AYANT-PARLER
Yostre, m'estant persuadé que ce me seroit yd singulier bien, honneur et contentement d'esprit, s'il Yous plaist me tenir en Yostre bonne grâce comme le plus affectionné à Yostre seruice, et le plus grand admirateur de YOstre Ycrtu que yous sçauriez iamais rencontrer. Si ie gagne ce point , ie feray bien entendre à la postérité, Dieu aidant, que ie m'en tiens fier et glorieux, comme d'Yue très-riche conqueste. le Yiens maintenant à ce que ie yous ycux discourir et communiquer du faict qui s'offre.
Si la disposition des temps m'eust peu souffrir mettre au iour les amples commentaires que i'ai faicts, il y a bien six ans, sur Electre, tragédie d'Euripide , nouellemeut née par le labeur de Pierre Yictorius, et non encores exposée d'aucun, ils me dispenseroyent de ceste heure (comme encore enten-ie qu'ils me dispensent à l'aduenir. Dieu aidant) du trauail, que l'eusse autrement pris au sueil de ceste œuure, de donner plus grande clarté à ceste partie de la Poésie. En laquelle depuis les premiers Crœcs nul homme, à mon auis, a fidèlement Ycrsé ni s'est composé au Yray et naïf artifice que Seneque seul , qui encores ne se est du tout formalizé ni à l'art ni à la façon des anciens. Yray est que ceux qui auront bien leu le petit traité d'Aristote n'auront pas grand besoin ni de tout ce que i'ay escript en mon liure, ni de ce que ie sçauroy enseigner icy. Porquoy ie les renuoye là ce pendant fors en ce qui n'est si bien rapporté à Testât de nostre temps, à l'humeur de nostre nation et à la propriété de nostre langue, sans quoy
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le plus habile Grœc de cbrestienté, ni le philosophe mesmes qui en a escript, encores qu'ils entendeissent nostre langage, sçauraient bien bastir une tragédie françoise. Cela se cognoistra aux discours que l'en ai faict sur Electre. Maintenant ie n'en ay rien à dire, fors que ceux qui font des tragédies ou comédies de plus d'yn iour ou d'vn tour de soleil (comme parle Aristote) faillent lourdement , ce que ie di hardiment combien que Terencè ait donné deux iours à son Eautontimorumene (c'est-à-dire à celui qui se chastie soy-mesme), et d'autres de mesmes. Car en tout cela ne se peut sauner du vice , mais il est monstrueux d'y mettre beaucoup de mois ou d'ans, comme font quelques- yns. Mais ces tragédies sont bien bonnes et artificielles, qui ne traitent rien plus que ce qui peut estre advenu en autant de temps que les spectateurs considèrent Tebat. Le vocable du philosophe, icy poète , est fort propre pour ce que ie veux dire , et il est traduit par Marc Ciceron au commencement de son liure des Orateurs renommes à vn autre propos.
Mais ie ne mesle point de grœc parmi le françois. le conseille à ces songes de poètes qui ont tant tiré à la courroye de TEscriture sainte, sans faire vn seul brodequin qui yalust, que quand ils voudront amener vn messager sur l'eschaffaut (qui ait en voyage de plus d'yn jour affaire) , qu'ils le facent parler ia retourné ; s'ils veulent envelopper en leur farce vne chose auenue deuant , qu'ils la facent conter sans la représenter. Il y a mille autres moyens pour couurir son ieu que ie veux bien croire qu ils entendent. Yn
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moindre vice est de ce qu'ils appellent les machines, c'est-à-dire les moyens extraordinaires et sumatorels pour délier le nœud de la tragédie : vn dieu fableux en campagne, vn chariot porté par vn dragon en Tair, et mille autres grossières subtilités sans lesquelles les poètes mal fournis d'inuentions ou d'art, ou mesprisans ce dernier, ne peuuent venir à bout de leur fusée ni depestrer le nœud gordien , sinon de la façon du grand Alexandre, à coups de baston. Ârisiote marque ceste faute en la Medee , et ie Tay cottée en Electre auec d'autres. Or, il ne faut imiter leur licencieuse façon, que nous pouuons blasmer comme Horace tenaille franchement celle de Plaute en son Art Poétique, ou ie renvoy aussi ceux qui voudront lire quelque chose de la tragédie, et à vn gros volume qu'en a faict vn Scaliger, dont ie n'ay veu encore que le titre.
Assez de cela. La dispute ne semble estre encore bien résolue entre les doctes de quel temps est escheûe l'histoire d'Esther, et quel est ce roy Assuere; car quelques-vns le veulent estre Astyages, huitiesme Roy des Medes, que Daniel appelle Assuere. Cestuy-cy fust fils du vieux Daire, autrement nommé Gyaxare, grand père de Cyrus, qui fust aucteur de la seconde monarchie des Perses. Ceux-là enferment le liure d'Esther au temps des soixante et dix ans de la captiuité de Babylone, et le tenant pour chose toute certaine , le font mettre au commencement des bibles comme vn oracle. C'est trop hardiment besongné que cela. Et n'ont ces hommes, à mon auis, aucune
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plus grande raison de ceste leur si grande asseurance, sinon cecy, qu'il ne se trouue aucun autre Assuere que cestuy-Ià , ni en la monarchie des Medes ni en celle des Perses. Or, voyons nous que manifestement c'est Âssuere qui est appelé Artaxerxe en la partie apocryphe d'Esther, combien qu'en ceste-cy il y a en quelques endroicts toute apparente diuersité d'auec celle qui est canonique et receûe, laquelle on peust voir au sixiesmp et dbuziesme chapitres des présents faicts à Mardochee. Toutefois l'auctorité ne doibt pas estre petite des choses que on a trouuees en la version des soixante et dix interprètes, ne fust-ce que pour l'ancienneté, et qu'il n'est pas vray semblable qu'ils ayent failly aux noms et aux temps» quand à ce qui est en l'XlC , et d'ailleurs, que Blardochee estoit de ceux qui furent transportés par Nabu«chodnezer, ce qui se peust alléguer pour faire cheoir le faict au temps d'Astiages, deuant Cyrus» autheur de la déliurance» selon l'Escripture saincte. Maintenant, loseph, luify qui n'a ignoré cela» nomme ce roy Artaxerxe. Hétasthène, Perse de nation, aux Annales anciennes, le surnomme Artaxerce Assuere; mais il le met après Daire Longuemain , laissant Xerxe pour ceste raison, ce me semble, que embesongné au voyage d'Europe, qui fust long, cestuy-cy gouuernoit l'Orient auec auctorité presque royale, et que Xerxe estant retourné en son royaume ne feit plus rien de bon, et fust tué deshonnestement par ses propres gens. Neemie et Esdre laissent aussi Cambyse et Xerxe, et comptent ces trois seuls : Cyrus, DaIre et Artaxerxe, comme on peut voir en vne demi douzaine de pas-