COMPLAINCTE TROISIESME
De Saphire, femme de Putiphar^ Capitaine des gardes, ou Grand-Maistre dhostel de Pharami, suyuant ce qui est escript au XXXIX chapitre de la Création, Hure de la Saincte Bible»
^ÉRAPiSy ô grand Dieu qui gardes cette terre De peste et de malheur^ de famine et de guerre ! Qui est cest estranger seruant en ma maison Qui altère mon sens et trouble ma raison?
quel front, ô quel œil, ô quelle contenance » Quelle beauté paroist sous sa poure apparence! le crois certainement et n'est fausse la voix Qui murmure qu'il est de la race des Roys s Son aïeul Abraham, d'vne race guerrière, Du Roy Ghordolamor deffeit l'armée entière , Sauua Loth , son neueu , et ploya sous sa main La cité de Sodome, audacieuse en vain.
Pour luy et ses neueux les* campagnes herbues Ont peu mille taureaux, mille brebis velues , lusques à ce iourd'huy; cestuy-cy ressent bien Sa superbe origine en son graue maintien.
Si ie n'auois conclud en mon chaste courage
De ne rompre iamais les loix du mariage,
le pourroy cheoir ici : si vous sauez , ô Dieux ,
Que depuis que i'entray sous le ioug gratieux
De mon très-cher mary, iamais , iamais mon ame
En cent occaâoos ne brusla d'autre flame;
Mais, ie vous prie, ô Dieux, faites vn bruit en Tair,
Et me frapés, vengeurs , d'yn homicide esclair,
Premier, 6 chasteté, que tes droits ie viole.
Et que pour mon mary vn estranger i'aecoUe.
Geluy qui printla fleur de ma virginité
A toutes mes amours auec soy emporté»
qu'il les garde bien , et n'ay peur qu'à personne,
Tandis qu'il sera vif, aucune part i'en donne.
Mais quoy? Seroit-il vray que les Dieux feîssent cas
Des bons et mauuais tours que nous faisons çà-bas?
Tu es craintifue en vain, misérable Saphire,
Des faits des amoureux les Dieux ne font que rire;
Le plus grand Dieu de tous me pousse et me conduit,
Amour, qui tous les cœurs soubs son sceptre réduit.
Helas! Saphire, helasl où vas-tu , malheureuse?
Tu es desia vaincue, ô atnour furieuse I
Donques tu enfiraindras la parolle et serment
Qu'à Putiphar tu as preste premièrement!
Ton honneur et ta foy, les Dieux, ta renommée ,
Et sera pour iamais laidement diffamée !
l'estriue pour néant, car le feu du dedans
Me tourne et peruertit la prudence et le sens ,
Et force la raison , car, he Dieu ! quelle rage
Me fait trouuer fascbeux le ioug du mariage?
Et vraiment il est trop : il est des nations
d'anurb de rivaymat. i%^
Où Ton ne garde pas ces superstitions; Sans en nommer beaucoup , lesBabylonienes, Celles des Nasamons» ni les Lacœnienes N'ont le frein si serré; estroite est nostre loy. Et punit par la mort ceux qui faucent leur foy. losepb sçait bien cela, puis il a Tame saincte, Et des bommes il ba , et de son Dieu la crainte. Que pleust aux Dieux qu'il fust prins de mesme fureur Que l'eusse son vouloir ou bien qu'il eut mon cœur. Sérapis , qu'est-ce cecy? à la première atainte, le ne sentois encor l'amoureuse contrainte , le n'entendoy mon mal et ne pensoy pecber»
Et cuidoy ma blesceure aisément estancher :
Peu à peu le feu creut, la plaie fut mortelle» le voulu voir souuent, ie voulu sembler belle, le m'agorgiasé; et si quelqu'vn estoit Mieux parée y mon ame enuie luy portoit.
Toutesfois, en veillant ie n'ay eu hardiesse De lui faire sçauoir ma gaillarde tristesse ; Mais maintes fois la nuit , il m'a souuent semblé Que i'auoy tout le corps à losepb assemblé , Et combien qu'endormie ay changé de couleur»
Tesmoignage asseuré d'vn estrange malheur.
Cheftiue que ie suis , ô quelle est cette image De ces folastres nuits qui troublent mon courage? Certes , loseph est beau et mérite très-bien Qu'on l'aime eperdument» n'estoit ce fort lien; Il est digne de moi» mais cependant qu'on veille le ne m'essaye faire vne chose pareille :
le pourray bien souffrir que le sommeil souuent Représente ce songe et le dissipe au .vent»
168 PRBinBR LIVRE
Car il vient sans tesmoin, et ses douces sagettes Me chatouillent partout de piqueures secrettes. petite Venus , ô tendre Gupidon, Vous êtes deux tesmoins que ce dormir est boni que i'y suis contente, ô vos délices belles Me font lors trembloter iusques dans les mouêUes. Le souuenir m'en plaist, mais courtes sont les nuits, Et portent quelque enuie à mes secrets déduits. Âa , quel est ce plaisir qu'on ne sent que par songe , Et qu'au premier reueil on troue estre mensonge ! Les songes ont-ils point quelque puissance ou poix? Les songes deceueurs ont trompé mille fois La femme de Geyx et Biblis Miletides.
Sommeil Gimmerien , 6 desloyale guide De nos euenemensi qui nous fait espérer.
Moqueur de tout ceux-là qui s'osent asseurer En tes obiets trompeurs. Et toi, nuit ténébreuse. Qui cuides contenter mon ame désireuse Fournissant mon souhait , en vain , comme tu peux ! Pourtant quoy que i'ay dit, consentir ie ne veux Tes folles visions, qui mon désir aiguisent De frians aiguillons et ma chaleur atisent; Car l'honneur me défend de suiure ton conseil , Et le iour retourné ne m'en donne vn pareil.
Retirés-vous de moy, ô flammes deshonnestes , Sus, allés, cherchés place aux ennemies testes De celles que ie bay; ô s'il fust aduenu Que loseph eust esté le premier détenu De ceste passion, ou auroit apparence De n'econduire pas sa chaude violence.
Donc qui ne l'eusse pas suppliant repoussé;
IVANDRB DB RIYAYDEAV. IA9
Moi-mesme suppliray I ô désir insensé ,
Enragé furieux, las! pourrai- ie bien dire
Au trop chaste loseph mon amoureux martyre?
Pourray-ie confesser? Oui, oui, ie le pourray,
Puisqu' Amour est vainqueur, ie le descouuriray.
LasI ou yay-ie tomber? ô quelle chaude flame
Altère et fait bruslerle dedans de mon ame?
Comment commenceray-ie? Aa ie change couleur,
le m'asseureray mal sur le point du malheur :
le tremble, ie suis blesme et vn ver m'epoinçonne :
Tout le corps de la teste aux talons me frissonne;
le suis mal résolue , et croy qu'il vaudra mieux
Pour le commencement faire parler les yeux :
Les larmes et souspirs seruiront de harangue,
Et pourront suppléer le défaut de ma langue :
Si faudra-il parler, peut-estre il n'entendra
Par gestes seulement ce que mon cœur voudra.
Il faudra discourir, mais , ô Dieux , s'il refuse ,
Et puis à Putiphar mon amour il accuse,
Que sera-ce de moy ? On voudra par la mort
Par les lois du païs sur moi venger ce tort.
Mais le gentil loseph n'a pas vn tel visage,
Ni vn front qui desguise vn si lasche courage :
Le déclarer ne peut nuire de ceste part ,
Mais nuire il me peut bien pour vn autre regard :
le crains d'estre éconduite, et après ceste iniure,
Nulle peut arriuer qu'aisément ie n'endure.
Dieux ! quel trouble est cecy ? vn refus m'est la mort ;
Et beaucoup moins honneste et moins seur est l'accord;
Quand l'aurai demandé, soit la responce telle
Qu'on veut; eir me sera ou infâme ou mortelle.
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Mais^ holà , pauure femme, holà, raQis&-toy, Cependant que tu n^as encor' enfreint la loy! Puisqu'au corps ceste honte encore n'est accompiie^ Arrache-la du cœur et Teffaee et l'oublie.
Helas, durant le iour ce chaste pensement Prend place quelquefois en mon entendement; Mais sitost qu'il est nuit, ou soit que ie sommeille, Ou soit comme tousiours tourmentée ie veille^ Lors vn aueugle feu s'espand en tout mon corps , Et de mille tisons m'ard dedans et dehors :
le retrace souuent mes flammes furieuses, Et lors l'obscurité me les feint bienheureuses. Pourtant ie désespère encor' en m'asseurant.
Et n'espère trouuer aucun bien qu'en mourant, Et trouuer quelque bien toutesfois ie désire. Soudain ie ne le veux, et ce désir empire; le débat y doute et crain : ainsi ma passion Ne peut faire iamais de resolution.
Gomme vn orme bien grand qu'vn charpentier s'essaye Verser la ctme en bas; et ia de mainte playe Le fait crouler; on doute en quelle part ce troQC » Bruyant horriblement, s'estendra de son long, La troupe des ouuriers se recule peureuse Pour ne sentir sur soy la chute dangereuse :
Ainsi mon esprit plein de malcertains discours Se transporte agité de maudites amours.
folle 9 resouls^toi et secoue ces flames Indignes, tu sçais bien, des vertueuses dames, Si tu peux , malheureuse , ô veux-le si tu peux ; le le veux et ne peux, car mes violens vœux Maîtrisent ma raison, et la belle Erycine
I^ARDIIB BB RiVATBBAy. m
M'offre auec son enfant vne faneur insigne.
Helas, ie cognoy bien et aprouue le mieux;
le vay suyuant le pire, et mon <5œur vitieux
Se tient desemparé de cette forteresse
Qui pouuoit résister à la folle déesse ;
De ceste chasteté que le fer ni les feux,
Ni crainte de la mort, ni For delitieux,
Ni mesme le destin , ni tout ce qu'on peut feindre
De fier et violent, deuroyent pouuoir enfraindre.
Mais seroit-l'on muni de telle saincteté
Qu'on ne fust point surpris de si grande beauté ,
De ces râlons diuins qui doucement décochent
Force traits amoureux qui les voyans approchent,
Et de ce beau menton sans aacun poil encor%
Et qui , s'il en auoit , feroit bien honte à l'or,
Et de ce front poli qui imite des cieux
La part qui demi-ronde aparoist à nos yeux,
Et de ses dignes doits de l'enfant de Semele ,
Et ceste cheuelure infiniment plus belle
Que celle d'Apollon, et de ce coural beau
Qui sert aux regardans d'vn bien ardant flambeau ;
Non , non , ie ne croy pas qu'vne saincte poitrine
Ne se souffrit^surprendre à chose si diuine*.
Certes, elle m'a meu; certes, elle a batu
Et destruit de tous points le fort de ma vertu.
Helas, ie cognoy bien mon ancien courage,
Mon deuoir, ma raison se conuertir en rage,
Et qu'il n'est plus besoin de ces armes parer
Pour la brèche ià faite en mon coeur reparer.
Au moins en amirant la personne que i'aime,
Sauroy-ie regarder quelquefois à moi-mesme t
m PRSMieR LIVRB
Afin que ma grandeur et ma rare beauté
Me feissent mespriser la grande poureté
Du seruiteur loseph , et mon ranc ie gardasse
Pour ne rauilir point en personne si basse
Et pour ne me laisser si soudain embraser,
Car ie devroy de tous prière refuser.
le suis bien loing de là, i'ay perdu toute honte,
Et toutes ces raisons ma folle amour surmonte.
Quoy ! il s'en faut fort peu que ie n'aille acoller
Mille fois en vn iour cil qui me fait brusler !
le le veux tousiours voir; l'ayant perdu de vuô.
De la moitié de moy ie me tien despouruué*,
le ne reçoy plaisir, bien ni contentement.
Que quand ie le. peux voir près de moy longuement,
Et quand il est absent sa chambre ie visite ,
Et remarque son lit d'vne aise non petite.
Et d'vn plaisir secret surprise veux toucher
Et manier souuent ce qui luy est plus cher
Et plus familier : ce que luy-mesme touche.
Ou de ses blanches mains ou de sa belle bouche,
Très-heureux ie le iuge; et quand ie me pourroy
Transmuer en cela , heureuse me tiendroy.
Voyés quelle fureur, quand soudain il arriue ,
le me sens tressaillir ; ainsi que sur la riue
Du Nil, père des eaux, Tepouuanté poisson
D'vn bruit ou d'vn marcher, ou quelque voisin son.
le sens brusler mon front d'vne couleur ardente,
le sens fuir mon sang de course véhémente,
le me sens éblouir la vue et transporter;
le suis impatiente, et ne peus escouter
Les propos commencés, et si i'y veus respondre;
B*ANDRE DE RIVAVDEAV. 173
F/on diroy que ie veux tout brouiller et confondre, le rapaise ceux-là que ie veux irriter, le responds en colère à qui me veut flatter.
Et i'auerti ceux-là que ie m'atens surprendre, Tespouuante ceux-là qu'amis ie me veux rendre ; Bref, ie perds contenance et tourne mes desseins. Aussi ie laisse cheoir ce que ie tiens aux mains; le m'assis, ie me leue , et tantost ie chemine ; Te me tay, puis ie parle , et fais la mesme mine Qu'vn graue prestre , alors que la saincte fureur Pour deuiner l'emplit de menasse et d'horreur; En fin ie quitte tout ; les Princes i'abandonne Pour chercher en vn coin la très-chere personne De loseph, bien que serf; et sans occasion L'entretien, espérant souler ma passion.
Mais helas! ie m'affame; et prend cause nouuelle, Tant plus que ie le voy, le mal qui me bourrelle. Encor* y a-il pis; ie n'aime pas si fort Que deuant mon mary : ie désire sa mort.
bon Dieu, qu'ay-ie dit? A ce mot ie me doute Que quelqu'un embusché mes paroles escoute.
Non, i'ay bien veu par-tout, personne ne m'entend, Et si ce mien malheur n'en est moindre pourt^t ! le n'ay plus aucun soin de ma poure famille , Et mesme ma personne et ma santé m'est vile; Et n'estoit que loseph par son ménagement Nous fait multiplier nos rentes grandement , On les verroit périr : car ma grand nonchalance Les feroit tous les iours aller en décadence. Or, ie n'ay plus de soing des dances et festins, Que le suyuoy iadis les soirs et les matins;
m PREMIBR UYRS
le n'ay plus de souci des banquets et délices,
Ni de tant de seigneurs qui m*ofifroyent leurs seruices ;
le ne vay plus aussi si souuent chez le Roy,
Ni aussi volontiers que deuant ie souloy.
le suis toute changée; 6 pourquoy fut si douce
L'ame du bon luda qui para la secousse
De ses frères plus ûers, et ne voulut soufifrir
Qu'ils feissent ce loseph pour vn songe mourir 1
Pleust aux Dieux que la main du riche Ismaélite
Ne Teust oncq fait entrer en la terre d'Àegypte !
Toutesfois de loseph la vertu , la bonté ,
Geste hastiue mort n'auoyent pas mérité;
le ne le voudroy pas qu'vn si parfait ouurage
On eust si tost destruit des le sueil de son âge.
Il fust pourtant besoin pour ma condition
Que le premier fust vray, car ceste affection
Ne m'eust pas maistrisé; pourquoy me maistrise-elle?
Pourquoy loseph aussi m'est-il si fort rebelle?
Àa faut-il que le prie, aa faut-il supplier
Geluy qui se deuoit premier humilier?
fureur ! qui m'eust dit qu'aimer vn poure esclaue
le deuoy quelquefois ayant esté si braue;
Que ie dèuoy prier, et peut-estre endurer
Vn rebut deshonneste, et si fort désirer
La faneur d'vn valet, et de façon brutale
Transporter en luy seul l'amitié coniugale,
le ne l'eusse pas creu; il y a toutesfois
Quelque chose en loseph pour violer les loix :
S'il estoit de ce sexe, il n'est nulle beauté
Qu'on peut comparager à sa diuinité.
En tous cas, en beauté les Dames il surpasse,
D'ANDRE DB RIVAYDEAV. i7S
Les hommes en vertu , adroisse et bonne grâce; Le plus perfait du monde il doit estre tenu.
II a de Putiphar doublé le reuenu ; Quoy qu'il tente ou qu'il veille , essaye ou entreprene, II l'exécute bien^ et dirait-l'on sans peine. Somme ,1'amire tout, et anurer il fault Tout ce qui est en luy, fors qu'il a le cœur haut; Et ce dernier point seul m'aporte défiance Du bonheur espéré et de la ioulssance.
Aa donc, que luy diray-ie ? ô de quel front et œil Pourroy-ie me soumettre à son très-grand orgueil? Si ie commence ainsi , son ame trop pudique Me pourroit bien iuger vne femme publique :
Il faut faire autrement; mais ie crain discourant De n'auoir bon loisir dire le demeurant, Ni descouurir assez l'apostume secrète Dont après ce longtemps pour néant ie regrete. Si faut- il autre chose? il faut auant -parler. Aa ! ie sçais qu'il faut dire ; il ne peut reculer. Si ie lui di cecy : Et quoy! tu es donc preste, Saphire, d'obliger à ce crime ta teste, Et tromper Putiphar, ton mari, ton seigneur?
Tu ne le dois pas faire ! il est pourtant bien seur Qu'il m'est beaucoup seuere. grands Dieux, je le voy, ie voy mon losephl à Dieu te di ma foy, Or, à Dieu mon honneur; aa ie sens que ma flame, Qui presque s'estaignoit , se rallume en mon ame, .Comme vn charbon couuert qui sembloit vraiement N'auoir plus de vigueur, reprend nourrissement Par le souffler des vens qui soudain le fait croistre, Et retourner encor en son chalureux estre.
loseph se retire! il le faut assaillir; Il faut faire à ce coup ou bien du tout faillir. Dieul ie tremble toute, et vue sueur froide Me degouste du front; ie suis transie et roide Gomme VD qui a burté et creué son basteau Contre vn ecueil caché, et le voit emplir d'eau.
losEPH , escoute-moy : un fait de conséquence S'offre, .auquel il me faut implorer ta prudence. Putiphar, mon mary, s'en va trouuer le Roy, Qui l'auoit ce matin mandé venir vers soy.
As-tu pas retiré ceste très-grosse somme Que depuis très-longtemps deuoit ce fascheux homme A qui tu as vendu ces vint et deux chameaux, Qui ià recreus et vieux empescheoyent nos troupaux? le sçay très-bien , loseph , comme tu sçais accroistre Le profit tous les iours et rentes de ton maistre •* Ce n'est pourtant cela que dire ie te veux , Mais de le commencer si soudain ie ne peux, loseph , ma couleur morne et ma maigreur nouuelle T'ont bien peu déclarer ma passion cruelle , Et mes très -chauds souspirs, et mes humides yeux, Qui sans cause apparente estoyent tousiours piteux » Et mainte douce œillade , et maint amoureux signe (Tesmoignages très-seurs de mon amour insigne), Neantmoins , bien que i'eusse au plus profond du cœur Vne très-large playe, vue chaude fureur, Les Dieux me sont tesmoins que ma force meilleure l'ay tenté pour guérir ma mortelle bleçeure.
Mais maintenant matte et lasse, ie me voy Forcée, amy loseph , de recourir à toy,
D'ANDRE DB RIVAYDBAY. 177
Demander ton secours, et d'vne humble prière
Requérir ta faueur et douceur singulière :
Tu me peux tuer seul, seul tu peux me guérir,
Par toy seul ie peux vivre, et par toy seul mourir.
Gboisy lequel tu veux 9 ce n'est vne ennemie
Qui te suplie ainsi y mais vne vraye amie.
C'est aux vieillards chenus à cognoistre les droits,
C'est aux prestres sacrés à maintenir les loix;
Mais nostre aage est plus propre aux gentils exercices
De la folle Venus et aux douces délices
De son fils Cupidon ; et encor ne sçauons
Que nous ne deuons pas et ce que nous deuons :
Et nous pensons encor toutes choses loysibles,
Aisées , sans reproche , honnestes et possibles.
mon petit Joseph, ayes quelque pitié
De celle qui te vient offrir son amitié.
Et me prens à mercy ; tu me vois fort deffaite ,
Et mes os sont sucés d'vne peste secrette :
Si tu le pouuois voir, las! amy, ta bonté
Sur tes grans ennemis n'exerce cruauté;
Tu es doux 9 gratieux, courtois et pitoyable
A qui le veut sentir; iamais le misérable
Veit ta douceur fermée, et les plus estrangers
Te trouent secourable en leurs maux et dangers.
Tu m'es trop dur, loseph : ceste fierté blâmable
Me semble auoir pourtant quelque chose agréable
Bien que fier tu me plais; au moins que qudquesfois
le te peusse esprouuer plus doux et plus courtois;
Ce ne t'est pas vertu d'estre hautain et braue
Contre celle qui n'est que ta petite esclaue.
Il suffit au lyon quand il a terrassé
m PREKIBR LIVRE
Sonsuiet auersaire, et l'ayant rabaissé ,
II le flatte et cherist ; sa proye et fureur cesse
Quand de son ennemy il cognoist la foiblesse.
Regarde encore vn coup , loseph , quel ranc le tiens •
Regarde ma grandeur, mon honneur et mes biens ;
Regarde que ie suis grande et belle Princesse,
Regarde que ie suis ta Dame et ta maistresse,
La quelle par raison ne meriteroy pas
Qu'vn poure simple serf feit de moy peu de cas.
Regarde que ie fay, ce que tu devroy faire;
Tu me deuroiys seruir, et ie te veux complaire,
Tu me deurois prier et estre refusé ;
Hais c'est tout au rebours; poure enfant abusé
D'vne ieune espérance ou de ta haute race ;
Tu penses quelque iour retourner en la grâce
De tes frères mutins; et, par ton songe vain,
Ainsi que leur seigneur, les renger soubs ta main.
le vois bien qu'vne folle ambition te ronge :
Vray est que s'il y a du certain çn ton songe,
Tu peux auoir par moy ceste principauté,
Gest honneur souuerain, ceste félicité :
Par moy de ton espi la beauté singulière
Te fera maistriser tes frères et ton père ;
Par moy les astres beaux et le soleil trés-clair
Doiuent pour t'adorer se rabaisser en l'air.
Tu sçais quelle ie suis et quelle est ma puissance
Pour donner le succès à ta douce espérance.
le te veux faire gjrand; ie peux par ma faueur
Te faire en bref gouster la succree saueur
Des honneurs désirés; et bien que tu ne vinses
En ces degrés très-hauts , et modeste te tinses