D'ANDRE DE RIVAVDEAV. ITO
En ton estât premier, ie croy que tu deurois
Préférer ton bonheur à la grandeur des Roys.
L'amitié, la faueur et la douce caresse ,
Et les plaisirs frians d'vne gente maitresse,
Mignon, tu ne sçais pas, et i'excuse tes ans,
Combien grand est le bien des éperdus amans.
Et alors mesmement que par la iouissance
Ils prennent Tvn de Tautre vne entière asseurance.
Tu ne sçais pas encor' combien delitieux
De Tenfant Cupidon sont les dards et les ieux ;
Tu ne sçais pas encor de quelle gaillardise,
De quels chatouillemens, de quelle mignardises,
Peut vne belle femme et bien gentille aussi
Contenter vn amant entre ses bras transi.
Bon Dieu ! que tu es ieune; à ces mots comme estranges,
Tout honteux, ton menton à ta gorge tu renges,
Tu abaisses tes yeux, et ton beau front rougist,
Ce front très-excellent auquel ma vie gist.
Aa mauuais! tu le veux, et ie le pense entendre ,
Tu veux par ce dédain plus éprinse me rendre;
Au moins tends-moi la main , que ie puisse toucher
Vne petite part du corps qui m'est si cher :
Que ie baise ta bouche, ou l'vn des yeux qui m'emble
Ma santé , mon honneur et plaisir tout ensemble.
Tu veux donc reculer : que fuis-tu ? mon cœur I
Tu trembles tout , loseph, que crains-tu? ma douceur !
Ainsi craindre voit-on la simple colombelle
Du charoigneux vautour la faim fiere et cruelle,
Ainsy la biche craint le lyon furieux.
Et la tendre brebis le loup iniurieux ,
Chacun son ennemy ; mais l'amour me fait suyure.
le ne veux te tuer, mais ie veux par toy viure.
Âh! ie ne suis pas née aux.sauuages forests,
Ni aux rustics déserts, ni aux sales marets.
Hais ma beauté nasquit aux maisons des grands Princes,
Fut nourrie aux cités, et peuplées prouinces;
Ma race est chez les Roys, ma demeure au palais,
Et ie ne sçais pourquoy tu me fuis et me hais.
Si tu m'aimes pourtant, di pourquoy tu retardes
Vn bien que neantmoins à la fin tu me gardes ;
Souuent il m'est auis que tu veux et consens,
Tantost, comme ie voy, ie m'abuse et mesprens.
Au moins, mignon, dis-moi, si c'est de honte ou crainte,
Ou quelqu'autre raison, ou bien si c'est par feinte
Que tu me fuis ainsi : si tu crains nostre loy
Le secret pouruoira et à toy et à moy.
Et si tu crains ton Dieu, c'est vne grand'folie
De penser qu'il recherche ainsi de près ta vie,
Et que sans autre soin, il viene rigoureux
Examiner les hts des contens amoureux.
Je ne t'eusse pourtant si soudain euentee
Mon amour, si ie n'eusse esté violentée.
De ceste violence est cause ta beauté
Qui a fait seule brèche en mon honnesteté.
0, loseph, le plus beau de tous les beaux du monde.
De qui la beauté loge en mon ame profonde ^
D'vn regard gratieux tu as gagné mon cœur,
Je suis ta prisonnière, et tu es le vaincœur.
Las ! loseph , mon amy, ta veue est dangereuse ,
Certes ie me la sens très-fort pernitieuse ,
destoume-la donc, non il m'est ennuyeux.
Perdre ces beaux soleils, ramené encor* tes yeux.
D'ANDRE DE RIVAYDEAV. 181
Que peut estre cecy? en ta face diuine
Gist eusemble ma vie et ma mort et ruine.
Deux contraires se font en vn mesme suiet.
Contre le naturel qui se trouue imperfeit
En ce seul cas icy. Regarde ie te prie ,
Qu'yne bien grande dame, honorée et chérie
De tant de Princes grans, mesprise cet honneur
Pour te faire sur tous, de tout cela seigneur
Qu'on aime et prise en moy : Regarde mon visage!
Tu trouueras de quoy ramollir ton courage :
Tu trouueras encor' combien ce t'est grand heur,
Que ie veux rabaisser à tes pieds ma grandeur.
Qu'il me chaut point ou peu, qu'on m'honore et respecte,
Mais que tant seulement mon Joseph bien me traite.
Ne m'appele donc point de ces titres fascheux.
Madame , ou ma maistresse , amy ie ne les veux ,
Ni désire de toy? appelle moy t'amie,
Ton baiser, ta moitié, ta douceur, ta demie :
Comme ie m'aperçoy la graue maiesté
Ne se peut accorder auec la priuauté.
Regarde aussi, Joseph, qu'à toy seul ie présente
Cela que ie devrois estre à tous refusante
Qui m'en auroyent requise : ô grande est ta rigueur,
le le pense cognoistre, et cruel est ton coeur.
Tu n'as iamais voulu aux ioumées dernières
Venir à la maison aux heures coustumieres.
îe croy que tu fuyais les amoureux regards
Lesquels ie te donnoy, comme dangereux dards.
cruel, ô meschant, les tigres t'alaiterent.
Et tes leures iadis les lyonnes succerent.
Tu as dedans le cœur de la glace et du fer
18i PREMIER LIVRE
Qui te gardent ainsi de iamais t'eschauffer.
Tu portes vn rocher en ta dure poitrine
Qui t'embravit si fort, te hausse et te mutine;
Mais, mignon, mon amy, hé, qu'ay-ie dit de toy ?
L'amour guide ma langue, or, sus pardonne-moy.
Helas, mon petit fils, mes plaintes, mes prières.
Et mes yeux ruisselans ainsi que deux goutieres,
Mes soupirs très-profonds et mes tourmens cruels,
Ma feruente amitié , et mes sanglots mortels
Ne sçauroyent-ils fleschir ta ferrée poitrine?
Ne sçauroyent-ils tourner ton ame adamantine?
mon petit amy, ie suis seule de tous
Qui ne te trouue pas ni gratieux ni doux.
Que si ta cruauté estoit à tous commune
le la pourroy souffrir : seule elle m'importune.
Dieux 1 ie cognoy bien qu'il me conuient mourir,
Celuy seul qui le peut ne me veut pas guérir.
Et bien loseph, et bien, tu veux donc que ie meure.
Et mon triste cercueil de ton crime demeure
Eternel tesmoignage ; et bien il ne te chaut
De mes pleurs ni de moy, tant tu as le cœur haut,
Tu m'es plus fier et dur, tant plus ie te supplie
Tu viens plus dédaigneux, tant plus ie m'humilie.
Tu n'en feras donc rien? voyés si ma douleur,
Mon mal et mon ennuy l'ont fait changer couleur.
Si ses yeux ont ietté vue larme seulette.
Et s'il a eu pitié de celles que ie iette,
S'il m'a daigné donner vn regard seulement.
Pour radoucir vn peu ma peine et mon tourment,
S'il m'a réconfortée, ou de quelque espérance
Daigné nourrir mon feu pour prendre patience.
IVANDRS DB BIVAYDEAV. i»
meschant, mon amour» ni mondueil, ni mon pleur,
Ni nul autre respect t'ont peu tendrir le cœur.
Par toy seul i'ay failly, par toy mal conseillée
De folles passions , i'ay ma foy violée ,
Par toy ie suis honteuse , et reste sans honneur,
Par toy i'ay outragé Putipbar, mon seigneur 1
petit cuidereau» petit rustre et bélistre,
Petit soty qui d*vn serf as Teffait et le titre.
cruel, inhumain, ingrat et desloyal,
Tu n'es point, comme on dit, issu de sang royal ;
Tu n'as point Abraham et ses enfans pour pères ,
Qui furent tous doués de vertus singulières.
Ni la belle Rachel chargea de toy son flanc,
Tu n'es de si gentil , et si illustre sang.
le te croy plustost fils de Lie chassieuse
Ou de la laide Baie ou Zelphe vitieuse :
Mais plustost tu es né aux rocs caucasiens
Où l'ourse très-farouche eleue les fans siens.
Doncque victorieux tu hausseras la teste ,
Honoré de ma honte, et si pourras au reste
Publier mon amour! non loseph, non feras!
le consens bien mourir, mais aussi tu mourras 1
Donque ie demourray esconduite et honteuse I
Tu auras en seurté vue ame dédaigneuse !
Tu n'en feras donc rien? encore tu t'enfuis »
que triste, éperdue et faschee ie suis.
Tu t'en vas donc ainsi : ne bouge , ie t'arreste ,
mon petit loseph » accorde ma requeste;
Or, fay ce que ie veux, loseph ie te promets
De t'estre très-loyale amie pour iamais.
Tu m'eschappe, mescbant, or, va à la mal heure,