‹ Les œuvres poétiques d'André de RivaudeauChapitre 12 sur 35 · AMAN, VN DES EVNVQVES DV ROY · texte numérisé non relu

AMAN, VN DES EVNVQVES DV ROY

grans Dieus, qu'ay-ie fait I combien entammee A esté ce matin ma haute renommée !

Quelle profonde playe a receu mon honneur!

Ce iour infortuné me fait perdre tout l'heur Et le bien que i'auais acquis par tant d'années, Dieus, ô trop cruels, cruelles destinées!

Nuit, mère des maux , mère des Luittons noirs, Et des Esprits brouillons, hostes des bas manoirs, Lasche et tristesse nuit, en laquelle Assuere A fait tomber sur moy l'infâme vitupère Que ie vien de porter; ce luif malitieux Sera doresnavant bien plus audacieux Qu'il n'a esté encor', et ftra moins de conte D'honorer ma grandeur, ainsi croîtra ma honte , Ce rustre cuide bien que mon seigneur entend Nostre haine, et m'a fait ce deshonneur si grand En sa faueur soufifrir, mesmes deuant ceste heure , Superbe, il mesprisoit ma fortune meilleure.

le m'en suis apperceu plus que ie ne voudroy, Pour néant ie seroy si fort aimé du Roy Si ie ne m'en vengeois, qu'elle faueur sera-ce Quel bien fait, quel honneur, quel avantage ou grâce D'Assuere enuers moy, si vn homme estranger, Vn belistre incogneu ne se daigne renger

Comme d*autres plus grans à mon obéissance, Mesprisani fièrement la très-grande puissance Que le Roy m'a donnée, et d'vn ialoux orgueil Tousiours enuisageant mon front d'vn mauuais œil Quand ie viens au chasteau? monstrueuse audace, 11 voit les grans Seigneurs fous adorer ma face, Et lui seut. . . Mais voici quelqu'vn des courtisans Qui sort de chez le Roi. Âa ! c*est vn de mes gens , Yn de ceux de ma main; deçà, soldat, approche. Il murmure à part soy, la teste et bras il hoche : Qu'a-t-il tant à resver? A moy, soldat, à moy.

L'EYNVQVE, s'agenouillant.

Aa , Monsieur, est-ce vous ?

Debout 1 que fait le Roy?

L'EVNVQVE.

Monsieur, il est au lict et V6n dit qu'il repose. Qu'auons fait ceste nuit, la porte n'estoit close Hersoir quand ie partis, et Ton lisoit encor' Comme deuant hier dedans les liures d'or?

Amy, tu ne sçais pas l'auenture fascheuse Qu'vn Dieu m'a moyené ceste nuit malheureuse , Car ie t'auoy chargé d'enuoyer promptement Cent courriers publier le Royal mandement Par tout ce grand Empire, et tu n'as peu entendre Depuis qu'es de retour le merueilleux esclandre

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Qu'a versé sur mon chef vn destin ennemy De mon bien et honneur, haa ie te iure , amy, le iure tous les Dieux qui dans le ciel se tiennent, le iure tous ceux là qui les enfers gouuernent, Ceux des sacrées eaux ^ et ces fols Demi-Dieux Qui roulent parmi l'air mille esclats tonnerreux, Que ie m*en vengeroy, et du iour de ta gloire , luif , à tout-iamais saignera ta mémoire.

L'EVNVQVE.

Las! Monsieur, qu'y a-il, ie ne sçay qu'en penser Ni quelle chose a peu si fort vous ofiTencer, S il ne vous plaist le dire.

Amy, en ton absence, Les gens de Suse ont veu vne fascheuse chance , La roue est bien tournée, et m'a presque destruit, L'aueugle qui ioûer de pareils ieux a bruit.

« Amy, ie cognoy bien Tinconstante fortune (( Aux petits et aux grans estre égale et toute vne. » Geste nuit qu'es parti par mon commandement , le m'asseurov bien fort de voir incontinent Mardochee au gibet, quand l'aube matinale Lanceroit ses crins blancs dans la chambre Royale : N'ayant à Assuere onques rien demandé A l'heure et autresfois qu'il ne m'ait accordé, l'y fondoy mon dessein, toute ceste asseurance N'a toutesfois esté qu'vne fausse espérance : Car si tost qu'on m'a mis deuant les yeux du Roy, « Père Aman , m'a-il dict , venez ça , dictes-moy :

D'vn honneur bien fort grand honorer ie désire

Geluy de qui ie tien ma vie et mon empire ,

Mon père , mon sauueur, car vn si grand bien-fait

Ne peut estre par moy dignement satisfait.

Et en tout cas , Aman , mon ame libérale

Veut faire ressentir vne faueur Royale ,

A cest homme auiourd'huy, à fin qu'vn loyer tel

Auance pour iamais mon renom immortel :

Et que nos bons sujets pourchassent tres-fideles

La seurté de leurs Rois esperans faneurs telles ,

Que faut-il faire Aman, mon père, dictes- moy,

A celui que désire honorer vn grand Roy? »

le pensé lors , et fut bien vaine ma pensée,

Que la partie estoit à mon honneur droissee.

Amy, ie le pensé , et qu'en tout cas le Roy

N'eust point d'autre sauveur, d'autre père que moy.

triste faux cuider, pensée malheureuse,

faulse opinion , responce ruyneuse ,

Panure Aman , que dis-tu? Où estoit ton aduis.

Où estoit ton esprit, et tous tes sens rauis,

Quand cerchant de Thonneur vne espèce fort digne

Tu feis paroîstre encor' plus grande ta ruyne?

« Sire , fay l'affubler des vestemens Royaux ,

Puis monter glorieux sur l'vn de tes chenaux ,

Chois de ton escurie, et que ta grand' couronne

Son chef comme le tien pour ce iour enuironne,

Et qu'vn prince fort grand , premier de ceste cour.

L'aille ainsy promenant par Suse d'vn long tour,

Et criant près de luy, die qu'ainsy faut faire

A celuy que désire honorer Assuere. »

gloire en vain cerchee, 6 auis malheureux ,

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Honneur en vain requis, honneur iniurieux,

Tu yeux suyure importun tous ceux-là qui te chassent

Et mesprise fuyard ceux-là qui te pourchassent !

Quel conseiller ie fu quand cruel contre moy

le tiré cest arrest de la bouche du Roy,

Qu'ay-ie ouy, qu'ay-ie fait? « Sus allez à la porte,

Aman, me deit le Roy, vestez en ceste sorte

Le iuste Mardochee, et Thonorez ainsy

Que l'auez deuisé présentement icy. »

Amy, i'ay fait cela, et ma bouche honteuse

A loué ce meschant deuant tous ceux de Suse ,

Et moy-mesme auiourd'huy m'ay esté moyenneur,

chétif que ie suis, d'yn mortel deshonneur,

Estant père du Roy, et de fait et de titre ,

Me suis fait seruiteur, et héraut d'vn belistre,

cieux qui Tauez veu , ostez moy la clarté

De vostre œil pour iamais , car ie Tay mérité.

Dieu qui as esclairé à ceste triste feste

Destourne tes raions de mon front deshonneste,

le ne te veux point voir, et quand et quand ie croy

Que tu ne veux point voir vn si meschant que moy.

Terre qui m'as porté à ce mortel office

Fons soubs mes traistres pieds, tu as part à mon vice ;

Puisse le iour périr auquel onc ie fu né,

Dont mal se contenta mon père infortuné.

Pleust aux Dieux que des lors vne louue despite

M'eust dans le bers mangé, maudit TAmalecite

Qui feit rire mon père, et qui premier lui deit

QuVn fils luy estoit né dont il se resiouit.

Et soit maudite encor' la piteuse iournee

Qui veit mon père entrer soubs le ioug d'Hymenee ,

Infortuné mari et père mal-heureux ,

Et qui pouuoit sans moy toutesfois estre heureux.

Les Grâces à son lict iamais ne se trouuerent,

Mais les trois seurs d'enfer lourdement le brassèrent.

Et auec des flambeaux y vindrent esclairer

Par lesquels on souloit les hommes enterrer.

Le chahuant hideux ceste nuit sur le feste

De ceste maison là vint maudire la feste.

le suis né toustes fois, et ie sers maintenant

De iouet à fortune et de riche argument

 tous de moquerie , et les causeurs de Suse

De mon nom et mon fait aux carrefours i'amuse.

l'ay valelè-celuy que ie vouloy forcer

A me seruir naguère, et ay fait auancer

Celuy que ie vouloy priuer de biens et vie :

Mon effort, mon despit, ma rage, mon enuie,

M'ont le malheur, Toutrage et la honte brassé ,

Que i'auois à autruy iustement pourchassé :

Aman est grand seigneur, père du Roy, grand prince.

Mais vn pauure banni , vn estranger le pince ,

Et luy roigne son aile. Aman est grand seigneur,

Mais vn luif toutesfois empoigne son honneur.

LasI au moins, ô grans Dieux, au moins si la victoire

D'vn plus iuste ennemi m'auoit osté ma gloire :

Au moins si la grandeur et honneur du vainqueur

Couuroyent vn peu ma honte et soulageoient mon cœur,

le Tauroy donc souffert et ma foible puissance ,

Ne se pourra saouler d'vne douce vengeance.

Si fera, si fera , car ou sur ceste croix

le lui feroy cracher vne dernière voix ,

Ou par cent mille coups ceste main violente

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Lui chassera du corps son aine rougissante;

le doute encor' lequel de ces deux se sera :

En tous cas rvn des deux y voire pis Ton verra.

\^ mort de tous les luifs m'est promise et iuree ,

En yn iour périra ceste gent esgaree.

Est-ce assez que cela, demeuroy-ie content?

Non , ce n'est pas assez : ma vengeance s'estend

Plus loing que tout cela; ie mettroy dans les salles

De ce palais Rolal les trois seurs infernales ,

Qui soufleront la rage, et l'ire et le courroux,

L'enuie , la fierté , le discord entre tous ,

D'vne triste Erynnis la main vindicatiue

Tordra le cœur du Roy contre la grand luifue ,

Et l'emplira de fiel , de peste et cruauté

Sur celle qu'il aura à l'heure à son costé ;

le feroy le noir prendre aux Royales pucelles,

le leur feroy bien tost ternir leurs iouôs belles

D'vn grand ruisseau de pleurs et plomberoy leurs yeux

Âuiourd'huy des soleils, d'vn cercle nuageux.

le leur feroy tomber leurs ornemens de teste,

Leur cerusse, leur fard , et tout ce qui arreste

Si longtemps les matins leurs pouces curieux ;

le leur rendroy ce soin, ce trauail odieux.

Dieux, 6 désespoir, ô forces auersaires ,

cieux , ô cruauté , ô estoiles contraires !

Vous auez mis Aman en la plus basse part

De sa gloire et honneur, mais son cœur brusle et ard

Du désir de venger nostre mortel outrage ;

Mais vous aurez pitié des efibrts de sa rage.

Et soudain , mais plus tôt vous vous repentirez

Pour Tauoir trop piqué aux maux que vous verrez.

Las! qu'en peut mais Rester I 6 ire impatiente! Qu'a elle mérité , dont elle se ressente De ma chaude Tureur !

L'EVNVQVE.

Sans doute ,. mon Seigneur Grande est vostre entreprise , et sera cher l'honneur Qu'a receu Mardochee , et crain bien fort l'issue De vos tristes sermens , mon front transporté sue Pour l'horreur de ces maus, voyez droits mes cheueux Pour l'apréhension de vos sinistres vœus?

L'ame emeuê au dedans ne sera rassurée Premier que i'aye veu ceste teste honorée.

« Du luif vostre ennemy mise soubs vostre main , a La colère est bien prompte et entreprend soudain ; a Mais l'exécution douteuse et incertaine a Fait paroistre souuent vue entreprise vaine. » Les Dieux qui peuuent tout entrerompent le cours Souuent de nos desseins, les tournant au rebours.

le n'ay que faire aux Dieux, car ma grande puissance Me promet à part moy la fin de ma vengeance.

L'EVNVQVE.

a Tel cuide perdre autruy qui soy-même se perd , « Contre les destins durs la force rien ne sert. »

Les destins ne sont rien qu'vne peur sote et vaine; Ma force est beaucoup plus que les destins certaine.

TRAGEDIE 8AINGTE. 7t

L'EVNVQVE.

Les Dieux et les destins peuuent tout contre tous : Yous-mesme sçauez bien qu'ils ont peu contre vous.

AlfAN.

C'est tout vn , i'ayme mieux ma mort et ma ruine Que de ne venger point ce deshonneur insigne.

• L'EVNVQVE.

« Ce n'est pas se venger, si le mal nous tournons (( Sur nous, et pour autruy nous-mesmes ruinons; (( On n'a point veu grater la playe à l'homme sage a Dont le sang irrité luy sautast au visage. »

Bien , ie veux estre fol , îe me veux ruiner, le veux le mal d'autruy sur moy-mesme tourner ; l'aime mieux tout cela qu'vne honteuse vie , Que flestrir de despit pour iamais et d'enuie , Si est-ce que nul Dieu sauroit estre si fort Qu'il me peust empescher de quereller ce tort ; Non, la honte et la mort du maudit Mardochee Ne me peut hors des poings iamais estre arrachée.

SDŒON, IVIF, seul.

Babylon , 6 Nabuchodnezer, Las ie ne sçay si ie doy accuser Ta cruauté ou nostre lasche Prince , Qui en tes mains mit la saincte prouince !

dur regret , ô souuenir cruel ,

7i AMAN

Temple sainct, ô peuple d'Israël,

seruitude, ô tres-saincts sacrifices I

Sédécie, encor durent tes vices,

Et le malheur que tu as pourchassé

Au peuple Hebrieu y ton temps est bien passé ;

Mais ton mal non , ta race est abolie ;

Mais nous sentons encores ta folie ,

meschant Roy, quelle succession

ÀS'tu laissé au peuple de Sion ,

Quel patrimoine , hé Dieu quel héritage

Ont eu de toy tes suiets en partage?

La poureté, la faim, le deshonneur,

L'exil , la mort , la prison , le malheur.

Et par sur tout la diuine vengeance

Qui persécute en eux tous ton offence

De si long temps, sans que nostre tourment

Espère après vn meilleur traitement.

le suis des vieux de la terre luifue,

Issu de tel qui veit mener captiue

Ma panure gent, et qui fust lors sauué

Pour estre panure et sans force trouué ,

Vn moindre mal , d'vn mal plus importable

Le feit exempt, pour estre mesprisable

Il fut laissé, et sa condition

Le feit rester au pals de Sion.

(( Tousiours les vens d'vne ame tonnerreuse

« Souflent des mons la cime courageuse,

« Et pardonnant aux humbles aubespins

« Renuersent bas l'orgueil des plus hauts pins.

« Tousiours la foudre à sa cheute ruyne

n D'un fier palais la superbe machine. »

TRAGEDIE SAINGTE. 73

Or pensoy-ie estre heureux perfaitement,

Fuyant la mort et le bannissement ,

Mais en viuant, ma vie estoit tentée

Par yne mort mille fois souhaitée ,

Pour le regret de tant d'hommes amis

D'yn peuple cher au fil des glaiues mis ;

Mais par sur tout des tres-saincts sacrifices

La dure perte et les diuins seruices

M'a sans plaisir, sans honneur et sans loy,

Fait viuoter soubs maint iniuste Roy,

Et eust esté ma fortune meilleure

Si mort long temps ie feusse auant ceste heure.

le ne puis plus au pals demeurer

Où ie suis né , où i'ay veu enterrer

Mes frères chers, dont les pleines bossues

Restent encor des charoignes receues.

le n'y vay plus, car, s'il me faut souffrir,

l'aime trop mieux auec les miens mourir

Que viure ailleurs, l'Edit du Roy nous trouble,

Et cest Aman notre malheur redouble.

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