LES DONNÉES DU PROBLÈME
L'urgence du problème. — Nous avons vu, au chapitre précédent^ qu | 'Union des Industries métallurgiques et minières avait chargé, pendant la guerre, une Commission d'études de rechercher les moyens de protéger la population ouvrière contre la tuberculose. Cette Commission fut conduite à se préoccuper non seulement de la lutte directe contre la tuberculose, mais aussi et surtout du problème des habitations ouvrières. Elle ne tarda pas en effet à reconnaître qu'aucune mesure prophylactique ou curative ne serait efficace tant que subsisteraient les conditions dans lesquelles se trouvent logées beaucoup de familles ouvrières.
Le logement malsain s'avère comme le principal foyer de propagation de la tuberculose. Si l'on veut atteindre la cause même du mal, il faut faire disparaître les taudis où elle se cache.
L'alcoolisme, cette autre cause de la tuberculose, le taudis en est encore responsable pour une part importante. Bien souvent, si l'ouvrier se met à boire, c'est parce qu'à sa sortie de l'atelier, aucune joie ne l'attire chez lui. Pour qu'un foyer se crée, pour qu'un sentiment de famille se développe, il faut un cadre propice à leur éclosion.
LES ŒUVRES SOCIALES
Qui ne connaît ces tristes vérités? Mieux que personne, les industriels ont pu mesurer les effets du mauvais logement. Depuis longtemps, dans les industries métallurgiques, la question de la construction de maisons ouvrières, s'est posée, et ^dans aucune autre industrie, elle n'a été résolue par les grandes Sociétés avec plus d'ampleur et de continuité, comme nous l'exposerons dans la dernière partie de cet ouvrage! Mais jamais cette tâche ne s'était montrée aussi pressante et aussi difïîcile qu'au lendemain de la guerre, à l'époque où la Commission d'Études de l'Union commençait ses travaux.
La loi de guerre sur le moratorium des loyers avait entraîné une immobilisation presque complète des locataires. La construction des maisons était arrêtée. Les entrepreneurs employaient leurs capitaux et le peu de personnel dont ils disposaient aux travaux exigés par la Défense Nationale. Personne au reste, avec l'incertitude des temps, en présence des bas prix des loyers, de la rareté et de la cherté des matériaux et de la main-d'œuvre, ne se souciait plus de bâtir.
En même temps, l'invasion avait chassé des millions de réfugiés dans toutes les villes de France restées libres et jusque dans les campagnes. La fabrication géante du matériel de guerre avait provoqué des déplacements en masse de main-d'œuvre et la venue dans le pays d'un flot d'ouvriers étrangers.
Les centres industriels étaient surpeuplés. Toutes les maisons regorgeaient d'habitants.
Autour des usines n'avaient pu s'élever que des abris de fortune. On ne pouvait vivre longtemps dans ces conditions sans que la santé publique s'altérât gravement.
Il était à prévoir qu'après la guerre le relèvement des ruines imposerait à la nation de longs efforts et viendrait encore retarder le moment où la population ouvrière pourrait jouir d'habitations confortables. Il fallait donc se mettre à
Tœuvie au plus vite. La Commission d'études aborda dès 1917 ce problème redoutable, dont les Pouvoirs publics eux-mêmes ajournaient Texamen au lendemain de la guerre.
En cherchant dans le passé des enseignements et des expériences, on peut constater, comme Ta fait cette Commission, que le problème des habitations ouvrières a été abordé de trois côtés différents : 1^ par l'État et les organismes officiels; 2^ par des philanthropes; 3^ par des industriels isolés.
L'action officielle. — L'action de TÉtat n'a guère pris que la forme de prêts à intérêt réduit et d'exonération d'impôts en faveur de la construction d'habitations à bon marché- Si l'on ne considère que la quantité des textes législatifs et administratifs, on pourra admirer la bonne volonté des Pouvoirs publics en cette matière. Mais si en regard on place l'œuvre accomplie réellement, on aura là un exemple excellent de la prudence et de la parcimonie habituelles à l'État et à l'Administration, de leur respect traditionnel pour les réglementations et les formalités. Le Parlement a accordé à diverses reprises des crédits de plusieurs centaines de millions pour les habitations à bon marché. Mais les règles étroites auxquelles sont assujettis le Trésor et la Caisse des Dépôts et Consignations ont réduit presque à rien, avant la guerre, les prêts consentis aux sociétés de construction et aux sociétés de crédit immobilier. De 1894 à la guerre, la Caisse des Dépôts et Consignations n'a pu prêter aux sociétés de construction que 23 millions et demi. La loi du 24 octobre 1919 a porté à 500 millions les crédits ouverts. Il est à craindre que la plupart de ces avances ne restent à l'état de promesses, dans les colonnes du Journal Officiel.
On pourrait encore fonder quelque espoir sur l'activité des départements et des communes. Mais en général, ces collectivités ne disposent pas de moyens financiers assez puissants, et les luttes politiques entravent leur action. La loi de 1908 qui, pour éliminer les influences politiques,
LES ŒUVRES SOCIALES
retira aux communes et départements le droit de gérer les logements construits par leurs soins, pour les confier à des Offices publics d'habitations à bon marché, n'a guère abouti qu'à disperser encore les efforts et à paralyser les initiatives.
Il y a bien encore le crédit des caisses d'épargne, des bureaux de bienfaisance, des hôpitaux, etc., mais ces organismes n'ont à leur disposition que des capitaux minimes et jusqu'ici un très petit nombre d'entre eux s'est intéressé à la question du logement ouvrier.
Bien entendu, nous laissons de côté, dans cet examen du problème, la question des régions dévastées et des réparations à effectuer par l'Allemagne. Elle ne pouvait entrer en ligne de compte au moment où la Commission d' Études de l'Union se livrait à ses travaux. Même aujourd'hui, on ne voit pas encore clairement comment elle pourra être réglée et il est prudent d'agir sans compter sur l'aide financière ou matérielle que pourront nous apporter les Allemands.
Même au cas où les coffres publics devraient s'ouvrir plus largement aux emprunteurs, l'industrie a peu d'espoir de bénéficier de cette largesse. En effet, si les prêts officiels doivent continuer à être dispensés suivant les principes des diverses lois concernant les habitations à bon marché et notamment suivant la loi de 1908, ils ne peuvent guère revenir qu'aux sociétés coopératives ou autres sociétés qui visent essentiellement à faire acquérir par leurs membres la propriété de leurs habitations. Les sociétés anonymes ou autres, qui n'ont pour objet, que la location des immeubles, n'ont rien à attendre de ces lois.
Le législateur a le souci légitime de favoriser la petite propriété. L'accession de l'ouvrier à la propriété de sa maison, de son foyer, présente des avantages moraux et sociaux incontestables. Mais, dans l'état actuel de la vie industrielle et de la législation, elle ne se présente pas comme la forme la plus opérante pour les industries qui se trouvent
DBS INDUSTRIES MÉTALLURGIQUES 135
dans l'obligation matérielle de loger les ouvriers qu'elles emploient*
On a dû constater qu'avec un pareil procédé, au bout d'un certain temps, les maisons les plus proches de l'usine passent entre les mains des retraités, ou de personnes étrangères à l'industrie, si bien que les ouvriers en activité sont obligés de se loger très loin du lieu de leur travail.
La Philanthropie. — Faut-il laisser la question des habitations ouvrières dans le cadre de la bienfaisance privée? Jusqu'alors, elle a relevé presque uniquement de l'esprit philanthropique. En dehors de quelques sociétés coopératives, les sociétés d'habitations à bon marché fondées avant la guerre étaient des œuvres charitables. Elles vivaient des dons de quelques personnes riches, ou bien elles recueillaient des capitaux sans leur assurer une rémunération égale à celle que pouvaient leur procurer les autres placements.
A cet esprit de bienfaisance est dû un assez grand nombre de logements confortables. Tels sont ceux qui ont été construits à Paris par le Groupe des maisons ouvrières et ceux de la Fondation Rotschild. Mais ces résultats apparaissent bien minces, quand on songe à l'immensité des besoins à satisfaire.
Il n'en peut être autrement. La générosité humaine a des bornes. Les capitaux sont entraînés dans le sillage des affaires. Pour les attirer, la charité n'est pas un aimant suffisant.
Si l'efficacité matérielle de l'humanitarisme est faible, son efficacité morale est douteuse. Les philanthropes ont les meilleures intentions du monde, mais ceux à qui sont destinés leurs présents les prennent souvent de mauvaise grâce.
C'est l'opinion qu'exprime un rapport à la Commission d'études de l'Union : (( Il est temps de rompre avec cette tradition du logement de l'ouvrier, moyennant un loyer infime qui en fait un acte de semi-bienfaisance. L'ouvrier
LES ŒUVRES SOCIALES
souffre de cette dépendance trop sensible jusque dans son foyer. Il a le sentiment d'une aumône en nature et de ne pas être entièrement chez lui
L'initiative des industriels, — Il ne faut pas croire que les chefs d'industrie se soient désintéressés de la façon dont se logeaient leurs ouvriers. Les cités ouvrières qui se sont élevées autour des grands établissements métallurgiques, les corons mêmes qui s'allongent aux alentours des mines, montrent qu'à cet égard ils ne sont pas restés inactifs. Si l'on additionnait les sommes qu'ils ont employées à construire des habitations ouvrières, il faudrait probablement compter par milliards. Cependant à bien considérer les choses, il n'est pas possible aux industriels de moyenne importance, et même aux grandes Sociétés d'investir dans des constructions de ce genre des sommes considérables, et de les enlever ainsi au fonctionnement de leur industrie, c'est rompre un équilibre nécessaire.
Il était donc indispensable de trouver une méthode nouvelle, sans quoi un grand nombre de familles ouvrières risquaient de rester longtemps encore sans logement confortable. Le groupement corporatif qu'est l'Union des Industries métallurgiques et minières ne pouvait naturellement se résigner à cette situation. Sa mission était de provoquer une action d'ensemble au lieu de laisser les chefs d'industrie réduits chacun à ses propres forces.