PREMIERE COMPLAINCTE
Contenant la déploration que feii la fille de lephthé Galaadite, sur sa virginité aux montagnes, suiuant ce qui est escript en fXP chapitre des luges ^ Hure de la Saincte Bible,
(e peux donc par deux mois, ô meigre liberté,
î Discourir le regret de ma virginité;
i Deux mois sont vn long temps ; le loisir de ma plainte Soulagera le mal duquel ie suis atainte, « Pour ce qu'yn dard prœuu n'est pas si dangereux, « Et vn meschef ploré n'est pas si douloureux. « Lfts ne me trompe-ie point? La dure destinée « Tourmente autant de fois qu'elle est imaginée; « D'vn esprit affligé les aprehensions « Surmontent la rigueur des exécutions.
« Il faut plorer pourtant, les complainctes et larmes « Me restent à présent au lieu de toutes armes. » Aa Dieu si ie pouuoy par le bras vigoureux , De mon père tourner ce sort si rigoureux , Tout n'iroit que très-bien ; mais cette roide lance Qui a brisé d'Ammon la moins forte puissance,
Et a fait les enfans de Galaad seigneurs
De ce peuple, et devint de leurs chasteaux meilleurs,.
Ne sçauroit m'afTranchir de Testroite promesse ,
Ni de ce vœu par qui mon contentement cesse.
Tout le pals les fruits de la victoire sent,
Et d'elle toutesfois ma ruine dépend.
Helas! père lephté, ce beau repos publique
Te cause , iniurieux , ton malheur domestique :
Tu remplis Israël de liesse et d'honneurs,
Et ta poure maison de vergoigne et de pleurs.
La haute pyramide où tu fais ton trophée
N'est de marbre ou de bronze en flammes estophee ,
Mais du triste abandon de ta fille , ton sang ,
Qui est vraye semence et seule de ton flanc.
Plorons donc par deux mois, ô mes chères compaignes
Et faisons retentir les bossues montaignes;
Deux mois sont nostre but , car quand bien ie voudroy
Larmoyer plus long temps, courte ie demeuroy.
Deux mois donc font mon tout; maintenant, ô pucelles.
Il faut fournir ce tout de larmes éternelles,
Il faut toutes oster les bondes de nos yeux.
Et faire ruisseler des torrens furieux ,
Et combien que la source en soit inespuissable.
Si la faut-il tarir dans ce but misérable.
amiables cris, ô sanglots gratieux,
larmes, mon confort, souspirs delitieux!
ie quite a tousiours la brusque gaillardise ,
le quite pour iamais la gaye mignardise ,
l'abandonne l'honneur et les beaux omemens,
Et tous ces afiquets , ces riches vestemens.
le hay la gayeté de vos Galaadites ,
IVAI^DIB DB RIVAYDBAV. m
Et leurs yeux pour le sac des vaincus Ammonites ; Ce qui me fasche seule à tous agrée et plaist. Ce qui les rend contens à moy seule deplaist. Voyez comme desia mes cheueux se hérissent»
Comme mes yeux d'azur égarés s'éblouissent »
Comme mon front se ride , et mes temples à plat S'enfoncent au cerueau » yn pous les contrebat. Mes iouês au dehors l'ordre de mes dens forment, Et la belle rondeur de ma face difforment ; Ma bouche se temist , mon naiz est trop ouuert» Et mon visage tout d'vne nue couuert, Sur les mains i'ay la crasse et sur les dens la rouille , Mon palle teint iaunist, ma coiffure se souille Pour n'estre plus changée, et mon chef languissant Qui tire contrebas m'est vn fardeau pesant.
Mal s'accordent vraiment la chagrine tristesse , L'ennuy, le desespoir auec la gentillesse ; Ores me plaist l'horreur, or la rusticité Et contre ma façon ie n'ay la propreté.
He pieu 1 que me sert-il qu'vn al grand personnage Me soit seigneur et père , et qu'il ait en seruage Mis le Roy d'vne gent? qu'il ait, victorieux, Fait ses frères puissans, redoutés, glorieux? Lftsl helas, que me sert ceste fleur agréable, Ceste beauté nagueres à tous esmerueillable?
quel monstre nouueaul ce qui profite à tous.
Ce qui est souhaitable et honorable et doux , Acroist mon creue-cœur, car d'autant qu'il me tente De mille passions mon regret il augmente.
Le fais de poureté aux hommes souffreteux Ne semble si pesant, ni si calàmiteux;
Aux hommes sans honneur vne honte auenue
N*est pour bien grande honte estimée ou tenue.
Ceux qui tombent de bas ne se blessent pas tant
Comme vn qui cheoit de haut et se froisse en tombant.
Ma beauté, ma grandeur, mon ame généreuse
Me font plus clairement paroistre malheureuse,
Et ne seruent rien mieux; las, ie suis hors d'espoir
De pouuoir pour iamais les doux fruits receuoir
D'vn sacré mariage! Âh I beauté inutile,
Oisiue, de néant, déplorée, infertile,
Toute semblable au fruit, en vain délitieux,
Des plantes de Noé, qui pour estre trop vieux
Se suranné et s'aigrit, se tourne ou bien s'esuente
Premier que d'estre beu , ou qu'estre mis en vente.
Tu ressembles encor' la rose qui s'ebat
Et s'egaye ^u matin, puis le soir se rabat.
Quand vn zephire doux de Tespine la iette
Toute efueillée en bas et non plus vermeillette,
Sans que plaisir elle ait apporté nullement
A l'homme pour flairer et voir premièrement ;
Tels sont les fruits nouueaux qui donnent espérance
De se faire cueillir bientost en abondance ,
Quand des Scythes transis le souffleur importun
Tous les arbres chargés croule iusques à vn ,
Et déterrant enfin Fesbranlee racine,
D'vn effort tonnerreux les renuerse et ruine,
Ou quand vn tourbillon brazille et cuist les fleurs ,
Ou bien haie les fruits et pourrist desia meurs,
Fraudant le long trauail et debaucheant l'atente
Du triste iardinier qui s'en dcult et lamente.
D'ANDRE DE RIVAYDEAV. 141
Dieu, ie n'auray donc la bénédiction Que ta main saincte espand sur la conjonction De rboDome et de la femme? Dieu, nuUe lignée Pourra sortir de moy qui te soit destinée, Comme mon père fut, et comme fut celuy Qui apaisa naissant de sa mère l'ennay, Lorsque Dieu visita la foy Abrahamite , Lequel creut que seroyt sa semence beneite, Et qu'il luy fust prédit sur le val Mambrien Que Sara passeroit l'honneur Agarien, Et combien que des mois la source naturelle Par le nombre des ans se fust tarie en elle , Combien qu'apparemment très-impossible il fust Qu'après quatre vints ans encore elle conceust , Son ventre s'ouuriroit, et les Isaacites Entreprendroyent les droits des fiers Ismaélites. Aa, filles, plorons donc, plorons, il est très-vray Que pareille faueur iamais ne receuray.
rage, ô cruauté, la condition mienne N'aconsuiura iamais la Bathuêliene, La niepce de Nachor, qu'vn fidèle seruant Par son maistre obljgé d'vn gardable serment. Fut quérir bien fort loing pour elle faire naistre Le nombreux Israël à Isaac, son maistre, « Suiuant la voix de Dieu, qui guide le veil sien « Irretractablement d'vn étemel lien. »
O Lia, ô Rachel, ô toutes deux heureuses, Vous ne sentistes pas mes peines douloureuses ! Pour chascune de vous lacob seruit sept ans, Et ne s'ennuya point de ce double long temps;
143 PRSMIBR LIYRB
Mesmement pour RacheU et luy fut court ce terme ,
Car il portoit au cœur vue amour grande et ferme.
Et très-bien employé son seruice estimoit.
Quand, content, il iouit de celle qu'il aimoitl
Gomme communément vue chose espérée
f Plus attendue el.'e est, plus elle est désirée;
«t Mais personne ne peut de moy rien espérer, »
Ni Tâtendre long temps et plus le désirer.
Pourtant Rachel n'estoit ni de meilleure race
Ni de parens meilleurs , ni aimable sa face
Plus que la mienne estoit, ni tout cela qui peut
Contenter yn mari tel que son lacob fut.
Rachel n'eut onques rien plus que moy désirable,
Fors sa condition , qui ne fut pas semblable
A mon cruel destin; son ventre généreux
Tige d'vn peuple grand , fut beaucoup plus heureux.
Mais ie semble , ô fureur! aux aubespins stériles
Qui paroissent floris entre les rencs fertiles
Des pomgiiers porte fruit » dont le courroucé bras
Du maistre fait verser les cimes contre bas.
bon Dieu, le despit me tranche la paroUe, Et peu s'en faut ma vie auec la voix s*enuole. 11 est tant d'autres maux qui y combien qu'ils«soyent grans Combien que leur riguœur dure par beaucoup d'ans , Qu'après auoir souJOTert, on espère ressource , Car le temps passager en son isnelle course « Altère et tourne tout, et le très-amer fiel, « Par le tour des saisons se radoucist en miel , « Le miel en amertume » et la nature et estre « Des choses se refond, car le temps est le maistre.
lyANDRB DE RIVAVDEAY. 14S
< Mais ce n'est pas ici que le temps vigoureux « Peut ou doit exercer son effort valureux.
« Le temps ne peut changer les Qeres destinées « Ni les choses de Dieu aux hommes ordonnées , « Qui sont sans repentir; car Dieu a adiousté « Aux inchangeables vœux l'aigre nécessité, a nécessité dure> ô compagne fascheuse « Des vœux, et qui les suis d'vne trace orgueilleuse, « Qui as les mains d'airain armées de cousteaux , » De coings et de boulets et de pesans marteaux, De tenailles et crocs, qui rompS, froisses et casses, Soubs qui ployent le Ciel, et les contrées basses De la terre subiecte ; et tous les elemens Portent, comme vassaux, les fermes iugemens ; Car Dieu le veut ainsi ; tu m'ostes , 6 cruelle , DVn vertueux mari Tamitié saincte et belle ; Cela me fait plorer, car i'ai regret plus grand De ce dont mon ieune âge est encor ignorant.
le veux ce que ie n'ay et le veux dauantage Pour ne l'entendre point, et mon très-prompt courage S'eschauffe en son désir, et veut plus fort auoir Ce qu'il ne peut iamais ni cognoistre ni voir, Que s'il le pouuoit mieux , et n'est folle ou légère Ma forte conuoitise , et nulle autre plus chère A ce sexe a esté y de qui le plus grand heur Est aux enfantemens, premiers fruits au Seigneur, De qui le temps passé la très-haute prudence Les femmes a béni pour leur seule semence.
Aa demourray-ie ainsi y poureté bassement Sans enfans, sans honneur et sans contentement? Ce n'est point la famine ou la desconfilure.
Et, perte du pals, de la guerre Tiniure, Qui me vole mon bien, mon soûlas , mon désir, Mon gratieux espoir, mon bonheur, mon plaisir. Dieu , leue ta main , et ta griefue iustice Qui rigoureusement persécute mon vice; Mais mon père qui t'a Gdelement serui, Dieu, ce chastiment auoit-il desserui?
Ni celuy qui fendit, d'vne verge puissante , De la vermeille mer la course violente , Et vjeit derrière soy le maudit Pharaon Remascher en mourant TEg^^ptien sablon; Et qui par les déserts, d'vne excellente grâce, Entretint quarante ans le mutin populace , Et le maintint vainqueur, mon père surmonta ; Ni celuy qui après dans le lourdain planta Douze pierres qui or apparaissent fichées, Tesmoignage éternel des ondes asséchées, Qui força Hericon , et feit pendre le Roy De Gai , feict l'autel et y graua la loy, Dont après pour tousiours la marque Hebaliene Âuertit ses neueus de la victoire siene ; Qui print Hierimoth, Dabir, Macede, Eglon, Lachis, Lebne, Gazer, Assedoth et Hebro'n ; Qui allongeant le iour creust du soleil la peine , Lorsque Dieu obéit à la parole humaine :
Qui les pals suiets de bien trente et vn Roys Feit porter desconfits les hébraïques loys. ^ Ni lude successeur, Othoniel , Debore , Ni le vaillant Barac ni Gedeon encore, Qui issu pauurement du sang Manassien, Du cruel Madiad sauua le peuple sien :
D'ANDBB DB RIVAYDSAY. m
Lorsqu'au chesne d'Ephra la puissance diuine
Fortifia sa foy d'vn admirable signe ,
Et le feu du rocher feit ardre tout soudain
Le potage et la chair et les pains sans leuain ,
Et lorsque la toison fut la nuit arrosée ,
Le champ demeurant sec^ d'vne humide rosée;
Et puis yne autre nuit yn miracle nouueau :
La toison devint sèche et le champ fut plein d'eau.
Le bien fait de ceux-là ne fut plus profitable
Aux yeux du Seigneur que Tacte mémorable
Sur le pals d'Àmmon : TEleazarien ,
Lequel le Suriene et le fils Zambrien
DVn seul coup transpercea, eut pour ceste œuure belle
De sacrificature alliance éternelle.
Mais, hélas! lephté, quoy? ô perel quel loyer
T'est donné y qui te fait pour iamais larmoyer!
Et moy^ au peu de temps qui encore me reste,
Par deux coulans ruisseaux de cette triste teste,
En déplorant le tien , et mien plus grand malheur,
Vomiroy par les yeux peut-estre ma douleur.
Aa , mois , vous défaillez , mon mal ne faut encore Vous serez tost passés , et mon mal commence ore; que deux mois sont courts I à Dieu , filles , à Dieu, Mon père, ma maison > Galaad , peuple Hebrieu ! Amyes, or c'est fait, ie m'en vay, le temps passe; Or, il faut que le vœu de mon père se face.
Tay tout ploré pour moy, maintenant il m'est doux De plorer sur la fin pour ma mère et pour vous; l'ay dompté mon ennuy ; ma vaillante poitrine Veut voir exécuter la volonté diuine;
146 PREMIER LIVUE 0'ANDRE DE RIVAYDEAV.
Le monde ne m'est rien; vn enfant , vn mari ,
Ne rendent plus mon cœur ennuyé ni marry :
le consens n'en auoir, combien que mon désir
Tantost le regrestat comme vn très-grand plaisir;
le ne veux résister au vœu non reuocable »
A mon salut , mon père , à ce Dieu redoutable.
Aussi bien faudroit^il que quelque temps après ,
Pour les auoir perdus ie feisse des regrets;
l'embrasse le vouloir de IMeu et de mon père ,
le n'ay plus le souci que pour ma panure mère :
Ma mère me nuit seule , et despitant le vœu ,
Seule peut esbranl^ ma patience vn peu;
Or, à Dieu , mes deux mois ; or, à Dieu , mes compaignes
Et vous (très-seurs tesmoins de mes larmes) montaignes;
Or, mon temps est fourni , et plus le temps est prest,
Ce que ie craignoy tant, moins me fascbe et deplaîst.
Voici , i'oublie tout, ie renonce le monde,
Et le plus de mon mieux sur le Seigneur ie fonde.
C0MPL4INCTE SECONDE
I/vne Comtesse de la Basse-Allemaigne, délaissée dvn grand Seigneur Polonais, son mart/y du temps du très-victorieux Empereur Sigismond,
A ie veux commencer vne plainte mortelle, Il naist entre mes sens vne forte querelle , Mes yeux veulent parler, le cœur le veut aussi, Et la langue se dit pouuoir mieux que ceux-ci Discourir dignement ma sanglante misère.
le n'emprunte la voix d'vn Orphée ou d'Homère , Ni les vers désolés des plaintifs brodequins, Et les tristes chansons des tragiques bouquins ; Car froid est leur sauoir, froides leurs Aonides : Suiuons plustost le ton des fieres Eumenides , Dont armées aux mains de souffre et de flambeaux , Elles aiment guider les humains aux tombeaux. le n'ay point de besoin de fard ou d'artifice , le ne veux déguiser, mais descouurir vn vice. Mon mal me fait sauante, et plus naifuement L'affection saura déclarer vn tourment
us PREMIER LITRE
Que tel sans passion , qui se dit grand poète ,
Et de chastes lauriers va couronner sa teste.
Mais, las , ie choisiroy ne sauoir du tout rien,
Estre du tout muette et recouurer mon bien ;
Car i'achepte trop cher le moyen de bien dire
D'vn importable ennuy, qui me ferme le rire.
Que diroy-ie pourtant qui puisse profiter,
Ou amoindrir mon mal, ou mon bien augmenter?
Vray est qu'ayant à tort perdu ma renommée ,
C'est peu de perdre au vent vne plainte semée,
Si quelqu'vn n'entend pas que c'est qu'vn creue-cœur,
Vne peste , vne horreur, vn dueil , vne rancœur,
Qu'il n'aille pas cercher la vefue Cleopastre ,
Ni les pleurs ruisselans sur son bel alabastre^
Qu'il n'aille pas cercher la piteuse façon
Dont Dauid regretta son beau fils Absalon.
qu'il mesprise encor' vne Artemise folle,
Qui beut en vn repas tout son mary Mausole.
Pour vn amy perdu ou pour vn mary mort.
Ou la mort de soy-mesme , on se plaint à grand tort ;
Mais celuy qui veut voir vn gouffre de misères
D'horreurs, de cruautés, de fureurs singulières,
qu'il me vienne voir, et qu'il craigne pourtant
Seulement par ses yeux d'en attirer autant.
Les cieux pour m'agrandir ensemble coniurerent,
Et les astres bénins mon estât soussignerent ;
Mais mon malheur forcea ma grandeur, ma beauté.
Ma vertu , mon honneur, ma saincte chasteté ,
Pour l'honneste désir d'vn sacré mariage.
Tout mon mieux ne fut rien qu'vne despite rage;
Treistre me fust le ciel et' le Dieu periuré,
D'AlfDRB DE RiyAYDSAV. 149
Treistre me feit aussi le bonheur espéré.
Les Grâces à ce lit onques ne se trouuerent.
Mais les trois seurs d'enfer lourdement le brassèrent ,
Et auec des flambeaux y vindrent éclairer
Par lesquels on souloit les corps morts enterrer;
Le chahuant hideux ceste nuit sur le feste
De ceste maison-là vint maudire la feste ^ :
Tisiphone hurla sur ce lit maintes fois ,
Et la noire Âlecto y ietta des abois ,
Ayant de scorpions et mille lézards vertes,
De serpens, ses cheueux, les épaules couuertes.
homme desloyal I pour ta légère foy
Les cîeux ont fait verser ce desastre sur moy ;
Par toy le ciel en moy a démenti son œuure,
Et par toy ma vertu vn vice se descœuure ;
Par toy 9 cruel , le pas du bonheur m'est fermé,
Et par toy le malheur contre moy s'est armé ;
Par toy le mariage autresfois honorable
N'est rien plus qu'vn ioùet.qu'vn songe, qu'vne fable;
Par toy la promesse est vue inûdelité ,
Par toy le déshonneur est en l'honnesteté.
Or, si l'on veut sauoir pourquoy tu m'as haie ,
Et pour quel mal si grand tu m'as amsi trahie ,
On n'en trouvera point s' on ne veut estimer
Que c'est vn grand péché de sainctement aimer.
D'aimer cet homme là qui , sous le tesmoignage
De Dieu cent fois iuré, m'a promis mariage.
1 Ce yers et les cinq qui précèdent figurent déj& an dernier acte de la tragédie d'Aman.
iso pumA Lims
Voilà tout mon forfait ; la iustice de Dieu Ne me peut reprocher autre chose en ce lieu ; D'ailleurs ie suis fautifùe, et la Nature égale M'a soumise au péché d'vne loy générale; Mais, s'il faut discourir de tes fautes et toy, meschanty que dénient ta paroUe et ta foy ?
Et la main que cent fois tu as iointe à la miene, Lorsqu'auecques isermens tu m'auouois pour tiene. Nous creumes, ô malheur, à tes desceuans mots, Nous creumes aisément tes gratieux propos , Et alors mon esprit tout simple et tout jQdele Ne pouuoit croire en toy vne lascheté telle , Et certes ie n'auoy grande cause ou raison La penser d'vn seigneur de si bonne maison ; Mais depuis que de tous fut la fraude aperceue, On deit que de léger i'auois esté deceue.
Qui par tant de sermens ne seroit bien deceu? Certes , il n'y a nul qui ne les eust bien creu. Aa, doit-il donc sembler aux hommes si estrange. Et à ce fin trompeur vne grande louange^ Suiet de moquerie au vulgaire ignorant , (Lequel va de son pied les autres mesurant), D'auoir peu abuser vne femme , vne amante, Soubs ombre de Taneau , imposture meschante ! Encor' long temps après que le fait recognu Ëstoit deia de tous pour assuré tenu, le ne le croyoy pas, et l'amitié fidèle M'empescheoit de iuger vne cruauté telle ; Lors pour toy bien souuent à moy-mesme mentoy, Et cent mille raisons, subtile, i'inventoy, Et rien qui contrevint à ta foy tant iuree
D'AIGU 0B inrAV^SAY. ft^
Peut entrer, que hiea t^rd, en mon ame égarée. A la fin ie creus tout, quand ni mon amitié » Ni mon cœur patient peurent trouuer pitié En vn cœur endurci ; ô si la nuit première , Ou celle de deuant eust peu m'estre dernière , Pendant que ie pouuois honnestement mourir, Piutost que les brocards du faux peuple souffrir. fureur, ô douleur, nous sommes donc bien folles, Quand nous croyons soudain aux promesses friuole^ Des hommes abuseursl lis iurent, amoureux, Les puissances des eaux, de la terre et des deux» Mais ont-ils bien ioui de la personne aimée , Leur promesse est soudain d'vn oubli consumée. Encore m'a Ton dict , ô homme, très-mauuais , Que tu te ris du tort que toy-mesme me fais : Et en tenant yne autre en ma place embrassée , Tu luy fais le discours de nostre amour passée. que ta gloire est grande ! il te faut esleuer Yne haute statue et ces mots y grauer :
a Ce FYT YN GRAND GVERIUE& QYI , BRISANT SA PROMESSE , « FVr SI FIN D'aBYSER yne PAYYRE PRINCESSE. »
Ris tant que tu Youdras; misérable, la fin Fut iadis de tous ceux qui tinrent ce chemin : Thesee fit errer la Yierge Minolde Sur le bord Naxien sans secours et sans guide Apres Tauoir deceuê, et que pour lui quité Elle eut son doux païs et son père irrité.
Mais le trompeur paya ceste cruauté lasche.
Car Dieu iuste Ycngeur, quoiqu'il tarde se fascbe ; Thesee fut en fin mesme par FEdict sien Honteusement priué du sceptre Athénien,
15t PBEIIIER UYBS
Qu'vsurpa depuis luy le vaillant fils d*Omee ,
Et des Thesides fut la race ruinée.
Et toy, Demophoon , non moins que luy cruel ,
Et infâme héritier du crime paternel ,
ladis receu fuyard par Phyllis Thracienne,
En hoste et en mary lui faucea la foy tiene :
Aussi ne fus-tu pas plus que ton père heureux,
Et le destin punit cet acte vitieux.
Diray-ie le larcin de lldœen berger.
Qui vint à la malheur au riuage estranger,
Quittant le chaste lit d'Oenone Phrygiene
Pour dérober celuy de la Tyndarienne?
Ce paillard mutina presque tout Tuniuers ,
Et par guerre et par feu et par tourmens diuers
Feit mourir son rieux père et ses courageux frères,
Et du monde accabla deux parties entières
Au port Dardanien ; et de sang et corps morts,
Empuantit de Xanthe et Simois les abords.
Hercueil laissant aussi Ja Galydoniene,
S'embrasa de Tamour d'Iole Oebalienne/
Et tourna le fuseau de ses trop rudes doits ,
Ainsi que pour Omphale il faisoit autresfois;
Mais il brusla tantost aux Oetœennes flammes,
Pour auoir trop bruslé pour les estranges Dames.
Ici plustot le temps que le propos faudroit.
Que cinq cens faits pareils dire encore voudroit :
Le faux Roy Chilperic estrangla sa Galfonde,
Ayant pour femme prins la putain Fredegonde.
Dieu! que sa maison sentit tantost après
De meurtres et de maux et de cuisans regrets,
Pour auoir, soubs couleur d'vn nouueau commérage
D^ANDRIS DE HIYAYDSAV. 163
Faucement attitré, rompu son mariage :
Gomme les destins seurs ont iadis arresté Des tourmens très-exquis à la desloyauté, Et ce très-grand Seigneur, maistre des destinées, Qui a aux abuseurs les peines ordonnées.
N'a rien oncqu' recerebé de si griefs ebastimens Que les lascbes faulceurs des gardables sermens. Or, fut trompée aussi la Colcbique Hœdee, Aussi triste que moy, mais plus outre-cuidee, Et qui trouua très-bon de la faute venger De celuy qui osa sa foible foy cbanger?
Ainsi mourut Hercueil par sa Deianire; Clytemnestre priua de la vie et TEmpire Son mary, s'ennuyant que du sac Phrygien Gassandre il amenoit pour tenir le lieu sien. Mais tu as plus failly que le faux Aesonide, Qu'Hercueil , qu'Agamemnon et le mauuais Agide ; Car celuy faut bien moins qui trompe simplement, Ou d'ailleurs irrité esconduit rondement, Bien que nulle couleur face la foy fauceable ; Neantmoins cestuy^là est le plus excusable.
Mais celuy qui au temps qu'il fiance sa foy S'apareille à la rompre et en son à part soy; N'ayant cause nouuelle , à Tbeure mesme trame La future trabison, a bien plus mescbante ame. Bref, celuy-là qui peut sous les mots mielleux D'vne feinte caresse et bypocrites yeux.
Pour penser de long temps vne telle iniustice Et perfournir après sans repentir son vice , Qui peut feindre vouloir cela qu'il ne veut pas, Qui fait semblant priser ce dont il ne fait cas,
tS4 riBfiKH LFfril
Et au pris de sa foy et de rhonneur apreste Et le sien et d'autruy, cest acte deshonneste. Il a yn chesne dur, il a du triple airain Enté dans la poitrine, et est fait de la main^ S'il le faut croire ainsi» du fils de Promethee, Et d'vne pierre dure en derrière iettee»
Cestuy la peut planter, impiteux, dans le flanc De son père le glaiue, et peut tirer le saog De ses frères germains; il peut trahir son Prince, Il peut troubler Testât d'vne grande prouuinoe ; Il peut, comme n'ayant nulle religion.
Remettre cncor' vn coup Osse sur Pelion, Afin d'oster à Dieu, d'vne géante dextre, Son throne , sa grandeur, sa couronne et son sceptre. En ce monde il n'est rien de cruel ni sanglant, Dlniuste et de meschant, de fier et violent.
Que cestuy sans scrupule aussitôt n'accomplisse. Somme ce qui luy plaist ne luy semble estre vice ; Encor' n'est-ce le pis, car maint an reuolu , Et le mal descouuert , tu m'as souuent voulu Par lettres retromper, feintement gratieuses. Mais si i'y eusse creu , vrayment pernitieuses. Et tes ministres bons, menteurs très-asseurés, M'aportoyent des propos et messages dorés.
Par lesquels, ô meschant, si i'estoys aussi beste Que tu es desloyal , tu marchandois ma teste. Hais Dieu a contenu cette homicide main, Et fait que contre moy on entreprist en vain , Et versé contrebas le venimeux breuuage Dont par son moyen seul i'ay peu fuir ta rage; Mais ie n'ay peu fuir le poison dangereux
D'ANDIE DB RITAYDEAT. m
De ta très-fausse langue, et tu as, malheureux »
Déchiré mon honneur et saincte renommée,
Que tu deurois auoir comme la tienne aimée ,
Et tu n'en as pourtant si laidement pensé
Que ce que tu disois; mais t'estant auancé
D^en mesdire si fort , il ne t'estoit louable
De r'aprouuer cela que si vitupérable
Tu iugeois par auant, pour ce que tu auois
là meffait, redoubler ton vice tu deuois;
Pour cela le malheur qui ma teste enuîronne
Est importable et grand-, mais le Seigneur n'ordonne
Moindre peine à Tautheur, tous les iours il décheoit
Et de biens et d'honneur, comme chacun le voit :
II a fait autresfois à son Prince seruice
De capitaine preux et bon suiet office ;
Mais rien les derniers ans, il a mieux commencé
Que non pas poursuiuy; il s'est desauancé
Au temps qu'il falloit croistre, et ses mal perdus biens
Il a tasché rauoir par de mauuais moyens;
Mais il n'a succédé, car celuy qui butine
Est souuent despouillé par la force diuine :
Somme, il est au safran, les plaintifs créanciers,
L'interest, l'hypothèque ont à tous les quartiers
De quoy l'importuner, et toute sa richesse
N'est rien plus que l'orgueil d'vne haute noblesse.
Il en avint autant à Ânthoine autresfois.
Qui se veit ruiné de tout en peu de mois.
Bien que , grand Empereur, il eust eu seigneurie
Sur la pluspart du monde et sur toute l'Asie
(Qui luy payoit par an six vingt millions d'or.
De quoy pour bien content ne se tenoit encor) ;
186 PBEIIIER UWR
Depuis qu'il eut laissé la pudique Octauie
Et qu'yne Gleopatre eut son ame rauie 9
Ce braue cbeualier, vaillant et redouté
Deuint craintif et lasche, et fut tantost dompté
Par le ieune Cœsar, et quitta son armée
(Suyuant honteusement la femme trop aimée) ,
 la mercy de Tonde et de ses ennemis,
Y ayant hasardé seruiteurs et amis;
De là fuyant tousiours de Goesar la furie
Il se veit rembarré aux murs d'Alexandrie ,
Et pour estre en vn coup libre de tout effort,
Luy-mesme se donna en desespoir la mort.
Tu n'as point faute aussy d'vne autre Gleopatre
Qui iusques à ce iour t'a causé maint desastre,
Dont il fut et à toy et à moy grand besoin
Que lorsque tu la veis elle eut esté bien loin,
Tu eusses satisfait, croy-ie, à ta conscience.
Et au lieu du pecbé fusses en innocence,
Et ie ne seroy pas froide et seule en vn lit,
Yefue de vérité , ta femme ainsi qu'on dit,
Et ne me plaindroy pas des iours pleins de paresse
Qui ne ramènent point l'ancienne promesse;
Gar les vrais amans seuls sçauent compter les iours,
Et des ans atendus les trop tardifs retours :
Or, ceste autre t'a prins et t'est si agréable.
Que par elle auiourd'huy tu demeures coulpable.
Mon amour n'estoit pas du tout si affeté
Ni lascif que celuy qui t'a mieux arresté;
le cheminoy sans vice , et plus l'amitié mienne
Tendoit à s'obliger pour iamais la foy tienne.
Ge lien t'a fascbé, car c'estoit ton désir
IVANDRB DE ftlTAYDEAT. 157
D'aimer en tel endroit, où tu prinsses plaisir,
lusqu'à ce que tes yeux et passion nouuelle
Te feissent amoureux d'vne face plus belle.
Voilà bien des raisons; il en est toutes fois
Quelquesynes après indignes de ma voix.
Si n'est-elle pourtant de plus illustre race ,
Ni d'vn nom plus cognu, ni de meilleure grâce,
Et si n'a rien en soy qu'on doiue plus aimer;
Mais vous estes tous deux en vn fait à blasmer.
Qu'elle estoit lors liée , et que sa renommée
En estoit à bon droit de long temps diffamée :
Rien n'assemble vos cœurs qu'vn désir chatouilleux ;
Elle est libre & présent ; mais premiers sont nos vœux ,
Première la promesse et la loi très-honneste
Qui saincte m'obligea premièrement ta testé.
femme, ie te dis qui mes baisers surprens.
Et qui du mien si proche et priuee te rens.
Recule-toy de là, en public ie t'auise
Que la main que tu tiens m'est liée et promise.
Choisis-en donc quelqu'vn qui soit tout libre et franc,
Et ne desrobes plus d'autruy la place et ranc ,
La chose que tu tiens follement embrassée
Est à autre seigneur, qu'elle me soit laissée;
Oste-toy de ce lit, qui, si tu ne le sçais,
A vn autre est voué; va-t'en doncques en paix,
Cette couche n'est vuide, ou le lieu tu occupes
D'vne plus légitime, et son droit tu vsurpes.
Si tu faux , auertie encor' doresnauant,
Aduldere sera pire que par auant.
l'ay esté trop par toy long temps abandonnée,
Par toy i'ay demeuré mal propre et mal omee,
158 PRSXIBR UVRB
le n'ay point porté d'or sur la teste ou les mains,
le n'en ay point porté sur la gorge ou les reins;
le n'ay voulu sentir Tambre gris ou cyuette ,
le ne me suis parée à aucun iour de feste,
le n'ay suiuy le bal, les ieux ni les banquets ^
Ni la douce musique ou les plaisans caquets ,
Ni tout ce qui iadis esbatoit ma ieunesse»
Premier qu'on m'eust surprins d'vne feinte carresse.
Par toy i'ay trop versé de larmes et de pleurs»
Et en dueil i'ay passé mes iours estant meilleurs;
Le soleil au sortir de sa couche dorée,
Ni beuuant TOcean, m'a onq' veu qu'esploree,
Tay le plus fort hay ce qui plus m'auoit pieu ,
Et le plus fort aimé .ce qui m'auoit despieu.
La chagrine tristesse et solitude noire,
Ce que qui m'eust prédit ie ne Feusse peu croire,
Au temps que ma verdeur vuide de passion
N'auoit encor senti aucune afOiction»
Et deuant que l'amour» la fîere ialousie
Et FinGdelité ennuyassent ma vie ,
Tu sçais que les sanglots , Seigneur» et les souspirs
Ont succédé depuis à mes premiers plaisirs ;
Et tu sçais bien aussi qu'enfin ie suis restée
La plus triste du monde et la plus deiettee.
femmes, gardés-vous que les atraits trompeurs
Et les sermens mentis ne séduisent vos cœurs.
Coures à mon exemple, ou mesme sans mon crime;
le me plains d'vn Seigneur qu*on tient pour magnanime ;
Voies que ma vertu, mon sang ni ma grandeur
Ne m'ont sçeu reuencher d'vn immortel mal-4ieur.
Si vous auiés peu voir mes oomplainctes horribles.
D'ANDRE DE HIVAVDEAV. *80
Si VOUS auiés gousté mes douleurs très-sensibles.
Mon despit , ma fureur, mon cruel desespoir,
Et mille passions que ceux peuuent sçauoir
Seulement qui les ont, mainte mort très-cruelle
Vous viendroit plus à gré qu'vne auenture telle.
que la mort est douce! ô que les efforts tous
Des destins ennemis sont gratieux et doux !
que tous les malheurs du monde ioints ensemble
Sont moins grans et moins griefs que le mien ce me semble 1
Or, Dieu est juste iuge : il ne pourroit pourtant
Visiter mes péchés d'vn supplice plus grand.
Neantmoins ie le loue, et croy que sa iustice,
Quelque temps à \enir me sera plus propice-,
Mais toy, ô infracteur des sermens et des loix,
Sentiras sa fureur sans pitié quelquefois;
Rauise-toy deuant, et d'vn effet contraire
Fay à ce grand Seigneur ta repentance plaire.
Pourquoy me hais tu tant que perdre tu te veux,
Plustost que retourner soubs le ioug odieux
Du promis mariage? ta haine est bien chère
Et te couste beaucoup; ce t'est chose légère
De viure tousiours vefue et de courroucer Dieu ,
Mais que ie ne retourne en mon ancien lieu.
Est-ce que ie suis poure ou que ie ne suis belle?
Tu te trompes bien fort, si tu n'en as que telle
Qui soit digne de toy, tu n'en auras iamais;
Cela pourtant en moy iustement tu ne hais;
le ne t'estoy point laide aux années premières,
Lorsque tu m'apastois des chères coustumieres.
le ne suis pas aussi née d'vn lieu si bas
Que tu ayes raison d'en faire peu de cas;
160 PRBMIBR LIYRB
Car mes père et ayeux, très-vertueux et grans.
Furent des Empereurs bien fort proches parens»
Et nulle race encor' plus grande ou ancienne
Se peut en ce pays renommer que la mienne.
Davantage tu sçais ma naifue bonté.
Ma douleur, ma rondeur et ma simplicité,
Au temps que ta faueur déclina désolée;
Tu sçais quelle ie fus aja secours appelée
 tes gens et à toy, et tascbay de r*auoir
L'honneur de celuy-là qui le mien deceuoû*
Auoit osé deuant, et de mémoire neuue,
l'auoy nagueres fait de ta loyauté preuue ,
Mesme en tien seruiteur, bien qu'il fust estranger,
Celui qui m'euoya finement messager
Confessa sur la fin que vrayment i'estoy bonne ,
Mal digne, disoit-il, qu'il se trouuast personne
Qui entreprist me nuire, ou me rauir, meschant,
La vie par poison ou le glaiue trencheant.
Il parloit tout ainsi , dont ie deuin peureuse
Que Ton ne me dressast quelque embusche fascheuse.
le ne laissay pourtant au temps que ton bateau
Versa la proue en bas par la fureur de Teau ,
De t'estre fauorable et prendre la defence
De tes gens mal menés, mesmes en ton absence;
Mais tu Tas oublié et n'en recognois rien,
Et si me rens tousiours quelque mal pour le bien
Quoy ! ne sçauroy-ie au moins t'emouuoir par le gage.
Lequel m'est demeuré de notre mariage.
Helas! ie m'atendoy qu'il me deust faire aimer,
Et ton cœur trop plus froid que glace r'enflammer.
Car (fors qu'il ne sera trompeur, comme i'espere),
D'ANDRE DE RITATDBAV. 161
D'ailleurs partout au vif il ressemble son père.
Ores ai-ie esprouué que tu es sans pitié ,
Sans respect, sans douceur, comme sans amitié ^
Et es prest d*encourir l'assurée vengeance
De ce Dieu qui voudra maintenir Finnocence
De la meilleure part ; et de son doi très-fort,
Comme Dieu des sermens^ se ressentir du tort;
Et si tu crains ce Dieu , ame fiere et sanglante ,
Premier que d'esprouuer sa fureur violente.
Tourne ce cœur ferré , ramolli cet acier,
Habille nous ta foy et ne sois plus si fier ;
Tu trouueras en moy vue volonté telle
Qu'alors que de mal-heur ie te semblay trop belle.
le prie pour ta foy, pour ton bien, ton honneur,
Et pour moy rien du tout; i'aiourne le Seigneur,
Tesmoin de tout cecy que iamais variable
Tay eu en tout ce temps la volonté semblable.
Dès le commencement le bien me sembla bien ,
le consentis sans force vn si chaste lien.
Et comme le suiet estoit d'vn désir digne ,
Aussi fut mon désir excellent et insigne ;
le desirois alors, tout tel est mon désir,
Que quand premièrement mon cœur il vint saisir,
Fors qu'il est augmenté et qu'vne attente grande
A fait de plus en plus mon enuie gourmande.
Et pour me voir depuis ce grand bien emporté
Qui devoit estre mien et qu*auoy mérité,
le n'ay point refroidi mon ame désireuse
De la deue faneur de ma flamme outrageuse;
Et tant plus que Ton m'a ce deuoir refusé ,
Tant plus s'est mon amour sainctement atisé,
ICi PREMIKE tlTHB
Et de mon sainct vouloir la première conduite Est toute tesmoignee en ma constante «uite.
Celuy qui souhaita m'auoir leger^nent Légèrement aussi a faucé son serment; n fonda son vouloir sur la beauté passable, Et ie fonde le mien sur la vertu durable.
Voyez la différence : il a longtemps voulu, Ores il ne veut plus ; mon esprit résolu A la suite du bien de plus en plus désire.
Ma volonté s'auance et la siene s'empire ; le suis bien malheureuse, et il n'est sous le ciel Outrage, ni despit, meschef^ poison , ni fiel Qui n'abonde en mon estre, et neantmoins ma peine Par le bien de l'espoir quelquefois prend aleine; Yray est que Ton me dit d'vne commune voix :
Qu'atens tu? poureté! ô que tu me déçois I Tu nourris ton malheur d'aprehensions vaines , Les choses à venir sont tousiours incertaines, Tu n'eschapperas point des tempestes au port, Et sera ton souhait preuenu par la mort.
N'atens point guerison de cduy qui te Ueee, Et ne te fie pas en aucune carresse ^ Car il est résolu de tromper ta langueur, Et de faire brusler à tout iamais ton cœur.
Encor' qu'il fust ainsi, ie ne le veux pas crcnre; le ne veux pas noircir la merueiUeuse gloire Qu'il a d'ailleurs partout, car ie croy qu'il voudra. Et qu'à la fin vaincu tout mon droit me rendra , Et tant plus que ce bien se fait long à atendre, Plus ie le trouue doux, et plus i'y veux prétendre. Et quand ce qu'on me dit véritable seroit.
D'ANISbB de RIVATDBAY. 163
Ce mien souhait pourtant moindre ne deuiendroit , Car il n'est point fondé sur la fauce inconstance D'vn qui veut et ne veut, d'vne contraire chance, Car il n'est point fondé sur le vouloir d'autruy, Qui me seroit sans doute vn mal feable apuy.
le ne laisse pourtant de désirer sans cesse Ce qui m'est reculé d'vne lente paresse.
le sçay ce que ie veux, ie sçay ce qu'on me doit , le voy le tort d'autruy, et si voy bien mon droit ; Et quand tout mon espoir tourneroit au contraire , Mon désir pour cela ne se sçauroit deffaire.
C'est assez , mon malheur ie contente d'espoir. Et veux de plus en plus ce que ie veux aùoir.
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