LA VIE DE CYRANO DE BERGERAC XCV
gnie que de Dieu. Quand ils sont de belle humeur, ils en font leur bouffon, et luy font dire et faire mille singeries ; et dans leurs disgrâces, ils luy disent toutes les injures, et luy chantent toutes les poiiilles que la colère peut faire dire aux plus méchans de tous les hommes ; de sorte que, blasphémant sur la terre comme les Diables font en Enfer, on peut dire plûtost que ce sont des Démons, ennemis de Dieu et de sa gloire, que des hommes ignorans de son estre et de son pouvoir. Geux-cy sont tout au contraire des autres (les vrais Athées) car, au lieu que les autres ont perdu la connoissance de Dieu pour l'avoir voulu trop connoistre, et le rechercher avec trop de curiosité, ceux-cy l'ont perdue, en le fuyant de tout leur pouvoir, et en recherchant tous les moyens de le méconnoistre. Les autres ont perdu les yeux à force de les ouvrir à sa splendeur ; et ceux-cy à force de les fermer à sa lumière. Les autres ne blasphèment point contre luy, parce qu'ils auroient honte de s'en prendre à ce qui, dans leur imagination, ne passe que pour une chimère ; et ceux-cy crachent incessamment contre son image, le défigurent et le scandalisent en tous lieux. Les autres se tiennent clos et couverts, par ce qu'ils sçavent bien que l'athéisme n'est pas une qualité pour se faire aimer du monde ; et ceux-cy, tout au contraire, sont si insensés qu'il n'est rien qu'ils ne fassent pour se faire connoistre. Ils veulent estre montrez au doigt par les rues, et ne sont pas bien aises si les Lacquais qui les suivent et qui les servent, ne sont encore témoins de leur impiété, sur laquelle ils fondent toute leur gloire ; et sans laquelle ils ne croyent pas qu'un homme soit digne de paroistre, ny d'estre admis au nombre des Esprits forts. Les autres sont intrépides aux approches de la mort, parce qu'ils la regardent comme la fin des misères humaines, et qu'ils ne croient d'autre vie ; et ceux-cy, tout au contraire, à l'aspect de son visage effroyable, tremblent comme des coquins, et mouillent tous leurs draps de sueur, pource qu'ils appréhendent une autre vie. Les autres font gloire de mourir comme ils ont vécu ; ceux-cy, tout au contraire, retournent à leur Maistre, mettent bas les armes, luy font amende honorable, et s'abandonnent à la miséricorde de leur Juge ; mais il ne fait pas à tous la mesme grâce : car la pluspart ou tombent en délire, ou finissent par quelque mort extravagante. J'en ay connu un qui se rompit le col dans une cave ; un autre qui se jeta par les fenestres, et les deux autres que j'ay les plus fréquentez, et qui m'ont fait un honneur que je ne méritois pas, m'immortalisant dans leurs écrits, l'un est mort fol, et je prie Dieu que l'autre meure plus sage. Le premier estoit un homme dont je puis bien parler, puisque je l'ai/ nourry longtemps ; il avoit V imagination si forte, qu'il n'y a rien de si ridicule ny de si extravagant dont il ne se fist une très constante vérité ; et n estoit pas content d'en estre entièrement persuadé si les autres n'en estaient encores persuadez comme luy-même : Il vouloit qu'on crût que chaque étoille estoit un Monde, et qu'outre ceux-là il y en avoit encores une infinité d'autres, et qu'il y avoit plusieurs Soleils; et quoy que je lui donnasse à manger, il m'aurait' querelé, et ne se serait pas soucié de