ; vous me direz que je ne sçaurois l'avoir apprise de ceux qui n'y estoient pas : Il est vray que je suis le seul qui s'y soit rencontré, et que, par conséquent, je n'en puis rendre témoignage, à cause qu'elle estoit arrivée auparavant que je naquisse ; cela est encor vray ; mais apprenez aussi que, dans une région voisine du Soleil comme la nostre, les âmes pleines de feu sont plus claires, plus subtiles et plus pénétrantes que celles des autres animaux aux sphères plus éloignées. Or puis que dans vostre Monde mesme il s'est jadis rencontré des Prophètes de qui l'esprit échauffé par un vigoureux antousiasme ont eu des pressentimens du futur, il n'est pas impossible que dans celuy-cy beaucoup plus proche du Soleil, et, par conséquent, beaucoup plus lumineux que le vostre, il ne vienne à un fort Génie quelque odeur du passé ; que sa raison mobile ne se remue aussi bien en arrière qu'en avant, et qu'elle ne soit capable d'atteindre la cause par les effets, veu qu'elle peut arriver aux effets par la cause. »

Il acheva son récit de cette sorte ; mais après une conférence encor plus particulière de secrets fort cachez qu'il me révéla, dont je veux taire une partie et dont l'autre m'est échapée de la mémoire, il me dit qu'il n'y avoit pas encor trois semaines qu'une mote de terre engrossée par le Soleil avoit accouché de luy.

« Regardez bien cette tumeur. »

Alors il me fît remarquer sur de la bourbe je ne sçay quoy d'enflé comme une taupinière :

« C'est, dit-il, un apostume ou, pour mieux parler, une matrice qui recelle depuis neuf mois l'embrion d'un de mes frères. J'attends icy à dessein de luy servir de sage-femme. »

Il auroit continué, s'il n'eut apperceu à l'entour de ce gazon d'argile le terrain qui palpitoit*. Gela luy fit juger, avec la grosseur du bubon, que la terre estoit en travail, et que celte secousse estoit déjà l'effort des tranchées de l'accouchement. Il me quitta aussi-tostpoury courir; et moyj'allay rechercher ma cabanne\

Je regrimpay donc la montagne que j'avois descendue, au sommet de laquelle je parvins avec beaucoup de lassitude. Vous pouvez croire combien je fus en peine, quand je ne trouvay plus ma machine où je l'avois laissée. J'en soûpirois déjà la perte, comme je l'apperceus fort loin qui voltigcoit. Autant que mes jambes purent fournir, j'y courus à perte d'haleine ; et

1) Toute celte longue digression de Cyrano sur la génération de l'homnic et des bétes n'a pas retenu l'attention des conimentateurs de L'Autre Monde! pas même celle de M. Juppont. — 2) Il est regrettable que M. Juppont ne nous ait pas dit que Cyrano avait découvert là la génération spontanée. — 3) L'appareil aérien dans lequel il était venu qui formait une sorte de cage.

certes c'estoit un passe-temps agréable de contempler cette nouvelle façon d'aller à la chasse ; car quelquefois que j'avois presque la main dessus, il survenoit dans la boule de verre une légère augmentation de chaleur qui, tirant l'air avec plus de force, et cet air devenu plus roide enlevant ma boiste au-dessus de moy, me faisoit sauter après comme un chat au croc où il voit pendre un lièvre. Sans que ma chemise estoit demeurée sur le chapiteau pour s'opposer à la force des miroirs, elle eut fait le voyage toute seule.

Mais à quoy bon me rafraischir la mémoire d'une avanture dont je ne sçaurois me souvenir qu'avec la mesme douleur que je ressentis alors? Il suffira de sçavoir qu'elle bondit, courut et vola tant, et que je sautay, je marchay et j'arpentay tant, qu'enfin je la vis choir au pied d'une fort haute montagne. Elle m'eut mené possible encor plus loin, si de cette orgueilleuse enflure de la terre, les ombres qui noircissoient le Ciel bien avant sur la plaine n'eussent répandu tout autour une nuit de demy-lieuë ; car se rencontrant parray ces ténèbres, son verre n'en eut pas plutost senty la fraischeur qu'il ne s'}^ engendra plus de vuide, plus de vent par le trou, et conséquemraent plus d'impulsion qui la soutint ; de sorte qu'elle chut et se fut brisée en mille éclats si, par bonheur, une mare oiî elle tomba n'eut plié sous le faix. Je la tiray de l'eau, remis en estât ce qui estoit froissé ; puis après l'avoir embrassée de toute ma force, je la portay sur le sommet d'un costcau qui se rencontra tout proche. Là, je développay ma chemise d'alentour du vase, mais je ne la pus vestir, parce que mes miroirs commençant leur effet, j'apperceus ma cabanne qui frétilloit déjà pour voler. Je n'eus le loisir que d'entrer vistement dedans, oii je m'enfermay comme la première fois.

La sphère de nostre Monde ne me paroissoit plus qu'un astre à peu près de la grandeur que nous paroist la Lune ; encore il s'étressissoit, à mesure que je montois, jusqu'à devenir une estoille, puis une bluette, et puis rien ; d'autant que ce poinct lumineux s'éguisa si fort pour s'égaler à celuy qui termine le dernier rayon de ma veuë, qu'enfin elle le laissa s'unir à la couleur des Gieux : Quelqu'un peut-estre s'étonnera que, pendant un si long voyage, le sommeil ne m'ait point accablé : mais comme le sommeil n'est produit que par la douce exhalaison des viandes qui s'évaporent de l'estomach au cerveau, ou par un besoin que sent la Nature de lier nostre âme, pour réparer pendant le repos autant d'esprits que le travail en a consommez, je n'avois garde de dormir, veu que je ne mangeois pas, et que le Soleil me restituoit beaucoup plus de chaleur radicale que je n'en dissipois. Cependant mon élévation continuoit, et à mesure qu'elle m'aprochoit de ce Monde enflamé, je sentois couler dans mon sang une certaine joye qui le rectifioit, et passoit jusqu'à l'âme. De temps en temps je regardois en haut pour admirer la vivacité des nuances qui rayonnoient dans mon petit dôme de crystal ; et j'ay la mémoire encor présente que comme je pointois alors mes yeux dans le bocal du vase, voicy que, tout en

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sursaut, je sens je ne sçay quoy de lourd qui s'envole de toutes les parties de mon corps. Un tourbillon de fumée fort épaisse et quasi palpable suffoqua mon verre de ténèbres ; et quand je voulus me mettre debout pour contempler ce noir dont j'estois aveuglé, je ne vis plus ny vase, ny miroirs, ny verrière, ny couverture à ma cabanne : Je baissay donc la veuë à dessein de regarder ce qui faisoit ainsi choir mon chef-d'œuvre en ruine ; mais je ne trouvay, à sa place et à celle des quatre costez et du plancher, que le Ciel tout autour de moy. Encor ce qui m'effraya davantage, ce fut de sentir, comme si le vague de l'air se fut pétrifié, je ne sçay quel obstacle invisible qui repoussoit mes bras quand je les pensois étendre. Il me vint alors dans l'imagination qu'à force de monter, j'estois sans doute arrivé dans le firmament que certains Philosophes et quelques Astronomes ont dit estre solide*.

Je commençay à craindre d'y demeurer enchâssé ; mais l'horreur dont me consterna la bizarrerie de cet accident s'accrût bien davantage par ceux qui succédèrent : car ma veuë qui vaguoit ça et là, estant, par hazard, tombée sur ma poitrine, au lieu de s'arrester à la superficie de mon corps, passa tout à travers ; puis, un moment en suite, je m'avisay que je regardois par derrière et presque sans aucun intervale : comme si mon corps n'eut plus esté qu'un organe de voir, je sentis ma chair, qui, s'estant décrassée de son opacité, transféroit les objets à mes yeux, et mes yeux aux objets par chez elle. Enfin après avoir heurté mille fois, sans la voir, la voûte, le plancher, et les murs de ma chaise, je connus que par une secrète nécessité de la lumière dans sa source, nous estions, ma cabanne et moy, devenus transparens. Ce n'est pas que je ne la dusse appercevoir quoy que diafane, puis qu'on apperçoit bien le verre, le crystal, et les diamans qui le sont : Mais je me figure que le Soleil, dans une région si proche de luy, purge bien plus parfaitement les corps de leur opacité, en arrangeant plus droits les perluis imperceptibles de la matière, que dans nostre Monde, où sa force presque usée par un si long chemin, est à peine capable de transpirer son éclat aux pierres précieuses ; toutefois à cause de l'interne égalité de leurs superficies, il leur fait rejaillir à travers de leurs glaces, comme par de petits yeux, ou le vert des émeraudes, ou l'écarlate des rubis, ou le violet des amétistes, selon que les différents pores de la pierre, ou plus droits, ou plus sinueux, éteignent ou ralument par la quantité des réflexions cette lumière affoiblie. Une difficulté peut embarasser le lecteur, à sçavoir comment je pouvois me voir, et ne point voir ma loge, puis que j'estois devenu diaphane aussi bien qu'elle\ Je répons à cela,

1) D'anciens astronomes affirmaient que la dernière sphère céleste était formée d'une sorte de cristal. — 2) « Je ne sais si, lorsque Platon tient les Démons invisibles, il j)Ourroil favoriser le récit que le sieur de Berj^erac nous fait de son corps, qui devint transparent à mesure qu'il approche du Soleil ; car, par ce moyen, toutes ses facultés pouvoient être tellement épurées, qu'elles ne fussent point tombées sous le sens grossier de nous autres qui sommes ici-ba». » (Préface aux Nouvelles Œuvres, 1662).

que, sans doute, le Soleil agit autrement sur les corps qui vivent, que sur les inanimez, puis qu'aucun endroit, ny de ma chair, ny de mes os, ny de mes entrailles, quoy que transparens, n'avoit perdu sa couleur naturelle ; au contraire, mes poulraons conservoient encor sous un rouge incarnat leur mole délicatesse; mon cœur toujours vermeil balançoit aisément entre le sistoUe et le diastolle ; mon foye sembloit brûler dans un pourpre de feu, et cuisant l'air que je respirois continuoit la circulation du sang'; enfin je me voyois, me touchois, me sentois le mesme, et si pourtant je ne l'estois plus.

Pendant que je considéray cette métamorphose, mon voyage s'accourcissoit toujours, mais pour lors avec beaucoup de lenteur, à cause de la sérénité de l'éther qui se raréfiait à proportion que je m'approchois de la source du jour; car comme la matière en cet étage est fort déliée pour le grand vuide dont elle est pleine, et que cette matière est, par conséquent, fort paresseuse à cause du vuide qui n'a point d'action, cet air ne pouvoit produire, en passant par le trou de ma boiste, qu'un petit vent à peine capable de la soutenir.

Je ne réfléchis jamais au malicieux caprice de la Fortune, qui toujours s'opposoit au succès de mon entreprise avec tant d'opiniastreté, que je m'étonne comment le cerveau ne me tourna point. Mais écoutez un miracle que les siècles futurs auront de la peine à croire :

Enfermé dans une boiste à jour que je venois de perdre de veuè', et mon essor tellement appesanty, que je faisois beaucoup de ne pas tomber; enfin dans un estât où tout ce que renferme la machine entière du Monde estoit impuissant à me secourir, je me trouvois réduit au période d'un extrême infortune : toutefois, comme alors que nous expirons nous sommes intérieurement poussez à vouloir embrasser ceux qui nous ont donné l'estre, j'élevay mes yeux au Soleil, nostre Père commun. Cette ardeur de ma volonté non seulement soutint mon corps, mais elle le lança vers la chose qu'il aspiroit d'embrasser. Mon corps poussa ma boiste, et, de cette façon, je continuay mon voyage. Si-tost que je m'en apperceus, je roidis avec plus d'attention que jamais toutes les facultez de mon âme, pour les attacher d'imagination à ce qui m'attiroit ; mais ma teste chargée de ma cabanne, contre le chapiteau de laquelle les efforts de ma volonté meguindoient malgré moy, m'incommoda de telle sorte, qu'à la fin cette pesanteur me contraignit de chercher à tâtons l'endroit de sa porte invisible. Par bonheur, je la rencontray, je l'ouvris et me jettay dehors ; mais cette

1) L'imagination débordante de Cyrano, guidée par son savoir,... conçoit une extension du sens de la vue qu'il est difficile de ne pas comparer aux rayons Roentgen. Ce n'est qu'une fantaisie de l'imagination, soit; mais si on la rapproche des idées scientifiques qui lui ont donné naissance, elle est beaucoup plus remarquable, au point de vue physique, que les fictions dont la littérature ofïre de nombreux exemples. » (Juppont). — La circulation du sang avait été découverte en 1619 par le médecin anglais Harvey.

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naturelle appréhension de choir qu'ont tous les animaux quand ils se surprennent soutenus de rien, me fit, pour m'accrocher brusquement, étendre le bras : Je n'estois guidé que de la Nature qui ne sçait pas raisonner^ et c'est pourquoy la Fortune, son ennemie, poussa malicieusement ma main sur le chapiteau de crystal. Hélas ! quel coup de tonnerre (ut à mes oreilles le son de l'icosaëdre que j'entendis se casser en morceaux ! Un tel désordre, un tel malheur, une telle épouvante sont au delà de toute expression : Les miroirs n'attirèrent plus d'air, car il ne se faisoit plus de vuide ; l'air ne devint plus vent, par la haste de le remplir; le vent cessa de pousser ma boiste en haut ; bref, aussi-tost après ce débris je la vis choir fort longtemps à travers ces vastes campagnes du Monde ; elle recontracta, dans lamesme région, l'opaque ténébreux qu'elle avoit exhalé. D'autant que l'énergique vertu de la lumière cessant en cet endroit, elle se rejoignit avidement à l'obscure épaisseur qui luy estoit comme essentielle ; de la mesme façon qu'il s'est veu des âmes, long-temps après la séparation, venir chercher leurs corps, et pour tâcher de s'y rejoindre errer, cent ans durant, à l'entour de leurs sépultures. Je me doute qu'elle perdit ainsi sa diafanéïté, car je l'ay veuë depuis en Pologne, au mesme estât qu'elle estoit quand j'y entray la première fois. Or,j'ay sceu qu'elle tomba sous la ligne équinocliale au Royaume de Borneau ; qu'un marchand portugais l'avoit achetée de l'insulaire qui la trouva, et que, de main en main, elle estoit venue en la puissance de cet ingénieur polonais qui s'en sert maintenant à voler'.

Ainsi donc suspendu dans le vague des Cieux, et déjà consterné de la mort que j'attendois par ma chute, je tournay, comme je vous ay dit, mes tristes yeux au Soleil ; ma veuë y porta ma pensée, et mes regards fixement attachez à son globe, marquèrent une voye dont ma volonté suivit les traces pour y enlever mon corps.

Ce vigoureux élan de mon âme ne sera pas incompréhensible à qui

1) M. Mansuy {Le Monde shve et les c/assif/ties français aux .\'Vf' et XVII' sUcles), dans son article : L'Aviation à Varsovie et à lieims au A' Vif siècle ti Cyrano de Bergerac, se demande si notre libertin a pu connaître le « Dragon volant » de Buratini, expérimenté à Varsovie en 1648, et les conceptions analo^'ues de Dcson, de Reims ? Pour Buratini, ce passage des Estais et Empires du Soleil répond affirmativement. Ce Buratini, ou plutôt Titus Livius Baratini, vénitien établi à Varsovie, imagina — en dehors d'autres inventions très intéressantes — un multiplan, avec gouvernail et moteur très primitif, dont il construisit deux modèles : le numéro 1 de quatre ou cinq pieds de longueur avec la queue, c'est-à-dire gouvernail compris, était donc presque un jouet capable cependant « d'enlever un cliat qu'on mettait dedans ». 11 fut terminé et mis à l'épreuve antérieurement au 29 février Ki-'tS ; le numéro 2 pouvait porter un homme ; il a été réalisé à une date ultérieure ; en février, « les roues étaient faites », le 21 mai Buratini l'achevait. C'était un huit-plans, avec parachute, actionné par l'aviateur au moyen d'une corde qui faisait mouvoir les ressorts et les roues de l'appareil. Le Buratini numéro 1 a volé ; pour le numéro 2, c'est douteux. Tout ceci était connu à Paris par la correspondance de Des Noyers, secrétaire de la reine de Pologne, avec ses amis de France, si bien qu'un nommé Deson, de Reims, réclama alors la priorité de l'invention de Buratini, et en écrivit à Marie-Louise de Gonzagues, à Des Noyers, etc..

considérera les plus simples effets de nostre volonté ; car on sçait bien, par exemple, que quand je veux sauter, ma volonté soulevée par ma fantaisie, ayant suscité tout le microcosme, elle tâche de le transporter jusqu'au but qu'elle s'est proposé ; si elle n'y arrive pas toujours, c'est à cause que les principes dans la Nature, qui sont universels, prévalent aux particuliers, et que la puissance de vouloir estant particulière aux choses sensibles, et celle de choir au centre estant généralement répandue par toute la matière, mon saut est contraint de cesser dès que la masse, après avoir vaincu l'insolence de la volonté qui l'a surprise, se rapproche du poinct où elle tend. Je tairay tout ce qui survint au reste de mon voyage, de peur d'estre aussi long-temps à le conter qu'à le faire : Tant-y-a qu'au bout de vingt-deux mois j'aborday très heureusement les grandes plaines du jour.

Cette Terre est semblable à des flocons de neige embrasée, tant elle est lumineuse. Cependant c'est une chose assez incroyable que je n'aye jamais sceu comprendre, depuis que ma boiste tomba, si je montay ou si je descendis au Soleil. Il me souvient seulement quand j'y fus arrivé, que je marchois légèrement dessus ; je ne touchois le plancher que d'un poinct, et je roulois souvent comme une boule, sans que je me trouvasse incommodé de cheminer avec la teste, non plus qu'avec' les pieds. Encor que j'eusse quelquefois les jambes vers le Ciel et les épaules contre terre, je me sentois dans cette posture aussi naturellement situé que si j'eusse eu les jambes contre terre et les épaules vers le Ciel. Sur quelque endroit de mon corps que je me plantasse, sur le ventre, sur le dos, sur un coude, sur une oreille, je m'y trouvois debout. Je "connus par là que le Soleil est un Monde qui n'a point de centre, et que comme j'estois bien loin hors la sphère active du nostre et de tous ceux que j'avois rencontrez, il estoit par conséquent impossible que je pesasse encor, puis que la pesanteur n'est qu'une attraction du centre dans la sphère de son activité '.

Le respect avec lequel j'imprimois de mes pas cette lumineuse campagne, suspendit pour un temps l'ardeur dont je pétillois d'avancer mon voyage. Je me sentois tout honteux de marcher sur le jour : mon corps mesme étonné se voulant appuyer de mes yeux, et cette terre transparante qu'ils pénétroient ne les pouvant soutenir, mon instinct malgré moy devenu raaistre de ma pensée l'entraisnoit au plus creux d'une lumière sans fond. Ma raison pourtant peu à peu désabusa mon instinct ; j'ap-

1) « Cette nouvelle affirmation met hors de doute l'opinion de Cyrano sur la résultante des attractions planétaires. » Ses erreurs mêmes la justifient ; il admet, en effet, (ce qui est grossièrement faux), qu'à la surface du Soleil il n'y a pas de j)esanleur. Cyrano accepta très probablement cette hypothèse pour lui permettre d'expliquer comment il a pu marcher sur les nuées qui forment la surface du Soleil. Là l'imagination l'a emporté sur la raison, car il dit : « Je me sentois tout honteux de marcher sur le jour... ; il me souvient que je marchais légèrement dessus, etc., etc. » Puisque c'est en raison de l'absence du centre qu'il nie la pesanteur à la surface du Soleil, c'est donc indiscutablement qu'il reconnaissait les propriétés directrices des centres des planètes, propriétés si précieuses pour la théorie du potentiel statique [Juppont),

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puyay sur la plaine des vestiges asseurez et non tremblans, et je comptay mes pas si fièrement que, si les hommes avoient pu m'appercevoir de leur Monde, ils m'auroient pris pour ce grand Dieu qui marche sur les nues. Après avoir, comme je croy, cheminé durant quinze jours, je parvins en une contrée du Soleil moins resplendissante que celle dont je sortois. Je me sentis tout émeu de joye, et je m'imaginay qu'indubitablement cette joye procédoit d'une secrette simpathie que mon estre gardoit encor pour son opacité. La connoissance que j'en eus ne me fît point pourtant désister de mon entreprise ; car alors je ressemblois à ces vieillards endormis, lesquels encor qu'ils sçachent que le sommeil leur est préjudiciable, et qu'ils ayent commandé à leurs domestiques de les en arracher, sont pourtant bien fâchez dans ce temps-là quand on les réveille. Ainsi quoy que mon corps s'obscurcissant à mesure que j'atteignois des provinces plus ténébreuses, il recontractât les foiblesses qu'apporte cette infirmité de la matière : je devins las, et le sommeil me saisit.

Ces mignardes langueurs dont les approches du sommeil nous chatouillent couloient dans mes sens tant de plaisir, que mes sens, gagnez par la volupté, forcèrent mon âme de sçavoir bon gré au tyran qui enchaisnoit ses domestiques; car le sommeil, cet ancien tyran de la moitié de nos jours, qui, à cause de sa vieillesse, ne pouvant suporter la lumière, ny la regarder sans s'évanouir, avoit esté contraint de m'abandonuer à l'entrée des brillans climats du Soleil, et estoit venu m'attendre sur les confins de la région ténébreuse dont je parle, où m'ayant ratrappé, il m'arresta prisonnier, enferma mes yeux, ses ennemis déclarez, sous la noire voûte de mes paupières ; et, de peur que mes autres sens le trahissant comme ils ra'avoient trahy, ne l'inquiétassent dans la paisible possession de sa conqueste, il les garota chacun contre leur lit. Tout cela veut dire en deux mots, que je me couchay sur le sable fort assoupy : G'estoit une rase campagne, tellement découverte que ma veuë, de sa plus longue portée, n'y rencontroit pas seulement un buisson. Et cependant à mon réveil, je me trouvay sous un arbre, en comparaison de qui les plus hauts cèdres ne paroistroient que de l'herbe. Son tronc estoit d'or massif, ses rameaux d'argent, et ses feuilles d'émeraudes, qui dessus l'éclatante verdeur de leur précieuse superficie, se représentoient comme dans un miroir les images du fruit qui pendoit à l'entour. Mais jugez si le fruit devoit rien aux feuilles : l'écarlate enflamée d'un gros escarbouche composoit la moitié de chacun, et l'autre mettoit en suspens si elle tenoit sa matière d'une chrisolite ou d'un morceau d'ambre doré ; les fleurs épanouies estoient des roses de diaraans fort larges, et les boutons, de grosses perles en poire.

Un Rossignol que son plumage uny rendoit beau par excellence, perché tout au coupeau', sembloit avec sa mélodie vouloir contraindre les

1) Faite, lommet.

yeux de confesser aux oreilles qu'il n'estoit pas indigne du trône où il estoit assis.

Je restay long-temps interdit à la veuë de ce riche spectacle, et je ne pouvois m'assouvir de le regarder; mais comme j'occupois toute ma pensée à contempler, entre les autres fruits, une pomme de grenade extraordinairement belle, dont la chair estoit un essaim de plusieurs gros rubis en masse, j'apperceus remuer cette petite couronne qui luy tient lieu de teste, laquelle s'alongea autant qu'il le faloit pour former un col. Je vis en suite bouillonner au-dessus je ne sçay quoy de blanc, qui, à force de s'épaissir, de croistre, d'avancer, et de reculer la matière en certains endroits, parut enfin le visage d'un petit buste de chair. Ce petit buste se terminoit en rond vers la ceinture, c'est-à-dire qu'il gardoit encor par en bas sa figure de pomme. Il s'étendit pourtant peu à peu, et sa queue s'estant convertie en deux jambes, chacune de ses jambes se partagea en cinq orteils. Humanisée que fut la grenade, elle se détacha de sa tige, et d'une légère culbute tomba justement à mes pieds. Certes je l'avoue, quand j'apperceus marcher fièrement devant moy cette pomme raisonnable, ce petit bout de nain pas plus grand que le poulce, et cependant assez fort pour se créer soy-mesme, je demeuray saisi de vénération.

« Animal humain, me dit-il en cette langue matrice dont je vous ay autrefois discouru*, après t'avoir long-temps considéré du haut de la branche où je pendois, j'ay crû lire dans ton visage que tu n'estois pas originaire de ce Monde ; c'est à cause de cela que je suis descendu pour en estre éclaircy au vray. »

Quand j'eus satisfait sa curiosité à propos de toutes les matières dont il me questionna — :

« Mais vous, luy dis-je, découvrez-moy qui vous estes ; car ce que je viens de voir est si fort étonnant, que je désespère d'en connoistre jamais la cause, si vous ne me l'apprenez. Quoy, un grand arbre tout de pur or dont les feuilles sont d'émeraudes, les fleurs de diamans, les boutons de perles, et, parray tout cela, des fruits qui se font hommes en un clin d'œil? Pour moy, j'avoue que la compréhension d'un tel miracle surpasse ma capacité. »

En suite de cette exclamation, comme j'attendois sa réponse :

« Vous ne trouverez pas mauvais, me dit-il, estant le Roy de tout le peuple qui compose cet arbre, que je l'appelle pour me suivre. »

Quand il eut ainsi parlé, je pris garde qu'il se recueillit en soy-mesme. Je ne sçay si bandant les ressorts intérieurs de sa volonté, il excita hors de soy quelque mouvement qui fit arriver ce que vous allez entendre : mais tant-y-a qu'aussi-tost après tous les fruits, toutes les fleurs, toutes les feuilles, toutes les branches, enfin tout l'arbre tomba par pièces en petits

1) Langue si logique et si claire que tout le monde la comprend et même tout animal, voir p. 129.

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Hommes voyans, sentans, et marchans, lesquels, comme pour célébrer le jour de leur naissance au moment de leur naissance mesme, se mirent à danser à l'entour de raoy. Le Rossignol entre tous resta dans sa figure, et ne fut point métamorphosé ; il se vint jucher sur l'épaule de nostre petit monarque, où il chanta un air si mélancolique et si amoureux que toute l'assemblée, et le Prince mesme, attendris par les douces langueurs de sa voix mourante, en laissa couler quelques larmes. La curiosité d'apprendre d'où venoit cet oiseau me saisit pour lors d'une démangeaison de langue si extraordinaire, que je ne la pus contenir :

« Seigneur, dis-je, m'adressant au Roy, si je ne craignois d'importuner Vostre Majesté, je luy demanderois pourquoy parmy tant de métamorphoses le Rossignol tout seul a gardé son estre ? »

Ce petit Prince ra'écouta avec une complaisance qui marquoit bien sa bonté naturelle, et connoissant ma curiosité :

« Le Rossignol, me répliqua t-il, n'a point, comme nous, changé de forme, parce qu'il ne l'a pu. C'est un véritable oiseau qui n'est que ce qu'il vous paroist. Mais marchons vers les régions opaques, et je vous conteray, en chemin faisant, qui je suis, avec l'histoire du Rossignol. »

A peine luy eus-je tesmoigné la satisfaction que je recevois de son offre, qu'il sauta légèrement sur l'une de mes épaules.. Il se haussa sur ses petits ergots pour atteindre de sa bouche à mon oreille ; et tantost se balançant à mes cheveux, tantost s'y donnant l'estrapade' :

« Ma foy, me dit-il, excuse une personne qui se sent déjà hors d'haleine. Comme dans un corps étroit j'ay les poulmons serrez, et la voix, par conséquent, si déliée, que je suis contraint de me peiner beaucoup pour me faire oiiir, le Rossignol trouvera bon de parler luy-mesme de soy-mesme ; qu'il chante donc si bon luy semble, au moins nous aurons le plaisir d'écouler son histoire en musique. »

Je luy répliquay que je n'avois point encor assez d'habitude au langage d'oiseau; que, véritablement, un certain Philosophe que j'avois rencontré en montant au Soleil, m'avoit bien donné quelques principes généraux pour entendre celuy des brutes, mais qu'ils ne suffisoient pas pour entendre généralement tous les mots, ny pour estre touché de toutes les délicatesses qui se rencontrent dans une aventure telle que devoit estre celle-là.

« Hé bien, dit-il, puis que tu le veux, tes oreilles ne seront pas simplement sevrées des belles chansons du Rossignol, mais de quasi toute son avanture, de laquelle je ne te puis raconter que ce qui est venu à ma connoissance : toutefois tu te contenteras de cet échantillon ; aussi bien quand je la sçaurois toute entière, la brièveté de nostre voyage en son pais où

1) C'est-à-dire : se laissant glisser du haut en bas, comme dans le supplice de l'estrapade, qui était encore en usage à l'armée : on hissait le patient en l'air avec uoe corde et on le faisait retomber de tout son poids à terre {P. L.).

je le vais reconduire, ne rae permettroit pas de prendre mon récit de plus loin. »

Ayant ainsi parlé, il sauta de dessus mon épaule à terre : En suite il donna la main à tout son petit peuple, et se mit à danser avec eux d'une sorte de mouvement que je ne sçaurois représenter, parce qu'il ne s'en est jamais veu de semblable. Mais écoutez, Peuples de la Terre, ce que je ne vous oblige pas de croire, puisqu'au Monde où vos miracles ne sont que des effets naturels, celuy-cy a passé pour un miracle ! Aussi-tost que ces petits hommes se furent mis à danser, il me sembla sentir leur agitation dans moy, et mon agitation dans eux. Je ne pouvois regarder cette danse que je ne fusse entraisné sensiblement de ma place, comme par un vortice* qui remuoit, de son mesme bransle et de l'agitation particulière d'un chacun, toutes les parties de mon corps ; et je sentois épanouir sur mon visage la mesme joye qu'un mouvement pareil avoil étendu sur le leur. A mesure que la danse se serra, les danseurs se brouillèrent d'un trépignement beaucoup plus prompt et plus imperceptible ; il sembloit que le dessein du Balet fut de représenter un énorme Géant ; car à force de s'approcher, et de redoubler la vitesse de leurs mouvemens, ils se meslèrent de si près, que je ne discernay plus qn'un grand Collosse à jour, et quasi transparent ; mes yeux toutefois les virent entrer l'un dans l'autre. Ce fut en ce temps-là que je commençay à ne pouvoir davantage distinguer la diversité des mouvemens de chacun, à cause de leur extrême volubilité, et parce aussi que cette volubilité s'étressissant toujours à mesure qu'elle s'aprochoit du centre, chaque vortice occupa enfin si peu d'espace qu'il échapoit à ma veuë. Je croy pourtant que les parties s'approchèrent encor ; car cette masse humaine auparavant démesurée, se réduisit peu à peu à former un jeune Homme de taille médiocre, dont tous les membres estoient proportionnez avec une simétrie où la perfection dans sa plus forte idée n'a jamais pu voler. Il estoit beau au delà de ce que tous les peintres ont élevé leur fantaisie ; mais ce que je trouvay de bien merveilleux, c'est que la liaison de toutes les parties qui achevèrent ce parfait raicrocosine se lit en un clin d'œil. Tels d'entre les plus agiles de nos petits danseurs s'élancèrent par une capriole à la hauteur, et dans la posture essentielle à former une teste ; tels plus chauds et moins déliez, formèrent le cœur ; et tels beaucoup plus pesans, ne fournirent que les os, la chair, et l'embonpoint.

Quand ce beau grand jeune Homme fut entièrement finy, quoy que sa prompte construction ne m'eust quasi pas laissé de temps pour remarquer aucun intervale dans son progrez, je vis entrer,par la bouche, le Roy de tous les peuples dont il estoit un cahos, encor il me semble qu'il fut attiré dans ce corps par la respiration du corps mesme. Tout cet amas de petits Hommes n'avoit point encor auparavant donné aucune marque de

1) Tourbilloa.

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vie ; mais si-tost qu'il eut avalé son petit Roy, il ne se sentit plus estre qu'un. Il demeura quelque temps à me considérer ; et s'estant comme apprivoisé par ses regards, il s'approcha de moy, me caressa, et me donnant la main :

« C'est maintenant que, sans endommager la délicatesse de mespoulmons, je pourray t'entretenir des choses que tu passionnois de sçavoir, me dit-il ; mais il est bien raisonnable de te découvrir auparavant les secrets cachez de nostre origine. Sçache donc que nous sommes des animaux natifs du Soleil dans les régions éclairées : la plus ordinaire, comme la plus utile de nos occupations, c'est de voyager par les vastes contrées de ce grand Monde. Nous remarquons curieusement les mœurs des peuples, le génie des climats, et la nature de toutes les choses qui peuvent mériter nostre attention, par le moyen de quoy nous nous formons une science certaine de ce qui est. Or tu sçauras que mes vassaux voyageoient sous ma conduite, et qu'afm d'avoir le loisir d'observer les choses plus curieusement, nous n'avions pas gardé cette conformation particulière à nostre corps qui ne peut tomber sous tes sens, dont la subtilité nous eust fait cheminer trop viste : mais nous nous estions faits oiseaux ; tous mes sujets par mon ordre estoienl devenus Aigles ; et quant à moy, de peur qu'ils ne s'ennuyassent, je m'estois métamorphosé en Rossignol pour adoucir leur travail' par les charmes de la musique". Je suivois sans voler la rapide volée de mon peuple, car je m'estois perché sur la teste d'un de mes vassaux, et nous suivions toujours nostre chemin quand un Rossignol, habitant d'une province du païs opaque que nous traversions alors, étonné de me voir en la puissance d'un Aigle (car il ne nous pouvoit prendre pour tels qu'il nous voyoit) se mit à plaindre mon malheur ; je fis faire halte à mes gens, et nous descendîmes au sommet de quelques arbres où soupiroit ce charitable oiseau. Je pris tant déplaisir à la douceur de ses tristes chansons, qu'afin d'en jouir plus long-temps et plus à mon aise, je ne le voulus pas détromper. Je feignis sur le champ une histoire dans laquelle je luy conlay les malheurs imaginaires qui m'avoient fait tomber aux mains de cet Aigle ; j'y meslay des avantures si surprenantes, où les passions estoient si adroitement soulevées et le chant si bien choisi pour la lettre, que le Rossignol en estoit tout hors de luy-mesme.

1) Dans le sens de fatigue. — 2) Ce lieu estoit habité par de gros oyseaux jaunes et veids, qui avoient le soin de le cultiver. Les uns coupoient avec leur bec les branches inutiles, et les autres tondaient les bordures des palissades. Il y en avoit qui apportoient de l'eau dans de petites esquilles pour arrouser les plantes, et d'autres faiuoient des bouquets : mais ce qui estoit bien plus esmerveillable, ils parloient comme les hommes, cl se disoient l'un à l'autre ce qu'il TuUoit faire avec beaucoup de ratiocination. J'appris d'eilx quelques ordonnances de leur république, et ils me menèrent voir leurs femelles et leurs petits. Je vy aussi toutes leurs provisions, et leur entendy chanter des airs dont ils se resjouyssoient entr'eux aux jours de récréation, tellement que je leur juray que j'eusse bien voulu estre métamorphosé en oyseau pour mener une si délicieuse vie que la leur... (C7j. Sorei : Le Berger extravagant, Livre X, Aventure tragique de Lysia, p. 232J.

» Nous gazouillions l'un après l'autre réciproquement l'histoire en musique de nos mutuelles amours. Je chantois dans mes airs que, non seulement je me consolois, mais que je me réjouissois encor de mon désastre, puis qu'il m'avoit procuré la gloire d'eslre plaint par de si belles chansons ; et ce petit inconsolable me répondoit dans les siens qu'il accepteroit avec joye toute l'estime que je fesois de luy, s'il sçavoit qu'elle luy pût faire mériter l'honneur de mourir à ma place ; mais que la Fortune n'ayant pas réservé tant de gloire à un malheureux comme luy, il accepteroit de cette estime seulement ce qu'il en faloit pour m'empescher de rougir de mon amitié. Je luy répondois encor, à mon tour, avec tous les transports, toutes les tendresses et toutes les mignardises d'une passion si touchante, que je l'apperceus deux ou trois fois sur labranche prest à mourir d'amour. A la vérité, je raeslois tant d'adresse à la douceur de ma voix, et je surprenois son oreille par des traits si sçavans, et des routes si peu fréquentées à ceux de son espèce, que j'emportois sa belle âme à toutes les passions dont je la voulois maistriser.

» Nous occupâmes en cet exercice l'espace de vingt-quatre heures ; et je croy que jamais nous ne nous fussions lassez de faire l'amour, si nos gorges ne nous eussent i-efusé de la voix. Ce fut l'obstacle seul qui nous empescha de passer outre, car sentant que le travail commençoit à me déchirer la gorge, et que je ne pouvois plus continuer sans choir en pâmoison, je luy fis signe de s'approcher de moy. Le péril où il crût que j'estois au milieu de tant d'Aigles luy persuada que je l'appellois à mon aide. Il vola aussi-tost à mon secours ; et me voulant donner un glorieux témoignage qu'il sçavoit pour un amy braver la mort jusques dans son trône, il se vint assoir fièrement sur le grand bec crochu de l'Aigle où j'estois perché. Certes, un courage si fort dans un si foible animal me loucha de quelque vénération ; car encor que je l'eusse réclamé comme il se le figuroit, et qu'entre les animaux de semblable espèce, aider au malheureux soit une loy, l'instinct pourtant de sa timide nature le devoit faire balancer; et toutefois il ne balança point; au contraire, il partit avec tant de haste, que je ne sçay qui vola le premier, du signal ou du Rossignol. Glorieux de voir sous ses pieds la teste de son tyran, et ravy de songer qu'il alloit estre pour l'amour de moy sacrifié presque entre mes ailes, et que de son sang peut-estre quelques gouttes bienheureuses rejailliroient sur mes plumes, il tourna doucement la veuë de mon costé, et m'ayant comme dit adieu d'un regard par lequel il sembloit me demander permission de mourir, il précipita si brusquement son petit bec dedans les yeux de l'Aigle, que je les vis plutost crevez que frappez. Quand mon oiseau se sentit aveugle, il se forma derechef une veuë toute neufve. Je réprimanday doucement le Rossignol de son action trop précipitée, et jugeant qu'il seroit dangereux de luy cacher plus long-temps nostre véritable estre, je me découvris à luy, je luy contai qui nous estions ; mais le pauvre petit, prévenu que ces barbares dont j'estois prisonnier me contraignoient à fein-

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dre cette fable, n'adjousta nulle foy à tout ce que je luy pus dire. Quand je connus que toutes les raisons par lesquelles je prétendois le convaincre s'en alloient au vent, je donnay tout bas quelques ordres à dix ou douze raille de mes subjets, et incontinent le Rossignol apperceut à ses pieds une rivière couler sous un bateau, et le bateau floler dessus ; il n'estoit grand que ce qu'il devoit l'estre pour me contenir deux fois. Au premier signal que je leur fis paroistre, mes Aigles s'envolèrent, et je me jettay dans l'esquif, d'où je criay au Rossignol que s'il ne pouvoit encor se résoudre à m'abandonner si tost, qu'il s'embarquât avec moy. Dès qu'il fut entré dedans, je comraanday à la rivière de prendre son flux vers la région où mon peuple voloit ; mais la fluidité de l'onde estant moindre que celle de lair, et, par conséquent, la rapidité de leur vol plus grande que celle de nostre navigation, nous demeurâmes un peu derrière.

» Durant tout le chemin, je m'efforçay de détromper mon petit hoste ; je luy remontray qu'il ne devoit attendre aucun fruit de sa passion, puisque nous n'estions pas de mesme espèce; qu'il pouvoil bien l'avoir reconnu, quand l'Aigle à qui il avoit crevé les yeux, s'en estoit forgé de nouveaux en sa présence, et lors que, par mon commandement, douze mille de mes vassaux s'étoient métamorphosez en celte rivière et ce bateau sur lequel nous voguions. Mes remontrances n'eurent point de succès : 11 me répondoit que pour l'Aigle que je voulois faire accroire qui sestoit forgé des yeux, il Ji'en avoit pas eu besoin, n'ayant pas esté aveugle, à cause qu'il n'avoit pas bien adressé du bec dans ses prunelles ; et, pour la rivière et le bateau, que je disois n'avoir esté engendrez que d'une métamorphose de mon peuple, ils estoient dans le bois dès la création du Monde, mais qu'on n'y avoit pas pris garde. Le voyant si fort ingénieux à se tromper, je convins avec luy que mes vassaux et moy nous nous métamorphoserions à sa veuë en ce qu'il voudroit, à la charge qu'après cela il s'en retourneroit en sa patrie. Tantost il demanda que ce fut en arbre ; tantost il souhaita que ce fut en fleur, tantost en fruit, tantost en métal, tantost en pierre : Enfin pour satisfaire tout à la fois à toute son envie, quand nous eûmes atteint ma court au lieu où je luy avois commandé de m'attendre, nous nous métamorphosâmes, aux yeux du Rossignol, en ce précieux arbre que tu as rencontré sur ton chemin duquel nous venons d'abandonner la forme.

» Au reste maintenant que je voy ce petit oiseau résolu de s'en retourner en son pa'is, nous allons, mes subjets et moy, reprendre nostre figure et la roule de nostre voyage : Mais il est raisonnable de te découvrir auparavant qui nous sommes : des animaux natifs et originaires du Soleil dans la partie éclairée, car il y a une différence bien remarquable entre les peuples que produit la région lumineuse, et les peuples du pa'is opaque'.

1) Cyrano veut dire que le globe solaire serait du côté où nous le voyons lumineux et transparent, et de l'autre, ombreux et opaque.

C'est nous qu'au Monde de la Terre vous appeliez les Esprits, et vostre présomptueuse stupidité nous a donné ce nom, à cause que n'imaginant point d'animaux plus parfaits (jue l'Homme, et voyant faire à de certaines créatures des choses au dessus du pouvoir humain, vous avez crû ces animaux-là des Esprits : Vous vous trompez toutefois, nous sommes des animaux comme vous ; car encor que quand il nous plaist nous donnions à nostre matière, comme tu viens de voir, la figure et la forme essentielle des choses ausquelles nous voulons nous métamorphoser, cela ne conclud pas que nous soyons des Esprits. Mais écoute, et je te découvriray comment toutes ces métamorphoses qui te semblent autant de miracles, ne sont rien que de purs effets naturels. Il faut que lu sçaches qu'estant nés habitans de la partie claire de ce grand Monde où le principe de la matière est d'estre en action, nous devons avoir l'imagination beaucoup plus active que ceux des régions opaques, et la substance du corps aussi beaucoup plus déliée. Or cela supposé, il est infaillible que nostre imagination ne rencontrant aucun obstacle dans la matière qui nous compose, elle l'arrange comme elle veut, et, devenue maistresse de toute nostre masse, elle la fait passer, en remuant toutes ses particules, dans l'ordre nécessaire à constituer en grand celte chose qu'elle avoit formée en petit. Ainsi chacun de nous s'estant imaginé l'endroit et la partie de ce précieux arbre auquel il se vouloit changer, et ayant, par cet efTort d'imagination, excité nostre matière aux mouvemens nécessaires à les produire, nous nous y sommes métamorphosez. Ainsi mon Aigle ayant les yeux crevez, n'a eu, pour se les rétablir, qu'à s'imaginer un Aigle clairvoyant, car toutes nos transformations arrivent par le mouvement; c'est pourquoy quand de feuilles, de fleurs et de fruits que nous estions, nous avons esté transmuez en Hommes, tu nous a veus danser encor quelque temps après, parce que nous n'estions pas encor remis du branle qu il avoit falu donner à nostre matière pour nous faire Hommes : à l'exemple des cloches qui, quoy qu'elles soient arrestées, broùissent encor quelque temps après, et suivent sourdement le mesme son que le batail * causoit en les frapant ; aussi est-ce pourquoy tu nous a veus danser auparavant de faire ce grand Homme, parce qu'il a falu pour le produire nous donner tous les mouvemens gêné- . i*aux et particuliers qui sont nécessaires à le constituer, afin que cette agitation serrant nos corps peu à peu, et les absorbant en un chacun de nous par son mouvement, créât en chaque partie le mouvement spécifique qu'elle doit avoir. Vous autres Hommes ne pouvez pas les mesmes choses à cause de la pesanteur de vostre masse, et de la froideur de vostre imagination. »

Il continua sa preuve et l'appuya d'exemples si familiers et si palpables qu'enfin je me désabusay d'un grand nombre d'opinions mal prouvées, dont nos Docteurs aheurtez préviennent l'entendement des foibles.

1) Ce mol, malatenant hors d'asage, est remplacé par le mot battant.

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Alors je commençay de comprendre qu'en effet l'imagination de ces peuples Solaires, laquelle à cause du climat doit estre plus chaude, leurs corps pour la mesrae raison plus légers, et leurs individus plus mobiles (n'y ayant point en ce Monde-là, comme au nostre, d'activité de centre qui puisse détourner la matière du mouvement que cette imagination lui imprime), je conceus, dis-je, que cette imagination pouvoit produire sans miracle tous les miracles qu'elle venoit de faire. Mille exemples d'événemens quasi pareils, dont les peuples de nostre globe font foy, achevèrent de me persuader : Gippus, roy d'Italie, qui pour avoir assisté à un combat de taureaux et avoir eu toute la nuit son imagination occupée à des cornes, trouva son front cornu le lendemain ; Gallus Vitius qui banda son âme et l'excita si vigoureusement à concevoir l'essence de la folie, qu'ayant donné à sa matière par un effort d'imagination les mesmes mouvemens que cette matière doit avoir pour constituer la folie, devint fol ; le roy Codrus, poulmonique, qui fichant ses yeux et sa pensée sur la fraischeur d'un jeune visage, et cette florissante allégresse qui regorgeoit jusqu'à luy de l'adolescence du garçon, prenant dans son corps le mouvement par lequel il se figuroit la santé d'un jeune homme, se remit en convalescence ; enfin plusieurs femmes grosses qui ont fait Monstres leurs enfans déjà formez dans la matrice, parce que leur imagination, qui n'estoit pas assez forte pour se donner à elles-mesmes la figure des Monstres qu'elles concevoient, l'estoit assez pour arranger la matière du fœtus, beaucoup plus chaude et plus mobile que la leur, dans l'ordre essentiel à la production de ces Monstres. Je me persuaday mesme que si, quand ce fameux hypocondre de l'antiquité s'imaginoit estre cruche, sa matière trop compacte et trop pesante avoit pu suivre l'émotion de sa fantaisie, elle auroit formé de tout son corps une cruche parfaite ; et il auroit paru à tout le monde véritablement cruche comme il se le paroissoit à luy seul.

Tant d'autres exemples dont je me satisfis me convainquirent en telle sorte que je ne doutay plus d'ancune des merveilles que l'Homme-Esprit m'avoit racontées. Il me demanda si je ne souhailois plus rien de luy, je le remerciay de tout mon cœur. Et ensuite il eut encor la bonté de me conseiller que puisque j'estois habitant de la Terre, je suivisse le Rossignol aux régions opaques du Soleil, parce qu'elles esloient plus conformes aux plaisirs qu'apéte ' la Nature humaine. A peine eut-il achevé ce discours qu'ayant ouvert la bouche fort grande, je vis sortir du fond de son gozier le Roy de ces petits animaux en forme de Rossignol. Le grand Homme tomba aussi-tost, et en mesme temps tous ses membres par morceaux s'envolèrent sous la figure d'Aigles. Ce Rossignol, créateur de soy-mesme, se percha sur la teste du plus beau d'entr'eux, d'où il entonna un air admirable avec lequel je pense qu'il me disoit adieu. Le véritable Rossignol prit aussi sa volée, mais non pas de leur costé, ny ne monta pas si haut : aussi

1) Désirer vivement, par inclinatioD naturelle.

je ne le perdis point de veuë, nous cheminions à peu près de mesme force ; car comme je n'avois pas dessein d'aborder plutost une terre que l'autre, Je fus bien aise de l'accompagner; outre que les régions opaques des oiseaux estant plus conformes à mon tempérament, j'espérois y rencontrer aussi des avantures plus correspondantes à mon humeur.

Je voyageay sur cette espérance pour le moins trois semaines avec toute sorte de contentement, si je n'eusse eu que mes oreilles à satisfaire, car le Rossignol ne me laissoit point manquer de musique ; quand ilestoit las, il venoit se reposer sur mon épaule, et quand je m'arreslois, il m'attendoit. A la fin j'arrivay dans une contrée du Royanme de ce petit chantre, qui alors ne se soucia plus de m'accompagner. L'ayant perdu de veuë, je le cherchay, je l'appelay ; mais enfin je restay si las d'avoir couru après luy vainement, que je résolus de me reposer. Pour cet effet, je m'étendis sur un gazon d'herbe mole qui tapissoit les racines d'un superbe rocher. Ce rocher estoit couvert de plusieurs jeunes arbres verds et toufus dont l'ombre charma mes sens fatiguez le plus agréablement du monde, et m'obligea de les abandonner au sommeil pour réparer avec seureté mes forces dans un lieu si tranquille et si frais*.

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