ACTE SECOND
ASSVËRE, seuL
Aux Rois et aux priués > l'indomptable fortune
Comme ie m'aperçoy, est pareille et commune.
Gyrus, mon grand ayeul, estant à peine né,
Fut par son père à mort iadis abandonné :
Mais guidé du destin qui les grans enuironne
Eut quarante ans après la fatale couronne
Par le prix de son sang, non sans poudre et danger,
Ou de la part des siens , ou bien de Testranger.
Puis il fut laschement traité par vue femme
Qui luy feit encourir vue mort tres-infame.
Cambyse fut encor plus que luy malheureux ,
Et le vertueux Daire , encor plus que tous deux ,
Alors qu'il esprouua dans sa fuite honteuse
D'vn Miltiade Grec la main victorieuse.
Quand mon père voulut la plaie rentamer.
Quand il nagea sur terre et marcha sur la mer,
Quand son grand ost tarit les plus larges riuieres.
Et ensemble affama les prouinces entières.
Il combla laidement de Daire le malheur,
S'en retournant seulet sans suite et sans honneur.
le n'ay iamais senti perte aucune notable,
Si suis-ie , en tout pourtant , à mes pères semblables,
Et ne présume rien plus hautement de moy,
Sçachant bien que ie suis subiet à mesme loy.
TRAGEDIE SAINCTE. 77
<]ar bien qa'vn peuple grand soubs ma puissance tremble Et le soleil m'ait veu naistre homme et roy ensemble , le suis douteux pourtant en atendant des deux Sur mon sceptre et sur moy l'ordonnance des Dieux.
AMAN, ASSVERE.
AlfAN.
Qu'on ne m'en parle plus , car ie ne veux rien faire De ce couard auis, mais plustost le contraire. Non, ie n'en feroy rien , ie ne crain point leur Dieu , Car pendre ie feroy Mardochee en ce lieu.
Redroissez ce gibet , ie veux faire cognoistre Que ie ne peux auoir ni compagnon ni maistre, Hors mis le Roy tout seul , non ie n'en peus auoir. Le grand monde peut-il deux soleils receuoir, Ni Suse deux Amans? Il faut que l'vn périsse , Et vn des concurrens de tout l'honneur iouïsse. « Qui cuide apparier les lions et renards, « Ou les dains gratieux avec les léopards , « Frape l'air pour néant. » Que ie me compatisse Auec Mardochee, et en crédit le visse Tout aussi grand que moy? infâme conseil I Que ie souffre en honneur vn estranger pareil , Vn fils de Seraei, vn pauure Beniamite Prins d'vne nation la plus laide et maudite Qui ait iamais esté? Non, non, ie ne sauroy.
Mais ie suis par mesgarde arriué chez le Roy .* S'il est en bon propos, ie luy feroy requeste, Qu'il me face présent auiourd'hui d'vne teste.
78 AKAN
Syre , qu'attendes vous, il est tantost bien tard , Mettons là le banquet de la Princesse à part.
ASSVERE.
Tout beau y père , tout beau , le banquet d'vne femme
N'est pas à mespriser, mesmement de Madame,
Luy ai-ie pas promis de lui donner ce iour
De caresses tout plein, de délices, d'amour.
De plaisirs, gaietés, priuautés, gaillardises,
De chères, de banquets, de ris, de mignardises?
le ne veus pas faillir de promesse à Hesther;
Non, ie ne le veus pas, ie la veus contenter.
Si ie n'eusse exedé vers Yasthe ma puissance ,
le n'eusse point senti la desobéissance.
Ce sexe a bien du Qel; mais certes bien souuent
Nostre importunité plus farouche le rend.
Syre, par tous nos Dieux , ce gentil cœur ie loue» Et vrayement royal et humain ie l'auoue ; le le disoy par ieu , car, pour l'heur que ce m'est D'estre de ce conui , i'ay très-grand interest Qu'il soit paracheué, mais vostre gentile ame Ne reçoit iamais rien suiet à honte ou blasme.
ASSVERE.
Grâces aux Dieux très-hauts, que mon sceptre naissant D'outrage et d'iniustice est encor innocent, le veus doresnauant que les choses dernières Soient conduites d'vn train tout tel que les premières, Que la droiture miene a tousiours deffendu
TRA6EDIB SAINGTE. 19
Des griffes de l'onuie et sans coulpe rendu, S'il m'est tombé des poings quelque loy vitieuse, le yeux faire racler la part iniurieuse.
Père Aman, auisez vous tenir près de moy Pour l'heure du disner.
le tres-iuste Roy, le ne vous veux pas tel , et quand seul ie vous trouue Ou ie vous sçay bien prendre , autre ie vous esprouue.
MARDOCHEE; ARATHEE, Eunuque ou Chambellan; ESTHER.
IfARDOCHEE.
Allez-y donc y discourez à Esther
Tout ce propos, il faut exécuter
Tout promptement , car Aman achemine
De pieds et mains, de sa gent la ruine :
Entendez-vous, adioutez-y encor'
Ce trait icy : Esther vous souuîenne or
De Mardochee et que des la mammelle
11 vous tendeit vne main paternelle.
Vous souuienne or de ceux de vostre sang
Qui ont desia l'espee dans le flanc,
Et par sur tout du grand Dieu qui dechasse
Pour son péché , la ludaîque race.
Que la grandeur de vostre Royauté,
Que les doux fruicts de vostre grand' beauté ,
Le Roy, la Cour, les royales délices, N'ayent estaint des diuins sacrifices, La souuenance encor' pour le renger, Remonstrez luy qu'eF n'est hors du danger, Escoutez tout, tout beau, s' elle n'auance Nostre secours, qu'elle est en mesme dance.
ARÀTHEE.
Madame, Mardochee vous souhaite tout l'heur Dont Dieu peut augmenter ceste vostre grandeur, Et autant de grans biens que Tire Amalecite, Pourchasse de grans maux au peuple Israélite. Esther se plaist en l'or, au pourpre, au diamant. Au grenat, au saphir et au rubis luysant.
Au zacynthe, au lapis, carboucle et amethiste, En la verde esmeraude , en l'agathe deslite.
Aux brodeures , miroirs , aux carquans pretieux , Aux perles , aux colliers d'vn trein delitieux. Ainsi dit Mardochee, et vne grand' couronne , Le tesor d'Orient, son beau chef environne.
Son poil plus beau que l'or largement espandu , Nage nonchalamment iusqu'en terre estendu , Et feroyt sa perruque vne traînante queue S' el n'estoit à bouillons, de tresses sousteneue. Sa gloire luit partout, aux oreilles, aux mains , Sur le front, sur le col , sur la gorge et les reins , lusque sur les patins , la glace du Pactole D'vn gracieux fardeau tout son beau corps acolle Deux roussins escumant dessus leurs freins dorés La traînant en vn char, sont du peuples adorés : Le Roy mesme l'honore, et la croit et Fescoute,
TRAGEDIE SAINGTE. 8t
Et iuy donne après luy sur tous puissance toute , Aman Agagien , qui est moins qu'elle fort Porte honteusement en son poing nostre mort, Qui nous va talonnant , sans que rien il luy chaille De son peuple estonné que ce faux Grœc trauaille, On luy a obey, on a ieusné trois iours :
Quoy I ses desseins ont-ils réussi au rebours? Quoy! nous paist-elle point d'vne espérance vaine? L'entreprise d*Aman est preste et bien certaine. Nous sommes au rasoir : Mardoché' dit eneor' Moillant son poil chenu : Esther vous souuienne or Du vieillard Mardochee, et que des la mammelle Il vous tendeit iadis vne main paternelle, Vous souuienne de ceux de vostre propre sang Qui ont desia l'espee entée dans le flanc :
Et par sur tout du Dieu de qui les mains despites Recherchent les péchés des Hierosolomites , Que les fruicts chatouilleux de vostre grand beauté L'atraiante grandeur de vostre Royauté Les caresses du Roy, les royales délices N'estaignent pas du tout les diuins sacriflces, La mémoire y et sachez que vostre grand crédit Ne vous affranchit pas du criminel Edit, Et que rire d'Aman n'est sur vous moins bouillante Que sur le demeurant de la gent innocente.
ESTHER
Mon père l'a-il dict, he Dieu, que dictes-vous, Mardochee tout seul , ou bien les luifs tous?
ARATHEE.
Mardochee luy-mesme aiant ses leures saintes
Ternies de souspirs , de sanglots et de plaintes.
ESTHER
Aa maudite couronne, 6 infâmes cheueux»
Suiets de mon reproche, borribler je vous veux :
Et vous , royal manteau , vous carquans, vous brodeures
Vous bagues, vous ioyaux, pour choses trop meilleures
Employés toutesfois , arrière loing de moy,
Cecy peut-il messeoir à la femme d'vn Roy?
père Mardoché', que ta voix m'est cruelle,
Que tu m'as mal cogneu , quand tu m'as prins pour celle
Qui face grand estât des riches omemens,
Du faste et de l'orgueil des royaux vestemens,
Qui priise la richesse et l'honneur et la gloire.
Qui n'aye plus de Dieu ni de sa loy mémoire.
Non, aten, Arathée, aten, rassure-toy.
Di à mes frères tous , que i'ay bien plus d'émoy
De leur vie et seurté que ie n'ay de la mienne ,
Que i'espere briser la force Agagienne,
Que ie suis toute là , que trois nuits sous mes yeux
le n'ay senty couler le sommeil gratieux ,
Pendant que ie discours, et brasse en ma pensée
Comment i'asseureroy leur vie menacée ,
Qu'ils ne m'auisent plus qu'on y couche du mien,
Quand cela seroit seul, ie n'entreprendroy rien :
Hais dy à Mardocbee, ô amy Arathee,
Que ie ne meritoy d'estre si mal traitée,
Qu'ignorante ne suis de ma condition.
Que ie n'ay oublié le pals de Sion ,
Qu'ingrate ie ne suis vers Dieu, ni vers Nature,
Ni vers luy oubliant la douce nourriture,
TRAGEDIE SAINGTE. 88
Et que l'entendant mieux que semblant il n'en fait, II prent pouuoir sur moy que ie yeux bien qu'il ait. Va, Aratbée, ya.
ARATHEE.
Siieyous aifaschee, C'est du commandement du yieillard Mardochee.
ESTHER
Non, amy, mais ie veux qu'encor' doresnauant Tu me raportes tout aussi fidèlement.
ESTHER, LA TROVPE.
ESTHER
iour que tu es beau , ta saincte et claire face Pénètre dans mon cœur ta fauorable grâce, Rit à mon espérance, et croy que mon Seigneur Mon Dieu veut maintenir, durant toy, son honneur. Filles, ce clair soleil qui tous les coings du monde Remplist de la clarté de sa perruque blonde Me promet quelque chose , et me fait espérer Que ie pourroy mon oncle à ceste heure asseurer Des menacés d'Aman , et le peuple de Dieu Qui souffre si longtemps seruitude en ce lieu. Hélas, luifs, hélas, après tant de désastres, Âpres auoir porté le.ioug des idolastres Si longtemps, et serui tant de tyrans cruels, Loing du temple de Dieu et des sacrés aultels. Captifs, persécutes, esclaues, misérables, Priues d'honneur et biens, soubs charges importables Yn Aman furieux yous fera mettre à mort, Pensant de Mardochee ainsi yenger le tort,
Ha payen, non feras, car la main tres-puissante
De Dieu destoumera ton emprise meschante,
D'vn Dieu plus fort que toy et que les plus grans Rois,
Qui se moque là haut de vos trop foibîes loix,
Qui des hommes n'a cure et leur dessein renuerse ,
Et en la creuse fosse ireusement les verse
Qu'eux mesmes ils ont fait, ô pitoyable Dieu,
Encor' te souuient-il du pauure peuple Hebrieu ,
Et des maux qu'il endure , et tu n'as sa mémoire
Encores obscurcie d'vne oubliance noire :
Et ie crois fermement que ne saurois souffrir
Qu'on feist tes seruiteurs innocemment mourir.
Dieu, iusques à quand? mais c'est assez, amies,
Nous défierons enfin les forces ennemies
De nostre nation , et à ce iour heureux
Nostre Dieu finira nos souspirs douloureux ,
Essuyera nos yeux et séchera nos larmes.
Nos larmes qu'il nous a donné pour toutes armes,
Larmes qui l'ont fleschi et froissé son couroux ,
L6 changeant en pitié et le faisant plus doux.
fortuné banquet, ô heure désirée,
iournee des luifs de longtemps espérée,
Si en ce mien disner nostre Dieu iuste et fort
Respite nostre gent de la présente mort,
Tu seras d'Israël pour iamaîs honorée
Et tres-reueremment tous les ans célébrée :
S'il auient autrement et de malheur le Roy
Contre mon doux espoir me periure sa foy,
Si ie superbe Aman gaigne cest auantage
D'acomph'r les desseins de sa mutine rage ,
Si le bon Mardochee a desplaisir aucun ,
TRAGEDIE SAINGTE.
Ou bien se on meurtrist les luifs iusques à vn , Par la dure rigueur du mandement terrible, Lequel faire casser il nous est mal possible Sans la faueur de Dieu , si ce peuple innocent Souffre de ce Grégeois l'inique iugement , S'il le souffre, ô Aman, ta cruelle vengeance Bien fournie sera y quand ta grande puissance Aura fait trespasser tes plus grands ennemis, Et ceux qui suruiuront en termes fascheux mis De souhaiter la mort pareille que leurs frères , Et yn mesme cercueil bien que loin de leurs pères le t'assure, ô Aman, que si Thomme est content Qui son foible ennemy remplist de maltalent, Dire, de desplaisir, de tristesse mortelle , Que mes yeux ploreront vne pluye éternelle Que iamais le soleil ne me verra sans dueil , Qu'à iamais me cuira l'Agagien orgueil Cause de ce meschef , et à iamais ma teste Et mon cœur rongera d'vne perte secrète, Et que ie quiteroy mes biens, ma Royauté, Mon crédit, ma grandeur, ma faueur, ma beauté, Desquelles ie ne fay nulle estime ni conte Si ce cruel tyran par elles ie ne dompte.
Filles , ie ne sauroy commander à mes yeux , Tantost ie crains le pis, tantost i'espere mieux. Mais la crainte du mal surmonte l'espérance De ce bien que i'atten , vne foible asseurance Me resiouit vn peu, mais l'ordonnée mort Aux luifs par vn Edict m'épouuante bien fort , pleurs, mon seul confort, larmes délitieuses Qui soulagez vn peu les âmes douloureuses.
LA TEOVPE.
Ma Dame 9 vous plorés, et si sauez tant bien
Que les larmes ni pleurs ne seruent plus de rien ,
Elles ne sauuent pas les Hierosolimites
Du fort Agagien, ni de ses mains despites,
Et si ne sont tousiours plaisantes au Seigneur,
Car c'est se defBer de sa grâce et faneur
Quand on larmoyé tant, c*est bien assez ma Dame^
C'est assez, vous auez trop afiOiigé vostre ame
Par prières et ieusne , et vostre triste chef
A assez tesmoigné la grandeur du meschef
Souillé de cendre grise, et de boue et d'ordure ,
Assez le sainct honneur de vostre cheueleure
A esté deschiré, et vous faites bien mal
De rompre si souuent Taccoustrement Royal,
Vous affublant d'vn sac , la beauté admirable
Dont Dieu vous a doué n'estoit point violable
Par vue ongle cruelle, il est désormais temps
De richement l'orner des Royaux vestemens,
Vous dessaisir d'ennuy, d'eueiller vostre face ,
De vous regaillardir de vostre bonne grâce.
Et de faire tarir la source de vos yeux,
Yeux parfaitement beaux , qui , comme astres des cieux.
Transportent, s'il vous plaist, le grand Roy Assuere,
Et transpercent son cœur et sa poitrine entière,
Ainsi que l'art du maistre et ses bien apris doits
Rendent diuers les tons de la harpe et les voix,
Les moyens par lesquels Assuere est gaignahie
Sont largement en vous , par sur toutes aimable ,
Vous fléchissez les cœurs et les intentions,
TRAGEDIE 8AINGTB. OT
Les desseins ) volontés, conseils, opinions, Vous pouuez atendrir les plus dures ceruelles. Vous pouuez découpler cent passions mortelles Sur yn cœur amoureux , qui roidement chargé Est en mille façons, comme il vous plaist, changé Qui a fait que le Roy d'vne troupe de belles Vous a pour soy choisi entre tant de pucelles? Qu'il vous donna son lit et le Royal aneau , Trouuant vostre visage entre tous le plus beau? Et qu'il vous feit porter la superbe couronne , Qui ores vostre chef dignement enuironne?
Qui feit , quand vous entrez vers lui si librement Et sans craindre la loy, outre son mandement, En vous voyant, vaincu d'vne force secrète, Il met sa verge d'or soudain sur vostre teste, Vous lui feistes hier promptement accorder Tout ce que ce iourd'huy lui voudrez demander, Que desirez-vous mieux?
ESTHER
Vn seul souci me presse.
Que l'homme bien souuent n'accomplist sa promesse.
LA TROVPE.
Mais vous entendez bien que la iurée foy Se garde à l'ennemi mesmement par vn Roy.
ESTHER
Si ai-ie bien grand peur que ma foible pmssance Ne puisse retracter la Royale ordonnance.
LA TROVPE.
La Loy bonne se doit garder estroitement,
La mauuaise se peut reformer iustement.
ESTHER
La puissance d'Aman est de longue main forte.
LA TROVPE.
Mais c'est raison qu'Esther femme du Roy l'emporte.
ESTHER
Le conseil d'vne femme aisément on ne croit.
LA TROVPE.
Mais suiuant son serment le Roy croire vous doit.
ESTHER
Vn bon droit bien souuent cède à la cause pire.
LA TROVPE.
Le grand Dieu d'Israël maintiendra vostre dire.
ESTHER
Quoy I s'il veut en leur mal les luifs entretenir, N'ayans mis leurs péchés hors de son souuenir?
LA TROVPE.
Le Seigneur Dieu ne peut rien que pour le mieux faire, Quand tous les luifs mourront , si s*en faudra-il taire.
ESTHER
S'en taire , helas I he Dieu , ie ne m'en tairoy pas? Non f si ie vois tuer tous mes amis à tas, le me plaindroy, Seigneur, seront mis en arrière Mes ieusnes et mes pleurs , et ma saincte prière?
TRAGEDIE SAlNCTE. 99
bon Dieu, fai, premier que ie voye périr Mes frères bien-aîmes , que ie puisse mourir. Volontiers ie mourroy, voyant leur mort présente Yeu que le seul penser, griefuement me tourmente. Mais, hélas, qu'ai-ie dict? ô Monseigneur mon Roy, le me suis transportée, ô Dieu pardonne-moy, le faus bien lourdement et parle en insensée, Me défiant à tort que ne soye exaucée , Les passions de l'âme ont sur nous ce pouuoir De nous faire parler contre nostre deuoir.
Filles, vous m'atendrez toutes en ceste place , le m'en vay égayer vn peu ma triste face , Prendre mes afiquets et le Royal manteau, Prendre vn grave maintien et vn teint tout nouueau , Puis à Dieu ie feroy ceste iuste requeste Qu'il luy plaise briser l'Agagienne teste.
LA TROVPE.
Quand Sedecie irrita le grand Roy De l'Assyrie, il veit fondre sur soy Des Chaldœns les terribles armées Contre la ville et luy-mesme animées.
Hierosolyme esprouua lors les mains Et la fareur des Perses inhumains , Et Israël endura par eux mesipes Les derniers maux et cruautés extrêmes ; En ce conflit les pères desconGts Veirent près d'eux egorgeter leurs fils.
Maint malheureux essuya son visage Souillé du sang de son propre lignage, Tel fut rué par terre durement
Du rude choc de son père mourant.
Maint luif sa femme hors de ses poings volée,
Par cent soldats veit soudain violée :
L^Assyrien , d'vn bras tout despité ,
Versa les murs et tours de la cité,
Et tout autour les bruyantes ruines
Couurirent loin les campagnes voisines.
Ce prince fier feit consommer par feu
L'hostel du Roy et la maison de Dieu;
Ces bastimens (œuures de tant d'années)
Ne furent rien en moins de deux iournees
Qu'vn peu de poudre , et de si long labeur
De Salomon vne seule vapeur,
Vne fumée, et fut ceste fortune
A tous les toicts de la ville commune.
Le peuple occis, si le fer espargna
Quelques vns d'eux, le Prince les mena
lusque en Emath, ou la troupe bannie
Des grans Seigneurs, les prestres Sophonie,
Et Sarale et le prince Sopher,
Qui les soldats au combat eschauffer
Auoit coustume, et ceux qu'ils emmenèrent
Cruelle mort tous ensemble endurèrent,
Ne demeurant du peuple de Sion
Homme de marque en sa possession,
Ains seulement les panures de la terre,
Les vignerons, reliques de la guerre.
Et laboureurs pour ce que Ton n'attend
Rébellion d'vne menue gent!
Roy de luda, tu esprouuas à l'heure
La main de Dieu et la vengeance dure
TRAGEDIE 8A1NGTE.
Des (3ialdeeii8 , et de ce Roy félon Qui maistrisoit en ce temps Babylon :
Tu feus conduit les deux mains enchesnees Honteusement aux terres ordonnées De Reblatha, ou les poures enfans, ladis de gloire et beauté triomphans En la présence et face paternelle Souffrirent, las! la peine criminelle Bien qu'innocens, et du père ia vieux IjC sang vermeil sauta iusques aux yeux, Les quels ayant veu ce triste infortune, Ce grand malheur, ne veirent chose aucune Âpres cela, et plus grand le mal tien Fut en voyant, qu'en ne voyant plus rien , Tu eus pourtant ceste fascheuse Gn, Car nul ne peut euiter son destin.
CHANT D'VNE AVTRE DE LA TROVPE.
le ne suis point estonnee D'entendre qu'vn Roy vainqueur Donne la mort ordonnée Aux luifs par le Seigneur.
Les Roys, ministres souuent Et bourreaus du Dieu viuant, Exécutent sa iustice En chastiant nostre vice.
Car la main vraiment bourrelle De l'Egyptien cruel En seruitude mortelle Tenoit le panure Israël ;
9i AMAN
Les Roys sont verges de Dieu, Et fléaux du peuple Hebrieu, Qui n'excedeut vne onglée De leur puissance réglée.
Et bien que mis en besogne Par le vouloir du Seigneur, Leur cruauté les éloigne Et priue de sa faueur, Car Dieu se sert du meschant Au salut de ses enfans, Et souuent les plus coupables Sont tyrans des misérables.
Mieux vaut la part qui labeure , Les persécutés sont seurs.
Et est leur cause meilleure Que des fiers persécuteurs , Celuy qui prent sobrement Du grand Dieu le iugement Pour vn peu de temps endure , Afin que tousiours il dure.
Mais qui est la part meilleure , Qui est Tendroit le plus sain En ceste desconfîture, En vn fait si incertain?
Dedans la ville et aux champs Tous se sont montrés meschans Et les Hierosolymites, Et les brigans Moabites!
TRAGEDIE 8A1NCTE. 96
Dieu n'a reserué qu'vn nombre Bien petit d'vn infini , Rescoux du mortel encombre, Tout le reste il a puni.
Comme vn iardinier fasché De voir son arbre asséché, Tous les morts rameaux retranche, Laissant yne seule branche.
Le malheureux Sedecie,
Âuoit contre Dieu dressé ,
Hautain, sa nuque endurcie
Et pour iamais délaissé
Le Seigneur Dieu d'Israël ,
Et par maint crime mortel^
Par maints maux , par mainte oifence,
Chassé sa grâce et présence;
Et si n'auoit tenu conte De ce prophète excellent , Qui luy remonstroit sa honte De la part du Dieu viuant, Qui du présent l'accusoit , Du futur le menassoit , Luy annonceant la iournee De sa mort déterminée.
Mesmes les princes des prestres , Et tout le peuple auec eux.
Et seruirent d'autres Dieux , Furent à leur Seigneur traistres
La faulce trace suiuans Des payens et mescreans.
Et les laschetés damnables Des Gentils abominables^
Et pour viure à leur exemple
Et abandonner la loy»
Ils souillèrent le sainct Templg
Auee le congé du Roy,
Temple autresfois honoré^
Où Dieu estoit adoré :
Du grand Salomon Touurage
Merueilleux jusque en cet âge.
Alors le Dieu de leurs pères Enuoyoit souuent à eux Cent mille voix messagères, Pour les reformer en mieux Toutes les nuits en songeant, Et les iours les auisant; Car du peuple il auoit cure Et de saincte demeure ;
Mais les meschans se moquèrent Des célestes messagers, Et leurs propos reprouuerent Comme faux et mensongers :
Les prestres malitieux , Atachés à leurs faux Dieux Froissèrent les sainctes testes De leurs innocens Prophètes.
TRAGEDIE SAIN CTE. 95
Alors le Seigneur, laloux de l'honneur D'vn Dieu estranger Des Israélites, Par les Ammonites Se voulut venger,
Brisant d'vn marteau Leur marbrin cerueau , Et fourrant au flanc Des ieunes l'espee Vermeille et trempée Del'iniustesang;
Et près des saincts lieux Frapa les Hebrieux Par le Roy vaiùqueur :
De ses sainetes verges lusqu'au sang des vierges Monta la riguœur.
Le seze , ou les ans Me firent exempts De la mort aucun, Et sa main sanglante Meurdrit violente Tous iusques à vn ,
Et encor ce peu Qui mort n'ont receu Sont pires que morts,
Viuans en seruage Et en tout leur aage Souffrant mille torts.
Princes meschans Du peuple tyrans, Qui auez fouillé Par vos ordonnances lusqu'aux consciences Du peuple embrouillé;
Conuoiteux d'honneur, Les loix du Seigneur Vous auez laissé En faisant des autres Et les seules vostres Sur tout auancé.
Vous tenez les biens De maints citoyens , Vous mauuais et Qns, Tous riches d'outrages Et de grans dommages De maints orphelins ;
Vous auez restraint Le peuple contraint A vos beaux Edicts , Vous opiniâtres, Vous seuls idolâtres, Dieu vous a maudits.
TUfiEDlB BAINGTS.
En vous Ton deuoit Le bien et le droit Sur tous esprouuer.
En vous la science 9 En vous l'innocence L'on deuoit trouuer.
Hais le mal et tort, Dieu très-iuste et fort En vous a trouué ; Et pleins d'ignorance, Et sans conscience Vous a esprouué.
Vos ventres très-ords Et vos grands thresors Vous ont esté Dieux !
L'ambition sote De vos cœurs vous ote L'usufruit des Cieux.
Vous auez tourné , Masqué , tauemé Le seruice sainctç Et par auarice Mis en faux seruice, Le meilleur estaint.
Vous auez destruit Et à mort conduit Le peuple de Dieu ;
AMAIV
Par vous est captîue La race luifue Ores en ce lieu.