LA. VIE DE CYRANO DE BERGERAC LXXXT
bougre qu'on doute (en vous voyant) si vostre mère n'a point accouché de vous par le cul... » (1).
Et, plus loin, il l'accuse de n'être pas l'auteur du Jugement de Paris, publié en 1648 et cependant lui-même, on l'a vu, a préfacé ce poème, signant Hercule de Bergerac :
« Toutesfois, j'ay songé depuis que pour faire quelque chose de bien ridicule, vous n'aviez qu'à parler sérieusement ; c'est pourquoy je n'ay pas voulu risquer la chose. Avez-vous, en effet, jamais rien achevé de tolérable que vostre poëme burlesque ? Cependant, ny les vers, ny la conduite ne vous ont guère fait brusler de chandelle, et, selon ma pensée, vous deviez l'intituler : Le Jugement de Paris et de Blandin, car si vous l'avez transcrit, vous savez bien qui l'a composé... »
Qui est ce Blandin ? Nous l'ignorons. En tout cas, il n'a rien publié. Il est né, peut-être, de l'imagination de Cyrano !
La cause de la haine qu'il portait à Scarron ne serait pas plus fondée. Le « Malade de la Reine » aurait refusé, crime impardonnable, d'entendre la lecture d'une page de ses œuvres !
« Et puis, sçait-on si Dieu ne le punit point de la haine qu'il porte aux pensées, veu que sa maladie n'est incurable que de ce qu'il n'a jamais peu souffrir personne qui sçeut bien penser. Je me figure que c'est aussi pour cela qu'il me hait avec si peu de raison ; car on a remarqué qu'il ne se donna pas le loisir de lire une page de mes œuvres qu'il conclud qu'elles puoient le portefeuille. Mais comment les eut-il regardées de bon œil, lui qui ne sçauroit mesme regarder le Ciel que de travers » (2).
Cyrano était vraiment d'une susceptibilité maladive.
Les petites rentes provenant de la succession de son père diminuaient chaque année, — il en avait progressivement aliéné le capital — aussi est-il réduit à demander des ressources à sa plume. Le moment était favorable. Mazarin sentait le besoin de se défendre en présence des calomnies dont on l'abreuvait ; sa mémoire avait gardé le souvenir des pamphlets signés D. B. du début de 1648, arrêtés si brusquement et sans cause connue. Fit-il appel à Cyrano ou celui-ci lui offrit-il ses services? Une chose est acquise : l'ancien frondeur' devint
(1) Texte du Ms. de la Bibl. nat. ; c'est la V" des Lettres Satiriques de l'édition des Œuvres Diverses, lC5k.
(2') Le texte, dans limpriiné de 1654, est tout différent. Il s'agit d'un sonnet que quelqu'un montrait à Scarron en lui disant qu'il était de Cyrano, et l'auteur du Virgile travesty tourna les yeux sur l'importun, si bien que celui-ci replia son papier sans le lire. {Lettre contre Scarron, p. 160.)