‹ Les œuvres poétiquesChapitre 17 sur 47 · ACTE TROISIESME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIESME

AMAN, seul.

Hà peuple que i'ay hay, hà nation maudite ,

Tu mourras, et celuy qui ma grandeur despite,

Qui ne se daigna onc' encliner deuant moy,

Moy qui suis honoré sur tous après le Roy;

Car tous les Princes grans des Indes m'obéïssent,

Et cent mille genoux deuant moy se fleschissent,

le commande partout , et n'ay pas moins d'honneur

Qu'Âssuere en reçoit , mon grand Roy, mon Seigneur.

Heureux perfaitement , si seulement tachée

Ha gloire n'eust esté du pendart Mardochee.

Vn seul donc troublera mon aise et mon repos ,

Vn seul afoiblira la force de mon los , '

Mesprisera ma face et d'vne contenance

Superbe moquera ma Royale excellence!

Encor* l'ay-ie honoré par le vouloir du Roy,

Iniuste en cecy seul ; ô rigoureuse loy

Qui m'as fait adorer celuy qui me mesprise,

Qui m'as fait valeter celuy que ie maistrise.

Oui, oui, ie t'ay serui, Mardochee, vne fois.

TRAGEDIE 8AINGTB. 91

Oui , oui , ie t'ay serui, meschant , tu me la dois , Et tu la me rendras; ce gaing sera ta perte, Cette gloire ta honte. Àa la yoye est ouuerte Pour me venger de toy en ce conui d'Esther; L'honneur que ie t'ay fait te coustera bien cher. Tu mourras , auiourd'huy est ton heure dernière : le iure par ce Dieu qui foumist la carrière Des grans deux arpentés, lequel, de ses cheuaux Les crins, et les siens blons, dans les sacrées eaux Ne mouillera plustost qu'en vne croix honteuse le n'ay veu sanglanter ceste teste odieuse.

C'est assés enduré, Aman, c'est plus qu'assés, Le mol croist l'endurant; encor' ne sont passés Mon crédit, ma faueur ; et mon heureuse main N'a iamais entrepris aucune chose en vain.

Non , ie n'ay pas souffert du monarque Âssuere Vn seul rebut encor', ma force est toute entière, Et verte comme alors que i'impetré l'Edict Pour faire ruiner tout ce peuple maudit :

Lequel ie destruiroy iusques à vn , de sorte Qu'il ne demourra pas messager qui en porte Nouuelles en Sion ; mon courroux violent Peut estre cessera par le sac d'vne gent. **

Mardochee m'est peu , et mon ame faschee Contente ne seroit du sang d'vn Mardochee; Si mourra-il premier, iamais mon cœur n'aura Tant soit peu de plaisir cependant qu'il viura. Après luy tout ira, 'et de ce populace Vn seul n'ennuira plus l'Agagienne race.

Oqu'vn seul m'a troublé, combien de mal talent, D'ennuy, de desplaisir me donne ce meschant ;

Vn ver perpétuel et vn fier souci mine

Depuis vn si long temps ma despite poitrine ;

le suis impatient ; qui m'ouuriroit le cœur,

îl le trouueroit plein de fiel roux , de rancœur,

De rage , de venin , de cruauté , d'enuie,

Pour voir ce Mardochee et ses frères en vie.

Ha paillard , ha chetif , quand tu as irrité

Premièrement Aman , la mort as mérité :

Mais tant de fois depuis? Ne sauroy-ie mon ire

Te faire ressentir par quelque tourment pire

Que d'vne simple mort! ie seroy bien vangé

Quand les corbeaux auront ta charoigne mangé.

Comment estre pourra ma grandeur satisfaite

Et mon cœur assouui de si vile deffaite?

Pour le moins mourras-tu , et ceste douce mort

Me pourra quelque peu recompenser ce tort.

Ha f ne sauroy-ie mieux , et ceste main puissante

Ne peut-elle point plus contre vne ame meschante?

Encores te seroy-ie, ô luif, trop gratieux

Et puniroy trop peu ton chef malitieux

En te faisant mourir, ma cruauté t'est douce ,

Et lasche ma viguœur et ma pointe trop mouce,

Ha vengeance petite , et mon courage humain

Gbastie froidement ton brauache dédain.

He\0s! que i'ay grand peur que ta mort vergoigneuse

Ne semble de ma main ainsplustost glorieuse»

Et d'auoir moins d'honneur, pour auoir si peu fait.

Que toi souffrant si peu , quand ie t*auroy deffait.

La mort de Mardochee est dessoubs ma portée,

Mais son péché plus grand que ma force irritée,

Pour le moins mourra-il et dans ce iour icy

TRAGEDIE SAINCTE. i(H

Deiiuré me verroy de ce cruel soucy, Haugré le Dieu des luifs, duquel la faulse race De ce peuple banni fièrement nous menasse.

Maintenant que tu vas au banquet de ton Roy, Voici le temps qui s'offre , Aman reueille toy I De ceste occasion empoigne la perruque ; Car en vn tourne-main , et de sa chauue nuque La honte tu verras, et d'vn mortel regret Tu cuiras à part toy vn creue-cœur secret.

Sus donc reueille-toy, sus anime ta rage, Assemble ta fureur, rechauffe ton courage Soifueus du sang des luifs; emprunte la terreur Des infernales seurs , et leur hideuse horreur : Et tout ce que conçoit vne ame forcenée De fier, cruel , sanglant , vne ame abandonnée Au fait d'vne vengeance, et qui ne cerche rien , Fors du malheur d'autruy reconquérir son bien. Hais c'est assés, Aman; quoy! faut-il tant debatre, Tu as peu aisément d'autres plus grans rabattre. Tu travailles vn peu trop plus que tu ne dois, C'est assés , ie vay voir s' on a droissé ce bois En lieu plus eminent, lequel i'auoy fait faire L'autrhier en despit de mon fier auersaire :

Puis, après abaissé en son temps glorieux A fin qu'on ne trouuast à la Cour odieux Qu'à celuy que faisoit honorer Assuere On eust osé droisser vn si laid vitupère ; Pour conduire ce fait et ne le mespriser Mal à temps , il fallait ainsi temporiser.

KB AMAH

AMAN» ZARÂSSE, sa femme.

Voilà Toutrage et la honte, Zarasse,

Que i'ay receu ; Tennuy que ie pourchasse

A ce vilain retombe tout sur moy,

Et ne sçay pas qu'espérer plus du Roy,

le pense voir sa volonté changée

En mon endroit , ou vn peu estrangee :

Et en tous cas ce n'est pas pour néant

Que i'ay souffert ce deshonneur si grand.

Le Roy ne peut ignorer, ce me semble >

Que ce vieux chien et tous les siens ensemble

le voudroy morts ; ie luy ai demandé

La mort de tous, ce qu'il m'a accordé.

Or, maintenant , ce coquin Beniamite

Plus que iamais arrogant me despite ;

Le cœur luy croist : pour m'auoir veu baissé,

Il s'est soudain plus fièrement haussé;

Il craint pourtant, car il voit la mort preste

A tous les luifs pendre dessus sa teste.

ZARASSE.

Et dea, Monsieur, puisque vous voyez bien Que vous n'auez vers le Roy tel moyen Qu'auiez n'aguere, et le fils de lalre Estre anoncé des premiers de l'empire, Tout maugré vous, que son crédit florit Encor' nouueau, et le vostre Destrit :

TRAGEDIE SÂINGTE. m

Vaut-il pas mieux brider vn peu vostre ire.

Laisser yn peu la fortune luy rire, Vous rassurer de l'amitié du Roy»

Vous contenter de la cruelle loy, LaqueUe il a pour vous plaire establie, Par qui la gent des luifs est abolie? Outre cela , les sages du pals , Vos seruiteurs , sont bien fort esbals.

l'enten tres^bien, m'amie, tu labeures Tout pour néant; tu parlerois cent heures Pour destoumer mon résolu dessein; Et cognoistrqis auoir parlé en vain, Tout est conclu.

ZAEASSE.

Au moins oyez partie D'vn bien grand cas, dont ils m'ont auertie.

Que diras tu? l'en ay tant escouté Que i'eh suis las; certes ma volonté Ne peut changer,^ et ma seure entreprise Ne peut souffrir ny delay ni remise.

ZARASSE.

Si disent-ils , que si certainement Mardocbee est issu de ceste gent Qui est partout en Persie esgaree.

Vous n'aurez point contre luy de durée

Non plus qu'au vent la poudre et le sablon  de vigueur, ou le couard Freslon Contre Tauette, ou les biches peureuses Contre les dens des ourses furieuses; Qu'ils ont vn Dieu plus grand que tous nos Dieux Qui les maintient et garde des hauts deux.

Us ont menti, ie leur feroy cognoistre, Car ie seroy sur eux et leur Dieu maistre , Et n'ay-ie pas la mort d'eux tous au poing?

ZARASSE.

L'Edict est près , l'exécution loing.

Pourquoy leur Dieu les souffre-il esclaues, Puisqu'il les porte et les maintient si braues?

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