‹ Les œuvres libertines. Précédées d'une notice biographiqueChapitre 89 sur 155 · DE CYRANO DE BERGERAC CI · texte numérisé non relu

DE CYRANO DE BERGERAC CI

Isles, ou pour de grands Gontinens de terre ferme, divisez en Provinces, auxquelles on a donné des noms. Le sieur de Cyrano a encore fait un Livre des Estais et Empires du Soleil, où il se ligure d'estranges régions : De tels caprices donnent beaucoup de plaisir à ceux qui les lisent. » (1)

L'amour-propre de Cyrano aurait été mis à l'épreuve en 1668 en apprenant la condamnation de son frère Abel le 23 juillet à trois cent trente livres d'amende pour n'avoir pu justifier de sa noblesse.

Gomment son caractère irascible aurait-il pris la chose, surtout en voyant Abel se désister spontanément de toute prétention à cet égard ? Il n'est pas douteux que notre Cyrano avait communiqué à Palliot (2) ses armoiries ! Notons, cependant, que Royer de Prades, son intime, ne les avait pas indiquées dans son Trophée d'Armes héraldiques, éditions de 1650 et de 1654, et pourquoi les a-t-il omises ? Serait-ce parce que notre parisien les aurait improvisées ! ? ^

En 1671, un spirituel avocat met en scène Cyrano dans La Guerre des Auteurs (3) :

« Alors, on appella les nouveaux auteurs. Mais quelle foule, bons Dieux ! On ne sçavoit pas où commencer, et je ne croy pas que TAutel de Lyon, si fameux dans TAntiquité, en vist jamais tant. J'appris que cette grande confusion venoit de ce que leurs rangs n'étoient pas encore réglez, et que chacun dans la bonne estime qu'il avoit de soy, vouloit marcher le premier. Les Poètes prétendoient le pas sur les orateurs, les orateurs le prétendoient sur les Poètes, et certains Auteurs de nouvelles galantes, qui coraposoient un corps avec plusieurs autres vulgairement appelez. Messieurs des Pièces choisies, faisoient tant de bruit en Vers, et en Prose, qu'on n'entendoit qu'eux. Tout ce qu'on put faire dans ce grand désordre fut d'arrester les premiers qui se présentèrent. On commença par Cyrano ; et, d'abord, on luy demanda ce qu'il prétendoit faire de ses Lettres, qu'il étalloit avec tant d'affectation.

» — N'est-ce pas assez, dit Balzac, que l'on vous conserve vos Mondes de la Lune et du Soleil, et quelque chose de votre Agrippine et de votre Pédant Joué ?

» — Non, répondit Cyrano, ce n'est pas assez ; ou, si vous voulez

(1) Romans Comiques.

(2) La Vraye et Parfaite Science des Armoiries Augmentée, par P. Palliot. Dijon, Palliot, et Paris, Helie Josset, 1660. In-folio.

(3) La Guerre des Auteurs Anciens et Modernes. Paris, Théodore Girard, 1611» In-12. Le privilège, pour cinq ans, est daté du 15 avril 1671, enregistré le 14 mai avec l'achevé d'imprimer le 30 juin 1671.

cil HISTOIRE POSTHUME

que je m'en contente, commencez le premier à supprimer plus de la moitié de vos Lettres et souffrez qu'on traitte vos œuvres, comme vous prétendez traitter aujourd'huy les miennes.

» — La différence, répliqua Balzac, est grande de vous à moy, on en peut juger par le rang que je tiens icy. Mais, d'ailleurs, on ne verra point dans mes livres ces équivoques puériles ny ces fades allusions qui vous sont si ordinaires. L'on n'y verra point ces amas d'injures qui font peur à ceux qui vous lisent, et, quand j'ay dit du mal de quelqu'un, ce qui m'est arrivé rarement, je l'ay fait d'un air qui sent l'honneste homme et qui ne salit point l'imagination du lecteur. C'est dequoy, continua-t-il, vous ne vous estes guères mis en peine, tesmoin Soucidas, qui selon vous n'est tout au plus qu'un clou aux fesses de la nature, et une Marionette incarnée, tesmoin le gros homme (Montfleury) que vous faites passer tantost pour une louppe aux entrailles de la Terre, tantost pour une longe de veau qui se promène sur ses lardons, et par tout pour un gros crevé ; tesmoin encore Scarron, que vous traittez de Monstre ou de Terme planté au parvis du temple de la Mort, et dont les œuvres ne sont, à ce que vous dites, qu un pot-pourry de peaux d'Asne, et de contes de ma mère iOye. Je ne parle pas des impiétez qui vous sont si naturelles, et qui se rencontrent à chaque page, c'est le principal caractère de toutes vos pièces ; et vous sçavez bien aussi, que c'est ce qui fit deffendre vôtre Agrippine, qui sans trente ou quarante vers qui blessent les bonnes mœurs, auroii diverti longtemps le public, et tiendroit encore sa place sur le Théâtre.

» Chacun écrit à sa mode, reprit Cyrano ; je ne me rétracte point de ce que j'ay fait. Et je vous deffie, continua-t-il, de me montrer dans mes œuvres une allusion, ou une équivoque qui ne soit pas juste. Puisque là rhétorique a ses ligures dont elle nous permet l'usage ; puisque chacun a droit de choisir la sienne, peut-on me blâmer du choix que j'ay fait, et prix pour prix, mes équivoques ne vallent-elles pas bien vos hiperboles ? J'ay, du moins, cet avantage sur vous, que l'on rit de mes équivoques; mais je sçay de bonne part que vos hiperboles font pitié. On ayme bien mieux voir dans mes Lettres le redoutable Bouteville en la compagnie des grammairiens grecs, qui ont inventé le duel (Lettre XIX, d'un Songe), que l'on sçait qu'il aymoit plus que sa vie, que de voir, dans les vôtres, un duc d'Espernon à qui vous voulez qu'on rende le même honneur que l'on doit aux choses saintes (P"" vol., livre II, lettre 18), et tout bien considéré, quand on voudra nous comparer l'un à l'autre, on trouvera que je me joue quelquesfois, et que vous vous perdez presque toujours en vous élevant. Mais demeurons-en là si vous m'en croyez ; car si vous estes glorieux comme un barbier, je vous apprends que je suis fantasque, comme la mille du pape, et vaillant comme mon espée.

» — N'est-ce pas assez de vos équivoques, interrompit Vaugelas ? Voulez-vous encore nous assassiner de vos proverbes?

» — Vrayment, repartit Cyrano, vous estes bien délicats, vous autres,

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