ACTE QVATRIESME
AMAN, seul.
Furies, laissés-moy I lâs, laissés-moy, bourrelles,
Soyés à Mar Jochee et non à moi cruelles !
Reculés vos serpens et vos hideux flambeaux ;
Allez, droissez aux luifs mille et mille tombeaux !
Au moins, Mégsere, au moins, quand ta torche bruslante
Aura du tout rosti mon ame impatiente ,
Quand tu m'auras sucé les mouelles et les os ,
Oste à mes ennemis comme à moy le repos -,
Soufle ton venin roux sur le fils de laïre ;
Fay son ame, son cœur, son foye et poumon cuire !
Las.^ depuis si long temps le sommeil paresseux
Ne s'est aucunement versé dessus mes yeux ;
Ni la paisible nuit, ni la couche seulette
Donne quelque relasche au ver qui me pincette;
Mon mal croist au dedans, et bouille vigoureux,
Gomme du Montgibel les souspirs chalureux.
Vn mal secret me ronge, et bien que ie le couure,
le m'aperçoy pourtant que mon front le descouure ;
Mes yeux lancent du feu et s'oflencent du iour ;
lelfie puis en vn lieu faire bien long seiour.
TRAGEDIE SAINGTE. 115
Cent lunes et soleil à mes ieux se présentent,
Mille bruits, mille sons, mille voix m'espouuantent ,
Mille fantosmes noirs , mille luittons encor'
Foulent, malencontreux, mon accoustrement d'or.
La nuiteuse cheueche , et l'orfraie enrouée ,
Et le faux chahuant espandent leur huée
A tas sur mon chasteau , dont ie tiens pour certain
Que ie ne trame pas ceste entreprise en vain ;
Car ces monstres diuins suffisamment m'asseurent
Qu'il faut que Mardochee et ses compagnons meurent.
Oui , certes, ils mourront, quoy qu'en veulent les Dieux ;
Ce que i'ay entreprins ie fourniroy et mieux.
Qui porte, qui maintient l'infâme Mardochee,
Sur celuy soit ma rage et fureur espanchee.
Qui le peut destourner? le ne vay point priant
Les puissances du Ciel , car tout certainement
On est Dieu à soy mesme, et fortune ententiue
N'est iamais au babil d'vne prière oysifue ;
le despite leurs sacs, leurs haires, leurs autels;
le n'importune point les astres immortels
De murmures magiqs'. Que celuy que les armes
Et les bruîans clairons, et cent mille gendarmes,
Et le fer et le feu n'ont point espouuanté.
Soit par prières, sacs, ieusne et cendre dompté 1
Non, meschant, i'abatlroy ton ametrop rebelle;
Tu seras de mon ire vne marque éternelle I
Tisiphone, arme-toy et tes mutines seurs.
Saisisses des bannis les poitrines et cœurs ,
Et qu'après le trépas si Tame dure encore,
La crainte , la terreur, le souci les dévore.
Fouillez cent ans durantleurs tombeaux charoigneux,
Abandonnés leurs os aux cabalistes vieux , Et à ceux qui , suiuans les pas de Zoroastre , Sollicitent les Dieux dVn bruit opiniastre I Astres, monstres d'enfer, Parques, père Océan, grand ciel , ô soleil qui fais ton tour d'vn an , Ourses, fiers léopards qui par les forests seules Sanglantes bien souuent de corps humains vos gueules ! vous qui me suiuez, et qui fascheux dœmons D'vne aleine de souffre vlcerés mes poumons,, le vous implore tous , et de vous ie désire Emprunter tout le fiel qui peut fournir mon ire, Redoubler leur tourment et augmenter bien fort De cent mille malheurs l'Israélite mort !
Et quoy pis? Mais un cri en ma maison resonne, Et la voix d'vn oyseau ou d'vn monstre m'estonne. Ty cours.
HARBONE, eunuqufi ou chambellan; VN DES EVNVQVES DV ROY, MARDOCHEE , LA TROVPE.
HARBONE.
Di moy donc , he dea , la raison Pourquoi Aman a fait en sa maison Mettre vn gibet, et contre qui se brasse Le grand danger de sa fiere menasse?
Ghascun en compte et dict diuersement.
Mais nul le sçait ou dit certainement.
L»EVNVQVE.
Mon compagnon , ie t'ay cognu fidèle Assés de fois en mainte affaire telle ;
TRAGEDIE SAINGTE. 115
Mais ceste cy m'importe tellement,
Que îe crains bien d'offencer lourdement
Le prince Aman , et par mon ignorance
Sentir après sa colère vengeance.
Les Princes ont bien fort longues les mains,
Et bien qu'ils soyent de leur nature humains ,
Si leur grandeur yn moindre a irritée ,
Il voit soudain la corde présentée :
Les grands seigneurs oublient les bienfaits,
Mais non iamais les torts qu'on leur a faits.
HARBONE.
Quoi I si ma foy ie t'oblige et fiance Et te promets vn très-secret silence , Auras-tu bien opinion de moy Que ie te vueille, amy, faucer ma foy?
L'EVNVQVE.
Tu es de ceux qui la Royne maintiennent Et contre Aman , Mardochee soustiennent , le te cognoy ; ie ne lairroy pourtant De te compter cela sous ton serpent :
Mon maistre Aman en ce gibet espère Voir Mardochee, et doit à Assuere Dans ce iour d'huy sa teste demander, Qui ne faudra de la luy accorder.
Tu sçais le tout; adieu , amy Harbonne, Et garde bien le secret que te donne.
MARDOCHEE, priant.
Dieu de nos ayeux, qui pour les faire grans As forcé tant de fois les plus roides tyrans ,
Et qui pour soulager nos pères au passage
As dompté de la mer et des fiers yens la rage »
Fait saillir Teau du roc, et enuoyé des Cieux
Pour appaiser leur faim le man delitieux ,
Et fait mille autres biens dont l'on. se sent encore,
Et dont le peuple Hebrieu comme seul Dieu t'adore !
Tu vois, tu vois, Seigneur, nos souspirs éternels;
Tourne sur nous. Seigneur, tes doux yeux paternels.
Car d'vne sourde main tu n'as onq repoussees
Les plaintes qui te sont de bon cœur adroissees;
Desploye ta pitié et regarde les maux
De ton peuple opressé, mets fin à nos trauaux.
Bien cent ans sont passés depuis que nous, tes hommes,
Estrangés de Sion , et de ta maison sommes ,
Depuis que le malheur, Texil, la poureté,
Compagnons importuns , pressent nostre costé ,
Depuis que rebutés et haïs de ce monde
Nous courons, vagabonds, toute la terre ronde,
Depuis que nous portons les daces , les édits ,
Les charges, les tributs, ainsi qu'hommes maudits,
Et restant obligés à la haine et enuie,
Nous perdons mille fois par menasses la vie ,
Subiects du premier coup au soudain maltalent
Et au premier courroux d'vn Prince violent :
Et maintenant, voyez I Thérilier d'Adamate
De ta vigne le clost, iniurieux , degaste ,
Et porte au poing, cruel, vne sanglante loy
Pour deffaire en vn iour ton peuple entier et moy;
Fay luy sentir, Seigneur, cette dextre despite
Qu'a senti autrefois son peuple Amalecite ,
Que sentirent les Roys iadis par toy contrains
 héberger les luifs , et mettre entre leurs mains
Les fertiles guerets de la terre dorée
Qui engendre le baume et la drogue honorée
Du superbe Liban : fay lui sentir, Seigneur,
Que pareille et plus grande est encor' ta viguœur,
Et que tu peux tirer des tiens et leur foiblesse
De quoy vaincre les Roys et baisser leur hautesse !