A MONSIEVR DE LA NOVE
CHANOIONB DE BBETAIONE
|0N bon seigneur et amy, c'est aux Roys et aux Princes à qui les tiltres magnifiques des liures se doyuent vouer, et mesmement à ceux qui aiment et fauorisent les bonnes lettres. Mais quand l'on désire recommander sa cause et faire entendre son intention priuément , il se faut adroisser à un amy, et non seulement cela, mais à un amy sauant et auisé. Et est toutefois cela si peu aisé que la plus grande poureté que nous ayons en ce monde est de tels amis. Tay toute ma vie tasché, par les molens que Dieu m'a donnés, d'en acquérir; mais il ne me ressouuient point d'en auoir iamais veu ni rencontré aucun de qui , pour l'auoir si peu hanté, ie désirasse tant l'amitié que ie fay la
vostre , m*estant persuadé que ce me seroit \n singulier bien, honneur et contentement d'esprit, s'il vous plaist me tenir en vostre bonne grâce comme le plus affectionné à vostre seruice, et le plus grand admirateur de vostre vertu que vous sçauriez iamais rencontrer. Si ie gagne ce point , îe feray bien entendre à la postérité, Dieu aidant, que ie m*en tiens fier et glorieux, comme d'vne Irès-riche conqueste. le viens maintenant à ce que ie vous veux discourir et communiquer du faict qui s'offre.
Si la disposition des temps m'eust peu souffrir mettre au iour les amples commentaires que i'ai faicts, il y a bien six ans, sur Electre, tragédie d'Euripide, nouellement née par le labeur de Pierre Victorius, et non encores exposée d'aucun, ils me dispenseroyent de ceste heure (conmie encore enten-ie qu'ils me dispensent à l'aduenir, Dieu aidant) du trauail, que l'eusse autrement pris au sueil de ceste œuure, .de donner plus grande clarté à ceste partie de la Poésie. En laquelle depuis les premiers Grœcs nul homme, à mon auis, a fidèlement versé ni s'est composé au vray et naïf artifice que Seneque seul , qui encores ne se est du tout formalizé ni à l'art ni à la façon des anciens. Vray est que ceux qui auront bien leu le petit traité d'Âristote n'auront pas grand besoin ni de tout ce que i'ay escript en mon liure, ni de ce que ie sçauroy enseigner icy. Porquoy ie les renuoye là ce pendant fors en ce qui n'est si bien rapporté à Testât de nostre temps, à l'humeur de nostre nation et à la propriété de nostre langue, sans quoy
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le plus babile Grœc de chrestienté , ni le philosophe mesmesqui en a escript, encores qu'ils entendeissent nostre langage, sçauraient bien bastir une tragédie françoise. Cela se cognoistra aux discours que l'en ai faict sur Electre. Maintenant ie n'en ay rien à dire, fors que ceux qui font des tragédies ou comédies de plus d'vn iour ou d'vn tour de soleil (comme parle Âristote) faillent lourdement , ce que ie di hardiment combien que Terence ait donné deux iours à son Eautontimorumene (c'est-à-dire à celui qui se chastie soy-mesme), et d'autres de mesmes. Car en tout cela ne se peut sauner du vice , mais il est monstrueux d'y mettre beaucoup de mois ou d'ans, comme font quelques- vns. Mais ces tragédies sont bien bonnes et artificielles, qui ne traitent rien plus que ce qui peut estre advenu en autant de temps que les spectateurs considèrent Tebat. Le vocable dii philosophe, îcy poète, est fort propre pour ce que ie veux dire, et il est traduit par Marc Ciceron au commencement de son liure des Orateurs renommes à vn autre propos.
Mais ie ne mesle point de grœc parmi le françois. le conseille à ces songes de poètes qui ont tant tiré à la courroye de l'Escriture sainte, sans faire vn seul brodequin qui valust, que quand ils voudront amener vn messager sur Teschaffaut (qui ait en voyage de plus d'vn jour affaire) , qu'ils le facent parler ia retourné ; s'ils veulent envelopper en leur farce vne chose auenue deuant, qu'ils la facent conter sans la représenter. Il y a mille autres moyens pour couurir son ieu que ie veux bien croire qu'ils entendent. Vn
moindre vice est de ce qu'ils appellent les machines, c'est-à-dire les moyens extraordinaires et surnaturels pour délier le nœud de la tragédie : vn dieu fableux en campagne , vn chariot porté par vn dragon en Tair, et mille autres grossières subtilités sans lesquelles les poètes mal fournis d'inuentions ou d'art, ou mesprisans ce dernier, ne peuuent venir à bout de leur fusée ni depestrer le nœud gordien , sinon de la façon du grand Alexandre, à coups de baston. Aristote marque ceste faute en la Medee, et ie Fay cottée en Electre auec d'autres. Or, il ne faut imiter leur licencieuse façon, que nous pouuons blasmer comme Horace tenaille franchement celle de Plante en son Art Poétique, ou ie renvoy aussi ceux qui voudront lire quelque chose de la tragédie, et à vn gros volume qu'en a faict vn Scaliger, dont ie n'ay veu encore que le titre.
Assez de cela. La dispute ne semble estre encore bien résolue entre les doctes de quel temps est escheûe l'histoire d'Esther, et quel est ce roy Assuere; car quelques-vns le veulent estre Astyages, huitiesme Roy des Medes, que Daniel appelle Assuere. Cestuy-cy fust fils du vieux Daire, autrement nommé Cyaxare, grand père de Gyrus, qui fust aucteur de la seconde monarchie des Perses. Ceux-là enferment le liure d'Esther au temps des soixante et dix ans de la captiuité de Babylone, et le tenant pour chose toute certaine , le font mettre au commencement des bibles comme vn oracle. C'est trop hardiment besongné que cela. Et n'ont ces hommes , à mon auis, aucune
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plus grande raison de ceste leur si grande asseurance, sinon cecy, qu'il ne se trouue aucun autre Âssuere que cestuy-Ià , ni en la monarchie des Medes ni en celle des Perses. Or, voyons nous que manifestement c'est Âssuere qui est appelé Artaxerxe en la partie apocryphe d'Esther, combien qu'en ceste-cy il y a en quelques endroicts toute apparente diuersité d'auec celle qui est canonique et receûe, laquelle on peust voir au sixiesme et douziesme chapitres des présents faicts à Mardochee. Toutefois l'auctorité ne doibt pas estre petite des choses que on a trouuees en la version des soixante et dix interprètes, ne fust-ce que pour l'ancienneté , et qu'il n'est pas vray semblable qu'ils ayent failly aux noms et aux temps, quand à ce qui est en TXIC , et d'ailleurs, que Mardochee estoit de ceux qui furent transportés par Nabuchodnezer, ce qui se peust alléguer pour faire cheoir le faict au temps d'Astiages, deuant Gyrus, autheur de la déliurance, selon TEscripture saincte. Maintenant, loseph, luif, qui n'a ignoré cela, nomme ce roy Artaxerxe. Métasthène, Perse de nation, aux Annales anciennes, le surnomme Artaxerce Assuere; mais il le met après Daire Longuemain , laissant Xerxe pour ceste raison, ce me semble, que embesongné au voyage d'Europe, qui fust long, cestuy-cy gouuernoit l'Orient auec auctorité presque royale, et que Xerxe estant retourné en son royaume ne feit plus rien de bon, et fust tué deshonnestement par ses propres gens. Neemie et Esdre laissent aussi Cambyse et Xerxe , et comptent ces trois seuls : Gyrus, DaIre et Artaxerxe, comme on peut voir en vne demi douzaine de pas*
sages, et particulièrement au sixiesme chapitre d'Ësdre ; car Esdre vescut pour le plus du temps durant Ârtaxerxe, comme on peut lire à ce liurelà ; mais tout certainement la chose va ainsi. Cyrus embrasse la seigneurie des Perses de la façon que tout le monde sçait, tant par l'histoire profane que par la saincte , en laquelle il est appelé Toinct du Seigneur. 11 iouissoit seul d'Assyrie, Mede et Perse, iusques à la mer Ionique, comme dict Thucydide; il commença à régner à quarante ans, et mourut trente ans après. Esaye , quelques centaines d'années deuanty auoit prophetizé qu'il rebastiroit le Temple. Gambyse luy succéda. A cestuy-cy Daire par sort, ou plustot par l'ingénieuse façon dont il feit hennir son cheual, et fust deffaict par Miltiade à Marathon. Xerxe, dix ans après la iournée de Marathon, perdit son armée à Salamine, Tan delà fondation de Rome 266, du temps mesmes que Coriolan mena les Volsques contre les Romains ses citoyens. Aussi Plutarque le compare à Themistocle , qui vescut en mesme temps. Artaxerxe suyuit son père Xerxe, qui fut surnommé Longue main, duquel il faut entendre ce que dit Plutarque sur la fin de la vie de Themistocle, qu'il se retira vers le grand Roy des Perses. Il fut grand père d'Artaxerxe Mnemon, la vie duquel a esté escripte par le grand personnage que i'ai tantost nommé. Au reste, homme débonnaire, paisible, et recommandé par toute l'histoire pour sa très-grande douceur, et par Esdre pour l'auancement qu'il donna de tous moyens, conseil, commandement et finances au bastiment du Temple, comme on peut cognoistre par le
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troisiesme de ce prophète, où il y a yne copie de lettres-patentes du grand Roy Artaxerxe à Esdre, prestre et docteur de la loy du Seigneur. Sebastien Munster, escriuain moderne, veut faire place après Xerxe à vn Ârtaban , sans raison et propos du monde. Plutarque fait mention en son Themistocle de vn Ârtaban , capitaine de mille hommes de pied, qui esloit du temps d' Artaxerxe. Et de cestuy-là mesmes lustin escript bien quelque chose ; mais Munster a resue en couronnant ce capitaine contre Tauctorité d'Hérodote, Metasthene, Perse, losephiuif, lustin, lan Zonare et lan Sleidan , lesquels tous ne parlent nullement d' Artaban comme d'vn Roy.
Metasthene dit bien qu' Artaxerxe Assuere eut trois enfans, Cyrus, Artabane et Daire, qui débattirent longuement de l'empire à force d'armes;, mais ce n'est rien qui puisse sauuer ce bon Alcman , car vn Carion attribue notre histoire à Daire, grand père d' Artaxerxe, abusé de ce que Philon l'appelle Daire Longue-main , et songe qu'Esther est prise pour cette Âristhone que Daire aima infiniment, outre la Royne Atosse, sa femme. Et faut cet asseurer en mille sortes, et au temps, et au nom, et à la chose; car, pour taire le demeurant, l'Escriture sainte et loseph enseignent notamment qu'Esther fut femme espouse du roy des Perses après Vaslhe. 11 est mal aisé de se forpalser en cela. Mais quant aux noms et à la suite de ces rois , il est assez aisé de s'y mesconter^ car on y trouue quelque doute mesmes aux liures de Neemie et Esdre, et y a vne toute cognuc diuersité
en ce qu'escriuent Metasthene et Sleidan , mais bien plus encores des rois Chaldœns et Assyriens, en quoy ils s'accordent fort peu et discordent bien en quelque point de Thistoire sainte , ce qu'il n'est nul besoin de cotter icy. Somme, l'histoire d'Esther escheoit au temps d'Artaxerxe , cinquième empereur des Perses et l'an de la fondation de Rome 266, au commence* ment de la 73« olympiade , Tan de la création du monde enuiron 3480, et 454 auant la natiuité de lésus-Christ; tout cela se porte ainsi. Quant à la ville de Suse dont il est tant parlé en tout ce discours , c'est la mère ville des Perses , en laquelle Cyrus establit le siège de son empire. Munster dit qu'elle est aujourd'huy appelée Baldacha ; les autres prennent Baldacba pour Babylon. Vn Estienne, qui a escript des villes en langage grœc , dit que Suse est ainsi nommée pour l'abondance des lis, d'autant que les Perses appellent les lis de ce nom. Voilà ce que i'ay à dire pour l'histoire que i'ai tout tiré de bons, fidèles et anciens aucteurs. I'ay cuidé passer soubs silence la misérable ignorance de ceux qui donnent ce discours à Ârtaxerxe Mnemon , arriere-flls du nostre, dont i'ay bien parlé là haut, et encores le dis-ie à regret pour sentir en le comptant, la honte de celuy qui l'a pensé. C'est abuser des lettres et des Muses et de la patience des hommes quand on trebuscbe si laidement et si deshonnestement. Pour le reste, ie me suis rangé le plus reseruement et es* troitement que i'ay peu en escriuant ceste tragédie à l'art et au modelle des anciens Grœcs , et n'ay esté ny trop superstitieux , ni trop licentieux , ni en la rime
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ni es autres parties de la poésie. Cela peux -le bien asseurer, et quelques vns de mes familiers me sont fidèles tesmoins que deuant que me contenter de moy-mesmes en ce genre d'escrire, l'ai fait des tragédies en toutes les langues qu'on en list auiourd'huy. Quant à mon intention, ce n'a pas esté pour en rapporter louange (que ie ne chercheroy pas en si petit que quand l'en serois désireux comme ie ne le suis nullement] ni autre quelconque mentionnable. Car i'auoy presque fait deuant qu'auoir pensé pourquoy ie faisoy. Enfin ie me suis résolu que l'ayant escripte en ma grande ieunesse en vn style si rare à nos François, et argument si sainct, ellepourroitestre leûe auec plaisir et contentement de ceux qui aiment les sainctes lettres, et ne sont ennemis des Muses que Marc Ciceron appelle gratieuses. Et est encores cestecy la première besoigne à qui i'ay fait humer l'air et prendre le vent de beaucoup de choses que i'ai escriptes sur la langue grœcque et les sainctes lettres, que i*ay laissé denteler aux rats philosophes, craignant deux sortes d'hommes. La première est de ces superstitieux et renfroignes qui veulent bannir du monde la plus gentile et polie part de la Doctrine , voire delà vie humaine, et qui cuideTit tout le zèle chrestien consister en mines, morgues, rechignement et incivilité, vsure d'accoustrements mal-propres, enfoncement d'yeux, en faces plombées et saturniennes, et pour ce qui touche ce propos, en vn stile ni docte, ni gaillard, ni eueillé, mais qui sente son vieux trépassé et sa charoigne de trois sepmaines. L'autre est de ces malins refroignés et esuentés cen-