LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC LXXXIX
Lorsqu'il s'y décida, Louis d'Arpajon se garda bien d'y jeter un coup d'œil, autrement il eut été marri d'avoir choisi un tel protégé. Il fit cependant grandement les choses.
La Mort d'Agrippine et les Qî^uvres diverses grossies du Pédant Joué, virent le jour sous la forme de deux beaux in-quarto achevés d'imprimer à quelques jours d'intervalle (1). Le premier avait un frontispice gravé dont la moitié supérieure était occupée par les armes d'Arpajon ; le second possédait les mêmes armes placées au-dessus de l'épître dédicatoire ; quelques exemplaires avaient été tirés sur grand papier. Un délicieux sonnet à Jacqueline d'Arpajon ouvrait les Œuvres diverses :
Le vol est trop hardi, que mon cœur se propose, Il veut peindre un Soleil par les dieux animé ; Un visage qu'Amour de ses mains a formé, Où des fleurs du Printemps la jeunesse est esclose.
Une bouche où respire une haleine de rose, Entre deux arcs flambans d'un corail allumé ; Un balustre de dents en perles transformé, Au devant d'un pallais où la langue repose ;
Un front où la pudeur tient son chaste séjour.
Dont la Talple polie est le trosne du jour,
Un chef-d'œuvre où s'est peint l'ouvrier admirable :
Superbe, tu prétends par dessus tes efforts, L'esclat de ce visage est l'esclat adorable. De son âme qui luit au travers de son corps.
Par contre, abstention complète des amis de Cyrano : on chercherait vainement, dans les feuillets préliminaires, un distique élogieux de Le Bret, de Royer de Prades, de Tristan L'Hermite, de Chapelle !
La dédicace de La Mort d'Agrippine (2) est dans le ton habi-
(1) Le privilège de La Mort d'Agrippine est du 16 décembre 1653 et celui des Œuvres Diverses du 30 décembre. L'achevé d'imprimer des Œuvres Diverses est du 12 mai 1654.
(2) « Cette dédicace était empreinte d'une reconnaissance encore mieux sentie et d'un dévouement plus absolu encore (que celle des Œuvres Diverses); mais, comme elle n'a pas été réimprimée dans les éditions suivantes, on doit conclure de là que le duc d'Arpajon, qui était très pieux, fut ému du scandale que cette tragédie avait causé parmi les dévols, et qu'il demanda la suppression de la dédicace. » Cette assertion de P. Lacroix, même confirmée par Pierre Brun, est absolument fausse ; la dédicace de La Mort d'Agrippine a été reproduite dans tnulex (es éditions de cette tragédie, publiées soit séparément, soit dans les Œuvres Diverses (complètes).
XC LA VIE DE CYRA.no DE BERGERAC
tuel des panégyriques outrés ; celle des Œuvres Diverses^ ou plutôt des Lettres^ débute par un léger travestissement de la vérité :
« Ce livre ne contient presque qu'un ramas confus des premiers caprices, ou, pour mieux dire, des premières folies de ma jeunesse. J'avoue même que j'ai quelque honte de l'avouer dans un âge plus avancé. »
En réalité, la plupart desdites lettres s'échelonnaient de 1647 à 1650. Cyrano leur avait fait subir des corrections telles que, pour certaines, elles équivalaient à une refonte complète ; la forme en avait été profondément modifiée, les passages irréligieux supprimés ou atténués, les titres changés, etc., etc. On ne rencontrait plus les noms de Chapelle, de La Mothe (Le Vayer fils), ni même celui de Montfleury, M*" du Tage était métamorphosé en M"" de V... etc.
Le sort avait par trop favorisé Cyrano, La Mort d'Agrippine, représentée à l'Hôtel de Bourgogne, provoquait un scandale ; elle eut à peine quelques représentations, si on en croit ses contemporains: Tallemant (1), l'avocat Gabriel Guéret et enfin le Menagiana (2) :
«... les badauds, un jour qu'on jouoit A^rippine, avertis qu'il y avoit des endroits dangereux, les a voient tous ouïs sans émotion, lors que Séjan résolu à faire périr Tibère, qu'il regardoit déjà comme sa victime, vint à dire à la fin de la scène IV, du quatrième acte :
... Frappons, voilà l'Hostie, et V occasion presse
» Us ne manquèrent pas de s'escrier :
» — Ah le méchant ! Ah ! l'athée ! Gomme il parle du Saint-Sacrement. »
On n'incrimina pas Cyrano comme athée ; on le traita simplement de fou, et ce qualificatif lui est appliqué par Tallemant, collecteur de toutes les médisances de l'époque. Ce scandale étant arrivé aux oreilles du duc d'Arpajon, il se demanda s'il n'avait pas abrité une vipère dans son hospitalière de-
(1) Un fou, nommé Cyrano, fit une pièce de théâtre intitulée La Mort d'Agrippine, où Séjanus disoit des choses horribles contre les dieux. La pièce était un pur galimatias. Sercy qui l'imprima, dit à Boisrobert qu'il avoit vendu l'impression en moins de rien.
» — Je m'en étonne, dit Boisrobcrt.
» — Ah 1 monsieur, reprit le libraire, il y a de belles impiétés. » {^Historiettes : Naïveté*, bon* mots, réparties, contes divers.)
(2) T. II, p. 25, éd. de 1715.